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BANQUET DE BELLEVILLE

vouloir et en sincérité, Vaccord se ferait vite ou, du moins, que les querelles intimes perdraient bientôt leur âcreté douloureuse ! {Applaitdissements,) Et comme il montrerait que, pour donner satisfaction aux impatiences sincères, il suffit de montrer qu'on fait aujourd'hui le possible d'aujourd'hui, et qu'on prépare activement pour demain le possible de demain. [Applaudissements).

Et alors, comme il dirait qu'en face de la République, de la démocratie et de la libre pensée, il n'y a qu'un ennemi, celui qu'ont désigné dans ce pays tous les grands politiques, depuis les vieux parlementaires et les juristes des siècles passés, jusqu'à, dans ces derniers temps, ces deux hommes que nous avons tant aimés, ces deux fils jumeaux du génie de la Révolution, Michelet et Quinet, cet ennemi que Gambetta foudroyait de l'apostrophe terrible : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi!» {Applaudissements,) Oui, il vous dirait que c'est là l'ennemi, le seul ennemi, entendez-vous bien ? car les autres ne sont que des adversaires; quant à moi, j'ai trop confiance dans le merveilleux bon sens de la France, dans son incomparable honnêteté, pour croire que jamais l'anarchie puisse être dans ce pays un danger sérieux. [Applaudissements,)

Voilà, ce me semble, citoyens — et je vous demande pardon de ma hardiesse — quelles seraient les pensées, sinon les paroles, hélas I de celui que nous n'avons jamais flatté, vous avez eu raison de le dire, Spuller, mais que nous pouvions bien appeler maître sans compromettre notre dignité. {Bravos.)

Il faut nous en inspirer; il faut que la générosité de ce grand cœur nous réchauffe et nous épure ; il faut que chaque fois que nous pensons à lui, à chaque anniversaire de triomphe ou de deuil qui ramené son nom dans nos mémoires, nous élevions nos âmes, et nous jurions de consacrer toutes les forces de notre intelligence et de notre cœur à la triple cause au service de laquelle il a usé les siennes : à la concorde entre les républicains, au triomphe par la République de la démocratie et de la liberté, et surtout, oui, par -dessus tout, à la grandeur de la France, de la Patrie sacrée ! (Trois salves d'applaudissements, — Tous les auditeurs se lèvent,)

(30 novembre 1883.)

Après les amis intimes arrivés à Ville-d*Avray, le conseil municipal de Sèvres, son maire en tête, et plus de cinquante membres de l'Union républicaine conduits par leur président M. Paul Bert, ont visité la chambre mortuaire de Gambetta. Puis, quand les députés républicains sont descendus, profondément émus, dans le jardin qui s'étend devant la maison, notre ami M . Paul Bert a prononcé, la voix pleine de larmes, les paroles suivantes :

« Mes amis, nous ne sommes pas ici pour parler, » mais pour pleurer. Pour nous, pour les plus fidè-

» les, le jour de fête, le premier de Tannée, est désor- » mais un jour empoisonné. Et cependant il faut » dire quelques mots; excusez-moi, car la parole » s*arrête dans ma gorge.

» Nous venons de remplir ici pour la première » fois le pieux devoir annuel. Nous voici réunis, » cette année, dans cette petite maison de "Ville- » d'Avray, et nous nous y réunirons désormais cha- » que année, car cette maison est nôtre. Ailleurs, » on élèvera un monument digne de son génie et » des services qu'il a rendus à la Patrie ; mais cette » petite maison désolée, qui me semble encore plus » nue et plus humble, restera comme le monument » de son désintéressement.

» Je ne suis pas venu souvent ici : je n'y suis » venu que dans les jours de deuil ; mais de ma vie » entière, si longue qu'elle soit, je n'oublierai jamais » ce que nous avons ressenti, ici, avec Tami Spul- » 1er.

» Il y a un an, nous arrivions à cette porte à dix » heures du soir, par la nuit froide du 31 décembre. » Notre ami ne nous reconnaissait plus.

> Notre seule consolation c'est qu'il n'a pas vu

> venir la mort; il ny avait jamais cru.

» Pourtant, le matin, ou la veille, il avait dit à

> quelques-uns des plus fidèles: « Il y a de grandes » choses à faire.» — Je ne sais plus ses paroles, mais » il avait comme exprimé, pour la première fois, un » doute sur sa participation à ces grandes choses.

» Eh bien, s'il n'y participe pas par sa présence » de corps, il y participera en pensée, car c'est à lui

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» que nous songeons, que nous songerons toujours » toutes les fois qu'il y aura un grand devoir à » accomplir.

» L'heure des sacrifices viendra. Nous nous ins- » pirerons de lui. Puissions-nous un jour, — casera » la consolation suprême, la seule que nous puis- » sions nous promettre, — rapporter, devant > cette petite maison, des drapeaux tricolores qui » auront connu la victoire. » {Vive émo tion.)

[La Bépublique française du 2 janvier 1884).

Citoyens du comité républicain de Belleville, amis de tous les temps, comme le disait tout à l'heure Métivier, amis de la première heure et fidèles par-delà le tombeau, permettez-moi de vous remercier de votre persistant souvenir, au nom de tous les autres amis du grand patriote, de tous ceux qui, par milliers, ont accompli ici le pieux pèlerinage, de ceux qui, dans la France entière, sentent leur cœur battre à Tunisson des nôtres, au nom de ceux dont Taffectueux respect a pu rétablir dans son état primitif et conserver pour la postérité la pauvre petite maison où Gambetta s'est endormi.

Vous pourrez revenir ici chaque année, comme vous en avez fait le serment, sûrs d'y retrouver, en

attendant le monument que va lui élever la France, ces témoins de ses souffrances, de ses joies et de ses travaux, avec le trésor, chaïue année grandissant, des hommages qui se joignent à celui que vous avez l'année dernière, dédié à sa mémoire.

Mes amis, nous pouvons dire avec le poète :

« Voici deux ans déjà que le héros est mort- »

Et cependant je vois à vos yeux rougis, je sens à Tangoisse qui m'oppresse, que le souvenir de celui que nous avons tant aimé et admiré est vivant en nous comme au premier jour. En pouvait-il être autrement? Il semble, au contraire, que le vide qu'il a laissé paraisse plus grand de jour en jour, soit qu'il s'agisse de notre politique intérieure, soit que nous regardions au delà des frontières que la fatalité nous a imposées et que sa mort nous forcera de garder plus longtemps.

Et qui de nous, d'ailleurs, pourrait si vite oublier de si éclatant services, de telles espérances brisées, tant de grandeur, tant de bonté? Pour nous, mes amis, sa tombe reste toujours ouverte.

Oui, elle reste ouverte. Aussi bien ne peut-elle se fermer, puisque des deux grandes œuvres de Gambetta : la fondation de la République et la Défense nationale, la plus grande à coup sur n'est pas encore terminée I

Sans doute, grâce aux admirables efforts par lesquels il a su tout vaincre, ayant commencé par se vaincre lui même, la République est désormais fondée sur d'indestructibles bases ; il l'a remise à la garde de la volonté nationale, et nul ne là lui arra-

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chera. C'est là œuvre terminée. Mais la Défense nationale ? Elle ne l'est pas, elle ne saurait Têtre tant que ne sera pas recouvrée l'intégrité de la Patrie !

Ah! cette tâ(Sie sublime, vous savez, citoyens, avec quelle ardeur il s'y dévouait, avec quelle passion violente et continue, primant toutes les autres, il poursuivait ce que des sceptiques, qui se croient des sages, appelaient et appellent son rêve. Son rêve! Ah! qui sait, sans les injustices des hommes et Taffreuse surprise de la mort.,... (L'orateur s'arrête en proie à une vive émotion. — Sensation prolongée.)

La mort! En vérité, deux années se sont écoulées, et je ne puis croire que la mort absurde ait eu si facilement raison de cette nature exubérante de vie; cependant ces témoins matériels du drame dont j'ai vu le fatal dénouement me rappellent à la réalité. Mais citoyens, Gambetta ne peut être de ces morts dont Luther disait: « Heureux les morts, parce qu'ils reposent I » Ce repos qu'il n'a pas connu pendant sa vie, la tombe silencieuse ne l'y a pas condamné. 11 agit encore, sinon par la parole, du moins par le conseil et l'exemple. Son souvenir engendre l'énergie et l'activité ; il semble qu'en son tombeau une flamme soit cachée.

Regardez autour de vous ; c'est ainsi que la nature domptée par l'hiver apparaît engourdie et comme morte. Mais vous savez bien que dans ces branches dénudées, que sous ces écorces rigides, une sève latente est prête à circuler, et qu'au premier rayon la vie va renaître et splendide et féconde, avec son cortège de fleurs et de fruits.

Que notre pieuse amitié soit ce premier rayon, et de la tombe de Garabetta surgiront, non certçs les qualités personnelles qui y sont à jamais enfouies, et le génie créateur, et Tincomparable éloquence, mais renseignement des vertus imitables et accessibles : la ténacité indomptable, la joyeuse humeur dans les revers, la modération dans les succès, la grandeur d'âme, Tamour absolu et sans rival de la Patrie, si bien que le mot de la divine Lorraine lui pouvait être appliqué, et qu'il avait pour premier soin la « grande pitié du pays de France », et pardessus tout peut-être Tindulgence sans mesure et cette bonté douce et virile qui nous charmait tous et à qui il a tant dû I Car vous savez et vous voyez chaque jour combien il fut aimé delà France. Or, pour mériter Tamour de ce noble pays, le génie ne suffit pas : il y faut encore le grand cœur. (Longue

émotion,)

{^ janvier \S%o.)

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