‹ A la brunante [microforme]Chapitre 44 sur 50 · HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

HOMME DE LETTRES

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Nous étions en juillet, mois de la couvée, de la douce paresse, et des coups de soleil.

La chaleur avait été suffocante pendant le jour, mais elle venait enfin de céder devant la brise de la nuit, qui nous arrivait toute chargée des Penteurs embaumées du Saint-Laurent.

Ce soir là, comme d’habitude, j'étais venu prendre place au milieu de la famille de Madame Morin, et respirer à délices ma part de parfums d’été, sous la véranda de leur petit cottage, l’un des plus gracieux de l’Ile d'Orléans. :

Autour de moi, chacun riait, babillait, causait,

sans paraître se douter que ce groupe si gazouillant,:

à travers lequel la lune me laissait apercevoir têtes blondes et têtes brunes, formait le plu: ravissant croquis qu’il soit donné à une imagination d'artiste de rêver. Il avait pour cadre ce grand ciel bleu si plein d'étoiles, qui n'appartient qu’au Canada ou à l'Italie, pour toile, l'immense nappe du fleuve géant, à cette heure-là, lion se faisant agneau, pour point de vue lointain, Québec enveloppé dans sa sombre majesté militaire ; puis, pour animer le tout, le mugissement sourd et terrible de la cataracte de Montmorency, que, par intervalles, nous apportait le vent du large.

La conversation, interrompue à mon arrivée, était redevenue bruyante et animée.

Edmond m'avait pris à part pour m’offrir un cigare et me confier un gigantesque projet de pêche : Joséphine discutait chiffons avec Augusta, et les enfants assis en rond sur le seuil de la porte entr’ouverte, chuchottaient des malices, riant à gorge déployée, comme on sait rire au temps où la vie n’est pleine que de soleil, de fleurs et de parfums,

Quant à leur mère, heureuse du bonheur de tout le monde, elle se reposait des fatigues de la journée,

en lisant attentivement le roman du jour dans sa large causeuse dont l’origine devait, pour le moins, remonter à l’époque où vivait son grand-père.

Tout-à-coup, en faisant un mouvement pour secouer les cendres de mon havane, j’aperçus sur la joue de Madame Morin, mise en pleine lamière par

l’°*at-jour de la lampe, une larme glisser furtive- Mer {.

La prose de Ponson du Terrail faisait merveille, — \ la dernière résurrection de Rocambole façonnait cette perle précieuse qui n’aurait dû rouler qu’au con-

tact de quelque chose de saint et de vraiment maternel.

Ce triomphe du roman à ficelles me bouleversa malgré moi.

Je ne pus résister au malin plaisir d’embrouiller la maîtresse du logis au milieu de T’intrigue corsée qui la captivait, et prenant un siége auprès du buffet de Chine sur lequel s’appuyait son livre, je lui dis tout bas à l'oreille :

— Que diriez-vous, Madame, si je réussissais à donner une compagne à cette larme qui-est là, en train de se sécher solitaire sur le duvet de votre joue ?

— Comment vous y prendriez-vous ? fit Madame Morin, en rougissant de sa sensibilité trahie.

— En vous contant une histoire.

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— Une histoire, bravo, Henri! cria Edmond, qui avait surpris ces dernières paroles ; et la joyeuse troupe, à ce mot de ralliement, vint se grouper tumultueusement au fond du petit salon.

— Oui, mes amis, repris-je, flatté de cette marque d'attention, un récit bien simple, bien naïf, une histoire de tous les jours. |

Au moment où je terminais mon grec, en 1859, j'avais pour compagnon de classe, au Séminaire de Québec, un grand garçon, maigre, toujours triste et rachitique, du nom de Paul Arnaud.

La nature ne paraissait pas lui avoir incrusté l’aptitude au travail.

Ses compositions boîtaient toujours quelque peu; malgré un certain cachet d'élégance, son thème explorait sans cesse des horizons inconnus, même à la latinité de la décadence ; l'imagination se révélait beaucoup plus que l’exactitude dans ses versions, et sa leçon trop souvent inédite, invariablement veuve d'aplomb, lui attirait sans cesse ce fameux bulletin annuel, qui doit encore tinter dans l'oreille de plus d’un de mes anciens camarades :

— Mémoire ingrate et peu cultivée.

mn 2

Notre professeur avait fini par prendre Paul en grippe. Chaque soir le voyait quitter la classe, sa tâche quotidienne écrasée sous une avalanche de pen: sums les plus variés, et chaque matin ramenait le pauvre écolier luttant courageusernent contre l’accumulation de circonstances aggravantes qui pesait sur lui.

Au collége, il suffit bien souvent d’être en délicatesses avec l’autorité pour devenir le chéri, la coqueluche des camarades.

Paul ne jouissait pas de ce privilége immémorial.

Au dehors, il rencontrait aussi peu de sympathies qu’il essuyait de punitions au dedans. Parmi les loustics, c'était à qui se moquerait de son uniforme de collégien, taillé vigoureusement dans la trame. velue d’une de nos fortes étoffes du pays. (Ceux qui n'avaient pas le courage d’être aussi spirituels, se contentaient de rire sous cape de ces grosses facéties. Les petits, forts de l’exemple des anciens, ne tenaient guère à rester en arrière: dès qu’il sortait de la cour du Séminaire, ses livres sous le bras, un de ces espiègles, qui passent nonchalemment leurs classes, accroupis dans leur paresse, gardant leur sève et leur vigueur pour les flâneries du dehors, trouvait toujours moyen de le bousculer et d’éparpiller sur le sol les classiques détestés; puis, les doigts de se diriger vers Paul qui, mélancolique, le teint pâli, les yeux bistrés et pleins de larmes, ramassait ses bouquins et reprenait seul et résigné le chemin du logis.

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L'enfance est un peu Néron dans ses jeux et ses plaisirs tyranniques ; aussi l’impitoyable supplice se répétait-il avec force variations, à chaque sortie de classe, sans pour cela lasser l’incroyable impassibilité de Paul. On aurait dit ce garçon-là en train de considérer la vie comme une de ces chinoïseries que Dieu sans doute jeta sur terre, avant d’y laisser cheoir la patience.

Ces drôleries, qui amusaient tant les autres, auraient duré longtemps, lorsqu'une après - midi d’hiver, — c'était jour de corgé, - cherchant une adresse dans le faubourg Saint-Roch, et ne sachant plus à qui parler por m'orienter, j’avisai un ouvrier vers le milieu de l4 rue Fleury, et lui demandai de me renseigner.

— Informez-vous à l’écolier d’en haut ; il doit connaître ce bourgeois-là, me répondit-il, en m'’indiquant une petite porte de cour, entr'ouverte, donnant sur un escalier qui grimpait le long d’un balcon enneigé. |

Je me laissai conduire par la rampe, et bientôt me trouvai en face de l’entrée d’un galetas.

Après avoir frappé inutilement, j'ouvris.

Paul, agenouillé aux pieds d’un poële, essayait de réchauffer de son haleine quelques charbons mourants. Près de là, sur une table en bois blanc, gisaient une miche de pain, un morceau de fromage sec et quelques tessons de faïence prenant de faux airs d’assiette : à l’autre extrémité de ce meuble, dormaient ses livres de classe. | ,.

Ces choses passèrent rapidement devant mes yeux ; car au bruit que fit la porte en tournant sur ses gonds, Paul s'était levé. Puis, comme il ‘était de ceux qui n'aiment pas à être vus en flagrant délit d’indigence, l’état de gêne et de pauvreté où je le surprenais se mit à lui serrer la gorge, et il se prit à rougir.

Pour ma part, c'était la première fois que m’apparaissait le spectre de l’abandon de ce pauvre honteux ; je ne trouvais plus rien à dire.

Paul rompit le premier cet instant de périble silence. |

— Enchanté de ta visite, Henri, bien que je regrette de ne pas avoir de siége à t’offrir. Je suis en train.de déménager, vois-tu, et pour ces choses, j'aime à prendre mon temps.

A mesure que ces mots échappés avec effort tombaient de sa bouche, le pauvre garçon rougissait de plus en plus, effrayé de se voir en face de son premier mensonge.

— Mon brave Paul, répliquai-je, pardon de venir inopinément te déranger au milieu de cette délicate opération. Je suis à la recherche d’un marchand qui doit rester en quelque part par ici, et ma foi, le hazard a été assez aimable pour me conduire jusqu’à toi.

Le hazard est donc bon à quelque chose, malgré les médisances que l’on ne cesse de débiter sur son compte, fit-il en souriant : seulement, pour cette fois s’il me traite en enfant gâté, il te joue un joli tour

en te faisant tomber au milieu de ces murs nus. ‘lu n’y trouveras, à peu près, que l’adresse qui te taquine.

Et il me donna l'information requise.

Je le remerciai de ce service tout en faisant mouvement de retraite vers la porte.

A ce moment, mes regards tombèrent sur une ancienne boîte d'emballage, appuyée à l’un des angles du petit grenier. Un fragment de tapis, couvrant de la paille qui sortait curieusement quelques brins ça et là, annonçait que ce meuble primitif avait été promu au rang de couchette. Sur ce lit improvisé, s’entassaient pêle-mêle les épaves de ce qui avait pu être autrefois une garderobe, et à travers ce fouillis inextricable de manches d’habits valétudinaires et de jambes de pantalons invalides, se détachait une charmante tête d'enfant endormie, blonde, souffreteuse, mais d’une ressemblance frappante avec celle de mon camarade.

— Quoi, Paul, non seuleinent propriétaire, mais encore père de famille !

— Hélas ! oui, mon bon ami ! père de ma petite sœur qui représente tout ce qui reste ici-bas, pour moi, du joyeux mot de famille.

Bien des larmes se cachaiïent sous les haïllons de ce dénûment.

Par ma maladresse je venais d’en faire jaillir la source. Maintenant il y avait presque des sanglots dans cette voix, et ne trouvant rien de mieux à faire,

je réïtérai mes remerciments à Paul qui voulut me reconduire jusque sur la première marche du balcon.

— Aurevoir! en classe, me cria-t-il, en appuyant tristement sur ces mots.

Ce déménagement supposé, ces dernières paroles surtout, m'indiquaient clairement que Paul ne tenait guère à une nouvelle visite à domicile.

Il appartenait à cette classe de pauvres qui subissent courageusement la misère, la faim, le froid, le manque d’amitié ; mais sentent toute leur énergie se fondre rien qu’à l’idée de savoir que quelqu'un peut s’apercevoir de leurs souffrances.

Pour s’épargner un regard de pitié, ils ne reculeront devant rien. ‘Travaux, fatigues, peines, insomnies, ils entassent tout : ur leur santé chancelante, et malheureux ils s’en vont dans la vie, revêtant leur indigence du luxe de l’orgueil, et n’acceptant au monde qu’une seule aumône, la douce croyance de penser que les bonnes âmes se laissent prendre à leurs délicats subterfuges.

J'allais dans la rue, songeant à ces tristes choses, lorsque tout-à-coup j'entendis une rude voix m'interpeller : |

— Aie! là-bas! l’écolier ! comment avez-vous trouvé le compagnon ? Il n’est pas riche, celui-là, hein ? |

Cette phrase interrogative m'était adressée par l’ouvrier qui m’avait indiqué le logis de Paul.

Puis, continuant avec cette volubilité des gens du

peuple qui rarement gardent sur le cœur l’admiration qu’ils ressentent :

— En voilà un qui rabote proprement sa planche, bien que ce ne soit pas précisément les nœuds qui y manquent. Qui vous dirait que pour se donner une éducation de monsieur et faire mangzsr des sucreries à la petite, il n’a pas honte de prendre une hache et une scie, avec cette main qui écrit l'écriture, et de travailler chez les voisins. Jamais on ne le voit refuser ses services à personne; il montre même à lire aux enfants de Madeleine; c’est le frère du quartier, quoi ! Aussi, Javotte, ma femme, une brave femme, Dieu merci, peut-elle se mettre en quatre pour lui. Hier, ne lui a-t-elle pas laissé une chandelle sans qu’il le sût, parce qu’elle s'était aperçu en allant faire le coup de balai dans son grenier, que le pauvre enfant, malgré l'épuisement de tout ce surcroît de travail, apprenait la plupart du temps ses leçons le soir, à la lueur tremblotante du poële. |

— Ah! mon petit monsieur, au jour d’aujourd’hui n’est pas fils de bourgeois qui veut! et il tourna le coin, me laissant en face de cette boutade philosophique, qui s’effaça bientôt devant l’image de Paul.

Ce perpétuel sarczsme des camarades, ces punitions du maitre, ces incroyables privations, cette profonde misère qu’il souffrait résigné sous l'œil de Dieu, me gonflaient le cœur malgré moi. J'avais hâte d’arriver au lendemain, pour dire son fait à la classe, et L ae fut que le soir, en songeant à tout ce

HISTOIRE DE TOUS LES JOURS. 293 que j'avais vu, que les dernières paroles de l’ouvrier sur le bonheur des fils de bourgeois me revinrent à la mémoire.

Un livre laissé entr’ouvert sur ma table de nuit par ma mére y répondait admirablement.

— N'enviez pas trop le semblant de bonheur qui les entoure; c21 leurs richesses ne passent pas dans l’autre monde, si elles n’y sont portées par la main des pauvres.

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— Le congé n’a pas été assez long pour lui donner le temps d’apprendre sa leçon !

Cette boutade, surplombée d’un formidable froncement de sourcil accompagné d’une pincée de tabac d’Espagne non moins formidable, était prononcée par notre professeur qui, faisant son entrée en classe, le lendemain matin, venait d’apercevoir la place de Paui, déserte.

Malgré le terrible creux de sa voix de basse, c'était à tout prendre, une excellente pâte d'homme que notre professeur.

Nature sensible, bonne, susceptible d’affection ; mais cachant avec le soin le plus minutieux ces qualités prises sincèrement par lui pour d’indignes mou- .vements de faiblesse, il affectait de temps à autre une

brusquerie qu’il croyait être de la plus haute importance, pour mener à bonne fin la grave mission que

lui avaient confiée ses supérieurs : — apprivoiser nos intelligences rebelles aux charmes cachés du thème grec.

Personne ne se laissait prendre à cette pastiche de férocité, et quiconque savait murmurer un tant soit peu de leçon et déblayer sans trop de gâchis un tronçon de l’Iliade, arrivait infailliblement à ses bonnes

grâces.

— Nous allons voir si ce grand flandrin de Paul va continuer longtemps son jeu de marmotte. Pas plus t tard que midi, je prendrai des mesures pour que le directeur soit informé de son incroyable paresse. 1 La fin de ce monologue se perdit au milieu du bourdonnement confus de la classe qui, livres ouverts, ; étudiait avec un acharnement digne d’une meilleure L cause, l’ince nu que semblaient vouloir garder avec . non moins de tenacité, les échantillons de la collection Hachette, étalés à profusion sur de malheureuses y tables toutes lacérées par de vigoureux coups de l canifs. e Bientôt la leçon commença. d À l'appel de son nom, l'élève désigné se levait à regret, au-dessous d’une immense carte de la Méso- r potamie, unique ornement de nos quatre murs jaunes, t pour naziller intrépidement sa part de tâche quoti- c dienne, et un quart d’heure de cet attrayant passetemps faisait oublier à tout le monde l'orage amonce- j lé sur la tête de Paul, g

Une classe émaillée ainsi d’interminables répétitions sur le cours de littérature de Le Franc, égayée çà et là par le rythme rustique de la poësie du Jardin des Racines Grecques, finit comme toute chose icibas, malgré le semblant d'’éternité qu’elle peut avoir.

La sortie se fit à l’ordinaire, et pendant que la tapageuse cohue se bousculait à la porte, pour saisir à pleins poumons les premières bouffées de l’air du dehors, seul je restai en arrière.

En tête-à-tête avec le maître, je lui fis le récit de tout ce que j’avais pu saisir de l’abandon de Paul. Le grenier triste, froid, malsain, où le flot de la misère l’avait porté, les corvées exceptionnelles que lui imposait le pain de chaque jour, les longues nuits passées auprès de sa petite sœur, les rares moments laissés au travail de la classe, je n’oubliai rien de ce qui touchait à ce long martyre ignoré.

A mesure que se déroulait le poignant tableau, les yeux attentifs du professeur se mouillaient. Puis, lorsque je vins à lui dire toute la malice des élèves envers le pauvre garçon, ses larmes devinrent des jets de flammes.

— Ah! les têtes folles, s’écria-t-il, je leur montrerai à penser ! et songeant tout-à-coup à la compromettante sensibilité qu’il n'avait pu me cacher, il me congédia en me disant :

— Paul est né aux Cèdres, près de Montréal ; j'écrirai ce soir au curé de l’endroit, pour me renseigner sur ses antécédents. Après cela nous verrons,

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Lorsque Paul revint le lendemain, un grand changement s'était opéré parmi tout ce monde.

L'autorité n'avait plus que des paroles d’indulgence pour lui, et les camarades que j'avais vus les uns après les autres, inventaient le petits soins pour leur jou-jou de la veille.

Malgré ce nouvel état de choses, Paul paraissait ne :

s'apercevoir de rien. Il restait continuellement absorbé par une sombre et muette préoccupation où personne n'aurait vu clair, si je n’avaïs retrouvé le brave ouvrier de la rue Fleurie, travaillant près du Séminaire.

De lui j’appris que la petite — il appelait ainsi la sœur de mon ami — relevait de la dangereuse maladie connue sous le nom de fièvre scarlatine.

Ce même jour, arriva la lettre du curé des Cèdres.

Le professeur m’en donna communication, et bien que neuf longues années se soient écoulées, elle nous navra si fort, dans le temps, que je m’en souviens comme si elle datait d’hier :

Les Cèdres, ce 29 décembre 1859.

Monsieur et futur confrère,

Depuis dix jours, vous attendez vainement ma lettre.

Mon excuse pour ce long retard est simple : je suis ‘curé de campagne.

Bientôt vous saurez par vous-même comme une journée passe vite à catéchiser les petits enfants, à faire descendre sur les hommes le pardon de Dieu, à bénir le berceau, l'anneau conjugal, le lit de mort, le cercueil de toute une paroisse.

Vcas me demandez des renseignements sur un de vos élèves : ce désir est facile à satisfaire, bien que le registre de ma mémoire commence à être quelque peu volumineux.

Paul Arnaud est le fils d’un avocat, venu, il y a quatre ans, chercher aux Cèdres la modeste clientèle que Montréal s’obstinait à lui refuser.

Quand le soir, au coin de mrn feu, après avoir fait la lecture du bréviaire, je me rerme les yeux et me prends à recueillir mes souvenirs douloureux, je revois le père de Paul, passant sous les fenêtres de mon presbytère, assis sur le devant d’une charrette chargée de quelques meubles équilibrés çà et là sur des livres de droit, ayant à côté de lui son fils, et sur ses genoux une enfant bien vive, bien gentille. La petite famille avait acheté à crédit un emplacement auprès de mon église. EIL s’y installe ; puis, à quelque temps de là —en automne — je retrouve encore cet homme, pâle, décharné, couché sur un lit d’agonie.

La maison du mourant est froide, abandonnée : il n’y est venu pour tout cli que la consomption et le dénuement, et j’arrive à leur suite, pour commencer:le travail de la réconciliation,

La lutte tut longue entre le prêtre et cet homme qui s’acheminait lentement vers le ciel par la voie du'1loureuse.

Tout l'avait quitté si brusquement sur terre. Sa femme était morte de la maladie dont il mourait : en clouant sa tombe, il y avait enfoui son amour, son énergie, ses espérances. La pauvre malade emportait avec elle les économies de l’humble ménage ; les amis s'étaient effacés peu-à-peu devant la pauvreté naissante, et de quelque côté que le moribond tournât sa tête endolorie, il avait à pardonner.

Néanmoins, d’une main ferme, il prit son calice, but gravement les dernières gouttes, et s’inclina résigné devant son Dieu.

A l’heure de la mort, je dus le quitter pour courir à un autre grabat.

Lorsque je revins, trois gardiens se trouvaient silencieux auprès du cadavre : deux orphelins en pleurs, et un huissier venu pour saisir les quelques épaves de leur héritage, au nom de l’équité et de la justice.

Un créancier avait accompagné ce dernier. Porteur d’un transport d'assurance sur la vie, que M. Arnaud lui avait donné en garantie hypothécaire pour le prix d'achat de son emplacement, cet usurier s'était souvenu à temps que la prime de l’année n'avait pas été payée. Tout essoufflé il était venu exiger une dernière signature qui lui permit de toucher cette somme, et joyeux, il venait de me croiser

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sur le seuil, cachant dans son portefeuille le prix de la vie de son ancien client.

C’est au milieu de ces scènes ineffaçables que Paul se trouva seul.

Je le recueillis à mon presbytère avec sa sœur ; Je guidai de mon mieux ses études, et au bout de l’an, il me demanda la permission d’aller à la ville.

Deux mois après, je recevais une lettre de lui, m'annonçant qu'il partait pour Québec. Il voulait avoir sa sœur auprès de lui, et le soir même je la confiais à l’un de mes braves paysans qui se rendait au marché.

Depuis, nous ne nous sommes plus revus, et je ne saurais trop vous remercier de m'avoir donné l’occasion de pouvoir lui être utile et de recevoir de ses nouvelles. Aimez-le bien, protégez-le si cela vous est possible ; jamais vous ne rencontrerez sur votre route un caractère plus loyal, un meilleur cœur.

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