CONCLUSION
Destréb. — Quand on examine cette situation, et que Ton constate que sur les trois points qui réunissent
suppression du remplaceraent du service personnel à court terme, il n'en est j)as un seul sur lequel la plupart d'entre vous n'ait fait des déclarations, catégoriques, on ne peut que s'étonner de votre extraordinaire inertie.
Si un homme d'Etat, un vrai, ayant quelque largeur de vues et le juste sentiment des nécessités démocratiques de l'époque, avait eu à diriger la barque ministérielle, il lui eût été facile d'instaurer à la commune un régime de suffrage universel avec représentation proportionnelle, présentant même <îertaines garanties conservatrices, de consacrer l'obligation de l'instruction en sauvegardant les subsides à l'enseignement libre, d'établir le service personnel avec les immunités ecclésiastiques; ce faisant, il brisait dans^os mains l'arme dont je parlais tantôt, la fourche dont l'opposition s'est armée. Ge faisant, il nous séparait peut-être irrémédiablement du parti libéral en ne nous laissant plus pour Srogramme de cartel que des réformes accessoires ou 'autres sur lesquelles l'accord était impossible. Mais vous ne l'avez pas fait! Vous avez laissé dominer chez vous le vieil esprit censitaire; vous avez négligé les vœux de vos électeurs; vous avez renié ce que la plupart d'entre vous avaient reconnu être la justice et, pour comble, par une inconcevable erreur, manquant aux traditions mêmes du parti catholique, sous des influences que l'on a devinées, vous avez yersé dans la mégalomanie militariste. Notre peuple déteste les }
dépenses militaires : vous lui avez imposé les forts I
d'Anvers. Notre peuple a un vif sentiment de la probité;
il n'aime pas à voir les intérêts particuliers mêlés à rintérêt public : et vous lui .avez offert le d^bat sur les mines du Limbourg! Etrange conduite, en vérité. Eh bien! lious avons repris ce programme abandonné par vous. N'est-il pas absurde, après cette constatation, de soutenir que Tarticle unique de notre programme des gauches est la guerre aux curés? {Nouvelle approbation à gauche et à Vecctrême gauche,)
Politique et reiigion (1). — L'espionnage clérical
Ces observations suffisent pour montrer que les croyants n'ont rien à craindre de nous, pour montrer combien sont futiles et vaines ces accusations de combisme que vous employez à tout propos et qui ne signifient rien, pour montrer combien il est ridicule d'essayer, comme vous le faites dans votre presse, d'assimiler la situation intérieure de la Belgique à la situation d'un pays voisin, de tenter de taire croire à la persécution religieuse, à la fermeture des églises, au nillage des sacristies. Sornettes dont vous ne pensez pas le premier mot, mais à l'aide desquelles vos journaux espèrent terroriser le lecteur croyant et crédule. Notre opposition n'est pas dirigée contre la religion, M. Carton de Wiart a déjà été obligé de reconnaître que la citation de M. Vandervelde apportée par lui à lappui de son opinion n'était pas authentique. Pourquoi, alors que Vandervelde a publié tout un volume sur le socialisme et la rélisrion, n'avoir pas été y chercher un texte indiscutable? M. Carton y aurait compris ceci : c'est que si
{ l) Pour détails plus complets sur cet incident, voir la Belgime artistique et littéj'aire, n^ du 25 mai 1906. Bruxelles, rue des Minimes, 28.
le socialisme, en tant que doctrine, paraît hostile aux idées religieuses, il n'en est pas moins certain que les socialistes, en tant que parti politique, s'interdisent absolument d'user du pouvoir politique pour inquiéter ou persécuter les croyances. Nous sommes presque tous des libres penseurs...
M. A. Daens. — Les chefs, oui, mais pas les autres.
Destrée. — Les chefs comme les autres, les libres penseurs comme les croyants, les matérialistes comme les spiritualistes sont absolument d'accord pour ne jamais se servir de la puissance publique pour contraindre •les consciences. Nous voulons la plus complète liberté d'opinion. Chacun de nous en usera pour défendre ses concertions philosophiques ; mais nul né pensera à faire appel à la force de l'Etat pour faire triompher sa manière de voir. Nous n'imiterons point les catholiques : nous respecterons les consciences. Nous ne voulons pas de persécution religieuse et, pas plus que nous, j'espère, les libéraux n'en feront pas demain.
M. DE Trooz. — C'est cependant ce qu'ils ont fait de 1879 à 1884. Nous savons ce que la liberté de conscience vaut sous un 'gouvernement libéral.
Vandervelde. — Vous êtes payés pour nous faire savoir ce qu'elle vaut sous un gouvernement clérical.
M. de Trooz. — Nous, au contraire, nous avons pratiqué un régime de liberté et nous avons mis fin à vos exactions. Voilà la vérité.
Mansart. — En décrétant la religion obligatoire dans toutes les écoles.
Destrée. — Vous mêlez étrangement la foi et la religion à toutes sortes de choses dans lesquelles ni la foi ni Ja religion n'ont rien à voir.
M. DE Trooz. — Vous êtes donc père de l'Eglise ei
c'est vous qui allez nous dire comment nous devons penser.
Destkée. — Je n'ai pas cette prétention ; je disais simplement que vous introduisez la religion dans les domaines les plus divers, que vous l'invoquez pour la défense de choses .dans lesquelles elle n a rien à voir.
Ainsi, il y a en ce moment dans la province de Namur, dans les Ardennes et sans doute ailleurs encore, des vicaires qui vendent des engrais et des semences, qui organisent des coopératives et des cercles ouvriers. Quand nous disons à ces vicaires que les engrais qu'ils vendent ne valent rien, insultons-nous la religion? Evi- . demment non. Mais alors, ces vicaires sont immédiatement, portés à croire que nous sommes de mécréants. Du moment où nous contestons TexeeUence de leur marchandise, ils prétendent que nous voulons insulter la divinté. (Rires à V extrême gatùche.)
D'autres vicaires font distribuer dans les campagnes des petits journaux illustrés dans lesquels on représente l'automobile de Crésus Grimard ou de Vandcrvelde écrasant des enfants, et quand nous disons q^ue ces vicaires en ont menti et répandent des calommes, ils s'écrient que nous insultons la religion,*îfue nous ne pensons qu'à faire la guerre aux cures.
Lorsque dans des coopératives et mutualités, fondées pour ruiner les coopératives et mutualités socialistes, nous voyons des vicaires, missionnaires ou autres, dénigrer nos œuvres, attaquer les idées qui nous sont chères, répandredes calonmies infâmes sur nos militants, et quand nous disons qu'ils ont tort, encore une fois, insultons-nous la religion?
A le^ entendre, oui ; nous insultons la religion parce que, pour eux, la religion est un bouclier commode. Toutes les fautes, toutes les injustices, toutes les folies du gouvernement clérical sont couvertes et excusées parce qu'il défond la religion et nous ne pouvons dénoncer ces fautes et signaler ces injustices^ sans que les
petits vicaires ne crient à la persécution religieuse. La religion est mêlée à tous les actes du pouvoir; pas une nomination qui ne soit faite, pas une place ni une faveur qui ne soit accordée, grâce à des recommandations auxquelles on mêle la religion. Il y a là une confusion dont nous n'entendons pas être dupes. Nous respecterons infiniment la religion dans son domaine; mais en dehors de ce domaine, et notamment pour justifier l'arbitraire gouvernemental, nous. ne la laisserons pas invoquer.
Vous avez organisé à travers tout le pajrs un vaste système d'espionnage. {Exclamations à droite) Oui, le mot n'est pas trop tort ; un système qui suffit à expliquer les étranges nominations, les subsides plus étranges encore et toutes sortes d'actes du pouvoir clérical, décidés d'après des renseignements secrets.
M. Maenhaut. — Parlez-nous des fiches de France.
Vandervelde. — S'agit-il des fiches anciennes çjue nous avons désavouées, ou des fiches nouvelles faites par l'abbé Tourmentin?
M. Verhaegen. — Je croyais Vadécart Français?
M. CoLFS. — Vous coimaissez le système, à preuve le tableau produit il y a deux jours par M. Hymans.
Destrée. — Je suis heureux de vos interruptions. Je suis heureux que vous ayez pris soin de rappeler avec tant d'impétuosité la vertueuse indignation que vous avez affichée à la Chambre et dans la presse quand il s'est agi des délations françaises. A ce moment, nous avons été avec vous et nous avons carrément désavoué le système. Nous ne pouvons admettre ni l'espionnage ni la délation.
M. Hymans. — Très bien!
M. Verhaegen. — Ce sont vos amis cependant qui l'ont organisé en France?
Dbstrée. — L'audacieuse duplicité cléricale n'en sera que plus étonnante quand on saura qu'au moment où<îes messieurs protestaient contre les fiches de France, ils organisaient occultement par tout le pays un savant réseau d'espionnage ! {Très bien ! à gauche,) J'en ai la preuve.
Mansart. — On s'est fait pincer?
Destrée. — Pour le prouver, je me permettrai de vous donner communication d'un petit document dont vous apprécierez toute la saveur :
n faudrait, dans les grandes paroisses arriver à une intelligente répartition du travail, à une forte organisation de toutes les ressources dont les pasteurs disposent. C'est bien ici qu'il y a lieu d'appliquer Tadage : «Divideet impera ». Pour établir l'ordre dansssa paroisse, le curé distribuerait les emplois à ses 'divers auxiliaires. La paroisse serait partagée en deux, trois, quatre, cinq sections et à chacune d'elles serait préposé un vicaire qui devrait veiller sur cett« portion dé paroissiens. Le vicaire serait, de son côté, aidé par des personnes pieuses. [Ahl AJiI)
C'est ainsi que pour chaque rue un peu peuplée, une personne sûre pourrait être désignée pour donner des renseignements sur les ménages qui la composent. (Nouvelles exclamations). Le vicaire chargé de telle section, de tel quartier, dresserait un état nominatif de tentes les personnes, au moins de teus les chefs de famille; il le renouvellerait tous les trois mois, tiendrait un mémoire exact des pauvres, des ignorants, de tous ceux qui vivent dans l'éloignement des sacrements ou dont la conduite pourrait être pour plusieurs une occasion de perdition. Pour le dire en passant, ce « Liber » ou « Status animarum « est prescrit formellement par le Rituel romain, qui donne même la mention des renseignements qui doivent y figurer.
Je ne saurais assez insister sur l'utilite des visites dans les familles pauvres. Le prêtre y trouverait l'occasion de recommander aux parents l'assistance à la messe, il les exhorterait à y conduire leurs enfants, à les envoyer aux écoles catholiques, aux congrégations, aux patronages, aux cercles ouvriers, etc.
Et pour que le moyen que je propose soit véritablement efficace; les vicaires préposés aux divers quartiers se réuniraient au moins deux fois par mois sous la présidence du curé pour lui rendre compte des résultats de leurs travaux, f Interruptions).
Laissez-moi exprimer l'espoir que, mon appel sera entendu. Je le sais ; 1« moyen dont je parle a déjà éte mis en œuvre par quelque»-
uns ; je souhaite qu'il se généralise. Combien il serait consolant pour tous les ouvriers de la vigne du Seigneur de pouvoir s'appliquer cette belle parole du Bon Pasteur : « Cognosco oves nxeas et cognoscunt me mese. "
Des membres a gauche. — Voilà les fiches.
Destrée. — Ces brebis dans une vigne sont à faire figurer parmi les beautés de Téloquence ecclésiastique. {Rires à gauche et à l'extrême gauche).
Vous brillez sans doute d'envie de connaître Tauteur de ce document? L'auteur est tout simplement feu Mgr Pierre-Lambert Goossens, archevêque de Malines. Ce sont des recommandations qu'il adressait au clergé belge le 31 janvier 1905 {exclamations et rires sur les mêm,es bancs), c'est-à-dire, au moment même ou toute la presse cléricale partait en guerre contre le système des^ fiches, contrée l'espionnage des fonctionnaires français, c'est à ce moment-là que les cléricaux instauraient l'espionnage de tous les ménages, sous le couvert de la religion. {Applaudissements sur les mêmes bancs).
Des voix a droite. — Allons donc !
De toutes parts a gauche et a l'extrême gauche. — Oui ! Oui !
Destrée. — A ce moment, vous avez fait dresser par vos vicaires assistés de personnes pieuses un état nominatif de toutes les personnes, non seulement de celles qui fréquentent l'église, — ce à quoi je ne verrais pas d'inconvénient, si cela leur convient, — mais encore de celles qui ne la fréquentent pas et dont la conduite et les opinions peuvent être une cause de perdition à vos yeux. Toute la Belgique se trouvait donc, par le fait de cette organisation, au moment même où vous exprimiez votre louable indignation, soumise au système étrange que vous aviez flétri !
M. Renkin. - Il n'y a pas de rapport entre les deux situations. {Vives protestations à gauche et à V extrême gauche.)