‹ A l'ordre du jourChapitre 5 sur 64 · BA.NQUET DE BELLEVILLE · texte numérisé non relu

BA.NQUET DE BELLEVILLE

caine apprendra ce qui s'est passé ici ce soir, quand elle apprendra comment s'est manifestée ici, à Belleville, la survie, l'activité efficace de la politique sage et ferme de Gambetta, elle sentira une émotion véritable, et cela, jusque dans ces régions où le sentiment politique un instant dévié vient de ressaisir et de retrouver la voie de «la vérité. {Bravos.)

Vous avez admirablement dit, mon cher ami Spul- 1er, pourquoi et comment Gambetta était resté et devait rester le député de Belleville ; et vous avez parlé de cet échange incessant d'affection, d'estime et de confiance en tels termes, que j'ai vu dans bien des yeux des larmes généreuses qui témoignaient de la vérité de vos paroles. Vous avez dit comment et pourquoi du haut de ce mont Aventin il restait en communion avec la France, lui portant les conseils et l'exemple de cette démocratie si énergique et si prudente.

Permettez-moi d'essayer, à mon tour, d'expliquer pourquoi cette confiance qui existait entre Belleville et Gambetta existait entre Gambetta et la France. Et ici j'invoque le souvenir de voyages récents où j'ai entendu partout acclamer le nom de notre illustre ami, où, quand je parlais de lui, je voyais, comme ici, les larmes couler. (Bravos.) En tous lieux ces hommages lui étaient rendus, et s'il y avait une différence à faire, je dirais que c'est dans les bourgades, dans les humbles villages, qu'ils se manifestaient avec le plus d'ardeur. Et ceci s'explique aisément, car c'est Gambetta qui a attiré, séduit, fixé le paysan français dans les idées repu-

ceux qui l'approchaient, son esprit de résistance indomptable, sa ténacité, si utile à la guerre, qui espérait contre toute espérance. Et dans chaque bourg, et dans chaque hameau, on a appris à aimer et à respecter le nom de celui qui avait tant fait pour essa3'er de sauver la Patrie. {Bravos.)

Et comme Gambetta parlait sans cesse au nom de la République, comme il rapportait à la République Khonneur de ses efforts, il s'est passé dans l'esprit du paysan un phénomène bien facile à comprendre pour qui tient compte de sa longue éducation monarchique et catholique, qui l'a habitué aux personnifications, aux incarnations : c'est que le nom de Gambetta a été associé, identifié, à celui de la République, et que tous deux ont signifié le sol défendu et l'honneur sauvé. {Applaudissements,)

Mais ce n'est pas à dire que sur le terrain politique tout fut fini, que toutes les défiances fussent éteintes. Beaucoup avaient peur encore de la République et des républicains. En pouvait-il être autrement ? On avait pendant vingt ans fait du mot République le synonyme de désordre, d'anarchie. C'était le temps des légendes odieuses et ridicules, où les républicains étaient représentés comme ennemis de la famille, de la propriété, de la société; légendes à la puissance desquelles nos enfants nepourront plus croire, et que colportaient, auxquelles donnaient créance les châtelains, les nobles, les bourgeois et les prêtres. {Bravos.) Et pendant ce temps, les populations urbaines se laissaient entraîner par le rapide et superbe courant de la démocra-

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tie. Et cet antagonisme entre les villes et les campagnes, qui jadis avait fait le irioraphe de la réaction, recommençait à se manifester, à constituer un danger redoutable.

Gambetta le sentit. C'est pourquoi on le vit, commis-voyageur de la République et de Belleville, comme il le disait en riant, s'en aller, portant partout la bonne nouvelle, prononçant dans de petites villes, dans des villages, ses plus beaux discours, se mettant au contact de la démocratie rurale, s'imprégnant de ses sentiments, combattant ses préjugés, calmant ses défiances, quelquefois ses colères, avec la puissance irrésistible de son inaltérable belle humeur, de son incomparable éloquence et son invincible foi dans l'avenir. {Applaudissements.)

Et, petit à petit, le paysan perdait ses doutes, ses méfiances. Il voyait Gambetta, Télu de ce redoutable Belleville, flétrir les crimes, combattre les excès, repousser les utopies, et en même temps développer un programme vaste mais sage, et qu'il pouvait comprendre. Car, chose étrange, par une sorte de divination qui n'est que la sagacité du génie, il est advenu que ce citadin, que cet avocat parisien, a compris les sentiments, les passions de nos populations rurales, comme personne ne Tavait fait avant lui. Il a merveilleusement compris qu'elles étaient avant tout démocratiques, alors même qu'elles n'étaient pas encore républicaines. {Bravos,) Et réciproquement, cette démocratie rurale s'est reconnue en lui. Elle a vu qu'il avait comme elle la passion de l'égalité, le culte de la Révolution bienfaitrice,

l'horreur de l'ancien régime dont on agitait alors le fantôme, et la ferme volonté de faire rentrer dans son église le prêtre devenu l'agent de toutes les réactions. [Applaudissements.)

Bile a applaudi sa politique ferme et avisée, et elle a bien vu qu'il faut se garder d'agiter, de soulever toutes les questions à la fois, au risque de n'en résoudre aucune. En un mot, elle admira en lui ce qui est sa qualité maîtresse à elle-même : l'admirable bon sens français. {Applaudissements, )

Puis, après la raison, la passion. Elle a senti que Gambetta l'aimait et la voulait. Elle a senti que dans la pensée de Gambétia, à ses yeux, la République ne serait fondée que lorsque la démocratie rurale, la France des vignerons, des laboureurs, des bûcherons, qui, jusque-là, dans les bois, dans les champs, parmi les durs labeurs du sillon, n'avait vu le mot République qu'à travers les éclairs de Février, comme dit le poète, précurseurs des orages de Juin [Applaudissements), aurait accepté cette République et se serait mise en communion de pensées, d'espérances avec sa sœur, la démocratie urbaine. Elle a senti battre sur son cœur un grand cœur digne d'elle, et elle s'est donnée ! [Bravos,) Et l'on a pu dire sans exagération de langage que, pendant la période dçs luttes pour l'établissement de la République, comme pendant le combat pour le salut de te. Patrie, l'âme même de la France avait vérita* blement palpité en lui. [Applaudissements.)

Citoyens, la France n'est pas ingrate ; elle n'a rien oublié. Mais ces hommages, ces témoignages d'afTec-

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tion et de regrets ne sont pas seulement la preuve du grand cœur de la Nation, qu'on peut appeler, entre toutes, la Nation généreuse {Bravosy^ non, ils contiennent un enseignement, une leçon.

Ce n'est pas seulement la personne de notre illustre ami, ce n*est pas seulement l'incomparable orateur, le grand patriote, que la France salue, c'est son admirable politique, qu'elle a faite sienne et à laquelle elle se montre fidèle, cette politique de dignité au dehors, de progrès à l'intérieur, de prudence partout..., mais la [prudence vraie, celle qui enseigne qu'il est aussi dangereux de se traîner trop lentement que de courir trop vite. {Applaudissements,)

Citoyens, nous ne sommes pas ici pour tracer des programmes.Bien hardi serait celui qui Toserait dans cette salle où a été promulguée en quelque sorte la charte du gouvernement républicain dont j'ai eu rhonneur de faire partie. (Bravos.) Mais il n'est pas interdit de nous demander ce que penserait, ce que dirait Gambetta dans les circonstances actuelles, s'il était encore parmi nous, et s'il pouvait nous parler aujourd'hui.

Et d'abord, quels accents n'aurait-il pas trouvés pour flétrir ceux qui, pour satisfaire de misérables rancunes, de basses timbitions, se sont faits les confidents, les avocats de l'ennemi ; ceux qui, au moment où l'honneur national est engagé, entreprennent, en ce pays, l'odieuse campagne de la peur, ou, ce qui est plus honteux encore, du simulacre de la peur ! {Longs applaudissements) Comme il dirait

que ce n*est pas en hésitant, en reculant devant les faibles qu'on s*attire le respect des forts ! Comme il montrerait qu'en laissant entamer sa dignité, la France, dont la puissance militaire est aujourd'hui reconstituée, risque non seulement de compromettre ses plus chères espérances jusqu'à ce jour si fidèlement gardées, mais la sécurité de ce qui reste de la Patrie, de la France de nos pères... la grande crucifiée qui, sur les murs de nos écoles, étale son bras gauche amputé ! {Vive émotion et applaudissements.)

Et s'il avait à s*expliquer sur les dissentiments intérieurs des républicains, avec quel suprême bon sens il démontrerait quelle est l'inanité fondamentale, la vanité de nos dissidences apparentes I {Bravos,) Comme il montrerait que si l'on pouvait faire abstraction des ambitieux à tout faire, des décavés politiques [Applaudissements)^ des êtres qui sécrètent l'outrage et suent la calomnie comme le crapaud son venin {Bravos et rires), et aussi de ces néophytes intolérants qui, la poussière du chemin de Damas encore sur le front (Rires) et parfois, sur le bras gauche, la dépouille du chrétien lapidé, s'attaquent aux vieux croyants et gourmandent la tiédeur de leur foi ; que si l'on pouvait éliminer tous les Mangins politiques qui comptent sur leur grosse caisse pour vendre leurs crayons {Applaudissements); que si nous restions entre nous, vieux démocrates, républicains et libres-penseurs, inégaux sans doute, car la nature Ta ainsi voulu, en ardeur, en patience, en chaleur d'âme, en zèle, mais tous égaux en bon

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