Î CHUTE DU MINISTÈRE
Le Parlement, s’ennuyant de voir à sa tête les mêmes hommes, s'était payé la veille le joli plaisir de les basculer, et, parmi la liste des nouvelles puissances du jour, figurait orgueilleusement le nom de M. Bour.
Sans souffler mot de mon projet, je sautai sur mon Chapeau et d’un trait courus à la résidence du fortuné mortel.
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M. Bour avait terminé sa toilette : à midi sonnant, il devait avec ses collègues se rendre à l'Hôtel du Gouvernement, pour y prêter serment en qualité de ministre des Postes. Sa tenue était achevée ; sa chemise à jabot étincelante, son habit superbe, son pas souple comme sa conscience : tout chez lui décélait l’homme arrivé.
Il me reçut avec l’exquise politesse du parvenu — lui assis, moi respectueusement debout — et, de ce petit geste de tête habituel aux ministres, me mit en demeure de lui expliquer brièvement l’objet de ma visite.
Le dialogue ne fut pas long ; je revenais lui rappeler ses promesses de protection envers Paul.
Le moment était venu de le placer, et, comme il faut toujours faire vibrer quelque corde cachée, je lui fis entrevoir dans le lointain la silhouette d’un mien cousin qui pourrait bien avoir quelque velléité de se présenter dans le comté où l’Honorable ministre devait retourner faire sanctionner par ses constituants l'acceptation de son portefeuille.
M. Bour me promit tout ce que je voulus.
Le mois suivant, le nouveau ministre était acclamé, et son retour en ville nous fut annoncé par une longue enveloppe cachetée au timbre du département des Postes, et portant l'adresse de M. Paul Arnaud.
La reconnaissance s’était fait jour à travers cette nature momifiée par l'ambition, et le ministre s'était enfin souvenu de l’homme modeste, à l’éloquence et:
à l’énergie duquel il devait une partie de sa carrière dorée.
Fièvreusement nous décachetâmes le pli officiel.
L'Honorable M. Bour faisait savoir à M. Paul Arnaud, qu’il était nommé facteur du bureau de poste de Québec, avec émargement de cent louis par année.
Tous les jours, vous croisez sur le trottoir un pélerin allant droit devant lui avec la régularité de l'oiseau de passage, marchant leste et joyeux par la pluie, par le vent, par la neige, par la canicule, et ne s’arrêtant que pour lever de temps à autre le pied de biche d’une porte. ;
On ouvre : une main blanche apparaît, presse discrètement l’objet reçu; puis, le voyageur se remet dans l’espace.
A peine, lorsqu'il vous coudoie, lui accordez-vous un regard distrait, et pourtant cet homme a une mission de la Providence.
Voyez le sac de cuir qui pend à son côté : il recèle mystérieusement une partie des joies et des douleurs du quartier.
Maintenant, passez, la tête haute : demain, vous viendrez vous incliner devant lui pour recevoir votre quote-part de .ce qui se cache dans sa besace; car
demain, probablerrent, le facteur de la poste viendra frapper chez vous.
Humble fonction, classée au rang des plus humbles de l’administration, c'était elle que Paul devait remplir dorénavant, grâce à la munificence de l’honorable M. Bour.
Ce qu’une éducation parfaite, une solide instruction, des manières distinguées, des liens de reconnaissance n'avaient pu obtenir de l’intrigant député, tout occupé de son dangereux rival, M. Tardif, la menace d’un nouveau point noir, prêt à surgir au bord de son horizon politique, l'avait arraché du pusillanime ministre.
Paul commença sur-le-champ à remplir sans fausse honte, sans murmures, les devoirs de son infime charge. |
Il avait l’exquise modestie des âmes véritablement supérieures, et, en débutant dans la vie, pauvre, sans influence, sans protecteurs, il s'était énergiquement dicté d'avance ce qu’il devait faire sur terre.
Je dis énergiquement, car il en faut de l’énergie, plus qu’on ne le pense, à celui qui, de gaieté de cœur, se décide à immoler ses rêves de jeune homme, à sacrifier le rang que pouvaient un jour lui donner ses études consciencieuses pour venir, au nom du pain quotidien assuré à ceux qu’il aime, engrener son talent et ses aptitudes au milieu des rouages d’une administration presque toujours lente à découvrir le vrai mérite, presque toujours prête à obéir ay
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moindre mouvement de rotation imprimé par le bras nerveux de la cabale et de la coterie politique.
En recevant sa nomination, Paul avait quitté, malgré moi, la retraite où je l’avais prié de venir s’abriter contre les mauvais jours.
Il logeait maintenant rue d’Aiguillon, dans un garni où, moyennant une modeste rétribution mensuelle, on lui avait loué deux chambres petites, proprettes, bien aérées et perchées sur le bord d’un toit d’où l’on apercevait — aux jours de soleil — l’un des plus ravissants paysages du Canada : la vallée de St. Charles, avec sa rivière bleuâtre, ses chantiers de construction ét ses collines de gazon portant sur leur dos les blancs villages de Charlesbourg et de Lorette.
Là, dans ce nid, heureux et content, il vivait tranquillement, sous l’œil de Noémie qu'il avait fait passer à l’externat du couvent.
C'était maintenant une grande et brune fille, pleine de santé, à l’œil vif, au teint rosé, à l’esprit enjoué, à l'âme sainte. Entre ses heures d’études, elle préparait les deux repas de son frère, faisait son petit ménage, le matin, pendant que Paul était allé au marché : trouvait encore le temps de faire quelque peu de raccommodage ; puis, le pied alerte, le nez au vent, partait trottinant vers les Ursulines, livres et cahiers sous le bras.
Le soir venu, on causait sans amertume, sans préjugés, sans partialité, des échos du monde qui