‹ A la brunante [microforme]Chapitre 43 sur 50 · LL A · texte numérisé non relu

LL A

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le grand apôtre, au jour de la pêche miraculeuse. Depuis, le dos grisâtre du poisson porte en noir l'empreinte de trois des doigts du chef de l'Eglise.

Tous ne sont pas rangés dans cette pieuse catégorie, pourtant ; car en ce moment, Madame Tanguay, debout devant moi, une assiette de faïence à la main, me disait :

— On est loin des vieilles paroisses, ici ; et nous n'avons pas toujours ce qu’il nous faut dans une place nouvelle. Il est difficile pour nous de vous offrir des biscuits, M. Henri : les effets et la fleur de bled surtout sont si chers chez les marchands ; mais prenez toujours et excusez du peu.

C’étaient des beignes cuits dans l'huile de pourcil ; tout le monde y mordait à belles dents. Je fis de même, et ma foi ! ça n’était pas mauvais.

Pendant que nous nous rafraîchissions, Jérôme ne pouvant rester inactif, se prit à nous chanter une jolie ballade que je n’ai vue publiée nulle part, quoique Gérard de Nerval en ait recueilli une dans l’Ile de France, qui lui ressemble beaucoup. (1) Celle

(r) Ecoutez un chant sublime du pays de Senlis, — tout en assonnances dans le goût Espagnol,

Le duc Loys est sur son poné,

Tenant sa fille en son giron.

Elle lui demande un cavalier,

Qui n’a pas vaillant six deniers ;

— ‘ Oh ! oui mon père, je l’aurai, Malgré ma mère qui m’a portée ;

Aussi malgré tous mes parents,

Et vous, mon père... Que j’aime tant,

de Jérôme Tanguay est plus poétique, à mon avis :: elle a un petit cachet de féodalité qui donne la chair de poule, rien qu’à l’entendre chanter.

C’est le caractère des filles dans cette contrée. — Le père répond :

— “ Ma fille, il faut changer d'amour, Ou vous entrerez dans la tour ….......’?

Réplique de la demoiselle :

— ‘‘ J'aime mieux rester dans la tour, Mon père, que de changer d'amour.”

Le père répond :

— 4 Vite, …..., où sont mes estafiers, Aussi bien que mes gens de pied ?

Qu'on mène ma fille à la tour ;

Elle n’y verra jamais le jour !

L'auteur de la romance ajoute :

— Elle y resta sept années passées, Sans que personne pût la trouver :

Au bout de la septième année,

Son père vint la visiter.

— Bonjour, ma fille !...... comment vous en va ? Ma foi, mon père... ça va bien mal ; jai les pieds pourris dans la terre,

t les côtés mangés des vers.”

— ‘ Ma fille, il faut changer d'amour...

Ou vous resterez dans la tour.

Lee mieux rester dans la tour,

Mon père, que de changer d'amour !”?

Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs — qui sont aussi poétiques que ces vers sont musicalement rythmés.

Vieilles légendes, GÉRARD px NERVAL,

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à À LA VEILLÉE.

Heureusement qu’elle se termine bien.

C’est dans Paris : Vive le Roi!

Qu'est la fille d’un bourgeois, Qui voudrait bien se marier ; Mais son père l’a-t-empêcher.

Dans les prisons de Saint-Valier, Il l’a-t-envoyé mener ;

1! l’a fait mettre en une tour,

Où l’on ne voit ni ciel ni jour.

La belle a bien été sept ans, Sans voir aucun de ses parents ; Au bout de la septième année, Son père fut la visiter.

Bonjour, ma fille ! comment ça va ?

— Mon très-cher père, ça va bien bas ; J'ai-t-un côté mangé des vers ;

Et les pieds pourris dans les fers !

— Mon très-cher père, prêtez-moi Cinq ou six sols livres tournois

Pour r’mettre au maître chevalier Qu'il vienne m’ôter les fers du pied.

— Ah ! oui ma fille, je t'en donnerai Plus de cinq cents, plus d’un millier, Si tu veux laisser tes amours,

Oh ! oui, les Jaïsser pour toujours.

— Mon très-cher père ! allez-vous-en

à Avec votre or et votre argent, J'estimerais mieux perdre le jour

Que d'abandonner mon amour,

Mais son amant passant par là

Un bout de lettre lui envoya :

— Te souviens-tu ma belle amante, De cet amour qui nous tourmente ?

Fais donc la morte, la délaissée, A Saint-Denys, fais-toi porter :

Ton père suivra-t-en pleurant Et ton amant ira chantant.

En passant au coin du marché Trois cavaliers a rencontré, L'un avait un beau palefroi,

* Deux étaient écuyers du roi,

L'amant prit son épée d’argent Et décousit le suaire blanc ; Puis, il y jette un long soupir ; La bell!’ répond par doux sourire,

La morale est moderne, et je la lâche telle que Jérôme me l’a donnée :

On n’connaît pas les trahisons

Entre les filles et les garçons,

C’est au curé de les marier

Pour qu’on n’en entende plus parler.

Que d’amantes délaissées, enlevées, aimées, puis délaissées encore, sont venues comme cela réfugier leurs plaisirs et leurs peines de cœur dans la chanson populaire, cette poésie des pauvres gens.

La mémoire de Jérôme fourmillait de ces plaintes, de ces paroles de liesse, de doléances, et probablement ce soir-là, il en aurait laissé tomber d’autres de

ses lèvres, si le petit Descoteaux, penché vers la fenêtre depuis quelques instants ne lui eût crié d’une voix chevrottante :

— Prends garde, Jérôme, les marionnettes sont sur la maison.

Ce curieux avertissement rendit Tanguay muet comme un poisson.

C’est une croyance commune à beaucoup de pêcheurs et d’habitants qui vivent sur le littoral du bas Saint-Laurent, qu’un air d’instrument ou une chanson dite le soir, lorsque le temps est calme, fait danser les marionnettes à volonté.

Malheur à l’imprudent Orphée qui s'amuse à jouer avec les sylphes mystérieux qui tressent les blonds fils de l'aurore boréale. A mesure qu'il les regarde nouer leurs valses tournoyantes, il se sent fasciné : peu-à-peu sa pupille se dilate, le chant devient de plus en plus faible ; à peine l’entend-on, et le lendemain matin, le paysan matinal retrouve l’impressario immobile sur la grève. Son âme s’en est allée se mêler à la danse vertigineuse des marionnettes.

Un soir, ajouta Descoteaux en m'expliquant cette poétique croyance, nous étions allés faire une promenade au large, lorsqu'un de mes oncles s’avisa de les faire danser. Petit-à-petit leur cercle de feu vint se rétrécir au-dessus de notre tête ; les marionnettes se mirent à tournoyer autour de la berge et à nous

passer le long des oreilles avec une rapidité étourdissante. Mon pauvre oncle ne faisait plus un mouvement, et les regardait avec de grands yeux fixes. Heureusement nous touchions aux galets ; nous le transportâmes sans connaissance à la maison, et ce n’est qu’au contact d’un rameau béni qu’il reprit ses sens.

— Ton pauvre oncle, paraît-il, n'avait pas de chances dans ses promenades au large, reprit le capitaine Létourneau.

— J'étais allé, un jour, avec lui, pour relever les filets que nous avions sur les /argons : lorsqu’en fouillant les varechs et les goêmons avec le bout de nos rames, nous y trouvâmes un noyé enlacé. Je voulais le faire embarquer ; mais l’oncle avait peur, et force me fallut de remettre le cap sur terre.

Il n'avait pas compté sur le noyé qui, paraît-il, était du même avis que moi, et qui ne pouvant venir se coucher sur le banc de la chaloupe, s’était mis à la suivre avec une persistance inouïe. En se penchant derrière le gouvernail, on le voyait qui nageait silencieusement dans le sillage.

— Allons, dis-je à l’oncle, un peu de charité pour l'amour de Dieu ; tu vois bien que ce pauvre mort désire être mis en terre sainte. Laissons-le embarquer.

— Embarque-le, me dit-il.

Je le sortis tout ruisselant du fleuve et, en arrivant à terre, nous le déposâmes sous le hangar en espéranf

l'enquête qui se fit six jours après ; car on attendait un parent du défunt qui venait du Haut-Canada.

Dès que ce dernier mit le pied dans la chambre où le corps était exposé, le cadavre se prit à saigner du nez : il donnait aïnsi son témoignage muet et prouvait au corps desjury qu’il reconnaissait son ami et son allié. C'était prudent de la part du noyé ; il avait sur lui un portefeuille bourré d'argent, qui servit à lui faire dire des messes et à le tirer ainsi hors du purgatoire.

Comme le capitaine Létourneau achevait ces mots, la vieille horloge de Jérôme se mit à sonner onze heures. ni

Dans l’ombre, les chandelles de suif allongeaient leurs mèches fumeuses hors des goulots de bouteilles qui les retenaient, et le lumignon du plafond tremblottait dans son bec de fer où l’huile commençait à se faire rare.

Chanteurs et conteurs demeuraient silencieux et fatigués ; seule la mer, toujours rajeunie, déferlait au loin son éternel ressac.

Le père de madame Tanguay, le vieux Jean Pierre, se leva alors et secoua sa pipe.

Ce fut le signal de la prière.

Puis, chacun alla se coucher, et c’est ainsi que les bonnes gens d'en bas s’ac’ “ninent sans regrets, sans désirs et sans remords, vers le coin obscur du cimetière de leur paroisse. Ils ont en partage la seule poësie et le véritable bonheur d’ici-bas : l’immensité

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de la mer et le calme pur de la conscience. Contents de leur sort, chez eux, joies, deuil et travail, tout se passe simplement et uniment, sous l’œil et en la sainte garde de Dieu.

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