UN FIL DE LA VIERGE
Dans la maison le silence et le deuil étaient presqu'aussi grands que le vide qui s’y était fait. Plus de saillies, plus de gros rires joyeux, plus de récits à la veillée ; tout cela avait été déposé sur la tombe de grand'maman. Dans le recueillement et le travail, nous cherchions à nous étourdir sur la perte qui nous avait accablés, et, pour faire comme les autres, je continuai à mettre la main à un long
travail historique.
D'habitude j’écrivais de quatre à six heures l’aprèsmidi dans une petite chambre située sous les mansardes. Là, je m'installais en face d’une lucarne qui s’ouvrait sur le plus beau des paysages Laurentiens, et pendant que, les yeux perdus dans ce magnifique horizon qui se déroule entre la Canardière, l'Ile d'Orléans et St. Joseph de Lévis pour aller se fermer à la cime bleuâtre du Cap Tourmente, je courais après l’idée fugitive, Charles se glissait sans bruit dans la chambrette, et s’asseyait discrètement sur le tapis, en arrière de ma chaise.
Il s’amusait alors à bâtir des maisonnettes et des petites chapelles, avec ces piécettes de bois blanc que tournent si gentiment les ouvriers de Nuremberg ; puis, une fois le monument terminé, il tirait d’un coffret des images, de ces mille et un riens qui réjouissent tant les enfants, et en ornait son chef-d’œuvre d'architecture.
A le voir jouer ainsi, grave, insoucieux, je m'étais mis en tête qu'il avait déjà oublié celle qui l'avait tant aimé ; mais un jour que fatigué de tous ces joujoux, il s'était assis sur la fenêtre, il me dit tranquillement, en me montrant les nuages gris qui couraient vers le golfe :
— Le temps est couvert comr.e pendant la journée où l’on enterra mémère.
Alors, je vis qu’il y pensait toujours.
Cela se passait en juin, et l’on sait que notre fête nationale tombe le vingt-quatre de ce mois. Or,
je ne puis résister au plaisir de vous raconter ce qui arriva alors.
Le jour de la Saint-Jean-Baptiste, il faisait un soleil à ravir ; les trottoirs étaient balayés, les rues pavoisées et bordées de verts et odorants érables, partout les magasins étaient fermés ; le plaisir régnait en maître, et sur chaque figure montait la fierté du vieux sang gaulois. |
Seule notre famille était muette aux bruits joyeux qui partout bourdonnaient sur les aîles de l'été.
La veille, Charles s'était fait expliquer les splendeurs qui devaient défiler pendant cette journée du lendemain, et quand, vers dix heures du matin, les fanfares de la musique commencèrent à monter par les fenêtres entr’ouvertes, et finirent par remplir toute la maison, n’y pouvant plus tenir, il courut dans ma chambre me demander : |
— Henri, veux-tu venir avec moi au bout de la rue Sainte-Ursule, nous verrons passer la procession.
Je répondis :
— Je le veux bien.
Et nous descendimes la petite côte qui sé perd dans la rue Saint-Jean.
Pauvre Charles ! je sens encore dans le creux de la mienne, le contact de sa petite main recouverte d’un gant en fil blanc. Je le revois avec son pantalon bouffant, son gilet en velours noir, et ce léger chapeau de paille qui avait toutes les peines du
ni 238 A LA BRUNANTE.
ji
ll | monde à contenir les touffes rebelles de ses cheveux Li blonds, qui, les curieuses, finissaient toujours par s'échapper de çà et de là.
(HI Haussé sur le bout des pieds, il regardait passer (fl toutes les merveilles du jour en poussant de petits cris Li d’admiration.
l D'abord, ce fut Jacques Cartier vêtu de l’habit | sombre du seizième siècle, le poing fièrement campé | sur la garde de sa solide épée, rêvant encore aux | jours lointains de Donnacona, présidant aux conseils
1 |! de Stadaconé. Puis venait un char immense, d’où | s'élançait un bosquet de sapins et de mélèzes. Ces
| | arbres coupés dans leur sève, abritaient les débris | de la nation Huronne qui, en grand costume de guerre, la figure tatouée, le tomahawk et le scalpel
à la ceinture, semblaient défier ainsi dans notre
bonne et pacifique rue Saint-Jean les antiques enne-
mis de leur race, l’Iroquois et l’Algonquin. Der-
Il rière la tribu Huronne, marchait fièrement une presse, emblème du progrès et de la civilisation.
maréchaux à cheval, bannières dorées et. bleuazur, drapeaux. blancs, haches-d’armes et hallebardes,
| | Elle était traînée par quatre chevaux blancs, richement e
| ll caparaçonnés, et quatre. typographes en bras de che- s mises, la feuille d'érable épinglée au gilet, ne ces-
NUL saient d’imprimer et de jeter à la foule une belle é
j' Î chanson patriotique, faite pour la circonstance. ; | Puis, tant que l’œil pouvait aller, on voyait s’entoncer
et disparaître. sous. l'arche de la porte Saint-Jean, el
contréries, corps de métiers, institutions savantes, ju bourgeois, ouvriers et étudiants. |
Charles admirait tout cela, maïs il ne Lt contenir | sa joie, lorsque passa Saint-Jean-Baptiste lui-même, représenté par un bel enfant enveloppé dans une peau de fauve. Sa main tenait une croix d’où tom-
bait une jolie banderolle, et ses yeux se baissaient |. | amoureusement sur le plus gentil petit mouton blanc je que puisse rêver une imagination d'enfant. La {1 mignonne bête était couchée aux pieds de Jean, et. |
en l'apercevant, Charles poussa un cri. Je me | penchai vers lui, et je cr:is lui avoir causé le plus | |
grand plaisir de sa vie en i prenant dans mes bras, pit : pour qu’il pût le voir encore mieux et de plus loin. À Li: LR Toutes ces merveilles furent racontées le soir | | | même à ma mère, et franchement notre petit LL et observateur sut les dire beaucoup mieux que je ne | | : pourrais jamais les écrire. | | x Ce fut là sa dernière sortie. F4
1h Depuis lors, le médecin défendit le grand air, nil
et ses distractions se réfugièrent de nouveau parmi (il | e ses jouets. (
Il traîna ainsi tout l'automne, sans se plaindre, et sans avoir les caprices des mourants de son âge. k Personne ne s’apercevait qu’il déclinait, si ce n’est | ma mère qui passait presque tout son temps à lui li!
première communion.
enseigner le cathéchisme et à le préparer à faire sa | | Dieu fut ses étrennes. nil
joujoux, plus de ces chers bibelots qu’il aimait tant. Sa pensée était ailleurs ; on eût dit que l’âme ne
s’occupait plus de son enveloppe humaine, et le
triste phéncinène qu'un observateur profond et
ll délicat, Jacques Auger, a constaté dans ses Papillons
Du Roses, commença à s’accuser avec la plus foudroyante
| IH des rapidités.
| Il le reçut le premier de l’an, et dès lors plus de
Vous vous rappelez sans doute ce que ce poëte ‘charmant et trop peu connu disait de ces petits êtres, malingres, souffreteux, rachitiques, ‘‘ venus | après plusieurs autres,’” de ces ‘‘ chérubins, suivant | la formule des consolations mondaiïnes, qui, sur leur | | lit, se consument d’une façon si étrange ?’’
ll) Eh ! bien, si vous ne vous en souvenez pas, il il 1 faut relire avec moi ce passage si nâvrant de réalisme : pour Charles il en fut ainsi :
| ‘6 Pauvre petit ! Je m'étais un matin penché sur lb son berceau ; je contemplais sa face amaïigrie et cette indéfinissable tristesse répandue sur ses traits singulièrement transformés.
Sa mère s’approcha de moi et me dit :
— Tiens, vois-tu, comme il se fait vieux ; ne | dirait-on pas qu’il y a de la mousse sur ce visage | jaune de cire ?
Il paraissait vieux, en effet ; il me semblait qu'il avait déjà passé à travers toutes les phases de la | vie et qu'il était arrivé à la décrépitude en quatre ji mois !””
w’il
z tre
Oui, en quatre mois, petit Charles avait atteint l’âge de grand'’maman.
L'enfant de huit ans en était rendu à ses quatrevingts années, et déjà les jours pour lui ne comptaient plus. L'art avait dit son dernier mot, et il pouvait passer d’une minute à l’autre.
Sous cette enveloppe ridée et décrépite, l'esprit seul conserva toute sa force et sa justesse. Il s’occupait de tout le monde, de ceux qu'il allait quitter, comme de ceux qu’il allait rejoindre, et je pus le constater par moi-même ; un soir que je tirais une chaude courte-pointe sur son lit, il murmura faiblement :
— Ecoute, Henri, comme il vente dehors ! la neige poudre les vitres, et grand'mère doit avoir bien froid, seule, avec son drap blanc, dans le trou noir où vous l’avez descendue.
Sa pensée s’enfouissait déja dans la tombe. Il en subissait l’âcre attraction, et le lendemain matin, vers dix heures, montrant la famille en larmes, il disait au prêtre qui l’absolvait :
— Regardez donc, monsieur ; ils sont tous là qui pleurent autour de roi, et moi je me meurs !
On lui fit baiser le chapelet du pape ; puis, tout fut fini, et c’est ainsi qu'il partit.
Que me reste-t-il maintenant de ces joies, de ces sourires, de ces chants, de ces parfums de la vie de famille, de ces douces veillées que charmaient la
grave expérience de l’aïeule et les grâces enjouées de l’enfant ?
Deux boucles de cheveux dont l’une, blanche marguerite de cimetière cueillie sur la tempe de ma pauvre grand’mère, l’autre blond fil de la Vierge échappé du front prédestiné de mon frère Charles, lorsqu'il s’envola rejoindre les anges de Bethléem et de Nazareth.
Précieuses reliques, je vous garde religieusement, et le culte que je vous porte fera rire bien des gens qui liront ces lignes. Peut-être s'égaieront-ils encore plus fort en apprenant que je pleure en les écrivant, mais que faire ? Musset faisait rire de lui, lorsqu'il exhalait l’acte d’humilité et de contrition qui se termine par ces vers :
Le seul bien qui me reste au monde Est d’avoir quelquefois pleuré.
Je pleure donc en comptant mes morts chéris, et pourtant ce n'est pas faute de me surprendre à fredonner souvent la naïve berceuse de Voitelain :
Dodo ! l’enfant dodo !
Garde tes larmes pour tantôt,
et