L'EDUCATION MILITAIRE
La Ligue française de renseignement, dans le congrès tenu à Tours la semaine dernière, a été saisie par son secrétaire général, M. Vauchez, du projet de vœu suivant : « Vœu que le gouvernement prenne « rinitiative d'une loi rendant obligatoire le diman- « che les exercices militaires pour les jeunes gens de « dix-sept à vingt ani^. » Cette proposition a été adoptée— sauf quelques modifications de détail — à Tunanimité.
Cette décision est intéressante à divers points de vue. La Ligue, qui, fidèle à ses doctrines et pleine de confiance dans la puissance de l'initiative privée, avait décidé, Tannée dernière, de susciter des « cercles d'éducation nationale ayant pour but d'or-
< ganiser pour les jeunes gens sortant de Técole, « jusqu'à vingt ans, l'instruction gymnastique et mi. « litaire, au moyen d'exercices hebdomadaires et de
< réunions cantonales périodiques », reconnaît implicitement aujourd'hui que l'intervention des pouvoirs publics est indispensable pour mener à bien l'œuvre dont elle avait senti la nécessité. Sans doute,
les efforts individuels ont donné de bons résultats dans quelques villes ; mais ceux dont la spontanéité généreuse s*est ainsi manifestée ont justement bien moins besoin que les autres, restés inertes, d'excitations patriotiques et d'éducation militaire. Et la grande masse demeure indifférente aux exemples de ces hommes dévoués.
D'un autre côté, les hommes politiques qui font partie de la Ligue auront sans doute réfléchi aux conséquences du plan qu'elle avait accepté, si Ton parvenait à organiser, dans chaque commune, un groupe armé d'adolescent et d'adultes, se réunissant à ceux des autres communes du canton, avec hiérarchie d'arrondissement et de département, le tout sous la haute direction du conseil général de la Ligue, Ce ne serait rien de moins qu'une armée nombreuse, disciplinée, habile aux exercices militaires et échappant à l'autorité directe de la Nation. Or, on ne peut pas admettre l'existence d'une force armée organisée, dont le ministre de la guerre n'aurait pas seul le commandement.
Enfin, après avoir reconnu la nécessité d'une organisation de gouvernement, et par suite d'une loi, la Ligue a compris que l'éducation militaire des adolescents ne devait pas être seulement facultative, mais bien obligatoire pour tous. Sans quoi, pour la raison que je faisais valoir tout à l'heure, ce seraient ceux qui en auraient le moins besoin qui seuls s'y consacreraient ; je veux dire ceux pour lesquels l'éducation, au régiment, serait la plus facile à faire ; ceux qui ont déjà les aptitudes, les goûts, le senti-
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ment du métier de soldat. Ce sont les autres, précisément, sur lesquels il y aurait intérêt à agir ; et les autres se garderaient de se créer yolontairement des charges et des ennuis.
Si j'avais assisté aux séances du congres» je n'aurais pas manqué d'appuyer le vœu de M. Vauchez, car j'ai moi-même présenté à la Chambre des députés, dès 1882, une proposition de loi sur l'obligation de ^éducation militairey dont Tadoption donnerait la plus complète satisfaction aux désirs de la Ligue. Et les raisons sur lesquelles je m'appuyais sont précisément celles qui ont dicté sa décision.
La loi sur l'obligation de l'instruction primaire met au nombre des matières de renseignement pour les garçons « les exercices militaires. » Les motifs de cette disposition sont tellement évidents et tellement graves qu'elle n'a exigé ni explications ni discussions devant les Chambres. Les représentants de tous les partis politiques ont été d'accord pour reconnaître la nécessité de préparer dès l'école les futurs défenseurs de la Patrie, de leur donner d'une part la connaissance élémentaire du maniement des armes et des exercices militaires, de l'autre le respect de la discipline et la notion des devoirs du soldat.
Or« l'œuvre du Parlement est tellement incomplète sous ce rapport qu'on peut se demander si elle portera ses fruits. L'obligation scolaire est terminée à l'âge de treize ans. De treize à vingt ans, le futur soldat n'aura-t-il pas eu le temps d'oublier tout ce qu*il a appris, et de l'oublier à tel point que son édu-
cation au régiment n'ait rien à utiliser de ces lointains souvenirs ? De plus, il s*en faut qu'à treize ans \\ ait reçu une éducation militaire, je ne dis pas complète, mais suffisamment avancée ; les exercices de tir, par exemple, lui seront presque inconnus. Le but que la loi s'est proposé d'atteindre semble à peu près manqué.
Après mûres réflexions, je n'ai trouvé qu'un remède à cet état de choses : prolonger jusqu'à Tâge de soldat, pour l'éducation militaire, les exigences de la loi d'obligation. D'autres nations les ont déjà prolongées bien au delà de treize ans pour les notions générales de l'enseignement ; il ne peut paraître excessif de les appliquer, alors qu'il s'agit de la partie la plus importante de l'enseignement civique, de celle d^où peut dépendre le salut delà Patrie.
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J^avais en conséquence, rédigé les dispositions législatives suivantes :
Article premier. — L'instruction militaire devra être
prolongée de treize ans révolus jusqu'à Tâge du tirage au sort.
Art. 2. — De treize à seize ans, elle sera donnée dans les
bataillons scolaires, par les soins des fonctionnaires du
ministère de Tinstruction publique.
Au-dessus de seize ans, elle sera donnée par des officiers, sous la direction du ministre de la guerre.
Art. 3. — Un règlement d'administration publique déterminera les lieux et les époques des réunions, ainsi que la durée et la nature des exercices militaires.
On remarquera que je divise les jeunes gens en deux catégories :
D'abord les enfants de treize à seize ans, qui restent
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sous la direction du ministre de Tinstruction publique et qui sont simplement tenus de se joindre aux exercices du bataillon scolaire de la localité qu'ils habitent. Puis les adolescents de seize à vingt ans, pour lesquels toute une organisation d'éducation militaire devra être créée : exercices de tir, exercices de marche et, par exemple, réunion tous les dimanches à la commune, tous les mois au canton, tous les six mois à Tarrondissement.
J'ai pris comme époque de séparation entre les deux catégories l'âge de seize ans, parce que c'est celui que le Code pénal a choisi comme limite supérieure des actes délictueux ou criminels commis sans discernement.
Or, il fallait établir pour les infractions aux ordres delà nouvelle loi des sanctions pénales, et déterminer la part de responsabilité des enfants et celle de leurs parents. La loi d'obligation de Tinstruction primaire n'a eu à s'occuper que de la responsabilité des parents. Mais, pour les adolescents de seize à vingt ans, il eût été souvent très injuste de mettre en cause les pères de famille et d'innocenter les délinquants eux-mêmes. J'ai essayé de résoudre la difficulté par l'article suivant :
Art. 4. — Les pénalités sont celles qa*ont édictées les articles 13 et 14 de la loi du 28 mars'1882.
Quand Tenfant a moins de seize ans. elles frappent les parents ou les personnes responsables de la garde de Tentant. Quand il a plus de seize ans, elles frappent soit ces personnes, soit les mineurs eux-mêmes, soit les uns et les autres.
Ainsi, aux enfants de moins de seize ans je n'im-
pose aucune responsabilité. Ce sont les personnes
que la loi sur l'obligation déclare responsables qui
pourront encourir la pénalité. Au-dessus de seize
ans, c'est le jeune homme qui sera responsable et
puni, s'il est nécessaire ; mais ses parents peuvent rêtre aussi, et cela est juste, puisqu*ils ont encore
autorité sur lui et pourraient être cause qu'il n'a pas
obéi à la loi. Il appartiendra aux juges de discerner
les responsabilités.
Quant aux pénalités, je m*en suis référé à celles qui sont instituées par la loi sur Tobligation ; seulement, comme il ne s'agit pas d'enlever l'enfant d'une manière continue à sa famille, et qu'il n'y auraU pas aux infractions à la nouvelle loi les excuses quUl a été nécessaire d'admettre pour Tobligation purement scolaire, je demande qu'on passe outre aux remontrances, pour arriver d'emblée aux afflchages, puis, en cas de récidive, aux pénalités véritables, c'est-à-dire, au maximum, quinze francs d'amende et cinq jours de prison.
Je me suis mis d'accord avec la commission de l'armée, présidée alors parGambetta, pour ajourner l'examen de ma proposition jusqu'après la discussion de la loi sur le recrutement. Et je n'en aurais pas parlé sans la décision que vient de prendre la Ligue de renseignement.