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QUE VA FAIRE L'ÉGLISE CATHOLIQUE

pie que d'accepter franchement, maintenant que le roi légitime a disparu, la forme républicaine. Bien de plus simple que de mettre en pratique les sages conseils de Chateaubriand. Les plus intelligents parmi les prêtres comprendront bien vite, et quant aux autres, un ordre d^en haut lèvera leurs scrupules.

Voilà déjà bien des défiances anéanties, bien des colères calmées. Le curé prie et prêche pour la République, songez donc! Et la démocratie ? Le curé ne manquera pas de dire que l'Église est Tinstitution démocratique la plus ancienne, la plus parfaite qui jamais ait existé. N'a-t-elle pas été pendant des siècles la seule carrière intellectuelle ouverte au fils du paysan ou de l'ouvrier? N'a-t-elle pas choisi nombre de ses princes dans les rangs les plus infimes de la société 1 N'a-t-elle pas mis à sa tête^ en un temps où elle régentait les rois, un gardeur de pourceaux? N'a-t-elle pas forcé le tout puissant empereur d'Allemagne à s'incliner devant un pape fils d'un charpentier, comme Tétait son divin fondateur ?

Et cette admirable institution démocratique n*estelle pas au service de la religion qui a le plus fait pour les déshérités de la vie, qui leur a promis le bonheur éternel par privilège spécial, et ne demande qu'à adoucir leurs maux terrestres ? Le com^ munlsme ne lui a pas fait peur à ses débuts; aucune forme du socialisme ne lui est restée étrangère. Rappelez-vous les prédicateurs de la Ligue, et les frères prêcheurs à l'éloquence populaciëre. Voyez le mouvement actuel du socialisme chrétien, que

gâte seule l'intervention des classes dirigeantes.

En supprimant celle-ci, en leurrant l'ignorance, en exploitant les misères, ne peut-on espérer regagner la confiance populaire et reprendre l'autorité ? Si la Religion ne combat plus la République, pourquoi la République traiterait-elle la Religion en ennemie ? Il y a une longue et douloureuse période de malentendus. Oublions-la, etvotons pour des hommes nouveaux, qui ne se soient point aigris dans les luttes anciennes, qu'anime seul un esprit de concorde chrétienne.

Et si ces hommes, convenablement choisis, surtout à la faveur d'un de ces grands malheurs publics qui ont toujours en France profité à l'Église, pouvaient faire retrouver à celle-ci une Assemblée aussi docile que celles de 1848 et de 1871, et débarrassée des vieux préjugés monarchiques qui ont alors tout perdu, on peut être sûr que l'Église n'abandonnerait pas à quelque aventurier cette autorité heureusement reconquise : elle doit en avoir assez des dynasties avides. Elle se hâterait, au contraire, de la consolider par de bonnes lois électorales, et d'en assurer la continuité par de bonnes lois d'instruction. Et la France redeviendrait entre ses mains la véritable fille aînée, nourrissant l'Église par son travail, mettant au service des ambitions illimitées de sa mère ses forces et son courage.

Un tel triomphe pourrait-il durer? Non certes. Pourrait-il arriver? Je le craindrais, si les républicains continuaient à donner le décourageant spec-

taole de leurs discussions violentes. Sera-t-il tenté ? Cela n'est pas impossible. En tout cas, cette tentative me paraît être la ressource dernière de l'Église en ce pays. Encore faut-il qu'elle se hâte, car après dix ans de fonctionnement des lois d'instruction, il serait trop tard. Que si elle n'ose la faire, si, le roi mort, elle reste avec sa petite armée bourgeoise, c'en est fait à bref délai de sa puissance politique. Et quand ceci sera bien établi, elle verra avec quelle rapidité l'abandonnera cette armée « habituée à voler au secours de la victoire. »

(i9 juillet iSS^.)

Le 15 octobre 1883, trois cents républicains de Saint- Êtienne oat offert un banquet à M. Paul Bert, qui, la veille, avait fait daas leur ville une conférence sur la séparation de V Église et de l'État,

L^honorable M. César Bertholon, président du banquet, ayant porté un toast à « Paul Bert, le défenseur de la librepensée, l'ami de Gambetta, » le député de TYonne a répondu en ces termes :

En vérité, mon cher et vénéré collègue, et vous tous, mes amis, qui venez de répondre par vos applaudissements à ces paroles, non trop affectueuses.

mais trop flatteuses, je ne puis mieux commencer qu'en répétant devant cette nombreuse assemblée ce que je disais aux amis qui m'ont fait Thonneur de venir m'accueillir à la gare :

Si quelque chose pouvait augmenter la valeur de ces témoignages d'estime, c'est qu'ils aient comme interprète un de ces hommes qui ont travaillé, combattu et souffert, pendant toute leur vie, pour la cause de la République et de la démocratie ; un de ces proscrits que je salue respectueusement ici — car je sais, mon cher collègue, que vous n'êtes pas ici le seul proscrit, et j'adresse ces marques de mon respect à tous ceux qui ont souffert avec vous ; — un de ces hommes semblables à ces confesseurs de la foi dont parlait Chateaubriand, et qui peuvent montrer leurs cicatrices en témoignage de leur' constance. {Applaudissements,)

Et lorsque la voix de ces hommes dévoués et sûrs vient nous dire que nous avons bien fait, que nous sommes dans le droit chemin, que notre politique est la bonne, il n'est pas d'encouragement plus précieux qui puisse nous être donné. Votre approbation nous est chère, car, après avoir tant attendu et souffert, vous auriez, vous, le droit d'être impatients et de chercher à hâter le pas des Siutves, {Applaudissements.)

Chose étrange! ce sont ces vieux combattants qui nous approuvent de modérer notre ardeur et nous conseillent de ne pas marcher trop vite, afin de nous préserver des chutes.

Et, au contraire, qui voyons-nous trop souvent paradant à la tête des impatients sincères? Non plus

des vétérans, mais des conscrits, des recrues de l'armée républicaine, des hommes qui, hier encore... {Applaudissements,)

Ah ! quant à moi, je le déclare, je suis à bout de patience ; je suis las de m'entendre traiter d'orléaniste par d'anciens sous-préfets de l'empire, et de clérical par des hommes qui ont écrit des livres par ordre des évêques ou composé des hymnes en l'honneur de la Vierge ! {Applaudissements.)

Oui, il paraît que cette politique qui a fondé la République ; qui a forcé une Assemblée royaliste à proclamer et organiser le régime républicain ; qui a vaincu la réaction au 24 Mai et au 16 Mai ; qui nous a donné toutes nos libertés ; qui a établi l'instruction laïque {Applaudissements), gratuite et obligatoire, qui nous a fait conquérir la majorité dans les conseils municipaux, dans les conseils généraux, et enfin dans le Sénat lui-même; qui a remis sur rails, en pleine liberté, la puissance qui entraînera la démocratie vers le progrès indéfini, c'est-à-dire le suffrage universel, — il paraît, dis-je que cette politique est vieille, qu'elle a fait son temps, si même elle a jamais rien valu.

*" On prétend que les moyens employés à fonder ne doivent pas servir pour consolider et étendre le succès. On dit que cette politique perspicace, sage, ferme, à la fois prudente et hardie, toujours en éveil, qui n'a jamais laissé échapper une occasion de saisir et réaliser un progrès, est une politique bourgeoise, timorée, et on essaie de la ridiculiser par le nom

étrange à* opportunisme.

Ce nom, ce n'est pas nous qui l'avons choisi, tandis que l'autre politique s'est baptisée elle-même, — car ce n'est pas nous qui avons trouvé le titre du journal de M. le marquis Henri de Rochefort de Luçay, — et quel nom s'est-elle donné? Celui dHntran^ sigeance.

Arrière donc, aujourd'hui, ces hommes sages, raisonnables, qui étudient les situations, tiennent compte des circonstances et daignent examiner un obstacle avant de le tourner ou de le franchir 1 Ce sont là des timidités bourgeoises et empiriques.

Place aux hommes tout d'une pièce, place aux hommes de principes, à ces hommes qui, lorsqu'ils ont inventé une formule, veulent l'appliquer immédiatement et d'ensemble I à ceux qui ne transigent jamais I En vérité, ces hommes sont encore plus forts que l'Église catholique, car celle-ci, tout infaillible qu^elle se déclare, à toujours su habilement transiger avec les circonstances. {Applaudissements.)

A ces hommes, nous avons le droit de demander :

Quelle est votre politique? Qu'avez-vous fait? Que faites-vous? Que voulez-vous faire? {Applaudissements.)

Quelle méthode préconisez-vous? Vous croyez en avoir inventé une nouvelle? Vous vous trompez : elle est bien connue ; c'est le vieux jeu de nos pères pendant la période d'opposition irréconciliable. C'est la vieille méthode, à laquelle nous avons renoncé après le triomphe définitif du suffrage universel. C'est le vieux jeu, moins l'héroïsme, la passion sincère et les périls.

Aujourd'hui, cette méthode se complaît dans les aperçus philosophiques, dans les déductions logiques et se satisfait de formules de rhétorique. C'est celle qui vit de manifestations stériles, de démonstrations bruyantes, de punchs d'indignation. {Applaudissements et rires,)

Et les résultats obtenus par cette méthode, quels sont-ils? Où sont les progrès accomplis ? Où sont les lois, non pas seulement votées, mais proposées par les partisans de cette méthode? Qu^ont-ils fait en dehors du renversement, à tort et à travers, sans but et sans règle, de tous les ministères, comme si la destruction pouvait, à elle seule, constituer un programme ?

Ils n'ont pas même l'excuse du Ole-loi de /à, que je m'y mette ! c'est-à-dire ôte de là tes idées, que j'y mette les miennes, car ils n^osent pas et ne peuvent pas prendre le pouvoir; car ils ne peuvent triompher que par la négation, et en tendant les mains & tous les ennemis de la République pour arracher le pouvoir aux ministères républicains. {Applaudisse^ ments,)

Admirez, d'ailleurs, quelle est leur logique I Ils se disent les partisans de la révision constitutionnelle J il semble, à les entendre, que ce soient eux qui l'aient inventée. Cependant, ils ont renversé le ministèi:*e Gambetta, qui la proposait ; ils ont fondé et soutenu le ministère Preycinet, qui la refusait, et ils menacent le ministère Ferry, qui la promet! {Applaudissements répétés,)

Ils n'ont pas confiance dans la fermeté de ceux

qui formaient jadis la Gauche et TUnion républicaine. Il ne suffit pas, pour trouver grâce devant €ux, d'avoir longtemps et douloureusement travaillé pour la République î Et on les voit s'allier chaque jour avec les droites monarchiques ! Au moment du vote, regardez leurs bulletins : ils sont de la même couleur que ceux de M. Freppel et de M. Paul de Cassagnac ! {Applaudissemeiits.)

Dans les élections municipales ou politiques, vous les voyez faire alliance avec lies ennemis de la République, pour empêcher le succès de ses vieux défenseurs.

Dans leurs journaux, ils déversent, devant l'Europe attentive, Tinjure sur le gouvernement de la République. De telle sorte que, si Ton prend un de leurs journaux sans en regarder le titre, on ne sait si on lit un journal intransigeant ou le journal de Tévêché. {Applaudissements.)

Sur les plus vieux, les plus fermes, les plus honnêtes républicains, ils déversent l'outrage, l'injure; ils vont jusqu'aux soupçons les plus odieux. Cela ne leur réussit pas, du reste, et dans ce pays-ci, ils ont dû en être guéris par des aventures récentes. {Applaudissements.)

Et si j'avais besoin d'invoquer mon expérience personnelle, je rappellerais que le Petit Lyonnais , — dans lequel je vous engagea lire demain le compte rendu de ce discours {Rires)^ — je rappellerais que ce jour^ nal, en annonçant mon arrivée dans cette ville, où j'ai été reçu par la robuste et honnête démocratie stéphanoise à bras et à cœur ouverts (Applaudisse-

menls et cris : Vive Paul Bert!) me présente comme le vivisectew* de toutous {Rires), dans un article copié sans doute sur le journal de Monseigneur. {Nouveaux rires.)

Ils se sont plaints de la magistrature que nous a léguée l'empire ; ils se sont écriés que derrière la robe noire et la robe rouge s'abritaient des passions politiques, et ils ont combattu la loi qui devait nous délivrer de cette magistrature I Ils ont proposé de mettre, par Télection, le quart des tribunaux de France aux mains du clergé ! {Applaudissements,)

Ils ont dit qu'il ne fallait pas courir les aventures, — eux qui ont compromis les intérêts et Thonneur de la France dans l'Orient et la Méditerranée ; — ils font semblant de trembler au moindre frémissement de la queue du marquis chinois Tseng {Rires), et ils outragent crânement le chef d'une nation amie, risquant ainsi de compromettre nos relations extérieures, et d'éloigner la réalisation de cette espérance à laquelle nous devons penser toujours, sans jamais en parler I {Tojinerre d* applaudissements.)

Applaudissez mes amis, le mot est de Gambetta. {Nouveaux applaudissements.)

Apres avoir exposé leur méthode et montré leur logique, examinons quels sont leurs procédés.

En fait de procédés, ils appliquent à la France et au suffrage universel la maxime du pharmacien : Agiter avant de s'en servir! {Applaudissements et rires,)

Et s'ils s'agitent, vous le savez 1

Et quand vient la consultation suprême, il n'est sorte d'inventions nouvelles, bizarres, étranges, qu'ils

n'accumulent sur leurs programmes électoraux. Puis, le programme arrêté, ils îîherchentun homme qui s'en fasse le défenseur et qui, lié par le mandat impératif et la démission en blanc, consente à descendre du rôle d*homme de confiance à celui d'automate, pour ne pas dire de valet. {Applaudissements.)

Citoyens, ces paroles sévères vous paraissaient peut-être dures dans leur rude franchise. Mais voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée ? Ce qui semble manquer le plus en France depuis la lutte de 1877, c'est la franchise de la parole et la virilité de l'action. (Applaudissements,)

Il semble qu'on s'efforce d'atténuer ses paroles pour atténuer ses responsabilités. Ne sommes-nous donc plus le pays de la franchise, la France, le pays de franche gueule, comme disait Rabelais ? (ipp/awdissements.)

Que de gens adoptent la politique du ménagement de chèvre et chou, pour n'avoir point de luttes à soutenir, effrayés par l'apreté des polémiques! J'entends dire : « Un tel, mais il n'est pas intransigeant; sans doute il a accepté d'ajouter à son programme certains articles imposés par son comité ; sans cela il n'aurait pas été élu. » Et quand même ? Je maintiens — et nous en avons ici même de nobles exemples — que mieux vaut l'échec avec la dignité que le succès avec la compromission. [Applaudissements.)

Mais, sauf exception, cela n'est pas exact. D'une manière générale, dans ce grand, noble et honnête pays, toujours dire la vérité est encore le meilleur moyen de s'assurer la victoire. (Applaudissements.)

Il faut s'adresser saiis détours au suffrage universel-et lui dire tout ce qu'on pense. Ce qui a jeté le trouble dans les esprits, ce qui cause les difficultés du temps présent, c'est de voir des gens honnêtes qui, dans la préparation des programmes électoraux, misent à ces enchères de l'absurde. [ApplaiidissemeiitsJ

Il importe de résister à cette tendance funeste ; il faut avoir le courage de dire : « Cette réforme, je la voterai, parce qu'elle est bonne et mûre; cette autre, je travaillerai à la préparer, parce qu'elle est bonne, mais pas encore mûre; quant à ceci qu'on vous vante, je ne le ferai pas, parce que c'est mauvais. y> (Applaudissements.) Et à chacune de ces allégations apportez des preuves, bataillez sans faiblesse, et le suffrage universel vous écoutera; il vous estimera à coup sûr et viendra plus tard à vous quand l'expérience lui aura montré que les autres le leurraient. (Bravos.)

Lorsque vous vous trouverez en face du suffrage universel, dites-lui qu'en politique, depuis que la République est fondée et qiie nous avons conquis les libertés nécessaires, il n'y a plus qu'une question Kiaîtresse, celle de l'éducation populaire, avec sa contre-partie, sa seconde face, la lutte contre l'éternelle ennemie de la liberté humaine. (Applaudissements.)

Dites qu'au point de vue économique c'est accomplir une triste besogne ; que c'est étrangement se préoccuper du sort des travailleurs et de la fortune industrielle du pays, que de susciter incessamment des agitations stériles, de dépenser le temps du Par-

lement en discussions oiseuses, au lieu de Taider à voter des propositions sur lesquelles nous sommes tous d'accord, telles que les assurances en cas d'accidents, les caisses de retraites, la participation aux bénéfices, etc., et tant d'autres excellentes lois qui seraient déjà votées sans les questions, les interpellations, les chutes de ministères. {Applaudissements.)

Dites encore et surtout, que ce dont la France et la démocratie ont le plus besoin, c'est de la stabilité gouvernementale, de la continuité gouvernementale. [Applaudissements,)

A ceux qui ne sentiraient pas assez cette nécessité; montrez quelle force donne la stabilité du gouvernement à nos deux ennemis redoutables, celui du dehors... Vous m'avez compris (Otd ! oui .'), et celui du dedans. Montrez TÉglise catholique tirant sa puissance de cet esprit de continuité. {Applaudissements,)

Voilà ce qu'à mon sens vous devez dire pour combattre un mouvement déjà essoufflé, il est vrai, et arrêté dans sa marche. Mais il ne faut pas attendre, pour parler ainsi au suffrage universel, que vous ayez besoin de lui, parce qu'alors il entrera en défiance. (Bravos,) Il faut aller à lui toujours et sans cesse, le conseiller, le guider, l'éclairer, agir envers lui comme un frère aîné.

Citoyens, il faut dire au peuple la vérité, toute la vérité, rien que l^a vérité. Il faut, ce souverain des temps modernes, le protéger contrôle pire des ennemis : les flatteurs, les flagorneurs, toujours les mêmes. Nous devons, nous démocrates, haïr les démagogues de la même haine que l'honnête et religieux

Pascal haïssait les jésuites. {Applatcdisseinents r«doublés.)

Je sais que c'est une attitude qui a ses inconvénients. Il est vrai que vous serez exposés à voir les injures pleuvoir, mais rien autre chose (Rires) , et, quant aux injures, elles valent ce que valent ceux qui les lancent. {Applaudissements.)

Et quand même il y aurait en réalité quelque danger à courir? S'il en était ainsi, nous n'aurions qu'à nous retourner vers ceux qui ont, avant nous, soutenu le combat et montré toujours la même fermeté dans leurs convictions invariables ; ceux dont j'ai si souvent envié la haute puissance morale, de pouvoir apporter leurs souffrances en témoignage de leur sincérité. Nous nous inspirerions de leur courage et de leur persévérance, et ils nous montreraient comment on souffre pour. le devoir.

C'est l'exemple de ces lutteurs qui nous soutiendra, et vous trouverez tout naturel qu'en terminant j'évoque le souvenir de ceux qui nous ont laissé une mémoire sacrée, en même temps que je porte la santé de ceux qui vivent encore, de ceux que vous représentez si bien ici, mon cher et respecté collègue Bertholon, et que j'appellerai les intransigeants du devoir. ( Chaleureux applaudissements, — Cris répétés : Vive Paul Bertf vive la République !)

15 octobre 1883.

En proDant la présidence du groupe de TUaion républicaine, M. Paul Bert a prononcé le discours suivant :

Mes chers collègues et amis,

Je vous remercie du fond du cœur de l'honneur que vous m'avez fait en m'appelant & présider vos travaux, honneur qui tire une signification particulière et bien précieuse des circonstances récentes, et que grandit encore le nombre inusité de voix réunies sur mon nom et sur les noms de ceux de nos amis qui forment le bureau. Vous avez attesté ainsi la vitalité d'un groupe qu'il n'est nul besoin de galvaniser, quoi qu'on en ait dit, car il vit d'une vie dont l'intensité s'affirme par l'action quotidienne, d'une vie qui, ne datant pas d'hier, n'est pas près de s'éteindre, et que nous voudrions, dans notre mansuétude, pouvoir promettre aux prophètes de malheur.

Je suis, mes chers amis, votre interprète fidèle en transmettant vos remerciements affectueux aux membres du bureau sortant et particulièrement à son président Ranc, à ce vaillant soldat de la démocratie, qui a souffert pour elle la prison et l'exil. (Bravos,)

Mes chers collègues,

Si les journaux ne m'avaient mis en demeure, au nom, disaient-ils, d'un usage constant, de rappeler

PRÉSIDENCE DE l/UNION REPUBLICAINE 333

encore une fois les vues politiques, les doctrines, les traditions de notre groupe, j'aurais vraiment cru pouvoir me borner à ces paroles de courtoisie affectueuse. Car s'il est un groupe parlementaire dont le nom, le programme et la méthode d'action soient bien connus de la Nation, c'est à coup sûr le nôtre, celui de l'Union républicaine. Notre titre, notre existence, ne sont point des problèmes nouveaux présentés à la curiosité publique, et qui aient besoin d'explications, de maximes et de formules.

Il y a plus de dix ans que je m'inscrivais pour la première fois parmi les membres du groupe parlementaire qui s'organisait sous le beau nom dont il est tqujours resté digne. J'étais bien loin alors de prévoir qu'un jour viendrait où mes collègues me feraient l'honneur de me placer à leur tête. Je ne songeais, à mon rang de simple soldat, qu'à mettre toutes mes forces et tout mon dévouement au service de cette grande cause de l'Éducation nationale, dans le triomphe de laquelle je voyais clairement déjà la condition nécessaire et suffisante de l'affermissement de la République et du relèvement delà Patrie. (7m bien.)

Et dans les questions de politique générale, je n'avais qu'à me laisser guider, comme le faisaient les plus ardents et les plus indépendants de nos amis, par les conseils et le suprême bon sens de l'homme de génie, dont nous avons entendu au huis-clos de nos séances tant d'improvisations admirables que nul n'a recueillies, alors que sa grande voix développait en périodes entraînantes ou résumait en for-

mules saisissantes les volontés de la démocratie. {Applaudissements unanimes,)

C'était le temps des réactions dont le triomphe éphémère devait faire reculer d'horreur la nation, et rendre tant de services à la République ; c'était le temps où tous, serrés autour du drapeau, défendant avec la même passion l'héritage de la Révolution française, le cœur étreint des mêmes angoisses et battant des mêmes espérances, nous eussions considéré comme un traître impie^quiconque eût prédit que nous nous diviserions avant qu'eût disparu tout danger, et que les plus rebelles se fussent rendus à la République triomphante. {C^est vrai, c'est vrai.)

Que si la division s'est introduite dans les. rangs de cette armée naguère si unie, nous pouvons, nous devons nous rendre cette justice que rien, ni dans nos paroles, ni dans nos actes, ne doit nous en faire porter la moindre part de responsabilité. Je viens de parcourir la plupart des discours de mes prédécesseurs, et, dans tous, j'ai trouvé, répétée avec une sorte de monotonie que relève seule l'éloquence des orateurs, la pensée maîtresse du groupe, celle qu'exprime son titre, l'union entre les républicains, l'union pour la lutte contre les ennemis communs, l'union pour la marche en avant. [Bravos.)

Jamais nous n'avons tracé autour de nous de fossé, exigé d'acquiescement à une formule étroite, pas plus que nous n'avons jamais imposé à aucun gouvernement de conditions inspirées par un égoïsme de groupe. Et si parfois nous nous sommes montrés exclusifs, c'est à rencontre de coalitions où nous ne

consentirons jamais à compromettre notre honneur politique et notre bon renom parlementaire. {Très bien.)

Mais, messieurs, je soutiens, si paradoxal que puisse paraître l'énoncé de ma proposition, que cette prétendue division entre les républicains n'existe pas pour qui va au fond des choses, et que son apparente importance tient seulement à ce qu'on a répété trop docilement les propos de ceux dont l'intérêt est de la créer ou de faire croire à son existence. Ou pour mieux dire et pour parler franc, je dis que la division n'est pas là où on a voulu la placer, et qu'elle laisse intacte et entière toute la grande armée républicaine. (C'est vrai.)

Avouons tout d'abord, messieurs, que la Nation ne comprend rien à nos classifications parlementaires. Nos électeurs républicains, ceux qui ont fait leurs preuves, qui combattent avec nous depuis treize années, s'inquiètent fort peu de l'Union républicaine, de l'Union démocratique, de la Gauche radicale : démocratique et radicale, deux qualificatifs, pour le dire en passant, fort bien placés, à coup sûr, chez nos voisins et amis, mais que nous avons bien le droit de revendiquer pour nous-mêmes.

Pour ces électeurs, qui goûtent peu les subtilités, un vrai républicain, c'est un démocrate anticlérical. Sur ces deux caractères, ils ne se trompent pas, ils n'hésitent pas. Un secret instinct les avertit qu'ils ont devant eux, non un monarchiste rallié plus ou moins sûrement à' la forme républicaine, mais un démocrate passionné pour l'égalité et la justice, et

décidé à la lutte sans imprudence ni faiblesse contre réternelle ennemie de la Révolution.

Ils savent bien que ces républicains, qui n'ont qu'un même programme, parce qu'ils n'ont qu'un même idéal, ne voient pas tous du même œil et n'apprécient pas également les possibilités du jour et les réalisations immédiates. Ils savent bien que dans cette armée, toujours en marche, il en est dont le pas est plus rapide et qu'il y a des degrés divers de patience et de hardiesse. Ils ne s'en étonnent ni ne s'en affligent, n'ayant jamais rêvé une assemblée d'automates.

Mais ils sentent, et c'est ce qui fait leur confiance, qu'une passion commune pour le progrès anime tous les soldats de cette armée. Ils savent que, si les audacieux ne peuvent obtenir aujourd'hui tout ce qu'ils jugent non seulement bon mais possible, ils accepteront ce que leur accordent les prudents ; ils savent que ceux-ci ne se laissent pas effrayer par Texpression ardente de désirs qu'ils partagent, tout en les ajournant.

Ils savent que tous ont la notion de la série dans le progrès, de la subordination des questions, et que tous veulent tenir compte, tout en les appréciant un peu différemment, des difficultés pratiques, des réalités, des contingences, des conditions de milieu. Ils savent qu'il n'en est pas un qui ne considérât comme une mauvaise action d'exiger, pour caresser quelque passion du moment, ce qu'il trouverait dangereux ou impossible s'il avait en main le pouvoir.

Ils savent, en un mot, que leur politique, à tons, est une politique de bonne foi.

C'est pour ces raisons, mes chers collègues, que j'affirme Texistence aux yeux de la nation et dans la réalité des choses, de l'unité républicaine, Tunité dans la variété, comme celle que nous offre la nature. {Très bien.)

Mais voici qu'une politique nouvelle s'efforce d'entraver cette unité ; cette politique, où je regrette de trouver égarés quelques vieux combattants, que, ni les défaites dues à leur méthode sentimentale, ni les succès dus à notre méthode rationnelle, n'ont pu débarrasser de la doctrine du tout ou rien, est assez difficile à définir en langage parlementaire.

De doctrines, on ne lui en voit pas clairement, ou du moins elles sont si variées, si confuses, avec des noms d'écoles et de partis si compliqués et des luttes intestines si violentes, qu'on se lasse vite de leur examen . De programmes, elle paraît n'en avoir pas d'arrêtés, attendant, pour se décider, celui que lui dicteront, au jour même des luttes électorales, des passions momentanément surexcitées.

De tactique, je ne lui connais guère que celle-ci : refuser le possible, afin de rester en droit d'exiger l'impossible. {Sourires,)

Les questions ne l'intéressent pas pour leur solution, mais pour les embarras qu'elles suscitent, comme si son objectif unique était de renverser suc* cessivement les gouvernements républicains.

Et c'est là ce qui explique, sans nul doute, les origines complexes de son personnel et les alliances

qu'elle ne craint pas d'établir, parfois même de rechercher, avec les ennemis de la République et de la démocratie.

Elle se donne souvent comme marchant à Tavantgarde de l'armée républicaine. Il faut respecter ce qu'il y a de bonne foi dans cette assertion chez quelques-uns de ceux qui rémettent. Mais c'est une étrange avant-garde que celle qui, s'unissant à l'ennemi, emploie toutes ses cartouches à tirer sur le corps d'armée. {Rires approbatifs.)

Les plus vieux républicains, les confesseurs de la foi, les Bertholon,les Greppo, les Madier de Montjau, les Martin Nadaud, ne sont pas respectés par elle. Ses violences n'épargnent ni les hommes, ni les institutions. Le gouvernement de la République, ses actes intérieurs, sa politique étrangère, sont l'objet d'outrages qui réjouissent également et dont profitent également les ennemis du dedans et ceux du dehors. {Approbation unanime.)

Messieurs, il faut avoir le courage de le dire : C'est ici, ici seulement, qu'est la séparation vraie ; c'est ici, non ailleurs, qu'est la coupure, le fossé. Aucun de nous ne le franchira, et nous resterons fidèles à notre vieille politique, la politique à laquelle on doit les immenses progrès accomplis depuis cinq ans, la politique avisée, alerte, efficace et sincère. {Bravos.)

Mais il y a un enseignement à tirer des succès partiels qu'a obtenus, en certains points, la politique de l'agitation stérile. Elle a séduit, elle a ébloui, car elle ne manque pas de formules brillantes et de pro-

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messes chatoyantes, des hommes, nos amis, qui n'auraient pas dû se laisser entraîner par elle. A quoi tiennent ces erreurs et ces défaillances locales de Topinion publique, dont triomphent nos adversaires?

Messieurs, la réponse serait délicate à faire ; elle nous entraînerait sur le terrain des critiques rétrospectives, et les récriminations ne servent de rien en politique. Aussi bien, il vaut mieux chercher comment on peut couper court à ces succès factices, succès dont il ne faut exagérer ni la portée ni la durée, car déjà on entend grandir de toutes parts la protestation du bon sens.

Ce n'est pas en s'efforçant de lutter, comme quelques-uns ont essayé à tort et fort inutilement de le faire, dans la mise aux enchères de l'impraticable et de l'absurde. Mais ce serait encore bien moins en affichant une résistance de principe aux vœux prématurés mais légitimes de Tavant-garde démocratique, ni même en ralentissant la marche en avant qui doit rendre possible leur réalisation.

Non, c'est tout au contraire en ne laissant passer aucun jour sans le marquer par un progrès ou du moins par un effort ; en ne laissant échapper aucune • occasion, ni dans les décisions législatives, ni dans l'action gouvernementale, de prouver à la nation républicaine que les pouvoirs publics, maintenant d'accord sur les points principaux du programme républicain, marchent vers sa mise en œuvre avec le maximum de vitesse que permet la prudence.

C'est ainsi, messieurs, que TUnion républicaine a

toujours compris et pratiqué la politique progressiste.

Les actes antérieurs et les déclarations récentes du gouvernement nous donnent la certitude qu'il apprécie comme nous les exigences de la situation. Nous savons de plus qu'ilest un fidèle gardien de rhonneur national, et que le drapeau de la France ne risque entre ses mains aucune injure. Pour cette double raison, il peut être sûr de trouver en nous des amis dévoués et désintéressés. {Applaudissements prolongés. — L'orateur est vivement félicité par ses collègues.)

7 novembre 1883.

Le dimanche Î7 janvier 1884, M. Paul Bert a fait, dans salle du théâtre, à Châteaudun, une conférence au profit ^ de la Société républicaine d'instruction populaire de la ville.

Au banquet qui a suivi la conférence, M. Paul Bert a prononcé le discours suivant :

Messieurs,

En me levant pour répondre aux affectueuses paroles qui viennent de m'être adressées, et pour vous remercier de la bienveillance avec laquelle vos applaudissements les ont soulignées, je ne saurais vous

dissimuler que je suis sous l'impression d'une émotion profonde.

Je ne fais pas ici de figure de rhétorique et je ne sacrifie pas à une formule oratoire. Je plaindrais ou, pour mieux dire, je mépriserais le Français — car il ne mériterait pas ce titre — qui, venant pour la première fois dans cette ville; qui, parcourant, pour la première fois, les rues rebâties de cette héroïque et malheureuse cité ; qui, passant pour la première fois auprès de ces villages, ses émules, — de ces villages célèbres désormais de Varize et de Civry, — ne sentirait pas son cœur battre à coups pressés sous le coup d'une triple émotion d'orgueil, de colère et d'espérance ! ( Vive émotion et applaudissements prolongés.)

Il fut un temps où j'avais rêvé pour les meilleurs élèves, pour les lauréats des prix d'instruction civique de nos lycées, de nos collèges et de nos écoles primaires supérieures, d'organiser des sortes de pèlerinages vers les lieux qui ont été témoins de la vaillance de nos soldats. {Bravos et marques d*adhé^ ston.)

Entre tous, Châteaudun me paraissait devoir être placé au premier rang sur la liste de ces pieuses visites. Et songez à ce qu'eut éprouvé l'adolescent, à cet âge où les anciens lui faisaient prêter le serment civique. Songez à ce que lui eussent dit ces ruines, dont quelques-unes sont encore debout î Songez à ce qu^eussent enseigné ces rues, ces places sur lesquelles a coulé un sang généreux !

Elles n'auraient pas seulement parlé de gloire et

d'exploits militaires. Elles n'auraient pas seulement dit qu'ici douze cents hommes, d'armes inégales et diverses, placés sous des commandements multiples, ont, pendant toute une journée, tenu tête, sans cavalerie, sans artillerie, à un ennemi six fois plus nombreux, et que, fait unique peut-être dans les fastes de la guerre, ces douze cents combattants ont infligé à l'ennemi une perte supérieure à leur propre effectif. (Vifs applaudissements et bravos,)

Elles leur auraient dit encore que ces hommes, pour la plupart, n'étaient pas saisis par la loi militaire, qu'ils s'étaient levés spontanément pour la défense de la Patrie ! Elles leur auraient dit qu'ils bravaient, qu'ils affrontaient non seulement la mort normale du soldat, la mort sur le champ de bataille, mais la mort ignominieuse, la fusillade du prisonnier, par laquelle l'ennemi essayait de troubler leur courage.

Elles leur auraient dit qu'il y avait — et il y en a, en ce moment, dans cette salle, et je vous invite à les applaudir — qu'il y avait parmi ces défenseurs de la Patrie, des hommes qui risquaient ce qui est bien moins facile à risquer que sa propre vie, la vie de leurs familles... {Adhésio7is unanimes et applaudissements répétés) ; que menaçait non seulement la mort, mais la ruine, et qu'en effet la ruine a frappés après que la mort les eût épargnés. {Nouveaux applaudissements.)

Elles leur auraient dit, qu'à tant de courage et de dévouement, un ennemi inaccessible aux sentiments de générosité avait répondu par le massacre de ma-

lades, de prisonniers, par le pillage savamment pratiqué et par Tincendie habilement organisé, entretenu et attisé.

Voilà ce qu'auraient dit ces ruines et ces souvenirs à ces jeunes hommes visitant notre ville, et vous pensez quels enseignements ils eussent emporté, quels serments ils eusj?ent faits dans le secret de leurs âmes après ce patriotique pèlerinage. {Profonde émotion et applaudissements répétés,)

Ce pèlerinage, messieurs, — que j'aurais souhaité de faire bien plus tôt, — j*al voulu le faire pour mon propre compte, etje remercie vos amis et vos concitoyens qui m*ont permis de tenir la promesse que je m'étais faite. J'ai parcouru vos rues, j'ai visité les emplacements de vos barricades , j'ai vu cette place où, par trois fois, les masses profondes de l'ennemi déjà vainqueur furent, par une poignée d'hommes, repoussées au chant de la Marseillaise ; j'ai vu ces fermes bombardées par l'artillerie qui vous assaillait ; j'ai vu ces deux cents maisons incendiées de sang-froid, à la main, après la bataille.

Les sentiments que j'emporte de cette visite, je ne saurais les exprimer, et peut-être convient-il de les taire... (Mouvement.) Mais croyez bien qu'ils ne perdent rien à être contenus et concentrés. {Nouveau mouvement.)

Mais, entre tous, il en est un que je puis dire, et peut-être contient-il un enseignement qui n'est pas un des moins précieux de ce pieux pèlerinage. Je me suis promis que, pendant que je serais ici, aucune parole ne sortirait de ma bouche, qui put blés-

sor ou seulement froisser un de mes concitoyens. Je considérerais comme une profanation de ces lieux où a coulé un sang si généreux, sans qu'on s'inquiétât de Topinion de ceux dont les veines Je fournissaient, de parler de nos dissentiments apparents, de ce qui divise les Français, et qu'ils doivent se tenir toujours prêts à oublier devant une préoccupation supérieure, {Très bien I Très bien! et applaudissements,)

Je ne vous parlerai donc pas de politique, et tout au plus je me bornerai à vous recommander, comme je le fais toujours, au moins entre républicains, la concorde et l'union. Partout, lorsque je fais allusion à ce devoir, à ce besoin de concorde, j'invoque la pensée de nos adversaires politiques dont l'union peut être encore dangereuse, en retardant, sinon en empêchant définitivement l'accomplissement des réformes démocratiques ; mais j'évoque ici un sentiment plus élevé.

Ah ! je vous en prie, mes chers concitoyens, si quelques dissentiments s'élevaient entre vous, regardez ces lieux d'où partaient les obus, et ditesvous que ceux qui les ont lancés se réjouiraient de vos querelles. {Oui! Oui ! — Très bien! — Assentiment unanime et applaudissements,)

Et maintenant, je lève mon verre en Thonneur de tous ceux qui ont fait leur devoir. En l'honneur, tout d'abord, de cette population paisible et pacifique, placée au cœur même de la France, à Fabri des coups de l'ennemi, et qui s'est montrée si courageuse cependant quand est venu Tenvahisseur : comme si, par une sorte de pudeur patriotiqtie, elle

avait ressenti plus encore que nos populations de de la frontière Toutrage à la virginité d*un sol que, depuis si longtemps, n'avait pas foulé Tennemi I (Bravos et applaudissements prolongés.)

En Thonneur de cette population qui s'est montrée plus admirable encore peut-être par sa dignité dans la ruine que par son courage dans le combat; qui n'a rien regretté de son sacrifice, sinon qu« son exemple n'ait pas été imité I

En l'honneur de ses compagnons d'armes héroïques, les francs-tireurs de Paris, de Nantes et de Cannes. En l'honneur — ne Toublions pas — de ces femmes intrépides qui se sont montrées dignes des meilleurs combattants. {Applaudissements una^ nimes) ; et, par exception, laissez-moi citer des noms propres, il est bon qu'ils soient rappelés souvent aux oreilles de la France : de M"« Polouet, dont le courage a sauvé des blessés ; de M'^® Proux, qui s'en allait, sous les balles, porter aux combattants des munitions et des vivres ; de sœur Jeanne de Chantai, qui s'est jetée au-devant des fusils bavarois pour sauver les prisonniers. {Nouveaux applaxtdissements . )

Enfin, mes chers concitoyens, en l'honneur de ceux qui sont morts immolés en défendant la France et le sol sacré do la Patrie ! Et, entre tous, permettez-moi de rappeler le souvenir de ce jeune franc-tireur, de cet enfant qui, tué au début de Faction, disait en mourant : « Il est bien dur, mon « capitaine, de mourir sans en avoir tué un ! » {Vive imotion,)

Oui — et ce sont là mes dernières paroles : Au souvenir de tous ceux qui ont fait leur devoir ; à la mémoire de ceux qui sont tombés en pensant sans doute, comme le héros de Virgile : « Puissent nos os « enfanter des vengeurs ! > {Adhésion générale et longs applawlissements»)

27 Janvier 1884.

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