‹ A la conquête du TchadChapitre 3 sur 33 · PAUL CRAMPEL · texte numérisé non relu

PAUL CRAMPEL

Une tète linemcnt ovale, BOiivent rieuse, nimbée d'une forêt (le cheveux dorés, prolongée en pointe par une barbe blonde ; de grands ^ciix bleus au regard loyal; l'aspecl it la fois énergique cl doux ; une haute taille flexible; des muscles solides sous des attaches élégantes : tel m'apparut Paul Crampel lorsque je le vis une première fois, en février 1887, h la veille de son départ pour le Congo, oii il allait en mission. J'enviais, avec un peu de mélancolie, son bonheur de courir librement à la conquête des pays inconnus, et je me sentais pris de sympathie pour cette nature franche et robuste.

Dieu sait si j'ai connu des explorateurs! Trop souvent, au lieu des curieuses observalions que je pensais recueillir de leur bouche, j'ai été attristé par leur étroitesse de vues, la mesquinerie de leurs ambitions, leur philosophie simple de sous-officiers. Eh quoi! l'on trouve encore des choses à révéler dans notre vieille société, el tout ce qu'ils rapportent, eux,

(le leur passage aux régions inconnues, ce sont parfois de sèches notes géographiques, et le banal récit d aventures toujours pareilles...

Crampel est, lui, un philosophe et un lettré : c est une pensée patriotique qui l'anime, et sa haute ambition s'élève bien au-dessus des calculs intéressés... Je Tobservaisi ce jour-là, écoutant d'une oreille un peu distraite les propos de nos compagnons de table : Pierre Gifîard et Paul Bourde, et les phrases à sous-entendus, entortillées de M. de Brazza... Je regardais sa tête d'apôtre et je sentais que nous serions intimes pour la vie.

En effet, lorsque deux ans après, abandonné et quasi oublié, il revenait à la côte, la première lettre qu'il trouva fut une lettre de moi; et il était à peine descendu du train à Paris que je le vis arriver au Journal des Débats velu d'une étrange défroque, boitant bas, jaune, amaigri, traînant par la main une petite négresse au nez orné de poils de queue d^éléphant.

Que s'était-il passé pendant ces deux années d'Afrique?

Paul Crampcl avait été chargé, en novembre 1886, par le ministre de l'instruction publique, d'une « mission scicntiiique dans l'Afrique équalorialc occidentale ». Il partit en février 1887 avec M. Savorgnan de Brazza, commissaire général du Congo français, qui l'avait cboisi pour son secrétaire particulier.

Onze mois plus tard, M. de Brazza était sur le point de revenir en France. Crampel, désireux d'accomplir enfin une oeuvre personnelle et de recueillir des renseignements originaux, demanda qu'on lui fournit les moyens d'entreprendre une exploration véritable. M. de Brazza n'y consentit point d'abord, tenant à conserver auprès de lui un secrétaire dont il n'avait qu'à se louer. Mais Crampel insistant, le commissaire général lui dit :.

11 Allez donc de préférence vers le nord. Je voudrais que vous partiez de Lastourville sur l'Ogooué, pour remonter jusqu'au %' degré nord, et que vous reveniez ensuite vers la côte entre les rivières Benito et Campo. »

Ce voyage avait été déjà tenté à diverses reprises : pour vaincre les difficultés qu'il présentait, il fallait que le chef d'expédition fût accompagné de plusieurs auxiliaires bien choisis et bien' équipés. Aussi lui promit-on un Européen, un tirailleur algérien, un sergent et deux caporaux sénégalais,

10 A LA CONQUÊTE hV TCHAD.

et un interprète. Malheureusement ces promesses ne se réalisèrent point. Cela n'étonnera pas les personnes au courant des choses de l'Afrique et spécialement des clioses du Congo. Après cinq mois de démarches sans résultats, de retards décevants, le voyageur se trouvait seul Européen, sans interprète, avec deux laptots armés seulement d'un fusil et quelques indigènes loangos de la côte, sans armes, engagés comme porteurs. Il fallait s'aventurer dans ce piètre équipage ou ne jamais partir. (Irampel organisa tant bien que mal son convoi, et le 12 août 1888 il quittait Lastourvillc.

Cette station (jadis Madiville) est située sur la rive gauche de rOgooué, par T 10' latitude sud et 1 1° longitude est; c'est le poste du pays des Adoumas, la résidence la plus agréable de tout le Ueuve.

Il avait fallu aux Loangos un mois pour gagner Lastourville ; entiissés comme des colis dans les pirogues, ils étaient épuisés; mais ils s'étaient refaits rapidement chez les Adoumas, où la nourriture abondait. Les indigènes des environs du poste qui connaissaient Crampel lui proposaient de les enimen(M' avec lui ; il en choisit douze parmi les meilleurs pagayeurs, dans la prévision qu'il pourrait avoir à utiliser le cours des rivières. Les Adoumas n'ont pas une'^grande réputation de bravoure; en parlant d'eux les indigènes de la région se servent souvent de l'appellation de « chair d'esclave ». Cependant le voyageur devait avoir a se louer beaucoup plus de leurs services que de ceux des Loangos, gâtés au contact des Européens.

La mission emportait en fait de marchandises, du sel, de la poudre, des couteaux, des sonnettes, des perles, de petites glaces, des étoffes rouges et quinze sabres d abatage pour les grands cadeaux. Ces ballots furent confiés aux Adoumas et les instruments aux Loangos, dont Crampel suspectait davantage l'honnêteté. Quelques flacons de thé représentaient tous les vivres. Un des Sénégalais commandait les Adoumas, un autre les Loangos. Les noirs avaient emmené trois enfants, qui suivirent courageusement.

Avani de quitter Laslourville on fil iin grand tam-tam (l'adieu : le soir la petite troupe couchait dans un village de Schakés, le dernier des villages rivcrainsderOgooue.il fallait déjà se prëoccuper de la nourriture, car, au dire des indigènes, quatre jours de marche séparaient l'Ogooué des agglomérations de l'inlérieur. La mission dut franchir, en effet, 70 kilomètres sans rencontrer une seule habitation. Les hommes n'élanf pas onlrainés, celte marche fut très pénible. Crampel vil dès le premier moment combien il pourrait peu compter sur SCS auxiliaires de la côte. Tandis que les Adoumas avaient consenti à se surcharger d'un poids suPUsant de manioc, les Loangos, comptant sur leurs compagnons de roule, n'avaient voulu prendre qu'un peu de poisson fumé. Le second jour déjii, les vivres leur manquèrent.

L'explorateur, sentant là nécessité de faire des le début un exemple sévère, défendit aux Adoumas de céder aux Loangos quoi que ce fi1l de leurs provisions 'et prit les devants avec eux.

Arrivé au premier village, il envoya porter aux retardataires des paniers de manioc. Mais déjà ceux-ci avaient cruellement soulTert : ils avaient vécu de baies, de racines, de fruits deJa brousse. Lorsqu'ils arrivèrent, au bout de cinq jours, exténués, ils disaient qu'ils avaient eu « faim et peur ». Crampel les admonesta : « Ce sera, dit-il, votre punition à l'avenir. Je ne vous frapperai pas, mais chaque fois que vous refuserez d'obéir, je vous abandonnerai. Vous avez eu faim : c'est votre faute; quant à la peur, pourquoi l'avoir éprouvée là où aucun danger ne vous menaçait? Vos craintes prouvent seulement votre Iflchcté. Mais dans quelques jours, quand

nous serons chez ks MTans, le plus brave aurait raison de craindre.

Pour appuyer ce discours et se débarrasser en même temps, d'auxiliaires encombrants, le voyageur renvoya cinq hommes déjà couverts d'ulcères. Ils ne couraient aucun danger, car la station de Lastourville était proche; mais la perspective de passer des nuits seuls dans la brousse les terrifiait, et la crainte d'une telle punition faisait trembler les autres.

On peut s'étonner de voir une large zone inhabitée dans le voisinage des stations de TOgooné et d'apprendre que les agglomérations indigènes deviennent d'autant plus considérables qu'on s'éloigne davantage de ces postes. Voici quelles sont les causes de cet état de choses :

Au début des transactions dans l'Ogooué, le commerce s'effectuait par le système dit « d'avances ». Les négociants, plutôt que d'organiser des caravanes pour l'intérieur, s'adressaient à des indigènes, habitués depuis longtemps au commerce entre blancs et noirs. Ces indigènes recevaient des marchandises à charge par eux de rapporter en échange à leurs patrons de l'ivoire, du caoutchouc, de l'huile de palme, du bois d'ébène, du bois rouge, etc.

Ce système n'allait pas sans inconvénient : les traitants noirs sont d'ordinaire des hommes qui ont pris les défauts des agents européens sans avoir perdu ceux de leurs congénères : ils sont débauchés, voleurs et ivrognes. Aussi de perpétuels conflits surgissaient-ils entre facteurs et traitants, ou entre traitants et indigènes, tous se plaignant, — avec raison, d'être vexés, frustrés et volés.

4kitm:

L organisation officielle du Congo français a fait prévaloir un autre système : c'est l'administration elle-même qui s'est faite négociant ou du moins intermédiaire et qui a transporté le négoce dans ses postes de l'intérieur. Les chefs de poste achètent aux indigènes de leur voisinage l'ivoire et le caoutchouc. C'est avec ces produits qu'ils payent les services des pagayeurs qui amènent à intervalles réguliers les convois de pirogues de ravitaillement. Les pagayeurs redescendent ces produits et les échangent dans les factoreries de la côte.

Or l'application de ce système ne suffit pas aux besoins du commerce; le fleuve n'étant pas navigable pendant la saison des basses eaux, il est des périodes durant lesquelles les indigènes de l'intérieur ne peuvent écouler leurs produits. D'autre part, l'administration ne les achète que dans la mesure de ses besoins, pour le payement des transports. La conséquence très regrettable du système officiel, c'est que le courant commercial de cette région du Congo français se dirige vers la factorerie espagnole d'Elobey, à l'embouchure de la rivière Mouni.

11 avait été recommandé à Crampel d'engager les indigènes à se rapprocher des postes de l'Ogooué. Mais ceux-ci répondirent à ses exhortations :

« Si nous nous rapprochons des blancs, nous ne serons plus libres de notre commerce. Maintenant, une défense que nous allons acheter au nord ou à l'est et que nous revendons par colportage aux factoreries de la rivière Mouni, nous rapporte plus en quinze jours que trois mois de pagayage. Puis, si nous allons près de la rivière, les blancs et les hommes des blancs (Sénégalais) seront sans cesse chez nous. Ils nous enrôleront de force pour leurs convois; ils exigeront nos femmes; ils enverront nos enfants dans les jardins des missionnaires. C'est pourquoi nous rentrons dans l'intérieur. »

Les premiers villages traversés par Trampcl au sortir de la zone dépeuplée sont habités par un inélanj;!; de Schakés, de Bakotns cl d'Obombus. Le foiul de la ]>opulaltoii est bakota. Les vilhiftes sont grands el assez éloi}îiiés les uns des

autres. Pour les construire, on abat les arbres dans la brousse, sur une largeur de 30 à -40 mèti-es el sur une longueur qui alteiiil i et même '3 kilomètres. Cliaipie ease est isolée. C'est ainsi <[ue le village de l'endaiigui. bien que long de 3 kilomètres, ne comprend pas plus de l.'jOO habitants. Dans l'intérieur, à huit jours de l'Ogooué, les IJakolas ne connaissent déjà plus que de nom les Européens ; pas un

d'eux n'a vu un biunc. Ils sont doux et se marient souvent loin du village nalal, ce qui contribue à entretenir ta facilité (les communicalioni?. Les guerres de village à village sont assez rares. Les Bakolas ne sont pas exclusivement préoccupés de négoce : ils ont certains besoins de bien-être et coraprennenl qu'ils ne peuvent les satisfaire que par le travail. Ils tissent avec babileté des pagnes, tressent des nulles, façonnent des poteries et des paniers de toutes formes ; ils traitent le minerai de fer el martèlent des couteaux, des fers de zagaie; ils refondent le.cuivre, qui leur arrive sous forme de minces assiettes, et en fabriquent des colliers ou des bracelets, qu'ils cisèlent avec des baguellcs de fusil affûtées en burins.

Les Bakotas ne pratiquent pas l'élevage; cependant ils surveillent les poules, cabris et moulons qu'ils possèdent en grand nombre. Ils savent tirer du sol d'autres produits que le manioc et les bananes. Le cuisinier de Crampcl pouvait assez fréquemment lui offrir des soupes de courge, de vrais ragoûts aux ignames, des patates rôties dans de l'huile de palme, des pistaches grillées : les porteurs, recevant deux ou trois rations de viande par semaine, reprenaient courage.

« Jusqu'alors, d'ailleurs, écrivait le voyageur, le voyage en forêt, nouveau pour nous, est agréable. Nous nous rappelons la montée de l'Ogooué, si pénible parfois, quand, immobile dans la pirogue, on passe de longs jours brûlé parle soleil d'en haut, aveuglé par le rayon réfléchi d'en bas. Je pense aussi aux marches dans les plaines du Kouilou, où le sentier disparaît sous les iiautes herbes qui viennent vous couper le visage. Je revois ces étapes à travers les plateaux balékés où tout est rouge, rabougri, tordu sous la puissante chaleur, où tes indigènes vont en sautillant, posant le moins possible leurs pieds sur le sable brûlant. Sans doute, il faut à chaque instant entrer dans une eau croupissante, teintée en jaune rouge par les détritus végétaux; mes Loangos, qui portent leurs charges sur ta tête, sont forcés de marcher

courbés en deux, car les lianes, comme autant de serpents, s accrochent aux arêtes des ballots... Cependant tous, malgré les marais, malgré la lourde chaleur humide, nous appi*é--

cions la fraîcheur de lombre.

La mission traversa une chaîne de collines qui partage les bassins de TOgooué et de la petite rivière Dilo, dont les indigènes indiquèrent la source A Test.

A Yébé,'un peu au nord de TÉquateur, Orampel put obtenir quelques renseignements intéressants. Les rares marchandises qui par**iennîînt jusqu'à ce point y arrivent par l'intermédiaire d'Ossyébas, qui connaissent presque tous do nom un chef important, nommé Zabouré. 11 paraît que les Ossyébas viennent un peu plus au nord pour acheter Tivoire, mais qu'ils n osent pas descendre jusqu'à Yébé. Aussi les chefs du village cherchaient-ils à savoir des Loangos et des Adoumas de l'expédition quelle était plus bas la valeur réelle de Tivoire. Us ne soupçonnaient même pas l'exploitation du caoutchouc.

Crampel, désirant s'assurer que cette ignorance commerciale était réelle, proposa au chef Diba de lui acheter une dent. On lui apporta une défense de moyenne taille. Le voyageur donna en échange 500 grammes de sel, 500 grammes de poudre, une sonnette, deux couteaux à manche d'os, une glace et 20 perles. La joie du vendeur était si apparente qu'il eût évidemment conclu un marché en(*ore moins avantageux. Or les marchandises européennes, y comprisje prix du transport, ne représentaient pas plus de 8 à iO francs, tandis que la défense valait au moins 200 francs et n'eût pas coûté plus de 20 à 30 /rancs de transport en France.

A partir de Yébé, la mission entendit parler d'une grande rivière coulant de Test à louest : après avoir traversé deux cours d'eau assez importants, elle atteignit cette rivière, que Crampel reconnut pour Tlvindo, principal affluent de rOgooué, qui n avait pas été remonté, jusqu'alors, à plus de deux jours de son embouchure. L'ivindo a encore en ce point, où il reçoit la rivière Liboumbi, environ 300 mètres de large.

Le voyageur, s apercevant qu'il se trouvait au milieu d'un assez grand nombre de villages, situés sur les deux rives, résolut de séjourner quelque temps auprès du chef le plus puissant, Kandjama. C'est d'ailleurs le point où les Ossyébas passent habituellement la rivière pour aller chercher l'ivoire chez les Bakotas. Pendant huit jours Crampel, naviguant sur rivindo, parcourut les villages des deux races, tenant des palabres avec les chefs. Le 7 octobre, il obtint un premier résultat politique encourageant ; huit chefs qui s'étaient rendus à son appel conclurent un traité avec le représentant du Congo français.

Au moment de quitter l'ivindo, le chef de la petite mission se demanda s'il continuerait sa route au nord chez les Bakotas et les Djandjamms de la rive droite ou chez les Ossyébas et les M'Fans de la rive gauche. Les Adoumas et les Loangos auraient volontiers pris à gauche : ils étaient sûrs en effet de rencontrer chez les Bakotas un accueil favorable, de n'avoir pas à résister à des tentatives de vol, de trouver partout une nourriture abondante. Mais Crampel se dit qu'il servirait mieux la colonie en passant chez les Ossyébas. En effet, les Bakotas, désireux de vendre directement leurs

produits aux blancs, tendront toujours à se rapprocher d'eux, tandis que les Ossyébas, animés d'un vif esprit d'indépendance, les* Ossyébas, qui ne travaillent pas et qui vivent seulement de courtages commerciaux, peuvent voir avec njalveillance Tinstallalion des Européens. Aussi y avait-il utilité à réunir les chefs,' à leur expliquer que notre arrivée ne serait pas pour eux une cause de ruine et de servitude, à. tâcher en tout cas de leur laisser une bonne impression du premier blanc qu'ilî; auraient vu.

Malheureusement le mauvais temps était venu. De mai à fin septembre, période de sécheresse, le sol de la forêt est dur, les marais sont recouverts d'une croûte à demi solide où la mission pouvait sans trop de diflîcullé, installer le soir un campement et allumer un fou de bois mort au milieu d'un espace vite débroussaillé : un instant après, les bananes cuisaient et les hommes étendus sur le sol se reposaient, ^ tandis que le voyageur, avant de s envelopper dans sa mous- ] tiquaire, écrivait en plein air ses observations du jour et relevait sa route.

Maintenanl,au contraire, avec les pluies, après des marches plus fatigantes, il devenait très difficile de trouver le soir un ^j bon campement. Les notes du journal de Oampel perdent toute gaieté à partir de cette date : elles deviennent, comme le pays, uniformément tristes.

Les Ossyébas appartiennent à la famille des MTans. Ils difl*èrent de ces derniers par le langage et par quelques usages, j mais les aptitudes, les tendances, la manière do vivre sept , analogues. Beaucoup moins industrieux que les Ba^coUis, ils savent cependapt tisser, mais déjà leurs femmes préfèrent aux pagnes indigènes et môme à nos plus belles étoffes le carré de peau de singe quelles attachent à leur ceinture.

Les Ossyébas sont, en général, moins riches que leurs voisins : ils possèdent des poules, des cabris, mais fort peu de moutons. Moins enclips à la coquetterie que les Bakotas, ils font surtout cas des marchandises utiles : sel, poudre, cou-

leaux, cuivre. Le caractère est très différent. Jusqu'alors, (lès son arrivée dans un village, Crampel faisait appeler le chef. Celui-ci arrivait, affectant d être sans armes, accompagné de ses femmes et de ses enfants, apportant des poules et parfois un mouton ; les premiers moments de curiosité craintive une fois passés, il écoutait avec déférence les discours de l'explorateur.

Chez les Ossyébas au contraire, tous les habitants du village se précipitaient en tumulte ; chaque homme, chaque enfant portant dans la main, suivant Thabitude mïan, son fusil chargé et armé ; les femmes criaient, et le chef dépourvu de toute espèce de cadeau, l'air peu bienveillant, criait de loin :

c< Que viens-tu faire ici? »

Cette question exprimait toute leur défiance. Un jour, au village de Memba, le vieux chef ajoutait :

<( Viens-tu pour nous faire la guerre? Viens-tu pour nous prendre nôtre ivoire? Viens-tu pour faire fétiche? Viens-tu pour te marier? »

Cette dernière phrase fut pour l'explorateur un trait de lumière. Puisque les Ossyébas croyaient cette chose possible, pourquoi n'apaiserait-il pas leurs défiances avec cette explication? A dater de ce jour, Crampel commençait ainsi tous ses palabres :

« Mon père est le chef de tous les blancs : il a beaucoup de marchandises et c'est lui qui est venu le premier donner aux noirs de la brousse les pagnes, les sonnettes et les fusils. Il a vu tous les Bakotas, tous les Djandjamms et les Ossyébas qui ont leurs villages près de la grande rivière. Maintenant il est

devenu vieux et ne peut plus quitter le feu. Alors il m'a appelé, moi qui suis celui de ses fils qu'il aime le plus, et il m'a dit : « Va chez les MTans, que je n'ai pas eu le temps de voir. « Dis-leur de bonnes paroles. Fais amitié avec eux. Demande- « leur s'ils veulent que j'envoie dans leur pays des blancs qui « empêcheront les guerres, qui leur apprendront le prix de « l'ivoire, qui leur achèteront tout ce qu'ils auront à vendre, w qui leur feront beaucoup de cadeaux. »

« Moi, je suis venu, j'ai vu tous les chefs de l'autre côté de la rivière ; je vais voir ceux d'ici et de plus loin encore. Quand je reviendrai chez mon père, je lui dirai : « Tous ont été « mes camarades », et mon père se lèvera pour commander le grand tam-tam des t)lancs.

<( Mais vous savez combien il y en a chez vous qui mentent. A chaque instant on m.e trompe pour ma route, pour ma nour-

riture. Eh bien, il y a aussi chez nous des blancs menteurs. Peut-être, quand je reviendrai, tous les blancs ne voudrontils pas me croire. Qui dira : « Oui, ce qu'il raconte est vrai ! » puisque j'aurai reconduit mes hommes chez eux et que je serai seul?

<t II faut que vous me donniez quelqu'un pour me suivre et

pour dire lui-même à mon père que tous les M'Fans sont ses amis. Je ne veux pas un garçon, parce que tous mes hommes qui portent des charges seraient jaloux de le voir marcher sans fardeau et manger pourtant comme eux. Je veux une femme! »

Ici, généralement, l'orateur faisait une pause ; le silence qui s'était établi montrait avec quelle attention on l'écoutait. Alors il reprenait :

(( ... Je ne veux pas une vieille, parce que les vieilles ont la tête dure. Une vieille ne pourrait jamais apprendre à parler cpmme les blancs. Je veux une enfant. Celle-ci, je Télèverai comme une fdle blanche, elle verra tout, elle apprendra tous nos fétiches, et les blancs seront heureux parce qu'ils diront que les M'Fans sont bien leurs amis. »

AU l'AYS DES MFANS- 31

La stupéfaction première de l'auditoire une fois dissipée, des discussions animées s'engageaient ; on entendait, au milieu du brouhaha, émettre les avis les plus divers, tout le monde parlait... et personne ne songeait aux fusils. En même temps le bruit se propageait au-devant du voyageur qu'un blanc, fils de grand chef, venait chez les M'Fans pour prendre femme.

Les 18, 20, 23 octobre, Crampel fît trois traités avec onze chefs. Le 1" novembre il arrivait enfin à Essénekann, premier village m'fao proprement dit. ■

Les M'Fans ou Pahouins sont bruyants, loquaces, menteurs, querelleurs, voleursct pillards. Ils sont courageux el tiers. Leurs villages sont très rapprochés et très petits; parfois ils se composent des membres d'une seule famille. L'expédition en traversait vingt ou vingt-cinq par jour; la petite colonne, arrêtée à chaque instant, coupée, bousculée, se frayait difficilement passage.

Le soir, Crampel choisissait, pour faire halle, un village aussi petit que possible; mais il ne pouvait, comme chez les Bakotas, dresser sa bâche en dehors des cases, pour être plus libre. Il eût craint de mécontenter ses liôtcs exigeants et de favoriser les palabres, d'où il sort souvent de mauvaises décisions. 11 acceptait donc une case, qui était presque toujours petite, étroite, enfumée, éclairée et aérée seulement par la porte. A peine était-il entré qu'une foule se ruail ù sa suite : tous voulaient le toucher, tSter ses vêtements, ses objets ; on criait, on volait. 11 ne demeurait guère libre que le carré de la table. On obstruait toute lumière, lu chaleur devenait étouffante et pourtant on n'osait chasser ces curieux

encombrants, de peur d'une rixe qui aurait certainement provoqué des coups de feu.

Les MTans se dirigent peu à peu vers la côte ; ils ont inseur siblement refoulé devant eux les tribus dont on parlait il y a vingt ans et qui se réduisent maintenant à quelques familles abâtardies, réfugiées autour de Libreville. Les MTans sont évidemment la plus grande race indigène de notre colonie et peut-être de tout l'Ouest équatorial.

Les opinions différaient beaucoup jusqu'ici en ce qui concerne les Pahouins ou MTans; certains les représentaient comme merveilleusement propres à nous seconder et prétendaient qu'ils allaient s'offrir en masse comme auxiliaires à nos chefs de postes; d'autres voyageurs affirmaient qu'entre MTans et Européens, la haine est naturelle et durera longtemps, sinon toujours. Crampel, qui a pu faire d'eux une étude particulière, affirme que les MTans de l'intérieur n'ont aucune idée du travail, même du travail sommaire desBakotas. Fabriquer un filet pour la pêche, un arc pour la chasse aux singes, une marmite de terre pour la cuisine, construire en quelques heures une misérable case où, seul, le coin occupé par le lit est abrité contre la pluie, défricher juste ce qui suffit à la culture de quelques plants de manioc ; chasser et pêcher : ainsi se résume toute l'industrie des Pahouins. Les deux tiers de leur temps se passent en guerre, un tiers est consacré au commerce.

Le MTan va de village en village, tftchant de revendre avec bénéfice l'ivoire et le caoutchouc qu'il a achetés ou volés ; chemin faisant, il entretient les divisions, afin qu'on ne sache pas, dans l'intérieur, quels sont les cours de la région maritime. Les Pahouins sont donc surtout des intermédiaires : ils tuent fort peu d éléphants eux-mêmes. Ils vont chercher l'ivoire chez les Djandjamms et chez les N'Jimas ou bie|i.:| exploitent les Bayagas.

A Bindzoko, important centre de population, les rumeurs qui accompagnaient chaque fois l'arrivée de la mission aug-

El

mentèrent et devinrent inquiétantes. Les deux Sénégalais, aigris par les privations, créèrent de sérieuses difficultés avec les indigènes. Crampel s'cfTorça de les aplanir; puis il se mit il étudier le mouvement commercial qui est assez considérable à Bindzoko. Il essaya d'acheter une défense, mais le prix qu'on lui demanda était presque aussi élevé que si la transaction se fût faite dans la région maritime : les frais de transport, pour un commerçant, auraient dépassé le bénéfice. Les indigènes montrèrent aussi au voyageur des paniers de caoulcliouc prêts à être livrés aux colporteurs.

En quittant Bindzoko, la petite colonne continua sa marche vers le nord. Près de la montagne Agounnah, les indigènes parlaient d'un mont N'Koun situé tout près, i\ l'ouest, où jaillirait la source d'une rivière N'Tcmou, qui doit être la rivière N'Tem.

Au début, les Pahouins se moquaient des porteurs adoumas et loangos. Mais Crampel prit l'habitude de demander au chef, dans chaque village, des guides et des porteurs pour .l'accompagner jusqu'au village suivant. 11 était satisfait d'accoutumer ces noirs batailleurs à travailler pour le blanc. Environ six cents indigènes furent ainsi successivement engagés. Mais à Ollann le chef refusa guides et porteurs. La mission partit en hâte vers le nord pour éviter des hostilités.

Le 25 novembre, à sa grande surprise, Crampel retrouvait devant lui l'Ivindo. Cette rivière, dont on croyait le haut coui's beaucoup plus à Test, coule donc du nord au sud en amont de Kandjama. A ce dernier point, l'Ivindo, situé à une altitude de 460 mètres, a environ 300 mètres de large.

36 A LA COSgi'ÈTE IH' TCHAD.

Son lit n'a plus guère qu'une centaine do mètres à bjamhah : l'altitude est de bio mètres; la rivière n'est plus qu'une série de rapides et de petites oluiles.

La mission était arrivée au point où elle devait tourner

vers l'ouest et revenir à la côte : avant de prendre celle direction, Crampel fil venir les chefs du voisinage, el les interrogea. Le plus inlelligenl, Annundjoko, lui dit :

« En allant vers l'est, tu trouveras d'abord le caillou de M'Fenn. A midi, les bœufs viennent v dormir au soleU, car

là il n'y a pas d'arbres. Ce caillou est grand à cacher le ciel. Fuis tu rencontreras les Bayagas, tout petits, qui vivent dans la brousse, sans villages, et qui tuent les éléphants à la zagaie. Leurs femmes, avec leurs enfants attachés sur le dos, grimpent aux arbres mieux que des singes. Enfin, si tu montes toujours, là où le soleil se lève, tu fermeras un jour les yeux devant une grande masse d'eau noire qu'on ne boit pas, où sont des bêtes énormes, oij l'on retrouve à la même place une feuille jetée la veille. »

Crampel conclut de ces propos qu'il y avait peut-être à l'est un grand lac inconnu qu'il serait intéressant de découvrir; il tenait aussi à voir ces Bayagas chasseurs, qui devaient être les Akkas nains de Schweinfurth. Il résolut donc de continuer son voyage. Malheureusement il ne pouvait plus compter sur ses porteurs : épuisés par la longue marche en forêt et par le manque de nourriture, ils étaient complètement découreigés. Us chargèrent l'un d'entre eux de le signifier au voyageur. Celui-ci, ayant absolument besoin d'eux pour le retour, n'osa les contraindre. Hésolu à mettre quand même son projet àexécution, ils'arrêta à un plan assez aventureux. Le village d'Annundjoko semblait animé d'intentions bienveillantes : Crampel y organisa sur le bord de la rivière un campement où furent laissés, sous la garde des deux Sénégalais, les bagages et les hommes les plus fatigués. Ils pouvaient d'ailleurs confectionner un radeau et, en cas d'attaque, fuir par la rivière. Lui-même partit pour continuer l'exploration, avec les hommes les plus déterminés.

Le 1" décembre, Crampel quitta Kogennyemm, village d'Annundjoko, avec dix Adoumas, profitant de la petite saison sèche pour accomplir sa pénible excursion. Le rocher de M'Fenn, qu'il rencontra d'abord, peut provoquer d'autres admirations que celle d'un Pahouin : c'est un bloc isolé dont le sommet, émergeant de 300 mètres au-dessus des arbres, atteint 700 mètres d'altitude; il a seulement 500 mètres de longueur sur 200 de largeur environ. Sur la roche dépourvue

de mousses, des bœufs sauvages vienneul, en effet, dormir au soleil. Les abords sont des marais, fréquentés par les éléphants. En quittant M'Fenn, la petite caravane marcha deux jours dans la vase, n'ayant plus heureusement à se préserver de la pluie.

Dans cette région, Crampel parvint enfin à trouver un campement de nains bayagas. Voici ce que beaucoup plus lard, — alors qu'il naviguait sur le Congo et se dirigeait vers le Tchad, — Paul Crampel m écrivait au sujet de ces étranges pygmées, dont il avait oublié de me laisser la description (1).

« Congo, 16 août 4890.

« Dans sa belle description de la foret du Congo, M. Stanley consacre, paraît-il, plusieurs chapitres aux Ouambouttis, échantillons de la petite race d'hommes répandue dans toute . l'Afrique.

« J'ai passé moi-même deux cent vingt jours dans la grande foret africaine, où je vais me retrouver encore et les petits Bayagas que j'ai vus, auxquels je me suis tant intéressé, sont évidemment proches parents des Ouambouttis de M. Stanley qui tiennent aux Tikki-Tikki de l'Ouellé, qu'on appelle encore selon les régions, Okoas, Akkas,Babongos, Akoulas, etc.

« Lorsque j'aurai complété, au cours de cette exploration, les observations très imparfaites de mon premier voyage, je pourrai donner peut-être d'intéressants détails. En tous cas,

(i) La note qui suit a été publiée dans le Compte rendu des séances de la commission centrale de la Société de géographie, n<»* 16 et 17, 1890.

voici ce que, très simplement aujourd'hui, pendant notre halte du soir, je relève sur un vieux cahier de notes et que je peux garantir exact.

« Par environ 1 1 degrés de longitude est de Paris et 2 degrés de latitude nord, vivent, mélangées aux MTans, des familles de cette fameuse race demi-légendaire. Les villages mïans se placent sur tous les renflements de terrains, car la sombre forêt est marécageuse dans toute la zone et l'on doit faire souvent une longue marche en pleine vase avant de trouver quelque endroit sec. Ces marais immenses, endroits préférés des éléphants, attirent les Bayagas.

« Le Bayaga est, au M'Fan, ce que, chez nous, l'homme à gages est au patron.

« Lorsqu'un chef m Tan est assez puissant, il tâche de s'entendre avec un groupe de ces Bohémiens de la forêt; il les emmène dans les brousses voisines de son village ; ceuxci deviennent ses chasseurs et ses chercheurs d'ivoire. Partout ils vivent ainsi en demi-servitude, n'ayant avec ceux qui les font travailler que d'assez rares entrevues, complètement invisibles d'ordinaire à la curiosité des étrangers. Bien que leur infériorité soit réelle et que tous les autres indigènes les considèrent comme des sauvages (!), ils jouissent partout d'une véritable réputation mystérieuse. « On voit les Bayagas quand ils le veulent, » me disait le chef m'fan que j'avais séduit par mes cadeaux et qui me menait à travers marais au campement des « nains ». De fait, ils ne construisent jamais de cases et n'ont pas de demeure fixe. Tous les quatre ou cinq jours ils changent de place.

« Une hutte basse et ronde où Tarmature de baguette en quadrillage est recouverte de larges feuilles retenues par une encoche à la tige, voilà le gîte : pour meubles, une jonchée de feuilles qui forme le lit. Bien peu d'instruments : la masse de fer, marteau commun à tous les indigènes de l'Ouest africain ; une petite défense d'éléphant qui sert de pilon pour battre et aplatir les écorces fibreuses d'où proviennent les

tissus végétaux seuls en usage; quelquefois un roseau-flûte k quatre trous ; plus rarement encore un petit tambourin ; quelques zagaies; un arc et des flèches: voilà toute la richesse d'un Bayaga. Devant la petite ouverture qui sert de porte à chaque terrier, une claie de branchages, suspendue au-dessus du feu, forme le séchoir à viande.

« Les hommes (généralement une quinzaine par famille, c'est-à-dire par agglomération de huttes) vont à la chasse à^ tour de rôle, moitié par moitié. Aussitôt qu'un éléphant est tué, le chef m'fan est prévenu; il envoie ses femmes chargées de manidc et de bananes, à la place où est la bête : séance tenante, le troc se fait. LesBayagas, qui n'ont jamais de plantations, qui, par conséquent, ne peuvent se procur^ de nourriture végétale que par les M 'Fans, sont heureux de céder leur ivoire et upe partie de la viande abattue pour du manioc. Des lambeaux déchirés d'étofi'e, des fusils cassés, quelques Jers usés de haches, voilà ton;? les cadeaux que font, en cas de grand succès, les M Fans à leurs chasseurs. De loin en loin, en échange de quelque défense énorme, ils donnent un fusil pas trop détraqué au plus vieux de la famille.

« Pendant que j étais au campement des Bayagas, j'ai pu assister à un marché de ce genre. Quelques chasseur^ revenant de la brousse apportaient de petites pointes d'ivoire : la viande était restée, car les bêles avaient été abattues trop loin. Si je n'eusse eu mon opinion déjà faite sur l'avidité des M'Fans, le spectacle dont j'étais témoin aurait suflî à mêles rendre à tout jamais peu sympathiques. On accueille les arrivants avec de véritables hurlements; ils sont bousculés, presque frappé;^; on leur arrache les pointes, on leur jette quelques perles écaillées, un fusil hors d\isage; l'achat est fait.

« Devant l'étonnement indigné que je ne cherchais point à dissimuler, le chef mïan, prenant la parole, me dit : « Ce « que tu vois est juste. 11 y a longtemps, longtemps, quand les

« Bayagas n'avaient • point encore de zagaies, ils étaient « réduits à manger le miel des abeilles et les petits fruits <i de la brousse. Or, un jour que leur père avait faim, il « leur commanda d'aller à la chasse ; ils y allèrent et les élé- « pliants furent les plus forts. Alors le père des M'Fans fi eut pitié des Bayagas ; il leur fit donner le fer de tous les « vieux fusils mïans; depuis ce jour, les Bayagas peuvent « faire leurs zagaies; ils peuvent tuer des éléphants; c'est « à cause de nous qu'ils chassent; c'est donc pour nous qu'ils « tuent. »

« Comme cette légende était accueillie silencieusement par tous et que les chasseurs gardaient la tête basse, je n'eus garde d'insister. i

« Par l'intermédiaire de l'un des Bayagas parlant la langue m'fan, j'ai pu avoir quelques détails sur leurs chasses.

« Les enfants prennent à deà pièges divers tous les petits quadrupèdes de la forêt; les femmes ont plus spécialement charge de rechercher les arbres à essaims d'abeille^, c'està-dire à miel; les jeunes gens et les hommes tuent avec l'arc singes et antilopes •: mais la vraie chasse des Bayagas est la chasse à l'éléphant. Ils ont alors pour arme unique Une lance haute de 1", 60 environ, faite justement avec de vieu^i canons de fusil, lance très pointue et à deux tranchants très aiguisés. Malgré cette lance plus haute qu'eux, ils se faufilent dans la forêt, ne suivant jamais de sentiers frayés, se glissant à travers les lianes pour surprendre les animaux qu'ils chassent, tordant de distance en distance quelques branches pour marquer leur route.

« Us tâchent de surprendre Téléphant pendant son sommeil, ou quand, en train de patauger en plein marais, il fait un bruit qui trompe sa finesse d ouïe, lis se mettent alors deux pour une bête, les jeunes gens plus faibles choisissant les plus' petits adversaires. Tandis que les M'Fans, qui quelquefois les accompagnent, montent sur des arbres, ils vont vers l'éléphant,, à droite et à gauche, et, simultanément, lui por-

tent à deux bras un coup de lance au pli* de l'aine. La blessure faite, ils s'enfuient, toujours avec leurs armes, dépistent Téléphant qui souvent les charge, le laissent épuiser sa rage elle suivent ensuite, souvent très loin, jusqu'à ce qu'il tombe.

« La famille de Bayagas que j'ai vue se composait de neuf hommes, quatre jeunes et quelques enfants. Elle était depuis quinze mois sur les lieux. « Pendant huit mois, » m'a dit le vieux, « nous sommes restés dans la brousse, ayant peur des « MTans; depuis six mois, nous chassons. J'ai eiv six de « mes fils tués, mais nous avons ici vingt-six queues d'élé- « phant. »

« Pour causer un peu librement avec les Bayagas, j'étais obligé de chasser les MTans des environs de ma tente ; ceux-ci ne voulaient pas en effet de conversations particulières, car ils avaient grand'peur que je n'apprisse aux chasseurs le prix de Tivoire. Les pauvres petits hommes, assis près de moi, ne cessaient de trembler : j'avais peine à les voir adresser aux M 'Fans des sourires suppliants comme pour affirmer qu'ils n'étaient pas cause de ce manque absolu et si inusité d'égards.

« Malgré l'infériorité des Bayagas et leur état de quasi dépendance, il ne faut pas croire qu'ils aliènent complètement leur liberté. C'est volontairement qu'ils acceptent l'obligation de chasser pour tel chef, et, quand ce chef les a trompés trop souvent ou leur a causé quelque forte vexation, ils quittent le pays : nul ne les voit, on n'en entend même plus parler, car ils vont très loin, sous la discrète forêt, s'entendre avec une famille de leur race qui leur fait faire la connaissance de nouveaux protecteurs. En temps ordinaire, ils vivent en assez bonne intelligence avec les M'Fans. Lorsqu'ils sont fatigués d'une période de chasse, ils sortent db leurs marais et vont s'installer pour quelques jours près du village qui les entretient. Ils passent alors leurs journées à forger de nouvelles lances; ils mangent tant et plus de manioc et de ba-

nancs, — et cette nourriture végétale ù laquelle ils soiil si peu habitués leur semble délicieuse.

n Ils ont d'ailleurs un sentiment très marqué de cohésion entre eux; ils ne manifestent aucun désir d'entrer bien avant dans la vie privée des M'Fans.

« Le père de ma petite Nitirinzhe, qui occupe une famille (le CCS chasseurs, voulut un jour ajouter une femme à ses femmes et, par caprice extraordinaire, prendre une jeune Bayaga ; il s'attira celte réponse d» chef de famille : <■ Jamais « une femme Bayaga ne se mariera qu'avec un Bayaga. »

" Au physique, il y a opposition complète entre les Bayagas et les M'Fans.

a Les Bayagas sont des nains, comparés aux M'Fans dont la taille est souvent de f.TS à 1°',80 ; ce sont de petits hommes si l'on regarde simplement leur moyenne, que j'ai trouvée de 1°',40. lissent gros, trapus, bien proportionnés, musculeux. La couleur de leur peau est dans les bruns jaunes ; leur pilosité est développée sur tout le corps. A première vue, les détails physiques qui, chez eux, frappent le plus sont : la proéminence des arcades sourcilièrcs, la grande épaisseur des sourcils sans intervalles, la saillie des pommettes. Vu de profil, le nez est généralement plutôt busqué et forme une ligne coudée; vu de face, il paraît large et descend bas vers la bouche. Le cou est très court; la tète rentrée dans les épaules; la poitrine large, bombée; le bras fort, le poignet gros ; les jambes sont cagneuses. La saillie du talon est assez marquée; l'attache du pied très grosse. A l'état de repos, les Bayagas ont généralement les pieds en dedans, et le genou a l'air de se continuer par le mollet et le pied tout d'une pièce.

« Un caractère physionomique domine tous les autres : c'est une expression habituelle de peur, d'efl'roi même, qui fait que, lorsqu'on les examine, les Bayagas gardent toujours la tête basse et semblent trembler. Néanmoins leur curiosité doit être très grande, car, lorsque, en causant avec eux, je

détournais la lête pour les fixer ensuite brusquement, je voyais tous les yeux rivés sur moi.

« Des femmes je dirai peu de chose, car leur crainte farouche les a toujours éloignées de moi. Je n'ai pu les attirer que très rarement, en leur montrant ma provision de sel. Le détail extérieur qui surprend surtout chez elles est la mutilation de l'oreille. Elles se mettent, en effet, des morceaux de bois ou d'ivoire de plus en plus gros, jusqu'à ce que je rond extrêmement tendu et mince du lobe troué leur touche l'épaule.

« Toute observation ethnographique est difficile. D'abord on ne peut nullement se fier aux renseignements des MTans : ceux-ci, toujours très menteurs, ne savent ou ne veulent raconter à ce sujet que des légendes invraisemblables- Quant aux Bayagas, leur langue spéciale est incompréhensible à l'étranger, même aux M'Fans. C'est à peine si dans chaque famille un ou deux hommes parlent la langue m'fan; mais alors leur timidité les empêche de répotidre. Grâce à mille précautions, j'ai pu cependant noter quelques usages et coutumes.

« Les Bayagas, quoique polygames, ne peuvent imiter leurs voisins et maîtres pour lesquels' le grand nombre de femmes est le premier signe de la richesse. Chez les Bayagas, si peu nombreux, il y a manque de femmes ; puis l'organisation même de la famille empêche, comme on va le voir, la fréquence des unions. In homme n'a trouvent qu'une seule femme; le chef en a deux ou trois. La famille est « patriarcale ». Le chef, le patriarche, vil avecr ses enfants et ses petits-enfants; quelquefois, mais rarement, un de ses frères se joint à la communauté, qui ne confient ainsi jamais que des proches unis par le sang. Cette petite communauté forme une agglomération, fermée à l'étranger, et qui vit à part.

'< Lorsqu'un jeune Bayaga veut se marier, il part dans la famille de cejle qu'il désire. On l'adopte provisoiremenfet il chasse pour ses futurs parents; il tue cinq à six éléphants

qu'il leur abandonne, cherche le miel, s'ingénie à apporter le plus qu'il peut el distribue ce qu'il s'est procuré. Après un long temps de ce travail, il peut se marier; mais alors il reste dans la famille de sa femme. Il n,'a le droit de retourner ù sîi première et vraie communauté et d'y emmener sa femme que s'il a un fils, et lorsque ce lils a tué un éléphant. Le fils reste toujours au groupe de sa mère pour remplacer dans la petite famille le membre qui part : et c'est seulement alors que la famille du père s'enrichit des nouveaux enfants issus du mariage.

" Voilfi ce qu'aujourd'hui je puis dire des « Pygmées » auxquels maintenant on s'intéresse. J'apprends que M. Stanley a trouvé dans les Ouambouttis des ennemis réels, qu'il a subi des attaques et a en plusieurs de ses hommes tués par eux. Je ne crois pas que les Bayagas, même en nombre, osent attaquer. Toutau plus, pour se défendre, et par représailles, zagaie raient-ils quelque traînard de caravane.

H Je pense encore souvent, et avec émotion, à ces frères déshérités qui'vivent isolés, entre eux, plus en rapport avec . la bête qu'avec l'homme; heureux cependant, puisqu'ils ne veulent rien faire pour changer leur condilioh. J'en avais trois avec moi qui suivaient ma troupe; un jour, un chef m'fan les détourna et les força à s'enfuir; ce fut pour moi une déception et une tristesse. Je parle d'eux' quelquefois avec la petite Niarinzhe qui me reste si fidèle. Tout à l'heure elle me rappelait le soir où, dans leur campement, comme j'avais distribué à chaque femme une poignée de sel, à chaque homme un couteau et au chef deux brasses d'étoffes, celui-ci me dit gravement : « Nous n'avons rien à te donner en échange, car nous sommes pauvres; mais quand nous resterons seuls, quand les M'Fans qui t'ont conduit seront partis, nous ferons tam-tam pour toi comme pour un de nos fétiches! »

A LA CO.NUl£TK lU" TCHAD.

Le ii (lOecmbrr. r.rampi'l iiiTÏvuit à M'Koul, point extrém» (le nos possessions vcrsloiionl. Il ronron trait là, non nn îwsf roinnie les in(li|;ènes ra\uii'nt indiqué, mais une grand^; rivièi-e ù founmt presque insensible, le bjali, qui, par 1^ nature de ses poissons, parait appartenir an bassin duCongoJ Le voyageur eroil que !«■ Iljah se jette dans te Lekoli, qui, d'après .laeques de llra/za. est tributaire de la LikoaUf allluont du tlon^'O.

Crampel savait qu'il se lrMU\ail à la limite noinl qui nous a été assignée par nuire ronveution avee l'Allemai^ne: à son grand regret, il devait doiu' retournei' vers l'ouest. D'abord, il ccmvoqua tous les eliet's du l'ays, dans ia rase de Linvogo, {çrand cliel' de MKonl. <^e personnage peut être considéré comme un tyjie du cararlère uitan. I>e nombreux frères et lits assurent son autorité, qu'il [lourrait eouserver en récomjiensanl leiu' dé\ouemenl: mais sa tactique est entièrement difTéreute : il exeite tour à lour les nus eoutre les autres, afin de soulever des dillieultés. lesquelles néeessitent des palabres, ({ui. <lans l'opinion de Linvogo. alVermissent sou pouvoir. Aussi les exi'ile-t-il le ])Ius souvent (|u'il peut. (Cependant ce systtune u'ist ]>as inl'aillible, el. au nionient de l'arrivée de la j>elile mission l'raueaise. Lînvogo avait beaueoup perdu de son am-ieu erédil el songeait aux nio\ens de relever son prestige par qui'lque eou)! d'éc-lal.

Linvogo lit tout ce (ju'il pul pour favoriser les desseins de Crampel et auietuT les chel's voisins dans sa case. Le â8 décembre, un traité géiiéi-al fut signé. Huelle ne Tut pas la surprise ilu ^ovageur lorsque, à la lin de cette séance jjolennelle, Linvogo, devant tous, lui amena une de ses lilles en disant :

'1 Voilà la femme que tous les Pahouins te donnent! »

Crampe), touten paraissant très flatté, demanda h réfléchir. Une visite inattendue vint changer du tout au tout ses dispositions. C'était celle de la première femme de Linvogo. Contrairement à ce qu'on a toujours ditde la misérable condition des femmes dans cette partie de l'Afrique, Crampel a rencontré chez les femmes m'fans une liberté d'esprit et d'allures, une intelligence remarquables. Elles mentent beaucoup moins que les hommes et font souvent preuve d'une réelle bonté. La femme de Linvogo. qui avait déjà donné au voyageur des preuves d'intérêt et de véracité, vint, la nuit, lui confier que le chef voulait le tromper.

■i 11 a l'intention, dit-elle, de te faire montrer les richesses que lu dois offrir en cadeau à celui qui te donnera une femme. Il proiilera de l'occasion pour .exciter l'envie de tous les chefs réunis ici. Comme il y a beaucoup d'hommes, on te fera la guerre, on te volera. Linvogo partagera tes marchan- »lises avec tout le monde, et, son idée ayant enrichi tout le monde, il redeviendra le grand chef des M'Fans. »

Le voyageur remercia du mieux qu'il put cette femme qui lui sauvait peut-être la vie, et, le lendemain matin, la mission partait précipitamment sans attendre l'heure de la réunion des chefs pahouins. Mais tous les indigènes de la région connaissaient maintenant la fable contée par Crampel et son désir de prendre femme dans le pays. Le 30 décembre, comme il arrivait à Binvolo, village d'un autre chef important, Eyegueh, celui-ci lui lit le discours de réception :

« On m'a dit que tu avais vu tous les Djandjamms, tous les Ossyébas, tous les M'Fans de l'autre côté de i'Ivindo. Tous ceux-là ont été mauvais puisqu'ils ont voulu que tu retournes seul chez les blancs. Un chef doit avoirdes femmes de toutes les nations où il a passé. Moi, je suis bon, je veux faire amitié avec les blancs qui t'ont envoyé. Linvogo t'a trompé, moi je te donnerai une femme. En attendant que tes frères ou tes hommes viennent construire un village prés du mien,

52 A UA CONOl'ÊTE DU TCHAD.

tous, les blancs et tous les MTans diront qu'Eyegueh est un grand chef. »

Vainement Crampel chercha dés échappatoires. Eyegueh tenait à son idée. Il fallut construire un campement, pour que le fiancé eût — tout comme chez nous — un domicile légal. Durant cinq jours le tam-tam retentit et les cérémonies officielles se succédèrent. Le sixième, le traité habituel fut conclu. Enfin, le 7, à la suite d un dernier palabre, le vieux chef prit par la main la petite Niarin/he, Agée de neuf ans environ, en criant à la foule desPahouins dont la curiosité était étrangement surexcitée : « J'ordonne à mon cœur de partir. » Puis il ajoutait, en parlant à la petite : « Maintenant, tu n'as plus de père, tu n'as plus de mère, ni de frères ni de sœurs. Tu n as plus que le blanc. »

Le lendemain, Crampel repatlail avec Niarinzhe, et, quelque^ jours plus tard, il rejoignait son campement au village d'Annundjoko. Son absence avait duré quarante jours. Le bruit de sa mort ayant couru, les Pahouins manifestèrent un certain étonnement de le revoir et un véritable enthousiasme à la nouvelle que Niarinzlie raccompagnait. 11 était d'ailleurs temps de quitter le village : les Adoumas et les Loangos, ayant épuisé tout le manioc du pays, ne pouvaient plus s'en procurer à aucun prix et souffraient de la faim: de plus ils étaient couvçrts de plaies. iMais le difficile était de se mettre d'accord sur la voie à adopter pour le retour : le chef des porteurs et les Sénégalais redoutaient d'autanl plus les marches pénibles à travers la brousse, les marais et la forêt, que le retour de la saison des pluies était imminent.

Ils eussent préféré redescendre îi l'Ogooiié par l'Ivindo. Il fallut, pour les décider à adopter la voie de terre, leur assurer cju'on rencontrerait bientôt, à l'ouest, une autre rivière coulant vers ta mer.

Le chef Annundjoko demeurait dans les mêmes disposi- . lions bienveillantes ; la présence de Niarinzhe Tavai), lui aussi, fortement impressionné.

Puisqu'un chef avait donné sa fille au blanc, pourquoi serait-il, lui, moins généreux ? Et voiliï qii'.Vnnundjoko, le jour du départ, présente il son tour, au voyageur une jeune Pahoiiine . Crampel était très fier de ce résultat. car les MTans sont jaloux de leurs femmes, qu'ils ne donnent pas à tout venant, comme les noirs de la côte. Mais il ne tenait pas à compliquer son nhhiniiiï.

retour. Aussi s'efforça-

l-il d'expliquer à Annundjoko que les blancs n'éparpillent pas leurs affections sur des objets de même nature.

« Tu vois, disait-il, je ne mets qu'une balle dans mon fusil. De même je ne veux qu'une femme. »

Et pour mettre fin à son insistance, il ajoutait :

« Si je reviens, c'est que je serai devenu Pahouin moimême; je pourrai alors me marier plusieurs fois et nous recauserons. »

54 A l.\ CONQUÊTE DU TCHAD.

La petite était <l'ailleurs trôs gentille. Annundjoko reprit <( Elle t'attendra jusqii*iï ce que sa poitrine tombe. » Ce n'est pas là, pour les Palionines, une constance à ion; terme.

Le 14 janvier, (^rampcl décoiivrit les sources de l'ivindc situées à 570 mètres d'altitude; le 10, enfin, après avoi marché trois jours dans les marais, sans interruption, I mission atteignait lu source de la rivière Komm, qui se di

AU PAYS DES MTAxNS. 55

lige vers Touest. Les hommes, transportés de joie, jettent leurs charges à terre, chantent, dansent et se couchent; aucun argument ne pourrait vaincre leur force d'inertie.

« Voici, disent-ils, une rivière, fille de la grande rivière des blancs. Tu nous as dit qu'ici le voyage serait fini. Descendons avec des pirogues que tu achèteras ou des radeaux que nous fabriquerons. Nos jambes ne peuvent plus nous porter. »

Vainement le voyageur leur explique que la rivière, coupée de rapides, ne devait pas être navigable ; qu'il était dangereux de descendre ainsi par eau en pays inconnu, sans palabrer dans les villages de la route, sans connaître l'esprit des populations; que, dans une rivière étroite, les embuscades sont faciles. Rien n'y fit.

« Nous ne voulons pas te désobéir, répondaient les noirs. Tue ceux qui sont fatigués et tu partiras avec les autres. »

Les deux Sénégalais eux-mêmes restaient couchés à terre. De guerre lasse, Crampel ordonne la construction de radeaux.

Le 20 janvier, hommes et bagages partaient au fil de l'eau, sur huit radeaux. Durant cinq jours ils descendirent sans incident. La rivière s'écoule par une série d'étages plans que séparent des gradins assez raides. Aussi bien dans les grands biefs presque dépourvus de pente que dans les petits rapides, la navigation était lente et difficile; la mission ne dépassa guère une douzaine de kilomètres par jour.

Bientôt le voyage devient particulièrement émouvant. Lorsque les rives ne sont pas marécageuses, les radeaux défilent entre deux rangées de Pahouins plantés sur les berges, immobiles, silencieux et, indice grave, toujours armés de leurs fusils. On leur parle le plus souvent possible, en s'eflbrçant de leur ôter toute idée d'hostilité ou de pillage.

riG

Le cinquième jour, une voix, partie de la rive, pose étrange question :

<( A quelle nation appartiens-tu? »

Le blanc n'est donc plus ici un être légendaire, puisqoi sait qu'il en existe de plusieurs sortes. •

« Mes craintes redoublent, dit Crampel, car je sais la zone intermédiaire entre la région maritime et rintérii est presque toujours la plus dangereuse. Nous sommes à environ 2.->0 kilomètres de la cote. Le sixième jour, à un coup de feu part à l'arrière du convoi, suivi de plusifll détonations plus stridentes el de cris de souffrances : Pahouin a tiré de la rive; les Sénégalais ripostent; j'apei du même coup d'œil mon cuisinier qui se tord de douleiu| tous mes braves qui se jettent à Teau pour gagner la opposée .

« Je passe» sur les tristes détails de la journée. Le soir, bruit de guerre, tous les Paliouins du voisinage se sont . semblés.

n De l'espèce de camp retranché que j'ai organisé à la h&te, je parviens à échanger, en criant très fort, une conversation avec un vieux chef,

a — deux qui ont tiré sur tes hommes sont jeunes, » dit-il, « mais moi, je sais que tu as tous les fétiches. Tu « guérir d'abord les deux hommes que tes enfants « presque tués, puis mes enfants te conduiront à la o rivière. »

« Après de longs pourparlers, les lamentations, de Taul côté de la rivière, diminuent, chose qui prouve bien qi notre renommée dans le pays est bonne et avant tout paci-

lÉ

lîque; une pirogue chargée de monde se dirige vers nous. On m'apporte les deux hommes blessés à mort par mes Sénégalais. Je les mets presque côte à côte avec mon cuisinier et je donne également mes soins aux trois moribonds. Mon cuisinier, un Loango, avait reçu deux blessures. Lui ayant extrait par succion Tun des projectiles, quelle n'est pas ma stupéfaction de reconnaître une balle de revolver en plomb. Je demande aux Pahouins d'où vient ce projectile et ils me montrent le nord-ouest. Je devais comprendre plus tard (1). <( Mes hommes ne veulent toujours pas marcher, et d ail-

leurs le cuisinier agonisant ne saurait être transporté autrement qu'en radeau. Nous continuons la descente du fleuve, les autres radeaux suivant de près le mien. Dans les passage difficiles je m'arrête pour surveiller le défilé ; puis je reprends la tète.

« A neuf heures, nous venions de franchir ainsi une passe dangereuse, quand un nouveau coup de fusil part et je vois mes hommes à la nage, afl*olés, criant : « Tout est fini ! » Le radeau dirigé par mon meilleur Sénégalais s'approche : le pauvre Manuel est étendu, la tête littéralement ouverte par une décharge envoyée presque à bout pifrtant. û 1

« Nous ne sommes plus que deux hommes sérieusement ' armés !

« En plein rapide, j'aborde un îlot, j'y installe mes gens, terrifiés, et nous passons là une journée anxieuse. D'après les cris partis de la rive, je comprends que tous les hommes du pays sont là, armés en guerre contre nous. S'il se trouve encore des chefs bienveillants pour l'étranger, leur voix ne doit plus être écoutée. Je laisse cependant aborder dans l'île sept ou huit des plus âgés et, tâchant de dissimuler notre défaite, je leur dis :

« — Au lieu de nous battre, faisons un marché. Con- <t duisez-moi dans les routes par terre et je vous donnerai

(i) Le lieutenant allemand Kun4 avait récemment dirigé au sud de Cameroan une expédition qui eut à livrer de véritables combats.

« la plus grande {partie de mes marchandises. Mais vous « marcherez avec ipoi, et s'il arrive le moindre accident « c'est vous qui serez tués d'abord. »

« Ils acceptent et nous passons une nuit dont je garderai longtemps le souvenir, mes hommes murmurant leurs tamstams de mort sur les cadavres de Manuel et du cuisinier, et le chant de guerre des Tahouins éclatant autour de nous daifs la foret.

« Le lendemain, de boime heure, nous remontons en radeau : il faut encore passer un rapide avant de sortir des îles et de gagner une route. Je fais monter les Pahouins sur mon radeau; leur présence me rassure presque.

« Tout à coup les berges se hérissent de noirs. Je lance un coup d'œil interrogateur aux Pahouins, qui me disent :

« — Prends garde! ceux-ci sont d'une autre tribu que ^< nous. Tous les Pahouins viennent pour faire la guerre aux « blancs, ils vont tirer. »

« Et nos compagnons se précipitent à Teau, pas assez tut cependant pour éviter que la décharge des assaillants ne tue Tun d'eux, ce qui me prouve qu'ils n'étaient pas complices.

(( La fusillade recommence. Mes hommes abandonnent leurs radeaux et gagnent un point de la rive d'où l'on ne tire pas. Péniblement, à tAtons, nous accrochant aux rochers, mon dernier Sénégalais et moi fermons la retraite, nous retournant par instants pour répondre aux nombreuses détonations des fusils à pierre.

« Nous allions enfin gagner la rive. En me retournant, je pouvais suivre des yeux nos bagages abandonnés, qui, descendant au fil de l'eau, allaient se perdre dans les récifs; tout à coup j'aperçois mon radeau échoué sur les rochers au milieu du rapide, et à son bord la caisse qui renferme mes cahiers de notes. 11 y a là tous les fruits de mon voyage, mes clichés, mes travaux topographiques. Mon cœur se serre : ces papiers, c'est le résultat de toute l'expédition, de tant de fatigues et de périls. Si je les perds, il ne restera plus rien,

rien, pas même une preuve matérielle de la véracité de mon récit.... •

« Alors, en proie à une rage muette, je reprends, sous la fusillade qui redouble, mon chemin dans le lit de la rivière, pour atteindre le radeau. Je vois luire sur le rivage les yeux des Pahouins, furieux à la pensée qu'une partie des « marchandises » pourra leur échapper. Ce qui me préoccupe surtout, c'esi que je ne sais pas nager; tout en m'accrochant aux pointes des rochers, je songe que le moindre faux pas peut me noyer là subitement, sans que mes compagnons atterrés fassent le plus petit effort pour me sauver. Quant au feu des Pahouins, je m'en inquiète peu, les sachant mauvais tireurs. Cependant leurs projectiles ricochent* sur Teau, autour de moi. Tout à coup je sens une douleur au flanc : une balle m'a atteint, et la surprise plus que la douleur me fait chanceler. Mais l'idée fixe me domine, et, jointe à la colère, décuple mes forces. Arrivé auprès du radeau, j'eijlève ma caisse de papiers et je reprends le périlleux chemin du rivage. J'allais le joindre lorsqu'^une seconde balle me transperce la cuisse, avec un choc si violent qu'elle me renverse dans l'eau. Heureusement, mes hommes ne sont plus qu'à quelques pas; sentant que leur sûreté dépend de ma propre vie, ils se décident à venir à mon aide et me ramènent au bord, derrière l'abri de verdure qui les protège.

« Maintenant, entourés d'un cercle de féroces ennemis qui nous guettent, nous n'avons qu'une bien mince chance de salut : c'est de reprendre la voie de terre et de marcher droit vers l'ouest, à travers la forêt et le marais, comme des bêtes poursuivies par une meute. 11 me faut, malgré mes blessures et la fièvre qui me gagne, user de menaces pour déterminer mes hommes, démoralisés, épouvantés, à se mettre enroule. Je fais des efforts inouïs pour me tenir debout, afin de remonter leur courage. Nous parvenons heureusement à rompre le cercle des Pahouins, qui ne s'attendaient pas à une décision aussi rapide.

<' Alors coinmence cette efTroyabie retraite, que je n'oublierai de ma vie. Afin de dérouter nos implacables ennemis, nous nous sommes, dès le début, engagés dans des marais qu'eux-mêmes jugent im|iralicables. Ils nous y suivent cepen-

dimt, et. de temps à autre, un coup de feu nous apprend (ju'ils n'ont |)as perdu ia piste de leur fîibier humain. Sans doute, ils clierrhent ù nous rabattre \ers (luelque endroit découvert ou ils pourront aisément venir ii bout de notre résistance, où ils espèrent que la faim nous contraindra à nous livrer.

« Notre situation est terrible : sans vivres, sans ressources, presque sans armes, depuis lu perle de nos bagages,

sec un chef grièvement blessé et qui ne se soutient qu'à >rce (1 énergie, l'expédition semble perdue. Plus les fonrières sont dangereuses et plus nous les recherchons, espéint qu'elles barreront derrière nous la route auxPahouins. ous enfonçons dans des vases mouvantes qui nous montent isqu'à mi-cuisse. Nous fuyons les sentiers et la terre ferme, ï\ recèlent des ennemis. C est à peine si le soir, tandis que DUS couchons sans feu, sur des Ilots, les plus hardis parmi es hommes osent s'aventurer jusqu'aux plantations pour îterrer quelques racines de manioc. Mais le manioc n'est indu comestible que par des préparations assez longues, qui il pour but de le débarrasser des éléments vénéneux qu'il tnferme. Consommé ainsi, il nous cause des vertiges, des iblesses, des maux de tète violents, tous les symptômes de empoisonnement.... Et cela s'ajoute aux pestilentielles exhaisons du marais.

<i Ah ! ce marais sur lequel nous vivons et qui peut-être ra notre tombeau ! quel inextricable fouillis de rotins, de imbous, de lianes épineuses, barricadant de leur enchevèementom sol presque consolidé par ce fouillis! La primive hachette des sauvages a peine à frayer un couloir où 3US passons un à un, faisant péniblement o ou kilomètres ir jour de labeur acharné. Tantôt les troncs énormes, les •bres de haute futaie ou les racines tordues des palétuviers élancent, parmi les broussailles, d'une boue vaseuse et quide où, comme dans les forets des temps géologiques, aurrissent des couches successives de végétaux; tantôt l'eau étend eA larges nappes noires où la perche enfoncée ne encontre qu'un fond mou et fuyant....

« La vie de mes pauvres compagnons repose tout entière ir moi. Ils me suivent passivement, convaincus qu'ils sont 3rdus si je viens à disparaître. Et combien j)eu je me crois loi-même de chances de salut! La marche, la fièvre, les rivations aggravent ma blessure et me causent des soufances intolérables. Combien de fois j'ai la tentation de

m'étendre là, sur le premier, coin de terre ferme, et d'altendre la fin!* Mais non, tant que persistera un reste de force, il faut marcher, toujours marcher....

« Au début j'ai \ainemetit tenté de retirer, à laide duu canif, le projectile entré dans ma cuisse. Rapidement, la plaie s est enflammée, envenimée et Tenflure a gagné toute la jambe. A certains signes il me semble que je vais avoir la gangrène. J'ai alors recours aux connaissances rudimentaires de mes compagnons : « Que fait-on chez vous en pareil cas? » Les noirs me répondent que la coutume est de pratiquer * des incisions dans le membre malade, afin de provoquer une abondante saignée qui, selon eux, doit entraîner le sang corrompu. Je remets mes deux derniers couteaux à deux de ces chirurgiens improvisés, qui ont vite fait de taillader la plaie en tous sens. 11 se produit une perte de sang considérable: puis,. soit coïncidence, soit efiîcacité réelle, les symptômes alarmants s'atténuent, Tenflure diminue; d aiguë, la douleur devient sourde, la jambe s'engourdit, est pesante et comme paralysée. Les dgigls des pieds seront pour toujours immobiles. « On comprend ce que peut être la marche dans-de telles conditions. Tout le jour je me traîne péniblement, enfonçant dans le marécage, dont les émanations malsaines entretiennent nia fièvre; Thémorragié m'épuise. Je'n'oseme faire trop porter, de peur de démoraliser mes hommes en leur révélant mon état réel. Far moments même, il me faut prendre dans mes bras la petite Niarinzhe, qui, effrayée, ne veut plus marcher. Nous n'osons ni allumer du feu, ni tirer des coups de fusil. J'ai même été forcé do sacrifier le petit chien qui nous a suivis depuis le commencement du voyage et dont les aboiements nous trahissaient. J'ai appelé le pauvre animal et, le cœur serré, tout en le caressant d'une main, Je l'ai abattu de l'autre, avec la crosse de mon revolver.

« Si les journées sont pénibles, les nuits sont encore bien plus cruelles. Nous tachons, sur la terre molle, de trouver un coin un' peu moins détrempé. Nous le déblayons tant bien

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que mal, et, bravant le froid nocturne et rhumidité, il faut s'étendre à terre, comme une grappe humaine, les plus faibles dessous, les plus robustes par-dessus, les couvrant et les rêchauffunt avec iaclialcur de leur corps.

Combien ai-je passé ainsi de nuits de torture ! L'effort que je m'impose pendant le jour tient mes sens en éveil et préserve ma lucidité d'esprit.

Mais, chaque soir, l'arrêt du mouvement, la détente, amènent le même phénomène :1c délire s'empare de moi et je perds complètement connaissance. Et chaque soir, à la même heure, avec une sensation d'an goisse affreuse, je sens venir la crise.

Je sais que je vais être livré à l'inconscience, quema volonté sombrera

tout à l'heure sans réaction possible et que je serai livré pieds et poings liés a mes compagnons, à la merci do leurs trahisons, de leurs terreurs, de leurs paniques, au hasard de la moindre attaque nocturne! Chaque fois, en m'abandonnant, j'ai la pensée que je ne me réveillerai plus.

« Mais pourquoi s'appesantir sur ces misères? A la (in, nous avons dépisté nos cruels ennemis. Les rivières Bouil,

W A l.A CONQUÊTE DU TCHAD.

Lobo cl N'Tem ont été franchies à l'aide de lianes tendues à la hâte.

« ... Enfin, un jour, au sorlirdes arbres, nous apercevons, une étoffe qui flotle dans le ciel. C'est un poste français, c'est le drapeau !... Quel battement de cceur! Jamais je n'ai senti comme ce jour-lù que ce lambeau tricolore peut être la personnification du pays. Il me semblait que c'était la France même qui était là. Tousnos maux étaient finis. »

Les nouvelles que le voyageur apprit, en arrivant à Bala, étaient assez mauvaises : au sud-ouest, l'expédition sur la rivière Mouni. la défaite des Espagnols, le pillage des factoreries de la rivière, la mort de plusieurs Européens; au nord-ouest, l'expédition du lieutenant allemand kund. ses guerres, la perte encore de plusieurs blancs.

Crampe! comprit seulement alors l'importance de la question qui lui avait été posée sur la rivière Komm : « De quelle nation es-tu? » A cet endroit, des bruits de guerre ayant pénétré, les M'Fans avaient vu dans la mission de nouveaux ennemis qui venaient les prendre à revers. La balle de revolver qui avait tué le cuisinier et qui. au dire des Pabouins. venait du nord-ouest, était sans doute une balle déjà tirée par les officiers allemands.

Les résultats du voyage de Paul Crampel sont considérables (1). Au point de vue géographique, ils se résument

(I) On les trouvera consignés dans \eButletinde laSociéti de géographie, 7* série, t. X, 4° trim. 1890 : Vogage dePaut Crampel au nord du Congo ^-onçais, par L. Hizon, lieutenant de vaisseau. — Itinéraire au nora de l'Ogooué ddps tes bassins de l'Ivindo, du Djah et du N'Tem (3 cartes).

ainsi : relèvement d'une grande partie du cours de llvindo, avec trois de ses affluents de gauche, cinq de ses affluents de droite et de ses sources. Découverte de la rivière Djah ; relèvement d'une partie de la rivière Komm et de plusieurs de ses affluents ; étude de la ligne de faite entre Tlvindo et Djah; relèvement des principaux sentiers de commerce par lesquels les Pahouins vont chercher Ti voire ; rectification des cartes espagnoles de la rivière Benito ; étude de la grande zone marécageuse ; enfin et surtout, découverte des sources de ISTem, qui paraissent être celles de la rivière Campo.

Les résultats politiques et économiques sont :

Quatorze traités passés avec les quarante-quatre chefs principaux visités au cours du voyage. Six de ces traités sont particulièrement importants, car ils affirment les droits de la France aux confins des possessions allemandes.

Les palabres de l'explorateur ont eu surtout pour tendance de préparer le détournement des deux grandes routes comriierciales actuelles, car elles vont de l'intérieur à des points delà côte où le commerce est entre des mains étrangères. Par Tune, les produits du moyen Ivindo s'écoulent vers Mouni ; par l'autre se dirigent vers Batenga les produits du haut Ivindo et des territoires situés entre les bassins de rOgooué et du Congo. Il serait relativement facile de substituer à ces deux routes, la voie unique et toute française de rivindo.

Pour détourner la première, il suffirait d'établir un poste assurant la sécurité des communications sur le moyen et le bas Ivindo. Les traités, signés par Crampel, ont tout préparé pour cela.

Pour changer la seconde, il fallait avant tout que les M'Fans de la région des affluents du Congo, les seuls qui possèdent beaucoup d'ivoire, connussent cet Ivindo, qui peut les mettre en rapport direct avec le commerce de TOgooné. En revenant de Djah, Crampel a emmené dans ce but plusieurs chefs auxquels il a fait connaître l'Ivindo, en leur décrivant

son cours. Ils ont promis de faire tous leurs efforts pour favoriser l'installation d'un établissement français dans la région.

Voici quelles sont, au point de vue commercial, les conclusions de Crampel :

<( 11 faut d'abord installer une station au confluent de rivindo et deTOgoonéet laisser les succursales des factoreries de la région maritime créer plus haut des établissements sous la protection du poste. Il faudrait ensuite établir d'autres agents sur le moyen Ivindo, en pays bakota, à lendroit où débouchent les grands affluents de gauche et où commence, à droite, la route de Mouni; créer enfin une station par environ 10° longitude Est et TSO' latitude Nord, non loin de l'endroit où passent les produits de Djah et d'où part la route de Batenga.

« Les commerçants européens n'ont aucune raison de pénétrer plus loin à l'intérieur h grands frais et non ^ans courir de grands dangers. Le climat est malsain, les indigènes sont hostiles, le M'Fan demeurera incurablement pauvre. Ce n'est pas eu effet un stock d'ivoire emmagasiné de génération en génération qui saurait constituer une richesse réelle, ni même le caoutchouc, en admettant que la liane existe partout, ce qui est contestable.

« Il ne faut pas oublier que les idées du Pahouin sont essentiellement tournées vers les voyages de commerce; qu'il est revendeur et colporteur, et qu'il fait volontiers d'assez longues marches, sans grand bénéfice final, pourvu qu'il puisse, au moyen de vols et de rapines, bien vivre pendant la route. Les factoreries ont donc intérêt à attendre les caravanes indigènes sur l'Ivindo. Encore faudrait-il qu'elles fussent installées là et qu'on ne les confinât point dans la zone maritime. »

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