DE MATTAWA A TÉMISCAMINGUE
Entrée au port.—Description topographique de la mission — Réception.— L'église.—Départ de Mattawa.—L'équipage.—Le “Zéphir.'—Une chanson impromptue.—Le panorama.—Le premier campement,—Un anniver- Saire.—En amont le Long Sault.—M. Latour.--Chez le Bourgeois.—Le lac.—Les rivières de Chespawe et de Montréal.—Un plan de Lesseps.
MissioN DU LAC TÉMISCAMINGUE, 15 JUIN 1884.
Mon cher ami,
Nous sommes entrés au port, hier soir, à 54 hrs, solennellement, majestueusement, traîinés par la vapeur, à bord du bateau à vapeur de M. Latour.
Le lac est dans tonte sa gloire. Le soleil inonde de ses flots de lumière pure et gaie les champs, les forêts, et les eaux qui scintillent comme un miroir, Après avoir navigué cinquante milles sur le lac, au moment où toute issue vous paraît fermée par un rideau de montagnes, toutà-coup, au détour d'une pointe, comme si une toile de théâtre tombait soudain, la vue s'ouvre devant vous, sans limites, sans horizons ; et, à une petite distance, sur deux pointes qui s'avancent en face l’une de l’autre, vous apercevez une église et un fort: c'est une surprise, c'est Témiscamingue.
Du côté d'Ontario, la maison des Rev. Pères Oblats et le couvent des Sœurs Grises sont bâtis, près de la grève, de manière à laisser cependant devant la porte la place pour un jardin potager, À deux arpents en arrière, se dresse la chapelle, dominée par une colline à la croupe arrondie, couverte de trembles, de chênes et d'érables, Au sommet de la
colline, on voit un oratoire auquel on arrive par un sentier large et bien travaillé qui serpente aux flancs d'une côte abrupte et coupée en précipices. En arrière encore s'élève une puissante montagne aux énormes assises, qui domine à son tour ia colline de toute sa tête élevée. Du côté de Québec, vous voyez le fort de la compagnie de la baie d'Hudson, environné d’une palissade qui peut avoir deux à trois arpents de circonférence ; une petite élévation en arrière le couronne de son sommet couvert de pins. La maison du bourgcois est peinturée avec élégance ; les autres bâtiments, au nombre d’une douzaine, ainsi que ia palissade, sont blanchis à la chaux, ce qui donne à l'établissement un grand air de propreté,
Pan! pan! pan! les fusils font un feu d’enfilade, le canon résonne, le bateau sifile, la cloche envoie dans les airs ses tintements et les échos répètent. Le Rév. P. Mourier, les FF, Moffat et Plante reçoivent, au rivage, Sa Grandeur qui monte de suite à l'église, suivie de la foule.
Seuls les Pères Déléâge, supérieur, et Laverlochère manquent à la fête ; le premier se trouve à l'hôpital d'Ottawa, dangereusement malade ; le second est retenu à sa chambre par les infirmités et une débilité générals qui menace de l’emporter. C’est lui qui a ouvert, au prix de bien des fatigues et de nombreuses courses on ne peut plus difficiles, ces missions de la baie d'Hudson que nous allons visiter. Il me disait, il y a trois ans : “ Je ne désire aucunement aller reposer mes vieux jours ni à Montréal, ni en France. Je veux être enterré ici, au pied de la grande croix du cimetière. Après avoir passé la plus grande partie 4e ma vie au milieu de mes chers sau-
rages, il est bien juste qne, après ma mort, je vienne me coucher et dormir avec eux.”
Ce matin il y a eu messe pontificale, avec sermon en trois langues, en français, en anglais et en algonquin. Bien que ce ne soit pas le temps de la mission et que le gros des sauvages soit encore dispersé dans les bois, l'église s'est plus que remplie. Le bateau à vapeur, hier, avait amené une quarantaine de personnes, et, depuis la pointe du jour, des canots arrivent de toutes les baies environnantes ; pour les colons
du lac, c'est fête et liesse. O puissance du sentiment religieux qui sait tout mettre en mouvement !
L'église acinquante pieds sur vingt-cinq ; elle est couverte en bardeaux et sa flèche élancée, étincelant aux rayons du soleil, s'aperçoit de loin sur les eaux du lac. La cloche, qui pèse 500 livres, trois fois par jour redit l’angelus aux échos d'alentour. Les murs de l’église, à l’intérieur, sont imités en pierre de taille, la voûte en est élancée, les fenêtres sont en verre colorié et représentent des sujets bien choisis ; le jubé possède un harmonium dont les sons mélodieux relèvent la solennité des fêtes religieuses ; l’autel est construit dans le style gothique et au-dessus de la plus haute flèche domine et règne, comme une reine, une belle statue de Marie Immaculée. Pour la circonstance, une main délicate avait orné le petit temple avec goût ; au-dessus du trône on lisait cette inscription : Pasce agnos meos. Dans Pontiac, le bercail est étendu, et le bon Pasteur doit courir bien loin pour rejoindre toutes ses brebis. Heureusement qu'elles se montrent toujours prêtes à se réunir, au premier signe de sa volonté.
Nous avons quitté Mattawan vendredi, le 18 de juin, à 6 hrs a.m. Nous sommes cinq voyageurs. Outre Sa Grandeur et mon humble personne, le canot porte dans ses larges flancs trois Pères Oblats, le P. C. A. M. Paradis, missionnaire à Témiscamingue, les Pères P. Gladu et N. $. Dozois, professeurs au collège d'Ottawa ; ils devront nous accompaguner jusqu'au bout du voyage. Ces deux derniers, sans doute, sont envoyés par leur supérieur, pour s'initier au secret de ces missions lointaines, afin de remplacer les vieux ouvriers, quand les années et les infirmités les forceront à quitter l'arène. De plus le Frère Proulx fait le voyage avec nous jusqu'à Témiscamingue, où il est de maison.
Monseigneur entonne l'Ave Maris Stella, tous répondent en chœur. Nous partons sous la tutelle de l'Etoile des mers. Qu'elle conduise notre frêle esquif à travers les écueils et les dangers de ces nombreuses rivières, de ces lacs vastes et profonds. ter para tutum, qu’elle nous accorde un voyage heureux et prospère !
Equipage : Okouchin, le capitaine assis à la proue; Angus Wabekÿik (temps clair), le gouvernail, assis à la
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poupe ; J. Massinekijik (nuages au firmament) et un canadien, P. Lapointe, le cuisinier, chargé de faire bouillir la marmite pendant tout le cours de l'expédition. Ce sont dix bras nerveux. Voyez comme ils plongent et retirent leurs avirons lestement, comme les coups sont vigoureux, comme ils frappent les eaux en cadence! L'homme de l'avant, le regard fixe comme l'aurait un lynx, semble sonder les profondeurs de la rivière ; l’homme de l'arrière, debout à son poste, en deux coups d’aviron, au besoin, fait tourner le canot bout pour bout.
Aussi est-ce un joli bâtiment que notre canot tout neuf, svelte et pimpant ; il mesure 28 pieds de long sur 5 de large; avec les paquets on y bâtit des sièges aussi confortables que les fauteuils d'un salon et nous nous y asseyons trois de front, parfaitement à l'aise. Qui dirait que nous sommes séparés de l’abîime seulement par quelques planches, quelques écorces et un peu de gomme ? Ce canot, qui sortait du chantier, n'avait pas encore de nom ; nous l'avons baptisé “ Le Zéphyr” en souvenir du terme d'affection dont se servaient, vis-à-vis Mgr Zéphirin Lorrain, ses amis de jeunesse, lorsqu'il était au collège. Un d'entre nous, le P. Dozois, s'improvisa poëte pour l’occasion, et, s’autorisant des licences de la prosodie populaire, il composa une chanson impromptue qui va sur l'air d’une fantaisie de Sabatier : Xl élait un canot.
Vous aimeriez peut-être à en avoir quelques couplets ? Ne soyez pas scandalisé si les règles de la prosodie de Boileau y sont maltraitées. La prosodie poyulaire, elle, ne connaît pas l'agencement des rimes masculines et féminines ; de plus elle fait rimer les mots, non pour l'œil, mais pour l'oreille : ce qui, après tont, n'est pas si mal.
Il était un canot, Le plus beau des canots, N'ayant pas le défaut
D'ailer au fond de l'eau,
Belle était sa couleur Et bien grand son honneur :
Il avait le bonheur
De porter Sa Grandeur,
[1 s'appelait “ Zéphire ; ” À vous qui savez lire,
Pas n’est besoin d'écrire Ce que cela veut dire,
1 était bien nommé ;
Il était bien gommé,
Il allait s’promener Jusqu'à la ‘“ Hudson Bay.”
Ah! Dicu, qu'ilétait beau, Quand il dansait sur l’eau !
Il vous faisait des sauts
Dignes d’un vrai chevreau,
Nous avons un temps fait exprès ; beau soleil, grand air, bon vent, pas trop de maringouins, force bonne humeur, pas de brûlots, brise délicieuse, etc. C’est un charme de glisser sans bruit sur la surface liquide, de considérer le panorama varié qui se déroule sous nos yeux, cette rivière dont l'aspect et les beautés se renouvellent à chaque pas, ces baies sombres et profondes, ces montagnes qui encaissent le lit du fleuve comme entre deux hautes murailles, tantôt à la pente douce et longue, tantôt abruptes et coupées à pic, ici avec des ilancs couverts d'arbres aux espèces les plus différentes et aux couleurs le plus diversement nuancées, là, pour faire ombre au tableau, ne présentant que’ des masses granitiques entassées les unes sur les autres avec des sommets chauves et dénudés ; ces ruisseaux, ou plutôt ces filets d'argent qui descendent leurs marches de pierres à travers le feuillage ; ces torrents, tout blancs d'écume, qui de loin nous apparaissent, bouillonnants et spongieux, comme autant de rivières de crême fouettéc. Oh! qu'elle est belle et grande la nature, quand on la voit dans son état primitif et sauvage, à peu près telle qu'elle est sortie des mains de son créateur !
Vendredi, nous remontämes les rapides de la Demi-charge, de la Cuve, des Erables, de la Montagne, et du Pied du Long Sault. C'est là que nous campâmes, pour la nuit; nous avions fait environ 82 milles de chemin. Deux tentes sont dressées, le feu est allumé, et les flammèches, comme autant de feux-follets, jouent, dansent à travers l'obscurité et vont se perdre dans les airs.
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