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Dix fois dans le mois, grand’mère me faisait raconter comment je l'avais eu; et, puisque ces choses me reviennent toujours à la mémoire, vaut autant vous les raconter tout de suite. Bien que ma grand’mère soit morte, je suis persuadé que son âme m'écoutera avec autant de plaisir que jadis ; — et il me semble l’entendre me dire, tout en conduisant ses aiguilles dans la trame de son tricot :
— Eh! bien, Henri, tu as donc eu la chance de voir le Pape ?
— Oui, grand’mère, je l’ai vu ; je lui ai parlé, et il nous a bénis; vous, en particulier.
— Allons, raconte-moi ça, mon enfant, et tâche de te bien rappeler toutes ses paroles; la mémoire est un des dons du Saint-Esprit, et tous les jours je remercie le bon Dieu de me l'avoir conservée.
Alors les aiguilles s’arrêtaient dans le tricot; ma mère déposait son dé et ses fuseaux sur le livre entr'ouvert de mon père, et toute la bruyante nichée se rapprochait pour saisir à qui mieux mieux les premières paroles de mon récit.
— Grand’mère, commençai-je, alors, vous n'êtes pas sans ignorer que le Pape demeure au Vatican, immense palais situé à droite de la sainte basilique de l’apôtre Pierre.
Or, par un dimanche tout ensoleillé, comme j'étais en train de dégringoler les quatre Piani de mon
‘hôtel poür aller diner à la #afforia del Lepre, datis
la via Condotti, je m'arrêtai tout court sur l’une des marches du dernier escalier, car un bruit de voix sonores sortait de la loge du concierge.
Mon nom fut prononcé ; puis, j'entendis le bruit sec et métallique d’une mollette d’éperon battant le parquet en marbre.
C'était un dragon pontifical qui venait m'apporter un billet de monseigneur Negroto, m'’annonçant que Sa Sainteté me recevrait en audience, ce jour-là même, à deux heures précises.
Sollicitée depuis plusieurs jours, cette audience était sans cesse remise ; et puis, dois-je vous l’avouer grand’mère ? il fallait quitter Rome bientôt, et mon cœur se désespérait.
Mais il s’agissait bien de cela maintenant. La lettre de monsignor était là sur ma table, et il ne faut pas s'étonner si, ce jour-là le dîner fut oublié.
Nous avions autre chose à penser.
D'abord, je dis nous ; car il fallait se procurer un long voile pour Joséphine, les femmes n'’étant admises au Vatican que voilées et vêtues de noir. Il fallait encore rassembler tous les objets de piété que nous voulions rapporter bénis en Canada ; puis, trouver quelques minutes pour nous recueillir un peu; car c'était à ne pas y croire, grand'mère: dans une heure nous allions parler au Pape !
A une heure trois quarts pourtant, tout était prêt. Une voiture de place nous attendait, et bientôt nous traversions rapidement le pont Saint-Ange,
pour ne plus nous arrêter qu’en face de la statue équestre de Constantin. Nous étions au Vatican, et ce fût l’âme joyeuse, le cœur léger, que nous passâmes entre les hallebardiers Suisses, et que nous montâmes l’immense escalier qui conduit à la salle des audiences publiques.
Une trentaine de personnes y étaient déjà réunies. C’étaient des prêtres, des religieuses, deux militaires, trois ou quatre bourgeois, un attaché d’ambassade, que sais-je, moi? et mon œil se plaisait à errer curieusement de groupes en groupes, lorsqu’un bruit sec traversa la salle, et l’une des portes latérales s’ouvrit pour laisser passer trois prélats vêtus de violet.
Au milieu d’eux marchait un homme de haute stature, un peu replet, ayant le pas d’un officier c cavalerie, et portant droite et fière une tête resplendissante de calme et de paix intérieure.
Nos genoux fléchirent involontairement ; à sa soutane blanche, nous avions reconnu Pie IX.
Mais lui, d’un geste tout paternel, nous fit relever, et commençant par la droite, il adressa cordialement la parole à celui qui se trouva le premier sur son passage ; c'était un trappiste. J'étais du côté privilégié mais à la queue tout-à-fait près de la porte de sortie ; cela me donna le temps de songer que ma pauvre tête ne trouverait pas une seule parole à prononcer. Et pourtant il approchaït, grand’mère, ei à mesure qu'il s’avançait, j’entendais distinctement mon cœur battre comme un marteau de forgeron.
Déjà le Pape était arrivé à mon voisin ; ma timidité était devenue de l’insouciance ; je me sentais entrer dans le rêve, lorsque tout à coup une voix claire, sympathique, fortement nuancée d’accent italien me dit en français :
— D'où êtes-vous, mon enfant ?
—- Du Canada, répondis-je en levant les yeux.
Le pape était là, debout devant moi!
— Ah! ah! de mon pays de prédilection, continua-t-il en souriant. Votre patrie est une terre de braves, une terre d'exemple et de bénédictions.
Puis, changeant brusquement de sujet :
— Votre évêque n’est-il pas Monseigneur. . .Geon, Regeon ?
— Monseigneur Baillargeon, votre Sainteté.
— Ah ! bien, bien! je me remets son nom maintenant ; c’est moi qui l’ai nommé, mais il y en a tant que je ne puis me les rappeler tous. Ah ! j'ai bien travaillé pour votre pays. (C’est moi qui ai érigé les diocèses de Bytown, de Trois-Rivières, de St. Hyacinthe, de Hamilton, de Sandwich et de de. . c’est le dernier, celui-là. . . il a presqu’un nom polonaïis, mais on m'a dit que c’était un nom sauvage.
— Probablement le diocèse de Rimouski, votre Sainteté. |
— Celui-là même, mon enfant. Ah! si Dieu daigne préserver ma vie, je ferai encore autre chose pour vous, pour l'Amérique, avec l’aide du St. Esprit et de sa grâce,
Puis, se tournant du côté de ma femme qui se tenait debout près de moi.
— Quelle est cette dame ? votre sœur, sans doute ? — Pardon, saint Père, c'est ma femme.
— Votre femme ! mais vous êtes bien jeunes tous les deux, mes enfants.
— Que voulez-vous, saint Père, j'ai cru prudent de ne pas attendre l’âge respectable des antiques patriarches, et je suis marié depuis un an.
Le pape se prit à rire de ce gros rire métallique qui lui est particulier, en disant : |
— C'est bien, très-bien, mes enfants.
Puis, redevenant grave tout-à-coup.
— Maintenant, je vais vous bénir, ainsi que les objets de dévotion que je vous vois entre les mains.
Nous nous agenouillâmes, et c’est en ce moment que je demandai au pape l’indulgence #7 articulo mortis pour vous, grand mère, ainsi que pour tous les membres de la famille.
Pie IX leva la main; vous étiez tous bénis et la faveur suprême nous était accordée.
Le pape allait s'éloigner et traverser la salle, lorsqu’en retournant d’un pas, il laissa tomber cette question.
— Et que faites-vous là-bas, au Canada ?
— Je suis officier du gouvernement canadien, et à mes heures de loisir, je m'occupe de littérature,
Alors revenant vers moi et me regardant fixément, il dit en scandant chaque mot :
— La plume est une puissance plus grande que l'épée ; c’est par elle que la bible et l’évangile nous ont été transmis. Servez-vous toujours de la vôtre avec des intentions de paix, de justice et de dévouement à l’Eglise votre mère.
Il devint rêveur une seconde, puis reprit :
— Quand vous serez retourné là-bas, mon enfant, dites à vos compatriotes que vous avez vu le pape et que fort de la parole toute puissante de Dieu, il ne craint rien des embüches qu’on lui tend. L'Eglise catholique a soif de persécutions ; elles forment la sève de son tronc vivace, et plus elles sont fortes, plus la cime de l'arbre immortel grandit et s'élève majestueuse vers l'éternité.
Il nous quitta alors, et parcourut jusqu’au dernier les divers groupes qui étaient disséminés dans la salle. Puis, lorsqu'une bonne parole eut été donnée à an, le pape s’approcha de quelques marches
sées au fond de l’appartement, et redressant sa ute stature, se prit à dire, d’une voix forte, à la foule prosternée de nouveau :
— Mes enfants, voici l’heure venue de vous donner ma bénédiction. Je vous bénis, vous et vos parents, et cette bénédiction ira s'étendre jusqu’à la quatrième génération. Je bénis vos proches, vos amis, tous ceux qui vous aïment ; je bénis vos pays, vos
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évêques, vos prêtres, et tous ceux qui vous gouvernent, afin que vous soyez toujours dans la voie droite, et que vous y persévériez jusqu’au jour où, je l'espère, nous nous rencontrerons tous dans la félicité sans bornes.
Elevez vos cœurs ! Priez, pour être tous pénétrés des dons et des lumières du Saint-Esprit, et au jour où, brisés par l’agonie, vous vous tordrez, pleins de terreurs, sur l’oreiller solitaire de la mort, vous vous apercevrez, quoi qu’en disent les beaux-esprits et les libres-penseurs, que la bénédiction de l’humble vicaire du Christ peut encore et pourra toujours jusqu’à la fin des siècles anéantir la puissance du démon et de son cortége immonde. Allez en paix, et soyez donc tous bénis, au nom du Père, au nom du Fils, et au nom du Saint-Esprit.
Un silence profond suivait toujours ce récit ; chacun se recueillait et semblait se répéter les dernières paroles du pape.
Appuyée dans sa berceuse, grand’mère joignait ses mains sur ses genoux ; alors les rôles paraissaient intervertis, et, la tête inclinée, elle semblait ainsi recevoir de son petit-fils cette bénédiction que Pie IX l’avait chargée de répandre sur tous les siens.
Puis sa voix tremblante disait :
— Et le chapelet, Henri, tu ne t’es pas trompé ; c'est bien celui du pape ?
— Oui, grand'mère, c'est bien lui.
232 A LA RRUNANTE.
Alors elle se levait lentement, et s’en allait, appuyée sur sa canne de frère, l’enlever des mains du petit Charles endormi.
Elle baisait avec ferveur le saint souvenir ; s4s lèvres tremblaient en murmurant l’Aze, et ses doigts roidis et noués par l’âge couraient pieusement sur les diza‘ :s, à la file les unes des autres. Pour elle, la soirée s’envolait ainsi, portée par les anges aux pieds de Marie, et ce fut comme cela que le chapelet devint un des plus grands enseignements de notre famille.
Si vous vous en souvenez bien, nous étions une nichée de dix à la maison. Or, petit à petit, chacun de nous avait fini par sortir la tête hors du nid. L’imprudent mesurait l’espace un instant, battait de l’aîle, puis finissait par prendre sa volée.
Les uns partirent pour l'étranger, d’autres pour le collége, d’autres encore pour le couvent, et un jour, grand’mère se trouva seule avec le petit Charles.
Que de douces choses et de leçons salutaires durent sortir de ce tête-à-tête d’un siècle presqu'entier, et d’un enfant de huit ans ; car mèregrande en était arrivée à ces moments que l’Ecriture appelle les années qui ne plaisent pas, et elle avait quatre-vingts ans comptés.
Inquiet et toujours souffreteux, l’aiguillon du jnal avait développé l'intelligence de Charles qui ne cessait de s’enquérir de tout et sur tout. Grand’mère mettait alors à son service sa longue ‘expérience
et la sagesse de ses vieux ans. (C’étaient là les hochets de l'enfant et rien n’égalait la joie charmante qu’il éprouvait lorsque la leçon se cachait sous un de ces contes comme elle seule savait nous les dire.
Une nuit pourtant, ces lèvres fines et gauloises se fermèrent à tout jamais.
Une faible indisposition s'était déclarée ; puis, survint un léger étourdissement ; alors grand’mère avait voulu se faire transporter sur le canapé où cinquante ans auparavant son mari était mort, et là, sans douleur et sans remords, elle avait remis son âme entre les mains du Créateur.
Dans la maison, ce fut pire que l’abominatior de la désulation ; tout le monde sanglottait, et pourtant il fallut bientôt se séparer de la chère dépouille.
Grand’mère prit donc le chemin du cimetière, suivie d’un convoi bien mince ; les justes laissent si peu de traces ici-bas !
Mon compagnon de route et de tristesse fut le petit Charles. Sa main dans la mienne, il marchait à pas inégaux, les yeux rougis, sans trop savoir pourquoi ; c'était le premier mort qui traversait sa vie, et le pauvre enfant ignorait encore le profond mystère de la tombe.
Il fut silencieux jusqu'à la fosse ; mais lorsque les cordes crièrent, lorsque le cercueil, balancé audessus du trou, fut déposé sur son lit de terre, lorsque le premier coup de pelle du fossoyeur eut
gauchement fait rouler un gros caillou sur le couvercle de la bière, Charles me tira par la manche de mon habit et me força à me pencher jusqu’à son oreille.
— Pourquoi mettre grand’mère là-dedans, dit-il ; est-ce que personne n'ira la réveiller ? Mais, regarde donc, Henri ! ils lui jettent des pierres.
— Pauvre enfant, mère-grande est là, parcequ’elle est morte ; ce trou est le chemin par où l’on passe pour aller voir le bon Dieu, et elle n’en sortira plus qu’au jour du Jugement ; alors seulement les morts se réveillernnt.
Pendant que la terre se nivelait, Charles ne dit plus rien ; mais au tremblement de sa petite main, je sentis qu’il avait compris, et ce soir-là, je l’entendis pleurer tout bas dans son lit.
Cette journée des funérailles avait été humide, et vers la veillée, le vent de noru-est se mit à souffler.
Dans la nuit, Charles eut un léger accès de fièvre, et, pour l’endormir, je fus forcé de remplacer grand’ mère et de lui chanter la navrante berceuse de Voitelain :
Dodo ! l’enfant dodo !
Les malheureux vieillissent vite,
Dodo ! l'enfant dodo !
Garde tes larmes pour tantôt !
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