‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 4 sur 41 · FAR · texte numérisé non relu

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Vendredi était le quarante-deuxième anniversaire de la naissance de Mgr Lorrain. Au souper, le Rev. P. Paradis présente à Sa Grandeur un bouquet composé de fleurs sauvages, cueillies le long de la route. Un autre de la caravane se charge de faire la harangue.

“ Monseigneur, dit-il, cette fête, par le passé, est revenue pour vous dans des circonstances bien diverses, tantôt au milieu des affections de la famille, tantôt dans les murs plus sévères d'un collège où vous étiez entouré du respect de vos élèves, tantôt au sein d’une paroisse où tous les citoyens vous considéraient comme un père, jamais cependant dans une circonstance aussi singulière, et, je pourrais dire, aussi grandiose. Nous vous présentons nos vœux, ce soir, sous la voûte étoilée du firmament, à l'ombre de forêts séculaires, sur le bord d'eaux limpides où les grands arbres viennent mirer leurs têtes altières, au bruit sourd et solennel d'un saut mugissant. Vous êtes entouré des membres de cette congrégation religieuse que vous estimez tant et qui font une si grande somme d'ouvrage dans la desserte de votre vicariat, de ces enfants des bois que votre zèle épiscopal va chercher si loin, et d’un ami d'enfance à qui vous faites l'honneur de continuer la bonne intimité d'autrefois. Tous s'unissent pour vous souhaiter de longues et d'heureuses années, encore au moins quarante-deux ans, afin de voir un jour ces immenses solitudes habitées par des chrétiens fervents, et d'aller à la baie d'Hudson, non plus en canot d'écorce,mais emporté avec rapidité sur les ailes de la vapeur.”

On chanta des chansons, on chanta des cantiques, même le P. Gladu sortit son trombone pour réveiller les échos endormis des montagnes. L'éloquence et la poésie, le chant et la musique se donnèrent la main pour nous faire passer la plus agréable des soirées.

Samedi matin, à 4h, lève! lève! Nous remontämes le reste du Long Sault à pied, une distance de cinq milles ; les hommes de leur côté montaient le canot à l’aviron, à la cordelle, ou faisaient portage. À 9 h. nous nous retrouvâmes au pied du lac Témiscamingue, où nous attendait le bateau à vapeur de M. Latour.

M. Latour est un des grands bourgeois ds chantier du

haut de l'Ottawa. Il possède de vastes concessions forestières sur le lac Keepawe et sur les deux rives du lac Témiscamingue. C’est un se/f-made man, brave citoyen, bon chrétien : il est difficile que l’un aille sans l’autre. Son bateau perd deux jours de travail pour avoir l’honneur de conduire l'évêque jusqu'à la tête du lac Témiscamingue, et chaque heure du jour représente quatre dollars. Samedi, il a donné à tous ses hommes “ grand congé ” comme au collège, et il en a chargé son vaisseau pour les amener à la messe. Il est reconnu pour sa générosité envers ses engagés ; mais aussi, à un moment donné, quand l'ouvrage presse, ne se font-ils pas prier pour sacrifier une ou deux nuits de leur sommeil. Un d’entre eux disait : ‘“ Nous dormons si peu de ce temps-ci, qu’il m'a fallu trois nuits pour finir le même rève.”

À midi, nous arrêtons à l'établissement du Bourgeois, où ila maison, magasin, hangars, scieries, champ cultivé, étables, écurie, vaches et 40 chevaux. Une adresse bien composée fut présentée à Monseigneur. Sa Grandeur répondit : “ Je suis bien aise de faire honneur et plaisir à M. Latour en visitant le siége de ses opérations, il le mérite à tous égards. Je le propose à ses nombreux employés comme un exemple de ce que peuvant l'énergie, l’'amonr du travail et l'honnêteté. Je parcours ce vicariat surtout pour les intérêts spirituels de mes ouailles ; mais, comme citoyen, je ne puis rester indifférent au développement matériel de notre pays. Ce qui m'encourage, au milieu des difficultés de mon voyage, c'est de voir des hommes de cœur qui supportent les mêmes traverses, par amour pour leurs parents ou pour leurs enfants ; l'amour pour les âmes ne doit pas être moins vif et moins fort. Si les hommes ignorent les travaux obscurs que vous faites au fond des bois, l’œil de Dieu vous voit partout, et sa bonté tient compte de votre patience et de vos mérites pour vous en récompenser.”

Nous continuons notre route, et, assis sur le devant du bateau, nous admirons le paysage. Temiscamingue veut dire, en sauvage, eau profonde ; en effet, paraît-il, ce lac n’en cède rien, pour la profondeur, au lac Supérieur lui-même. Depuis sa décharge jusqu'à la mission, c'est-à-dire sur une étendue de seize à dix-sept lieues, on dirait plutôt une grande

rivière, large d’un à deux milles; mais en remontant à la tête du lac, la largeur en devient plus considérable, elle est de huit milles environ. Vous diriez qu'il est couché en travers d'une chaine de montagnes, qui se serait ouverte violemment sous l’action d’un tremblement de terre, pour former le bassin de cette vaste nappe d’eau. Vous apercevez au loin devant vous sept à huit mamelons aux croupes arrondies, couchés régulièrement les uns à côté des autres, et séparés par des baies plus ou moins profondes, ce qui donne une foule de points de vue magnifiques. Sur le côté est, la nature a été fortement bouleversée ; on y voit des rochers abrupts de plusieurs centaines de pieds de hauteur, dans le genre de ceux que les touristes admirent au Saguenay. Mais ne vous laissez pas tromper par les apparences. Il n'y a que les bords de l’immense réservoir qui soient hérissés de montagnes; si vous suivez les vallées qui partent du fond des baies, après avoir tourné trois ou quatre collines qui vont toujours s'éloignant les unes des autres, vous arrivez à des pays tout-à-fait propres aux travaux de l’agriculture, à des plaines qui s'étendent à perte de vue.

En remontant le lac, sur la droite, vous rencontrez la rivière Keepawe, qui décharge les eaux et descend les billots du grand lac Keepawe, et sur la gauche la rivière de Montréal, D'où lui vient ce nom? est-ce de la haute montagne à deux têtes qui s'élève sur ses bords ? ou bien cette rivière était-elle, pour les voyageurs qui venaient de la Baie d'Hudson, le chemin pour descendre à Montréal ? à de plus savants que moi, la solution du cas.

Je ne dois pas oublier de dire qu'au pied du lac Temiscamingue, nous avons rencontré un parti d'ingénieurs conduit par M. Guérin, envoyé là par le gouvernement afin d'établir officiellement si le plan du P. Paradis est praticable, Il s'agirait, ni plus ni moins, de baisser le niveau du lac Temiscamingue de 22 pieds, en abattant les battures de cailloux roulés qui forment les deux premiers rapides du Long Sault, et de hausser le niveau de l'Ottawa de 32 pieds, en élevant une digue aux rapides des Érables. Ce qui resterait du Long Sault et le rapide de la Montagne se trouveraient noyés, et l’on aurait un cours de navigation non interrompu

depuis les Érables jusqu'à la tête du lac Temiscamingue, 106 milles, sans compter 30 milles de plus sur la rivière Blanche. Sept milles de chemin de fer relieraient les dites Érables au Pacifique Canadien, à Mattawa, et ainsi se trouveraient ouverts à la colonisation les millions d’acres de terre arable qui, maintenant, gisent inutiles autour du lac Témiscamingue. l

Le P, Paradis est plein de confiance dans son plan gigantesque. “ Mais, mon père, vous allez tarir le lac Témiscamingue, au moins y créer de nouveaux rapides.—Il n’y a pas de danger, ce lac a des centaines de brasses de profondeur. Témiscamingue ne signifie-t-il pas eau profonde ?—Vous n'avez pas peur de déterminer, à gauche ou à droite, le cours d'autres rivières et de submerger le pays circonvoisin ?—-Pas de danger encore, les marailles de l'Ottawa sont trop hautes, trop compactes et trop solides.—Pourquoi ne canalisez-vous pas la rivière plutôt que de la creuser et de la barrer ?— Parce que cela coûterait trop cher et que la navigation deviendrait trop lente.—A combien alors estirsez-vous le coût de votre digue ?—Pas à la moitié de ce qu'a coûté un seul des grands canaux du Saint-Laurent.—Bâtissez plutôt un chemin de fer du lac Népissingue au Pemikan sur le Témiscamingue,on dit qu’il n’y a que quarante milles de distance.— Ce chemin viendra en son temps, quand les produits de ma colonisation offriront au commerce un large débouché ; mais, en attendant, la voie d’eau est la plus naturelle, la plus facile et la moins dispendieuse.—C'est bien, Père, réussissez, et l’on dira que Témiscamingue a son Lesseps. Cependant laissez-moi vous dire que j'ai plus confiance, pour commencer, en une voie à tronçons successifs de rails et de navigation. Dans tous les cas cette exploration officielle que vous avez tant contribué à faire réussir, sera loin d’être inutile ; elle ne pourra que jeter de grandes lumières sur la question.— Yest bien, dit-il, qui vivra verra.”

Nous partons à 2 heures p.m. pour la tête du lac, en bateau à vapeur ; là nous reprendrons notre canot d'écorce, pour ne plus le quitter du voyage. Au revoir!

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