‹ A la brunante [microforme]Chapitre 49 sur 50 · LE · texte numérisé non relu

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venaient mourir sur le seuil de la chambrette; et, le lendemain, la journée recommençait par le signe de la croix.

Souvent, en passant par la rue que j’habitais, Paul arrêtait me serrer la main; je continuais à être le confident de ses joies, comme je l'avais été de ses peines et de son délaissement.

Un matin, il me parut plus pensif qu’à l'ordinaire.

Le bruit circulait alors — chaque jour amène le sien, souvent l’antithèse de celui de la veille — que le gouvernement allait enfin réglementer l’importante question du service civil. Il voulait en faire une carrière honorable, et une commission devait être bientôt nommée avec consigne de trier les spécialités par tous les départements, et d'étudier le meilleur mode adopté dans les vieux pays, pour bien faire fonctionner le nouveau système.

Parmi les membres de cette commission, se trouvait un ancien abonné du Drapeau de l'Union, grand admirateur des articles de Paul. Il lui avait laissé comprendre — entre la lecture de deux lettres — que dans le cas où le remaniement projeté aurait lieu, il pourrait compter sur son influence pour être attaché à un département où son éducation serait à l’aise, et où il pourrait être certain de voir ses services reconnus par ces périodiques augmentations de salaire toujours si bien accueillies.

Le regard ébloui de Paul plongeait dans l’avenir, en disant ces choses.

Alors il se voyait consacrant la fin de sa jeunesse, tout son âge mûr, aux devoirs de sa charge ; puis lorsque la main de la vieillesse se serait appuyée sur son épaule, il partait pour les Cèdres avec Noémie et achetait la maisonnette où il avait appris ses premières leçons de douleur. Là, il lisait, étudiait, cultivait sans bruit son jardinet, veillait de temps à autre au presbytère et reprenait le lendemain cette vie, jusqu’au moment où, sa mission remplie, ii irait se coucher à côté de son père dans le cimetière de la paroisse.

Ces propos que nous menions si lestement ensemble, il les tenait aussi avec Noémie la brune, qui allait grandissant et s’enjolivant à vue d'œil.

Quelquefois Mademoiselle Jeanne, apportant sa laine et son tricot, venait y prendre part : alors la fête était complète.

Petite, maiïgrette, figure franche et sympathique, nature de sœur de charité, Mademoiselle Jeanne était un de ces types que le vulgaire poursuit de son sarcasme en laissant tomber sur eux, dès que la trentaine a sonné, l’impitoyable nom de vieille fille.

Vieille, elle l'était, malgré ses trente-cinq ans, si l’on peut appeler vieille une femme qui a refusé d’aller s’agenouiller au pied de l’autel, la tête emmaillottée de fausses nattes, le cœur vide, le pied légèrement courbé sur le sentier de la coquetterie, la main délicatement posée sur le bras de l’homme assez riche pour se payer le fantôme de l’amour. Vieille, elle l'était, s’il suffit pour cela d’avoir été froissé par les rudes battements de la conscience humaine ouverte à tous

les vents ; puis, un jour se replier en soi-même, renoncer à jamais à ces joies de la maternité entrevues si souvent au milieu des douces heures de la rêverie, et se consacrer, au nom de Dieu, à l'immense famille de ceux qui pleurent et manquent de tout, excepté de la meilleure part du royaume des cieux.

Le caractère affectueux de Mademoiselle Jeanne l’avait porté naturellement vers Noémie. Restant dans la même maison, elle était venue lui offrir ses services, une après-midi où le nombre de boutons à poser, la quantité de pièces à aligner sur certains vieux habits de Paul, menaçaient d’absorber tout le congé. . Gaiement l'ouvrage s'était fait, et depuis ce temps-là, on se voyait chaque jour. Alors les petits soins d'intérieur se donnaient plus minu- tieusement, les heures où le frère était absent passaient moins longües, et la vieille fille retrouvait dans le regard spontané de Noémie la franchise, le dévouement, l’indépendance de sa jeunesse passée.

Pourtant un soir d'automne, le vent qui jaunit les feuilles, ternit le gazon et tache l’azur du ciel, se prit à souffler sur ce bonheur.

: Toute pâlotte, Noémie rentra frissonneuse au logis ; la bise lui avait fait mal, et elle se mit au lit avec les symptômes d’une violente fièvre, .

Paul fut debout toute la nuit auprès du chevet de la pauvre petite, faisant des prodiges de tisanes et de médicaments.

Vers l'aube, profitant d’un moment d’assoupissement chez la malade, il descendit frapper chez Mademoiselle Jeanne, l’installa gardienne de son cher hôpital et courut chercher un médecin des environs. Celui-ci prit le pouls de la mignonne endormie, l’éveilla pour examiner sa langue, se consulta un instant en lui-même, et lui déclara qu’il lui était impossible de préciser la nature du mal, avant de l’avoir étudié quelque temps ; en attendant, il prescrivait des fébrifuges et s’engageait à venir le soir même.

La présence de Paul était réclamée dès huit heures du matin par la nature de son service ; le soir, il était libre à six heures.

Ce long espace ne fut qu’une interminable inquiétude pour lui; la tristesse, l'abattement le suivaient partout ; le gai son des cloches n’avait plus à ses oreilles que le tintement funèbre du glas ; les rires ‘du passant suintaient le sarcasme, et à peine avait-il distribué quelques lettres que déjà sa position lui était apparue commé une horreur. La joie silencieuse de ceux qui décachetaient devant lui leur courrier et en dégustaient lentement les bonnes nouvelles, lui faisait entendre tomber si sonores les larmes qui suintaient le long de son âme !

A son retour, il trouva Mademoiselle Jeanne courbée sur l'oreiller, où sa pensée s'était tenue toute la journée ; elle suivait de l’œil les progrès de la maladie,

Le médecin était debout au pied du lit, se frottant les mains d’un air satisfait ; il venait de découvrir chez Noémie un superbe cas de fièvre typhoïde, un de ces cas qui donnent dufil à retordre à la science. L'état de somnolence alierné de délire, qui avait déjà envahi le système, devait se prolonger jusqu'à la huitième ou neuvième journée ; alors aurait lieu probablement une crise favorable.

Ces nouvelles étaient on ne peut plus tristes ; depuis bientôt quarante-huit heures que durait le supplice de Paul, il ne savait où donner la tête, et maintenant il lui restait la perspective d’une semaine éncore de cette vie dont chaque minute était marquée par un gémissement plaintif de sa Noémie, chaque heure par la marche aggravante du terrible et mystérieux virus.

Mademoiselle Jeanne se partagea le jour, et Paul la nuit, pendant cette semaine de douleur, où il fallait non seulement faire le service du bureau mais encore gagner l’argent qui fournissait le vin, la glace, les remèdes si nécessaires pour sauver la précieuse existence en péril Dans ce partage de tribulations et de fatigues, la sainte fille avait choisi les soins délicats, les petites prévenances, les mille soulagements qu’une main de femme peut seule distribuer ; Paul les préparations de remèdes et les courses du dehors, larmes sous lesquelles se cachaient de nouvelles larmes ; car un matin, ayant besoin d’un peu d’eau pour préparer une potion, il était descendu en quérir chez son propriétaire, Deux commères

assises dans la cuisine causaient des assiduités de Mademoiselle Jeanne.

— A-t-on jamais vu ça, disait l’une, voyez cette pimbèche, comme elle saisit bien l’occasion d’être toujours en haut, sous un prétexte ou sous un autre. La semaire dernière, c'était pour aider la petite à travailler ; aujourd’hui, c’est pour l'aider à mourir.

-- Avec ça que le Monsieur n’est pas trop laid, répondit l’autre ; m’est avis qu’il y a quelque chose de louche dans tout cela ; il est temps de descendre la demoiselle dans l’esprit du quartier : sa conduite devient compromettante pour la maison.

Sous ce coup inattendu frappé sur la fille dévouée qui remplaçait sa mère, Paul resta attéré. Lentement il remonta la potion attendue, la remit entre les mains de Mademoiselle Jeanne, et se dirigea vers le département avec la détermination de demander un congé de quelqu temps à l’Honorable M. Bour. Cela lui permettrait de se consacrer tout entier aux soins que réclamait l’état de Noémie, et d’éloigner le nuage qui planait sur la tête de la vieille fille, sans Qu’elle eût le moindre doute de ce qui s'était passé.

L'’'Honorable M. Bour était parti de la veille pour assister à un dîner officiel donné à Montréal, en l’honneur d’nn honnête banquier de Londres, célèbre, un mois plus tard, par une fantastique banqueroute.

Paul fut reçu par un sous-chef ; celui-ci n’osa prendre sur lui de faire usage d’un privilége que le ministre s'était réservé personnellement,

— Le voyage du ministre ne sera pas long, ajouta-t-il, et il y a tout lieu d’espérer qu’à son retour il se rendra facilement à votre demande.

Le guignon poursuivait Paul ; il sortit tout ruisselant de sueur du département, fit à peine attention à un de ses collègues qui l’arrêta pour lui faire part d’une rumeur concernant certains retranchements projetés par une politique économique aux dépens des petits traitements, et retourna à sa mansarde laissant aux soins d.un camarade le service de la journée.

Noémie était immobile sous sa courte - pointe blanche. Les symptômes de la maladie s’aggravaient avec une rapidité inouïe et elle entrait en agonie.

Bientôt la petite toux sèche, qui s'était manifestée dès le début, cessa ; elle ouvrit lentement les yeux, les referma, poussa un soupir et avec lui la joie, l’amour, la vie, tout ce que Paul aimait sur terre partait pour les cieux.

Dans un coin Mademoiselle Jeanne sanglottait.

Seul au pied de ce lit désolé, les lèvres collées sur le crucifix qui avait reçu le dernier baiser de la mourante, Paul était tombé agenouillé.

En échange de l'espérance, Dieu avait daigné lui envoyer la résignation.

A peine le fossoyeur avait-il nivelé de sa pelle la tombe de Noémie, qu’une affaire urgente me fit partir pour l'étranger.

Cette absence dura toute l’année.

Dès mon retour, je repris l'excellente habitude que j'avais contractée jadis en compagnie de Paul, d’allumer la pipe quelquefois chez mon ancien professeur de grec, devenu curé d’un de nos centres les plus populeux.

Une de mes premières questions fut de lui demander ce qu'était devenu mon camarade.

— Ah! mon cher, répondit-il, quelle émouvante histoire que celle de ce cœur si éprouvé et resté si chrétien malgré cela !

Paul n’avait pas achevé de vider sa coupe lors de la mort de Noémie. Il lui restait la lie ; car, retourné au département pour y reprendre son poste, l’honorable M. Bour, content de poser en homme à principes rigides devant un public qui se plaignait depuis longtemps du trop de liberté accordée aux employés, lui fit comprendre qu’un congé pris sans permission de l'autorité n'avait aucune raison de ne pas être illimité.

Ce coup atteignit à peine celui dont le cœur et la pensée étaient tout entiers à sa morte chérie.

Il reprit le chemin de la maison, fit un paquet des hardes de la trépassée, et s’en allait Dieu sait où, lorsque je fis sa rencontre.

J'avais confessé la sœur ; je consolai et reçus le frère chez moi.

Sombre et taciturne pendant les quelques moments qu’il résidait au presbytère, il ne se trouvait à l’aise qu'au cimetière, à l'endroit où son cœur s'était brisé et dissout lentement.

Un soir, au commencement de l'hiver, par un de ces temps où la neige tombe épaisse et humide, Paul revint les pieds trempés, la gorge enrouée. Au milieu de la nuit une violente quinte de toux se déclara, bientôt elle dégénéra en bronchite aïgue, et les secours de l’art se déclarèrent impuissants.

Je pris la place laissée vide par le médecin, et jamais âme de prêtre n’est venue se retremper à mort plus sainte et plus consolante.

Paul Arnaud endurait humblement, sans se plaindre, le mal rapide qui l’emportait, demandant miséricorde à Dieu pour ce péché d’orgueil qui l’avait suivi pendant toute la vie, et pardonnant à son tour à ceux qui l’avaient offensé.

L’agonie fut calme, comme l’est toujours celle de l’homme préparé par l’apostolat de la souffrance.

Les larmes, les chagrins, les tribulations soufferts dignement sur terre, possèdent la vertu attribuée au

verre d’eau de l'Evangile. Ils coulent lentement dans la vie, se dirigeant peu à peu vers l'éternité, et finissent bientôt par être le torrent qui entraîne et porte l’âme purifiée vers son Dieu.

Paul fut enterré pieusement et pauvrement par les soins de Mademoiselle Jeanne, l’amie de sa sœur, devenue ma ménagère. Sa tombe gît, me dit-on, au cimetière Belmont, car le jour de l’enterrement je partis accompagnant l’évêque dans une tournée pastorale.

Le lendemain de ce récit, je cherchais vainement, au milieu des croix plantées à la fin de novembre et au commencement de décembre, celle sous 1laquelle Paul était venu s’abriter.

Les économies de Mademoiselle Jeanne n'avaient pas été assez fortes pour lui permettre le luxe d’une modeste pierre funéraire, et bien que le fossoyeur eût reçu l’ordre et l’argent nécessaires pour mettre le signe consolant chargé d’annoncer au vivant le lieu où un frère était passé, Paul, enterré dans la fosse commune, avait été négligé, oublié du croque mort.

Autour de moi, les fleurs agaçaient les papillons ; les oiseaux gazouillaient, l’herbe poussait touffue et baignée par le soleil. Je tombai agenouillé au hasard dans le champ des tombes. Ma tête s’inclina au milieu de mes souvenirs, et ardemment je priai pour

celui qui, connu maintenant de Dieu seul, s’était endormi là — en quelque part — affaissé sous les blessures de la vie.

En m’écoutant, Madame Morin avait laissé tomber ‘6 La dernière résurrection de Rocambole ’’ au pied de son fauteuil ; deux grosses larmes s’étaient acharnées à la poursuite du livre.

Je profitai malignement de mon triomphe.

— N'avais-je pas raison de vous dire, Madame, que les histoires, les drames intimes cachés sous la tranquillité apparente de l'existence quotidienne, peuvent, malgré leur simplicité, atteindre aussi sûrement leur but qu’un de ces gros romans de vengeance, d'amour, de rapt, d’assassinat et d’adultère que votre libraire est toujours prêt à servir à ses pratiques ?P

La mine entrevue est inépuisable, puisque le pauvre, le déshérité du monde aura une lutte perpétuelle à soutenir contre le riche et le puissant, fort de son égoïisme et de son argent.

L'histoire de Paul se renouvellera souvent d'ici au jour où le globe croulera dans l’espace, et, puisqu'elle a été assez heurerse pour m'attirer votre attention pendant toute une veillée, en souve, 1r de votre amabilité, j’écrirai ce récit un jour — en dépit des chercheurs d’intrigues, des amateurs de beau style —sans

HISTOIRE DE TOUS LES JOURS, 347 art, sans suite, sans passion, simplement comme se sont passées la vie et les tribulations qui en font le sujet.

Je choisirai pour cela le moment où, impassible et debout au milieu du naufrage de mes croyances perdues, de mes illusions sombrées, j’entendrai sonner cette heure où Lamartine disai. avoir retrouvé le calme dans le découragement accepté, où fatigué, il s’asseyait sur le seuil de sa porte, comme l’ouvrier à la fin du jour, pour voir passer les autres, pensant à tous ceux qui sont déjà passés, et à Dieu seul qui ne passe pas.

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