‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 35 sur 41 · LL · texte numérisé non relu

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route pour Abbitibi; mais les 12, 13, 14,15 et 16, il y donna, avec grande pompe, tous les exercices, offices et cérémonies d'une visite régulière. J'avais, en cette circonstance, l'honneur et le plaisir d'accompagner Sa Grandeur.

C'est donc la seconde fois que je vois Témiscamingue, je me félicite de cette bonne fortune. Outre les agréments de voyages incomparables, j'ai pu contempler de mes yeux les prodiges qu'enfantent dans ces solitudes, loin du regard des hommes, le zèle et le dévouement apostoliques ; et, sur le théâtre de leurs travaux, j'ai appris à connaître et à aimer de plus en plus ces admirables missionnaires qui cultivent, dans la vigne du Seigneur, “un champ dont la longueur embrasse 1,800 milles, c’est-à-dire 600 lieues, et dont la largeur n’est pas moins de 600 milles, 200 lieues.” Les principaux postes qu'ils parcourent,sont les missions du Saint-Maurice, du Grand Lac, d’Abbitibi, de la baie d'Hudson, du Fort William, de Golden Lake (Bonne Chère), sans compter les postes secondaires des lacs Keepawe, Timagaming, Matawagamang. Que de courses ! Que de travaux ! Que de fatigues | et aussi que de mérites !

Samedi, 9 août.—Gtrand pique-nique à la ferme, de l’autre côté du lac, à trois milles de distance, au fond d’une baie, dans le canton Duhamel, province de Québec. Après les messes dites, de bon matin, à {a fraiche, toute la maison s'emberque dans deux grands bateaux, évêque, prêtres, frères, serviteurs, équipage du Zéphir dont on veut reconnaître les services par cette faveur grandement appréciée, chefs Indiens au nombre de trois qui représentent leur nation, et même Religieuses du couvent à qui il arrive bien rarement de s’arracher ainsi pour tout un jour à leurs œuvres de charité, d’éducation, de patience et de zèle : ce soir elles pourront bien, comme le veut le proverbe canadien, lorsqu'il s’agit d'événements insolites, faire une croix sur le jambage de la cheminée. Enfin, c’est grande fête en l'honneur de l'Agriculture, cette nourricière, non seulement des nations, mais aussi des Pères de Témiscamingue, cette ferme étant, paraît-il, une providence pour le temporel de la mission, et,par une déduction toute simple, pour son développement spiritrel. L'homme est composé d'un corps et d’une âme ; de même une mis-

sion ne vit pas seuleient de dévouement, il lui faut encore une cuisine, surtout chez les Sauvages, où le garde-manger est souvent le vestibule de l'église, et un bon diner le véhicule de la wrâce.

Nous sommes reçus comme des princes par l’Administrateur de céans, le frère Moffet, assisté de ses deux acolytes, les frères Plante et Proulx, qui nous font visiter, avec un petit grain d’orgueil bien légitime, leur déserté où l’on voit plus de cent arpents en prairies on en moissons ; leur maison touie neuve, lambrissée en planchettes de sapin, bien divisée couverte en bardeaux; leur grange et leurs étables, avec toutes ces commodités intelligentes qui ménagcnt le temps et la main d'œuvre ; leur remise qui abrite ie moulin à battre, la faucheuse et tous les autres instruments d’une culture améliorée. Après cette inspection, je ne suis plus surpris que cette ferme rende le foin par centaines de tonnes, les céréales et les légumes par milliers de minots.

A trois heures le dîner se prit à la porte de la maison, dans un vaste réfectoire de circonstance, sur une table rustique, sous un abri de feuillage. Les mets variés et délicats sont assaisonnés d’appétit, arrosés de gaîté et de bonne humeur. Mais pourquoi direr si tard ? oh! c'est que Monseigneur, qui aime, comme vous le savez, à tout voir de ses yeux et toucher de sa main, a voulu visiter les colons chez eux, pénétrer dans l’intérieur du pays jusqu'à sept milles pour se rendre compte par lui-même, de la qualité du soi et de l’aspect général de la contrée.

Chemin faisant, nous arrêtâmes chez trois colons, établis depuis le printemps seulement : notre cuisinier Lapointe, M. Maurice de Montréal, et M. Bellemare des Trois-Rivières, lesquels ont pu déjà ensomencer chacun une douzaine d arpents. Si vous vous étonnez de l'étendue de ces champs d’une année, je vous répondrai qu'en ces endroits le feu a passé deux et trois fois, qu'il ne reste plus une seule souche vive, et que dans une journée un homme peut préparer pour le passage de la charrue un demi-arpent et même davantage. Le blé n’est pas vilain, l’avoine est belle, les pois sont superbes ; je ne parle pas des patates qui, comme dit M. Bellemare, ‘ sont grainées sans bon sens.” Tous ces braves gens sont contents

de leur sort. Nous aurions cru que les femmes, au moins pour commencer, dans cet isolement, avaient cédé quelque peu à l'ennui. “Pas le moins du 1nonde, nous dit Mme Maurice ; je ne voudreis changer, aucunement, le Témiscamingue pour le faubourg St-Joseph à Montréal, d'où je viens. Là nous étions les serviteurs de tout un chacun; ici nous sommes maîtres chez nous.” Mme Bellemare, dans sa maison grande, bien bâtie, s'était déjà préparé, comme un nid dans la mousse, cet intérieur propre, luisant, embaumé de la ménagére canadienne. Elle nous disait: ‘ Ne trouvezvous pas que nous sommes comme des seigneurs ? ” Hélas ! oui. Si tant ie pauvres familles, qui, dans les grands centres, traînent leurs jours dans une gêne pénible, sans espoir de ne Jamais améliorer leur sort, pouvaient voir cette aisance et cette satisfaction, de suite elles prendraient le chemin de la forêt.

Nous nous avancions entre des collines, à pentes douces, dont seuls les sommets sont couverts de rochers, dans des vallons qui vont toujours s’élargissant ; et quand nous eûmes ainsi contourné quatre où cinq coteaux, tout à coup nous Aperçûmes s'étendant devant nous une plaine vaste, unie, ravagée et défrichée par le feu jusqu'aux limites de l’horizon ; à sept ou huit milles coule la rivière la Loutre qui va se décharger à la tête du lac, presqu'en face de la Blanche ; cette plaine atteint à l’est le lac Keepawe, à l’ouest les Quinge, au nord le plateau de la hauteur des terres: qui sait? peut-être une bagatelle de vallée, comprenant six cents milles carrés. À peime pouvions-nous en croire nos yeux, pourtant nous avions été bien avertis par notre cicerone, houillant d'ardeur patriotique, qui ne rêve que défrichement et colonisation.

“Vous ‘o4lez aux pieds, répétait le P. Paradis enthousiasmé, un sol d'une richesse sans égale dans toute la vallée de l'Ottawa: terre grise, terre noire, terre jaune ; pas une geule pierre sur des espaces de vingt à trente milles carrés. Vous voyez s'étendre devant vous de vastes brûlés, où les arbres sont déracinés et jetés à la renverse ; chose remarquable, en très peu d’'endroits la terre parait avoir souffert des ardeurs de l'incendie ; l'humus y est parfaitement intact

et d’une profondeur dépassant partout six à huit pouces ; cette riche couche de terre noire repose toujours sur une terre grise profonde, très friable et douée elle-même d'une grande fertilité. Qur:t au climat, il est à peu près le même qu'à Ottawa, si ce n’est que les chaleurs de l'été sont ici délicieusement tempérées par le voisinage des eaux.”

Dimanche, 10 août.—Messe pontificale, belles cérémonies, décorations de goût, chant bien exercé, bonne musique, concours considérable de fidèles, enfin yjuelque chose de si semblable à ce qu’on voit à Pemroke aux jours de grande fête, que je vous fais grâce de la description que j'allais commencer. Pour un lecteur, autant de gagné!

. L'événement du jour a été la convocation, à ia nouvelle maison d'école, des gens de toute nation, de toute langue, de toute tribu, Visages pâles et Peaux rouges, Français, Anglais et Sauvages, réunion que devait courouner le festin de Salomon. La grande halle, 85 pieds su: °: ust tapissée de sapinage. Monseigneur prend place sur son trône, entouré d’un brillant état-major, cuivré, solennel, où brillont les trois chefs empanachés. L'armée des petits gars sur deux lignes est rangée d'un côté, celle des fillettes de l'autre ; la populace, dont nous faisons partie, se presse à la porte et aux fenêtres. L'harmonium donne le ton, et sur l'air de la romance anglaise : ox the lake by moonlight, sauvagesses et sauvageaux entonnent un chant, composé pour la circonstance par un poète du lac. Le P. Mourier me permettra bien de voler quelques strophes à l'inspiration de sa muse algonquine. Je cite d'abord, vous allez voir comme c'est clair,

Ninawanigodita Nikamotawata Ganawabamiiang Apitchi daiakiang,

Kije Manitowin Minotawicinam, Kawenim, Kawenim, Wenidjanisiminang.

Ape dach gaie Kin Monjak menawasin Aking gaie wakwing Ki misaweniminimin.

Je traduis, et, pour laisser à la traduction toute sa saveur originale, je donne le mot à mot. ‘“ Réjouissons-nous, chantons celui par qui nous sommes bien gardés, que nous aimons beaucoup.—Grand Esprit, écoute nous favorablement ; bénis, bénis celui qui nous a pour enfants.—Plaise à Dieu que toimême tu sois tou,ours heureux sur la terre et dans le ciel, nous le désirons.”

Il y eut aûresse, Monseigneur répondit en français et en anglais. ‘“ Il était heureux de voir l’empressement de la population qui était accourue de tous les points du lac pour rencontrer celui que Dieu lui avait donné pour pasteur et pour père ; il aimait toutes ses ouailles et il les bénissait comme ses enfants. Il félicitait les sauvages de ceque pendant l'été ils confiaient leurs enfants aux soins des religieuses, et il les encourageait à le faire avec plus de régularité encore ; là ils apprendraient, non seulement à Aevenir de bons chrétiens, ce qui est bien le principal, mais encore à exercer une foule de petites industries, à contracter des habitudes de travail et d'économie qui leur seront d’une utilité inappréciable, quand la chasse finira par leur faire défaut. Aux braves colons, il n’a qu’à donner des paroles d'encouragement au milieu des difficultés indispensables d'un premier défrichement; déjà ils paraissent, sur leurs fermes, satisfaits et indépendants comme des bourgeois. Avant longtemps le lac verra plusieurs paroisses se former sur ses bords ; dans un avenir peut-être assez rapproché il deviendra le centre d'un diocèse florissant. S'ils veulent jeter les bases d’une population forte, saine, vigoureuse et prospère, qu'ils se rappeilent toujours qu'ils doivent être fidèles aux enseignements de notre sainte religion. “ Si le Seigneur ne protège la cité, c'est en vain qu'il veille, celui qui la garde, Misi Dominus custodierit civitatem, frusta vigilat qui custodit eam.

Suivit une cérémonie importante. Quand les sauvages, pour de nombreux services rendus, veulent accorder à un étranger un honneur ou une récompense extraordinaire, ils

l’'admettent dans le corps de la nation, lui donnant en même temps un nom nouveau sous lequel, seul, dorénavant il sera connu. Il faut savoir que, pour un sauvage, le premier peuple du monde, c’est le sien ; pour la plupart, ils s'appellent en leur langue les hommes, en algonquin ininivok. “ Je suis dit-il, supérieur au blanc et pour chasser, et pour conduire un canot, et pour marcher dans les bois, et pour camper; seulement, il sait un peu mieux lire que moi ; mais, si j'avais fréquenté les grandes écoles, je le saurais aussi bien que lui.” Le plus beau compliment qu'il puisse vous faire, c'est de vous’ dire : “ Tu as presqu'autant d'esprit qu’un sauvage.” Parisiens glorieux, appelez maintenant votre ville la tête du monde, la cervelle de l’Europe ; les Zniniwok en pensent autant de leurs amas de wigwams.

Donc Monseigneur allait être reçu sauvage. La chose fut gravement proposée à la nation, qui l’accepta à l’unanimité. Chacun s'était composé un air sénatorial. Le chef de la Kepawe, homme bien tailié, orateur à la parole facile, prit Sa Grandeur par la main, et parla longtemps. Il développa cette pensée : “Autrefois les sauvages marchaient dans les ténèbres, exposés à tomber dans toutes sortes de précipices, car il faisait noir dans la forêt. Tout à coup, il s'est élevé une grande lumière ; le sauvage maintenant sait d'où il vient, où il va : il vient de Dieu, il va au ciel. Cette lumière, c'est la prière ; et toi, tu es celui qui enseigne la prière. C’est pourquoi tu t'appelleras à l'avenir Kapapaminowaseskang, “ Celui qui porte partout la belle lumière.”

Tous les pères et frères, qui n'étaient pas encore algonquins, passèrent au baptême, à peu près avec la même cérémonie. Ils s'appellent maintenant: Le P. Dozois, à l'humeur joviale, Papaminowanegouskang, “ Celui qui porte la joie partout ; ‘ le P. Gladu, à la chevelure et à la barbe noires, Petawamakawan, “ Le double nuage”; le frère Plante, qui a pour charge de réveiller les hommes le matin, Ekawapanoeskang, ‘“ Celui qui guette le lever du soleil ;” et la frère Proulx, cuisinier à ses heures, qui appelle les hommes au diner, Apitakijik, “Le midi.” Quant à moi, il y a trois ans que j'ai gagné mes épaulettes : Aiamiemyÿjakad, “ Le temps clair de la prière. ”

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Enfin, pour terminer : “ Dieu est bon, dit le chef, et toi aussi. Dieu nous a donné ce beau jour, et toi, pour en jouir, tu nous donnes de la viande et du pain; à nos enfants tu donnes du sucre, et tu fais pleuvoir pour eux sur l’herbe une pluie de bonbons. ”

Ïl est tard dans la nuit ; en déposant ma plume, je jette un regard par ma fenêtre, et j'aperçois les flammes vacillantes des brasiers qui éclairent encore les tables du festin, les parquets de gazon, les voutes de feuillage ot la joie générale.

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