DE TÉMISCAMINGUE À MATTAWA
Un jour de repas.—Histoire de Mattawa,—Premicrs missionnaires.—Premiers bienfaiteurs.—1871.—1872.-—18731874 et 1875.-—1876.—1877.— 1878, 1879,—1880.—1881.—1882.—1885 Faits et gestes de l'année courante.
MarrTawa, 18 AOUT 1884,
Mon cher ami,
Nous nous reposons ici tout un jour, afin de secouer de nos souliers et de nos figures la poussière des forêts, et de vous arriver frais et dispos, gaillards, Partis de Témiscamingne avant-hier à midi, ayant couché lundi sur la grève en face de la Kepawe, après avoir sauté mardi tous les rapides du Long-Sault et portagé ceux de Ja Montagne et des Erables, nous arrivions le soir à Mattawa avec la nuit.
J'ai passé la journée à feuilleter un journal du P, Nédelec, tenu année par année, où est racontée l'histoire de Mattawa ; il m'a fort intéressé, et j'y ai puisé à pleines mains. Je vous passerai mes notes ; vous les lirez, ou vous ne les lirez point ; dans tous les cas, les voici,
I y a une trentaine d'années, la population blanche, attirée par les salaires des chantiers, commença à se jeter sur les deux rives de l'Ottawa et sur la Mattawan. Les pères Oblats firent une visite régulière à Mattawa en 1860, et ils continnèrent régulièrement ; en 1860, le P. Déléage ; 1861, le P, Pian ; 1862, 1863, 1864. 1865, le P.Lebret ; 1866, le P, (rnégen ; 1867, les pères Graégen et Lebrot ; 1868, le P, Né.
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delec ; 1869, le P. Poitras. Dès 1863, on jeta les fondations d'une chapelle; Mgr Guigues, évêque d'Ottawa, l'honora de sa présence en 1864, et il y donna la confirmation à un grand nombre de fidèles de tout âge et de toute nation.
Les missionnaires hivernèrent pour la première fois à Mattawa pendant l'hiver de 1869 à 1870. Ce fut le père Nédelec d’abord tout seul, il fut ensuite rejoint par le P. Guégen. Comme ils n'avaient pas de résidence à eux appartenant, ils reçurent une hospitakté aussi généreuse que cordiale de la part de M. Noah Timmens, le plus ancien habitant et le fondateur de Mattawan ; pendant quatre ans encore la maison de ce brave citoyen servit de presbytère. Parmi les autres bienfaiteurs de l’église, on peut compter au premier rang MM. Olivier Latour, Ouellet et Pierre Lajambe. La chapelle fut achevée, elle présentait une apparence tout à fait proprette avec ses bancs neufs, son jubé, sa sacristie, ses vitraux peints, son chemin de la croix, son enfant Jésus, ses bouquets artificiels et son service complet d'ornements. Mattawa était devenu le rendez-vous des bourgeois de chantier. La présence du prêtre et d’un médecin y attirait une foule de gens. La population sédentaire tant du petit village que des environs pouvait être évaluée de 800 à 400 âmes, 55 familles catholiques, 25 protestantes ; la population flottante s'élevait à 2000 environ. La vie et le mouvement naissaient sur ces bords,
1871.-—-Missionnaires : les PP. Poitras, Nédelec et Guégen. De cette résidence, pendant l'hiver, les pères vont, en différentes directions, faire la mission des chantiers. Il passe plusieurs partis d’arpenteurs qui localisent le tracé du chemin de fer ‘“Le Pacifique Canadien.” Le nombre des jeunes gens qui montent dans les chantiers est plus considé-
able que jamais. Dans les bois, les fermes commencent à s'ouvrir ; sur la rivière il s'établit une ligne régulière de bateaux, sans compter que le steamboat monte des Joachims à la Roche-Capitaine. En hiver une ligne de stage fonctionne aussi régulièrement pour le transport des voyageurs. La civilisation envahit Mattawa. Deux écoles se sont ouvertes, l’une chez M. Bangs, fréquentée par cinq sujets pro-
testants, l'autre chez M. Timmens, laquelle compte trente élèves catholiques ; la première est tenue par une institutrice diplômée, l'autre par le missionnaire non titré, C’est bien le petit grain de sénevé : l'école n’a pour salle qu’une pauvre hutte, pour pupitres que des bancs de bois bruts, et le professeur n’a pour traitement que le travail gratuit. 1872.—-Missionnaires des chantiers, les PP. Poitras et Guégen ; le P. Nédelec exerce les fonctions de missionnaire résident et de professeur d'anglais, de français et de sauvage ; au printemps il part pour les missions lointaines de la baie d'Hudson. Au mois de février le juge Doran tient la cour de session. Le gouvernement nomme des magistrats pour les petites causes, M. N. Timmens et M. J. McDonald. On bâtit une maison pour les pères, et le P. Poitras, pour la » circonstance, se fait maçon et charpentier. Le village se développe, la campagne s'ouvre. Mattawa est doté de la présence d'un révérend ministre, appartenant à la secte des méthodistes.
1873.—Décidément Mattawa est devenu le grand dépôt des chantiers d'en haut. On jette bâtisses sur bâtisses, on se dispute les roches. Les PP. Poitras et Guégen continuent à visiter les chantiers, le père Nédelec garde la résidence pendant l'hiver et va à la baie d'Hudson pendant l'été. Quarante enfants fréquentent l'école, le lycée est transporté au presbytère, le P. Nédelec fait la classe le matin, et mademoiselle Marguerite Timmens l'après-midi. On établit une nouvelle mission aux Deux-Rivières. Le presbytère est terminé en dehors et en dedans, le tout est sur un pied bien convenable, Déjà les abords du lac Népissingue attirent les regards des spéculateurs, c'est le champ futur de la colonisation dans ces parages. Puissent nos catholiques ne pas se laisser devancer, et prendre leur part dans cet héritage du testament d'Adam.
1874 et 1875.—Mattawa, pendant ces deux années, fait “on de progrès. Jamais, de mémoire d'homme, le commerce de bois n'a subi une pareille crise, Les banqueroutes succédent aux banqueroutes parmi les bourgeois de chantier et es aubergistes habitués à vivre dans l'abondance ; la gêne t.la pauvreté se sont abattues sur les habitants échelonnés
le long de la rivière. L'argent autrefois si commun est devenu plus que rare. Les fermiers auront à changer leur manière de vivre; ils devront désormais compter davantage sur les produits de leurs terres, et moins sur les ressources souvent précaires des chantiers. La leçon, dure pour le moment, pourra avoir pour l'avenir de bons résultats. L'école a été définitivement établie sur un pied légal. Deux causes cependant l’'empêchent de fleurir comme elle le devrait, le défaut de ressources pécuniaires et l'indifférence des parents à envoyer leurs enfants à la classe régulièrement, On a bati une prison, ce n'est pas sans besoin. Puisse-t-elle avoir pour effet d’effrayer les ivrognes ! La mission qui s'étend depuis le pied de la Roche-Capitaine jusqu'aux eaux de la Keepawe et sur la Mattawa jusqu'au lac Népissingue, renferme une population catholique d'environ 500 âmes. Mattawa: 82 familles, 214 communions, 398 âmes. Sur ce nombre les sauvages comptent pour 22 familles, 113 âmes. Deux- Rivières, 17 familles, 57 communions, 102 âmes. Il est difficile d'énumérer la population flottante, qui va et vient sur un aussi vaste territoire ; à certaines époques, elle dépasse certainement trois mille. Au mois de juin un steamboat se mit à voyager entre Mattawa et Deux-Rivières, et au mois de septembre le télégraphe, sur les ailes de l'électricité, commença à apporter les nouvelles de l'extérieur.
1876.—La crise continue. Le défrichement des terres avance à pas lents, mais sûrs. La nature du sol, quoique rocailleuse, n’est pas stérile ; il ne faut pas juger des terrains par les environs de la rivière qui sont couverts de rochers, l'intérieur est bien préférable. Les grains de toute espèce poussent et müûrissent bien. La religion et la moralité de la population laissent peu à désirer. De tout l'été, il ne s'est pas vendu une goutte de boisson dans la piace, c'était une vraie bénédiction. Tout était tranquille, point de ces désordres qui accompagnent toujours l'ivrognerie. Le R, P. Poitras, chargé de la mission de 1870, a été rappelé ailleurs par l’obéissance ; sa place est occupée temporairement par le KR. Père Prévost. Le R. P. Nédelec, qui continue à faire
chaque printemps sa missior de la baie d'Hudson, vient
presque toujours prendre ses quartiers d'hiver à cette résidence.
Mattawa eut l'honneur de recevoir, cette année, la visite de Mgr Duhamel, évêque d'Ottawa ; il y avait douze ans qu’il n'avait pas vu son premier pasteur. Quel changement ! alors les sauvages étaient presque les seuls habitants de ces lieux solitaires ; aujourd’hui ils ont été comme submergés par l’émigration des blancs de toute nation. Alors Mattawa n'était qu'un petit poste de traite de l'honorable compagnie de la baie d'Hudson ; aujourd’hui c'est un joli village, qui sourit aux plus belles espérances d'avenir. Alors la religion n'avait qu'une chapelle à moitié achevée ; aujourd'hui elle en a deux dans un assez bon état, et convenablement pourvues de tout ce qui est nécessaire à la décence du culte. Sa Grandeur était accompagnée de M. O'Connor, curé de St- Patrice d'Ottawa, de M. Faure, curé de Pembroke, et de son neveu M. l'abbé Duhamel. Quelques jour: plus tard orrivaient le R. P. Soulier, visiteur, en la compagnie du K. P. Antoine, provincial de la province du Canada. (Ce fut l’année des nobles et précieuses visites.
1877.—Les temps sont durs. Le nombre des habitants augmente insensiblement. La récolte a été abondante, mais point de débouchés pour en écouler les produits. Le besoin d'un moulin à farine se fait vivement sentir ; sans cette amélioration, un grand nombre de colons finiront par déserter le pays. Le gouvernement a fait bâtir un beau pont, pour relier les deux rives de la Mattawan. L'école, partie péniblement, développée heureusement, s'est fermée peu honorablement. Il faut espérer que ce ne sera qu'une éclipse.
Le 2 mars, s'est endormi dans le Seigneur le grand missionnaire des chantiers, le R. P. Reboul. Il avait été frappé par la maladie à la fin de la campagne, dans le haut de la Petewawe ; le lendemain de son arrivée à Mattawa, il rendait son âme à Dieu, muni des sacrements de l'Eglise, au milieu de ses frères, désolés de sa perte, mais consolés au souvenir de ses œuvres: 20n constristemint sicut et cæteri qui spem non habent. Pendant vingt-cinq ans les chantiers avaient été le théâtre de son indomptable énergie, de son inépuisable activité et de son zèle à toute épreuve. Il est
mort en brave soldat, les armes à la main. Beati morbui, qui in Domino moriuntur !
1878.— Trois religieuses du couvent des sœurs grises d'Ottawa, sœurs St- Alexis, Ste-Mélanie et Ste-Eudoxie, sont venues se charger de l'instruction des enfants et du sain des malades. C'est un tout petit gland jeté dans le sol par ia main de la Providence, mais qui deviendra, avec le temps, un grand chêne. Mattawa ne veut pas d'écoles communes, d'écoles sans Dieu ; il ne sort généralement de ces sentines de fausse éducation que des impies ou des indifférents. Ces bonnes religieuses formeront pour l'avenir une génération de chrétiens pieux, instruits, moraux et polis. ci, il faut que chaque enfant soit instruit dans sa langue, au moins pour ce qui regarde la religion; seules, des personnes d'ahnégation peuvent se charger d’une besogne aussi multiple que difficile. À la fin de l’année, 67 élèves fréquentaient les classes.
Quel bienfait qu'un hôpital! Dans le cas de maladie contagieuse, personne ou presque personne ne voulait ouvrir sa porte aux pauvres afiligés. Les autres malades payaient pour leur pension des prix exorbitants, et dépensaient dans un mois les épargnes de tout un hiver. Les catholiques souvent languissaient dans un milieu dangereux et dans une atmosphère délétère au bien de leur âme. Ces étrangers, loin de leur famille, trouveront à leur chevet de nouvelles mères et de véritables sœurs. Les pères ont abandonné leur maison aux religieuses, et se sont retirés dans une petite résidence, plus que modeste, l’ancienne maison d'école, :ituée au coin du nouveau pont. Si des commencements humbles sont la marque d'un avenir brillant, alors la mission de Mattawa, avec son école et son hôpital, doivent s'attendre à voir des jours non pareils de gloire et de prospérité.
Le village a va s'élever une église protestante. Le P. Nédelec, après sa campagne d'été à la baie d'Hudson, et sa campagne d'automne aux environs de Pembroke et d'Eganville, est venu prendre ses quartiers d'hiver avec le R. P. Poitras, de nouveau en charge de la résidence. Plusieurs familles montent pour s'établir sur des terres du côté du lac
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