‹ A la conquête du TchadChapitre 4 sur 33 · NOUVEAUX PROJETS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PROJETS

J'étais sans nouvelles de Crampel. lorsqu'un soir d'avril 1889, je le vis entrer dans mon cabinet du Jotarnal des Débats. Il avait lair minable : une vaste houppelande, produit bizarre des « magasins de nouveautés » de Libreville, couvrait son corps émacié, laissant passer un pantalon trop court. Le visage, amaigri par la souffrance, paraissait plus hâve sous un grand chapeau de feutre mou. Quand il descendit de fiacre, traînant la jambe, tirant par la main la petite Xiarinzhe, les passants s'arrêtèrent étonnés. Engoncée dans une robe gros vert, ses cheveux crépus surmontés d'un bizarre chapeau de paille, elle avait, piqués de chaque côté dans le cartilage du nez, des poils de queue d éléphant qui la faisaient ressembler à un matou.

C'est alors que Crampel me conta ce que je viens de résumer. Il avait encore dans la jambe la balle pahouine avec laquelle il avait parcouru 300 kilomètres. 11 allait la faire extraire au Val-de-Grâce, et, s'il survivait, il prendrait une beUe revanche. La tranquillité avec laquelle il disait : « Si j'en réchappe » faisait passer un frisson dans le dos. Avant d'entrer à l'hôpital, il désirait visiter TExposition. L'inau- ^ration avait lieu quelques jours plus tard. Nous y allâmes : Niarinzhe, avec ses moustaches, obtint un be^u succès de curiosité.

Crampel demeura deux mois au Val-de-Grâee, où M. Chauvel parvint à extraire le projectile, à la suite d'une remarquable opération qui fît Tobjet d'une «communication à l'Académie de médecine. Le morceau de fer, cheminant par l'effort de la marche forcée, avait remonté du milieu de la cuisse jusque dans l'aine.

A peine convalescent, Crampel partit pour le Bordelais, où il se maria. Ce mariage était la conclusion d'un charmant* roman et le but de longs rêves. Il y mit une bonne part de son cœur. Pourtant, l'idée fixe qui s'était révélée dès le lendemain de son retour, le tenait. Quand je l'engageais à «e créer une situation à Paris, ce que sa belle intelligence eflt rendu facile, il s'écriait :

« Non!... je veux prendre ma revanche et montrer ce jfoe j'aurais pu faire, si l'on m'avait aidé.... Il reste, au nordest du Congo français, une belle et patriotique besogne à accomplir.... Je sacrifierai, s'il le faut, tout ce que je poseède, mais je repartirai.... Si, comme cela est probable, Ton me suscite des obstacles, je passerai par l'Etat indépendant. »

Lorsqu'il m'eut répété dix fois cette phrase, je lui dis un jour :

(c Vous venez de vous marier. Pour rien au monde, je ne voudrais prendre la responsabilité de votre départ... et peutêtre de votre mort. Mais si vous êtes décidé à partir quand même, je ferai tout ce que je pourrai pour vous seconder. »

Nous étudiâmes alors son projet. Le dessein de Crampel était de traverser et de conquérir à la France et à la science toute la région encore absolument inconnue qui s'étend entre l'Oubanghi et le lac Tchad, où, seul, un récit de Nachtigal nous montre les païens cannibales, retranchés dans les arbres gigantesques qu'ils habitent, défendant le dernier territoire mystérieux de l'Afrique centrale contre les expéditions des musulmans chasseurs d'esclaves. Je venais justement de lire la plupart des auteurs qui ont écrit sur l'Afrique septentrionale, occidentale et centrale. J'avais étudié les campagnes du Haut-Fleuve, les essais de péné-

NOLVEAL'X PROJKTS. Tf

tration par le sud de TAIgérie. De toul cola cl du plan de Crampel me paraissait se dégager une idée maîtresse : Unir à travers te Soudan central nos possessions de fA/fférie- Tunine, du Sénégal et du Congo, et fonder ainsi en Afrique le plu» grand empire colonial du monde.

Longtemps nous discuttimes en commun ce plan gran-

■ ■. .'; ; il" , .

diose. Plus nous y songions, plus notre conviction s'augmentait. La principale objection contre le Tonkin — son éloignement — ne saurait être opposée ii l'Afrique française, reliée à l'Algérie qui est une sorte de prolongement de la France, plutôt qu'une colonie.

Quel mince effort à faire lorsqu'on y réfléchissait : d'une part roccupation facile des oasis du Touat nous assurerait la suprématie sur le Sahara, où d'ailleurs aucune compétition prochaine n'était à craindre; d'autre part, nous avions déjà prolongé leCongo français jusqu'au coude nord de l'Oubanglii; le Barghirmi, le Bornou, qui étaient à prendre, nous donne-

raient le lac Tchad sur les rives duquel s'opérerait la jonction.

Oui, il y avait là un bien minime effort à faire, puisqu'il s'agissait simplement de traités à signer. Mais qui prendrait de telles initiatives? Le gouvernement de l'Algérie? 11 a jusqu'ici différé même la simple occupation du Touat, au risque d'y laisser établir, sur les conseils de TAUemagne, un sérieux protectorat marocain. Le gouvernement du Gabon-Congo? Durant des années, il s'est montré hostile à toute tentative commerciale dans l'intérieur. Le commandant supérieur du Soudan français? Il a déjà fort à faire dans la boucle du Niger. Seule, une grande expédition créerait une sorte de démonstration saisissante, et, tout en donnant des droits à la France, serait capable d'enflammer l'opinion pour une idée à la fois juste, simple, patriotique.

Le plan de Crampel prit alors complètement corps : partant du coude nord de l'Oubanghi, où se trouve situé le dernier poste français, il atteindrait le lac Tchad en traversant le Baghirmi ; il se rendrait ensuite à Kouka, capitale du Bornou, la ville musulmane, illustrée par les relations de Barth et de Nachtigal. S'il parvenait à signer des conventions dans ces deux pays, le problème serait résolu et une barrière de traités empêcherait les Allemands de Cameroun et les Anglais de la Bénoué des étendre vers l'intérieur et de nous couper la route. De Kouka, la mission s'efforcerait ensuite de revenir par une des routes de caravanes du iVord à travers le Sahara.

Déjà Crampel ne parlait plus guère au futur : du matin au soir il se livrait à des calculs, faisait des préparatifs, résolu à partir le plus tôt possible pour n'être pas devancé par les Anglais ou les Allemands de Yola. J'étais pour ma part fort préoccupé de cette aventureuse traversée du Sahara qui venait s'ajouter aux dangers du Baghirmi. Je songeai alors aux Touareg prisonniers à Alger, dont les curieuses études de M. Masqueray ont fait connaître l'origine et le caractère.

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Le commandant Bissuel a publié, chez Adolphe Jourdan h Alger, une étude ÎHtitulée les Touareg de l'Ouest, où sont consignés, avec une probité scrupuleuse, tous les renseignements qu'onaputirerd'eux.

C'est de ce travail que sont extraites les notes qui suivent :

Depuis 1885, époque à laquelle une trêve avait été conclue entre eux, les Touareg elles Arabes Chaambâ, qui nous sont soumis, vivaient à peu près en paix.

Durant l'été de J887, les Chaambâ el Mouadhi (d'El Goléa) avaient, suivant leur

coutume^ envoyé leurs chameaux au pâturage à Daiët el Drissa, au nord-est d'El Goléa, près de Alrig R'anem.

Se liant à rinstincl de ces animaux, qui les ramène d'eux-mêmes au puits de leur maître, quand ils éprouvent le besoin de se désaltérer, ils les y avaient laissés sans gardien, comme ils le font lorsqu'ils ne redoutent aucun coup de main.

Si grande que fut leur quiétude, les Mouadhi n'en avaient pas moins eu la précaution d'entretenir, dans le Sahara, quelques émissaires chargés de les renseigner en cas d'événen^ent.

Un de ces émissaires. Bon Hafs ben Lakhal, résidant depuis quelque temps à In Salah, arriva à El Goléa, le 7 août 1887, après une marche forcée de soixante-douze heures, et prévint le caïd des Mouadhi qu'un razzou, fort d'une quarantaine de mehara et venant de la direction du Hoggar, marchait sur sa tribu.

Le caïd Kaddour ben Belkheir réunit aussitôt tout son monde et se portasur Mechgarden, où il supposait que devait passer l'ennemi. Des chouafa (vedettes) furent postés dans toutes les directions et on fit bonne garde. Mais ces précautions furent déjouées par les Touareg.

C'est ici le moment de conter comment ceux-ci avaient organisé leur entreprise : il ne s'agissait, au début, que d'un coup de main isolé, comme il s'en produit à chaque instant dans le Sahara et c'cst'dans une famille d'imrad (serfs) des Kel Ahnet, celle des Ouled R'alem, que le projet en fut arrêté. Le chef de cette famille, Hammani ag R'alem s'était assuré le concours d'un excellent guide, Abd es Sellam ould El Hadj R'adi, âgé de dix-huit ans. Il n'eut pas de peine à déciderses parents à le suivre et les réunit à Ouahaïen; c'étaient : Baba ag Hammani, son fils, et ses frères Keddada, Bou Kar'ma, Bassi, Mohammed et Khenmettal. Quelques coureurs d'aventures vinrent bientôt les y rejoindre, attirés par l'appât d'un butin qui semblait d'autant plus assuré que, en raison de la trêve conclue en 1885, les Mouadhi — on le croyait du moins, — ne devaient pas être sur leurs gardes.

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Hammani ag R'alem prit le commandement de la petite troupe. Il fut décidé que, pour ménager les mehara tout en leur faisant franchir, aussi rapidement que possible, l'énorme distance (plus de 850 kilomètres) qui séparait le razzou du but à atteindre, on marcherait depuis la pointe du jour jusqu'au moment de la forte chaleur, qu'on ferait alors une grande halte, pour se remettre en route vers quatre heures du soir et ne s arrêter qu'à la nuit close.

Le razzou quitta Ouahaïen le 22 juillet 1887 et, pendant les premiers jours, son effectif s'accrut par l'arrivée successive de gens avides de sortir de leur longue inaction.

Lorsqu'on arriva, après dix jours de marche, à l'Oued 1res Malien, sans qu'aucun accident se fût produit, on se compta : il y avait, au bivouac, quarante-cinq mehara, tous montés par des hommes vigoureux et déterminés. Les têtes s échauffèrent : avec une pareille force, on ne pouvait se contenter d'enlever les troupeaux de quelques tentes isolées: le gros des chameaux des Mouadhi devait, selon la coutume, se trouver sans gardien, aux environs des Gour Ouargla : c'était là une capture assez importante pour satisfaire à la fois l'amour-propre et la cupidité des Touareg. Il fut décidé par acclamation qu'on la tenterait.

Le 2 août, comme le razzou arrivait à In Sokki, un méhari s'abattit accidentellement et l'homme qui le montait, Aberkouch ag bou Hanba, des Kel Ahnet, se cassa la jambe. Cet homme reprit, dès le lendemain, le chemin de sa tente, accompagné de deux îimis.

Le razzou n'avait plus de temps à perdre; la région d'in Sokki est relativement fréquentée et, bien que les gens qu'on aurait pu rencontrer ne se fussent pas montrés, la marche des Touareg ne tarderait pas à être connue, si elle ne l'était déjà. Il fallait donc se hâter, pour arriver au but avant que les Mouadhi fussent avertis du danger qui les menaçait. Le razzou, qui ne comptait plus «alors que quarante et un mehara, se remit en route dès le 3 août.

Cetait d autant plus sage qu'il venait d'être signalé à In Saiah par un homme des Zoua, nommé Abd er Rhamaii ben Belkassem, qui lavait aperçu dans les derniers jours de juillet et qui avait cru prudent de revenir sur ses pas.

11 y avait, comme je lai dit, à In Salah un Mouadhi, Bou Hafs ben Lakhal, qui avait quitté irrégulièrement sa tribu en 1884 et qui, désireux de rentrer en grâce, servait d'espion au caïd d'El Goléa. Abd er Rhaman, qui le connaissait, alla lui faire part de ce qu'il avait vu, mais il ne put lui dire si les Touareg avaiçnt pour objectif EU Goléa et ses dépendances, ou seulement les tentes des Chaambà dissidents qui campent habituellement en assez grand nombre dans la vallée de l'Oued Sidi Moussa.

Bou Hafs partit aussitôt dans la direction de Test, pour relever les traces du razzou cl constata, dans l'Oued 1res Malien le passage de quarante-cinq méhara se dirigeant vers le nord-est. Le doute n'éiait plus possible c'était sur la région d'El Goléa que marchaient les Touareg; mais déjà,, ils avaient une avance considérable sur Bou Hafs et de plus/ celui-ci allait avoir à faire un détour fort long pour les éviter. Néanmoins il n'hésila pas, partit à toute vitesse, arriva le. ' 6 août à El Goléa, après avoir franchi en trois jours et trois nuits une distance d'environ 300 kilomètres. H donna l'alarme.

Réunis en toute hâte, les Mouadhi se portèrent immédiatement, au nombre de cent trente, sur Mechgarden, s'y installèrent vers le soir et détachèrent quelques chouafa au H<issi el Mal ha.

Cependant, le razzou, après avoir fait boire au Hassi In Ifel le 5 août, s'était engagé, pendant la journée du 6, dans l'Enteg el Malha, long déiilé où il ne pouvait être aperçu des chouafa postés au Hassi el Malha. Après avoir franchi une distance de 63 kilomètres, il prit quelque repos et se remit en marche, à neuf heures du soir, pour arriver, au point du jour,' au débouché de l'Enteg. La ligne d'observation des

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Mouadhi était dépassée ; Bou Hafs était arrivé trop tard pour que ses compatriotes pussent empêcher la razzia, mais assez tôt pour leur permettre de prendre, sur les Touareg, une revanche immédiate.

Le 7 août, le razzou sortit de TEnteg el Malha au point du jour et, à sept heures du matin, après avoir fourni en vingtsept heures une course de 125 kilomètres, il trouva, au pâturage de Daïet el Drina, 130 chameaux sans gardiens qui furent aussitôt enlevés. Enhardis par ce facile succès, mais un peu désappointés parce qu'ils avaient compté sur un butin plus considérable, les Touareg se partagèrent en deux groupes : Tun, de vingt-cinq hommes, sous la conduite du chef de Texpédition, Hammani ag R'alem, emmenant le butin avec toute la rapidité possible; Tautre de seize hommes, commandé par Abdes Salam ould El Hadj R'adi, continuant à battre Testrade, en quête de nouvelles captures.

Le premier de ces groupes fut aperçu par les chouafa des Mouadhi en observation au Hassi el Malha; ceux-ci avertirent aussitôt leur caïd Kaddour ben Bel Kheir, resté à Mechgarden avec le gros de ses forces. Jugeant la poursuite inutile, le caïd se porta rapidement, avec tout son monde, au Ilassi In Ifel, y arriva avant Tennemi et occupa le puits, le 8 au pointdu jour.

Les Touareg, commandés par Hammani, y arrivèrent à leur tour, vers sept heures du matin, exténués par une course de 250 kilomètres fournie en cinquante et une heures.

Les Mouadhi, qui n'étaient pas encore entraînés comme leurs adversaires, n'étaient guère en meilleur état, mais ils étaient plus nombreux. Les Touareg avaient espéré qu'Abd es Salam et ses quinze hommes les auraient rejoints pendant la nuit. 11 n'en avait rien été el, pressés par la soif, ils se décidèrent, malgré leur infériorité numérique, à essayer de s'emparer du puits. Le caïd Kaddour ben Bel Kheir ne les attendit pas; il ordonna une attaque à pied. Lui-même et Ahmed ben Lakhal, frère de Bou Hafs, dont les chevaux résistaient encore, restèrent en selle.

Les Touareg, sentant la partie perdue, abandonnèrent les chameaux razziés et s'enfuirent en désordre, poursuivis seulement par les deux (*avaliers. Ceux-ci furent bientôt séparés de leurs gens, ce que voyant, les Touareg tentèrent de leur couper la retraite par un retour offensif. D'un coup de fusil, Ahmed ben Lakhal tua Ilammani ag U alem, chef de Texpédilion et, coupant lui-même la retraite à deux hommes : le targui Mohammed ag H alem et le nègre Bou Setta, il les chassa devant lui.

De son coté le caïd Kaddour ben Bel Kheir, poursuivant un autre groupe de fuyards, avait déchargé sur eux six coups de fusil, lorsque sa jument, à bout de forces, ralentit Tallure. Cinq mehara fondirent sur lui; il avait déjà reçu deux zagaies, dont Tune était restée accroché à vSes vêtements et les Touareg cherchîiient à couper les jarrets de sa monture, lorsqu'il fut dégagé par Ahmed ben Lakhal que venaient de rejoindre deux Mouadhi montés sur des mehara abandonnés par Tennemi.

Les Touareg ne songèrent plus qu'à fuir; le caïd et ses compagnons revinrent au Hassi In Ifel, ramenant leurs deux prisonniers et dix mehara que lennemi avait dû successivement abandonner. Alors seulement les Mouadhi apprirent qu'Abd es Sellam et sa troupe étaient encore en arrière ; ils restèrent donc en position au Hassi In Ifel.

Abd es Sellam, en effet, avait cherché, mais inutilement, des chameaux à enlever. Entendant des coups de feu, il s'était douté qu'Hammani était aux prises avec les Mouadhi et il ,avait jugé prudent de se retirer vers TOued Djedari où il passa la nuit. Mais la soif devenait intolérable et, pensant que les Mouadhi avaient abandonné le puits, il reprit, le 9 'au point du jour la marche sur le Hassi lu Ifel, où il arriva vers midi.

Les Mouadhi se mirent aussitôt en mouvement mais, al)andonnant leurs mehara, les Touareg se jetèrent dans la koubba de Sidi Abd el llakem où ils pensaient, avec raison, que leurs

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ennemis hésiteraient à venir les attaquer. Cette koubba, située à un kilomètre environ du puits, sur la rive gauche de rOued In Ifel, est en effet une sorte de lieu de refuge. Elle a été fondée par un marabout des Zoua des Ouled Sidi Cheikh, Sidi Abd el Hakem qui y est mort au commencement de ce siècle et a voulu y être enterré. Pour se conformer aux dernières volontés du saint personnage, tous les voyageurs abondamment pourvus de vivres y déposent des offrandes en nature qui sont à la disposition des passants moins fortunés. La porte de la koubba est toujours ouverte; chacun a le droit absolu de s'y reposer et d'user des vivres et de leau qui s'y trouvent, mais personne ne peut rien emporter, sous peine d'être frappé de mort par Sidi Abd el Hakem qui, du haut du ciel, surveille attentivement ses hôtes.

Les provisions de la koubba devaient être bientôt épuisées et la lutte était impossible. Abd es Sellam le comprit et vint, de lui-même, se constituer prisonnier. Ses compagnons, espérant s'échapper à la faveur de la nuit, ne voulurent pas l'imiter encore, mais leur énergie dut céder devîint la soif : un à un ils sortirent et tous furent successivement faits prisonniers. L'un de ceux-ci réussit à s'enfuir et à regagner son pays.

Le 11 pendant la marche entreprise pour rejoindre les campements des Mouadhi, ceux-ci, excités par leur succès, irrités par une agression que la paix jurée rendait injustifiable, se rappelèrent les uns aux autres que jadis des Ouled Moulet, à qui ils avaient fait grâce de la vie dans des circonstances analogues, avaient peu de temps après organisé contre eux une nouvelle expédition. La mort des prisonniers fut résolue : huit d'entre eux furent fusillés séance tenante. Les autres, parmi lesquels deux étaient blessés, se placèrent sous la protection d'Ahmed ben Lakhal et de son frère Mansour, qui, les entraînant en avant du gros des Mouadhi, parvinrent à leur sauver la vie.

Les huit prisonniers Touareg survivants étaient

Abd es Sellam

Kenan ag Tissi,

Mas tan ag Serada, Tachcha ag Serada, son frère; Amoumen ag Rebelli, des Taïloq ;

Ischekkadag Rhali, Aggour ag Isehekkad,

Bon Setta,

Ould el lladj R'adi, d'In Salah,

guide du razzou; targui, delà tribu noble des Taïtoq, neveu et par conséquent successeur désigné du chef de la Confédération ;

des Taïtoq, et

de la tribu imrad des Kel Ahnet; de la tribu imrad des Kel Ahnet; nègre, offrant cette curieuse par-

ticularité d'avoir six doigts à chaque main et au pied gauche.

Le commandant Bissuel et M. Masqueray ont tiré de ces prisonniers une foule de renseignements intéressants qui s'ajoutent à ceux qu'avait déjà publiés sur les Touareg M. Duveyrier. Cependant on ne sait pas encore bien au juste quelles sont les situations respectives des tribus nobles et des imrad. Il faut remarquer par exemple que le razzou, qui comprenait plusieurs nobles, dont le futur chef de la Confédération, était commandé par l'imrad Hammani. Parmi les prisonniers, le plus intelligent el le plus instruit était sans contredit l'imrad Isehekkad, le seul avec le guide Abd es Sellam, qui parlât arabe.

Livrés au chef de bataillon Déporter, commandant supérieur du cercle de Ghardaïa, les Touareg prisonniers furent conduits à Alger et internés au fort Bab-Azoun. Le gouvernement d'Algérie avait d'abord espéré qu'il pourrait, par leur entremise, entrer en communication avec les Touareg, avec qui toute relation était interrompue depuis le massacre de la

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mission Flatte rs (1). Mais les premières avances qui furent faites au chef de la Confédération, Sidi Mohammed Ould Guerradji ben Biska, furent assez mal reçues. Il répondit qu'il considérait ses enfants comme morts et que c'était un motif de haine de plus qu'il aurait contre les chrétiens.

Voici, d'autre part, le texte d'une lettre écrite par Sidi Mohammed Ould Guerradji à Ahmed ben Lakhal :

Louanges à Dieu seul !

Que Dieu répande ses bénédictions sur ncrtre Seigneur Mohammed et sur sa famille!

De la part de Tobjet de la bénédiction divine, Sidi ben Mohammed, dit ben Guerradji, à notre plus grand ennemi, Ahmed ben Lakhal et à son frère Mansour.

. Que Dieu te récompense de ce que tu as fait à mes enfants : Tu les as vendus aux chrétiens comme des esclaves. Les nobles meurent par la poudre ; •depuis leurs ancêtres, les Arabes s'entre-tuent, mais on n'a jamais vu vendre des hommes comme des noirs.

Aujourd'hui, j'en fais le serment, répété au nom de Dieu à quelque époque que ce soit, de même que tu as reçu, des mains des chrétiens, le prix de mes enfants, de même je toucherai ton prix et celui de tes frères et de tes enfants. Tu as vendu les miens aux chrétiens; moi je te vendrai aux nègres du Soudan.

Je n'ai qu'une chose à te dire : cherche un pays où tu puisses échapper aux Hoggar.

Je suis de noble race et je n'agis en traître ni envers toi, ni envers d'autres.

Quant aux chrétiens, nous ne leur devons que des remerciements. Nous les avons massacrés et ils peuvent nous reprocher le mal que nous leur avons fait. Cependant, ils ne nous l'ont pas rendu et, comme nous Tavons appris, ils n'ont fait que du bien aux nôtres.

Enfin, Ahmed ben Lakhal, il te faut être homme. Tu sais que le prix d'une blessure se poursuit pendant quarante ans. Trouveras-tu un pays où tu puisses habiter et te dérober à ma vengeance ?

L'argent que tu as reçu des chrétiens t'interdit, désormais, l'accès de la région d'In Salah, TAouguerout, le Touat, El Henna, et le séjour de ton pays, £1 Goléa.

Aujourd'hui, prends courage. Tu t'es attiré cette affaire en vendant des nobles aux chrétiens.

Salut!

(1) Les Ta!toq ne paraissent avoir pris aucune part à cet attentat commis par les Hoggar. En tout cas, Kenan et Ischekkad, à qui, seuls, leur âge aurait permis de se trouver à Amguid, étaient le premier dans l'Ayr et le second au Soudan, à Tépoque où l'événement s'est passé.

Telle était donc la situation lorsque je conseillai à Crampel de partir pour Alger et de demander là qu on lui confiât un Targui qui pourrait à la fois lui servir de guide et d'interprète pour la traversée du Sahara.

L'idée plut h Crampel : le surlendemain, il se mettait en route pour Alger, muni de lettres de recommandations. II eut à vaincre beaucoup de difficultés : depuis le massacre de la mission Flatters, les assassinats du lieutenant Palat et de Camille Douls, les officiers d'Algérie pensent qu'un essai isolé de pénétration aboutirait à une mort certaine. Aussi avaientils répondu par un refus formel aux voyageurs aventureux qui offraient de repartir avec les Touareg. Toutefois l'ardente et çommunicative conviction de Crampel, la chaleur de son langage levèrent tous les obstacles. D'ailleurs la traversée du Sahara du sud au nord paraissait présenter plus de chance de succès que la pénétration par le sud algérien : Le gouverneur général, M. Tirman, le général Poizat, le commandant Bissuel firent preuve du même bon vouloir. Huit jours après son arrivée, Crampel recevait à bord dii paquebot Ischekkad dont il faisait tomber les fers.

« A partir de ce moment, tu es libre », lui disait-il et, patiemment, il lui expliquait son projet, dont le Targui s'éprjenail aussitôt.

Aussi lorsque Ischekkad arriva ii Paris, avait-il les yeux luisants de joie. Il y était pourtant venu, déjà, avec Kenan, au temps de l'Exposition universelle, conduit par M. Masqueray ; mais il était alors en proie à une vague crainte, préoccupé aussi de ne pas laisser paraître une surprise, humiliante. II marchait vers l'inconnu, non vers la liberté. Maintenant, au contraire, il savait qu'après un immense voyage, dont on lui montrait l'itinéraire sur les cartes,» il reviendrait à l'Ahenel par le Tchad (1). Et c'était lui alors

(1) Les Touareg ont un remarquable instinct topographique. Sur les seules indications des prisonniers, contrôlées les unes par les autres le commandant Bissuel a pu dresser une curieuse carte de la région de TAhenet et de

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qui nou& parlait de Kouka, dont la renommée seule était venue jusqu'à lui, et d'Agadez ou il était allé ! A Tentendre, rien n'était plus facile, une fois au Tchad, que de revenir par le Sahara. Il n'y avait même pas de danger sérieux.

« Quand nous serons à Kouka, dit-il à Crampel, nous organiserons une caravane pour Agadez. Une fois là, tu enverras un messager à Sidi Mohammed Ould Guerradji. S'il vient nous chercher lui-même, ou s'il envoie une grosse escorte, tu peux passer, personne ne touchera à un cheveu de la tête. Mais s'il n'envoie qu un homme, tu me laisseras aller d'abord. Là-bas, il ne faut jamais pénétrer sur un territoire sans l'agrément du chef, formel et garanti par une escorte ou par sa* présence. C'est pour n'avoir paà eu la patience d'attendre cette permission, que Flatters a été tué. »

Ischekkad parlait bien l'arabe; c'est surtout pour cette i

raison que Crampel l'avait choisi : aussi mon ami ne sortaitil plus sans son dictionnaire de poche et ils avaient entre eux de difficiles mais interminables conversations.

Le surlendemain de son arrivée, Crampel amena Ischekkad chez moi. Jusqu'alors, il n'avait point voulu manger à table. Cette fois, non seulement il y consentit, mais il le demanda. Que de fois, à partir de ce moment, devions-nous l'avoir pour convive, sans que jamais il se soit découvert le visage. Il mangeait presque uniquement de la viande d'animaux saignés d'une certaine manière, et du riz. Il goûtait assez volontiers de nos plats, mais n'y semblait point prendre goût. Il ne buvait guère que du lait : il avait une manière à lui de passer les aliments sous son voile noir; quand il voulait boire, il rabattait en plus le grand voile qui lui cachait la tête. Découvrir son visage lui eût semblé une indécence et nous ne le lui demandions pas. Il savait quelques mots de français mais ne s en servait pas volontiers. Au • 4

rflinéraire suivi parle razzou. En ce qui concerne les hauteurs de l'Ahenet, les prisonniers avaient demandé du sable etde Teau, et, avec ces maté riaux^ ils avaient dressé un véritable plan en relief. '

contraire il parlait sans cesse arabe. II avait une telle dignité naturelle qu'il ne commettait jamais de fautes de goût : le premier provincial venu serait assurément plus gauche et plus mal élevé. Je ne connais pas assez les Arabes pour juger s'ils possèdent dans le cœur la même noblesse que décèlent leurs attitudes; à ce point de vue le caractère du targui Ischekkad était assurément des plus remarquables. Nul de ceux qui dînaient chez moi ce soir-là n'oublieront ses veux brillants d'allégresse guerrière, lorsqu'au dessert, saisissant un poignard dans une panoplie, il nous mima un combat au désert : le coup ramené, traître, disait-il, des Arabes, et l'estoc, franc, loyal, des Touareg ! D'autres fois, il parlait des mœurs de sa Confédération, de sa femme, de ses deux enfants.. Que de notes intéressantes nous aurions pu prendre si nous n'avions en un but d'action plus immédiat! De tous ses propos, j'ai gardé l'impression que la femme occupe dans la société targuie une situation morale au moins égale à celle qu'elle a chez nous. Vis-à-vis de ses voisines de table, Ischekkad se montrait toujours particulièrement aimable et gai.

Nous l'étudiions, Crampel et moi, attentivement et sans prévention, cherchant à découvrir le fonds mauvais, la nature irrémédiablement traîtresse que beaucoup nous avaient dépeint : « Il vous trahira. Vous serez certainement tué dans le Sahara. » Combien de fois mon ami n'a-t-il pas entendu à ses oreilles ces prédictions décourageantes et d autant plus inutiles qu'elles ne modifiaient en rien sa résolution. Eh bien, doivent les docteurs en science saharienne me taxer d'ignorance et de crédulité, je ne crois pas à la mauvaise nature d'Ischekkad, j'ai au contraire une foi profonde en son dévouement, en sa loyauté. Non qu'il se soit montré d'une nature toujours parfaitement calme et égale; je lui ai connu parfois au contraire des moments d'irritation. Mais c'était toujours un emportement instinctif, point dissimulé et dont il expliquait ensuite lui-même l'absurdité. A côté de cela, que de petites notes révélant une réelle délicatesse de sentiments.

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L'ne (lame, pour qui il manifestait une amitié spéciale, lui avait fait divers présents afin qu'il les emportât, notamment des écheveaux de soie. Ischekkad en les recevant, se montra fort ému. Il passa dans une autre pièce et en revint avec un burnous orné de galons qu'il avait lui-même mystérieusement coupé et cousu, avec le dessein de le rapporter à son petit garçon. Il l'offrit a Mme A... pour son fils, comme l'objet auquel il tenait le plus de tout ce qu'il possédait.

Tandis que les futurs compagnons de voyage de Crampel menaient cette existence, nous nous occupions, sans relûche, de préparer l'expédition. La première question à résoudre avait été celle des ressources matérielles. M. Etienne et ses deux principaux collaborateurs, MxM. Haussmann et J.-L. Deloncle, mis au courant des desseins de Crampel, avaient levé pour lui toutes les difficultés, lui avaient fait délivrer des armes, des munitions, des instruments, etc. Mais ce n'était pas tout : il fallait de l'argent et ni Crampel ni moi n'en pouvions fournir assez pour couvrir les frais de lexpédition. Je sollicitai alors M. Patinot, directeur du Journal des Débats, et il consentit, en plus de sa coopération personnelle, à faire une série de démarches auprès de quelques personnes, qui nous vinrent en aide. Il est bon de publier les noms de ceux qui eurent foi, dès les premiers mois de 1890 dans le projet de Paul Crampel et qui, par patriotisme, lui prêtèrent un concours généreux et désintéressé : ce furent MM. le prince d'Arenberg, Aynard, le comte Greffiilhe, le marquis de Moustier, Edmond de Rothschild, Armand Templier.

Je note ici, parce que cela est la vérité, que nous eûmes à vaincre l'hostilité sourde de M. de Brazza, qui a le travers, hélas ! trop commun, de souffrir malaisément une autre gloire à côté de la sienne. Sansl'intervention énergique du sous-secrétaire d'Etat des Colonies, M. Etienne, elle eut toutempéché(l).

(i) Depuis lors, ayant lu ces lignes parues dans le FigarOy M. de Brazza m'a écrit du Gabon qu*il avait là-bas, pris sur les fonds de la colonie pour

85 • A LA COiNQLÊTE DU TCHAD.

Le matériel de lexpédition devait partir le 5 mars du Havr^^ ^e et le personnel, le 10, de Bordeaux. Nous avions maintenant' ^l à peu près le strict nécessaire : le premier lieutenant de:^ e Crampel, M. D***-V***, était parti en avant du Sénégal, pour:»: s recruter des laptots; deux autres, MM. D*** et R*** à LoangOBTu^ c pour retenir des porteurs. L'état d'extrême fatigue où était*' m\ sans cesse Crampel nous donnait .quelque inquiétude : à U^ Mi suite de l'opération effroyable qu'il avait subie, deux doigts: jH du pied gauche étaient devenus paralysés et il traînait un pet» =?^ la jambe: les accès de fièvre revenaient.

« Bah! disait-il, je me reposerai sur le bateau. »

Et il expliquait en riant qu'il allait se composer une ma— -^-^ nière de boiter élégante.

Un soir, nous menâmes au bal de l'Opéra les deux Africains z on remarqua Niarinzhe, bien qu'elle n'eut plus dans le ne ses poils de queue d'éléphant; mais qui aurait pu se doute que ce grand domino noir était le vêtement naturel et dissi mulait la personne d'un vrai fils des Kel-Ahnet?

Dans ma pensée première, Crampel devait revenir du Tchad par Mourzouk et Tripoli, la route à peu près sûre de Barth eL de Nachtigal. Mais depuis qu'il était certain que Ischekkad l'accompagnerait, Oampel avait décidé de revenir par Agader l'Ahenet et le Sud-Algérien. De cette fîiçon son itinéraire serait encore plus])ardi et plus remarquable : après le «blanc» du pays des cannibales, il explorerait le «blanc » du Sahara central ; après le problème de la pénétration du Tchad parle Sud,, il résoudrait le problème de la pénétration chez les Touareg. Ce fut dès lors le plan dont il ne s'écarta plus.

Paul Crampel, désireux de faire produire tous ses résultais à son magnifique voyage, comptait emmener des auxiliaires

payer les porteurs de l'expédition Crampel. Cela est possible et il feut, dans ce cas, l'en féliciter. Mais cela ne change pas ce qui s'est jj^assé à Paris. D'ailleurs, cette participation de la colonie à l'expédition Crampel, en exécution des ordres généraux venus de Paris, était largement compensée parla | ^ mission de pacification autour du poste de Bangui, dont Crampel acceptait la charge.

LE TARGUI ISCHEKKAD AG RHALI. 87

blancs de deux sortes : des lieutenants pour commander l 'escorte et les porteurs ; puis, des collaborateurs scientifiques. Une trentaine de laptots sénégalais bien armés, formeraient l'escorte; une centaine de porteurs, — Pahouins de préfé-

rence, — seraient nécessaires pour le transport des vivres, dos marchandises d'échange et des munitions.

Le 6 mars, Crampel vint m apporter une sinistre nouvelle : Musy, le chef de notre poste de l'extrême nord, près du coude de rOubanghi, venait d'être tué, avec ses lii])tots, et mangé ' par les cannibales de la région. Itéjà ces jieupladcs belliqueuses avaient jadis blessé M. Dolisie. Crampel n'était nullement intimidé, mais il redoutait l'elTet que produirait la nouvelle sur sa famille et sur les souscripteurs qui l'avaient aidé.

Le 18 au matin, je l'accompagnai à la gare d'Orléans : ces derniers jours d'extrême fatigue Tavaient exténué et ses yeux rillaient de fièvre. Mais il avait toujours le même enthousiasme, la même foi dans le succès....

Quelques jours avant de partir, le 12 mars, Crampel adressait la lettre suivante à Tune des personnes qui lui avaient prêté Tappui le plus efficace :

« Mon intention est d'aller du Congo français à l'Algérie en passant par le lac Tchad et TAyr. Je désire partir du coude nord de l'Oubanghi. Pour cela, j'irai de Loango au Stanley-Pool en suivant la route française des caravanes de Brazzaville. Du Stanley-Pool, on peut monter au coude nord de l'Oubanghi, soit par bateau à vapeur, soit par pirogue. J'ai demandé à M. de Brazza de vouloir bien mettre à ma disposition deux chaloupes, M. de Brazza m'a posé ses conditions : pour prix de mon transport, il me charge d'emmener deux de ses agents et de les installer en station entre le 4* degré de latitude Nord et les preniiers affluents du Chari. J'ai cru pouvoir accepter.

« Si mon transport parles bateaux de l'administration est rendu, sur les lieux, impossible, j'essaierai de prendre les bateaux de commerce. Si j échoue encore de ce côté, je me résoudrai à employer des pirogues. Ce sera, pour mon expédition, la cause d'un retard de trois mois, mais je ne me laisserai point arrêter.

» A partir du coude nord de l'Oubanghi, j'entrerai dans la région inconnue. Je compte monter entre 16° et 19° longitude Est jusqu'aux affluents du Chari, descendre un de ces affluents jusqu'à environ 13° ou 14° longitude Est et 11° ou 12° latitude Nord. A ce moment, si je ne prévois aucun obstacle insurmontable j'irai à Kouka traiter avec le sultan du Bornou. Dans le cas contraire, je me dirigerais vers le Baghirmi et le Kanem. Toutes les routes, d'ailleurs, me ramèneront vers Kouka. Je tâcherai de n'y arriver qu'après avoir étudié la zone marécageuse du Tchad.

LE TARGUI ISCHEKKAD AT. RHAM. 89

Cl De Kouka, je désirerais pouvoir renvoyer à lu côle une partie de ma troupe . Je ne garderai que le minimum d'escorte nécessaire pour la traversée du pays des Touareg. Guidé par Ischekkad, je partirai vers Agadez, puis TAhenet.

« Le personnel européen qui doit m accompagner se compose de :

MM. P. R., capitaine au long cours;

Lauziëre, ingénieur des arts et manufactures;

Orsi;

Mohammed ben Saïd, Kabyle, étudiant en médecine.

« J emmènede plusMM.D..., V...etL..., détachés du Congo français, le Targui Ischekkad ag Rhali et la petite Pahouine Niarinzhe.

« Comme personnel indigène, je compte prendre une trentaine de laptots sénégalais et cent à cent vingt porteurs m Tans ou adoumas. J'aurais voulu pouvoir recruter ces porteurs en montant TOgooué et trouver sur le haut Alima les chaloupes du Congo français. J'aurais ainsi gagné deux mois au moins; mais cela est impossible, m'a dit M. deBrazza, en raison du défaut de mécaniciens et de commandants de bateaux : aucun ne connaît le cours de l'Alima. Je renonce donc à mon premier dessein ; je monterai l'Ogooué pour recruter des porteurs, puis je redescendrai à Libreville et de là j'irai à Loango pour prendre enfin la route du Pool.

« Les résultats à obtenir sont de deux sortes : géographiques, politiques.

« Au point de vue géographique, nous avons à étudier la grande zone inconnue qui s'étend au nord delOubaughi. C'est le dernier « blanc » important à remplir. On peut considérer cette région comme le centre orographique do l'Afrique.

« Vers le Tchad, nous couperons les itinéraires de Barth, deNachtigal et dé quelques autres voyageurs. Cela permettra vérification et mutuel contrôle. Du Tchad à Agadez, nouvelle

région inconnue. Enfin, nous n avons que des données « par renseignements » sur le pays des Touareg de l'Ouest.

« Au point de vue scientifique, je me suis assuré le concours de M. R... capitaine au long cours, qui sait relever les latitudes et les longitudes et de M. l'ingénieur Lauzière, capable de faire toutes constatations géographiques et géologiques.

« J'arrive aux résultats politiques, qui sont pour moi les plus importants. Je m'efforcerai de jalonner ma route de traités, de les échelonner à tous les degrés de latitude, de manière à établir une ligne française continue entre les possessions françaises du Congo, du Soudan et de l'Algérie. Je me donnerai tout entier à cette entreprise, mais aussi avec la plus entière loyauté, sans chercher à me prévaloir de résultats que je n'aurais pas réellement obtenus, en sauvegardant à tout prix le renom de loyauté et de bonne foi que, jusqu'ici, les Français ont su garder en Afrique comme partout. Vous me connaissez assez pour savoir que je n'userai qu'à la dernière extrémité et seulement pour dps mesures de salut, de l'armement que j'emporte. »

Je ne puis résister au plaisir de citer encore ce passage d'une lettre où Crampel résumait la philosophie de sa grandiose conception :

« La France, disait-il, a de grands devoirs envers elle- / même à remplir en Afrique. Elle doit aux générations futures f de ménager un champ d'action à leur expansion.

« Elle doit enfin se hAter de réclamer sa part dans le partage du continent noir. Or, quelle doit être cette part? Nous avons laissé les autres nations à peu près libres d'agir — quels que fussent nos droits antérieurs — à l'est et au sud de l'Afrique. Nous avons concentré notre action sur l'ouest, le centre et le nord-ouest. Nous ayons là déjà trois possessions importantes, TAlgérie-Tunisie, le Sénégal et le Congo, \ qui toutes les trois tendent à s'agrandir vers le lac Tchad, \ devenu pour ainsi dire le point géométrique de leur union.

LE TARGUI ISCHEKKHAD AG RALI. 93

Notre devoir est de réaliser cette union. 11 n'y a pour cela qu'un assez mince effort à faire : au Nord, établir par l'occupation du Touat notre domination sur le Sahara; à l'Ouest, continuer notre pénétration dans la boucle du Niger et vers T'ombouctou; au Sud, développer notre ligne de postes, ^^ l'^Oubanghi jusqu'au lac Tchad. Les deux premiers actes 1^ pénétration peuvent être le fait de l'action directe du gouvernement; mais il en est autrement au Sud, où, si nous ^ agissons pas avec rapidité, les Allemands de Cameroun ^^ les Anglais de la Bénoué, avançant vers l'Est, nous coupe- ^^tit la route. Il faut donc agir et agir sans tarder....

<( En dehors des résultats directs qu'il peut avoir, mon "Voyage sera — que je réussisse ou que je meure, — le sym- j

bole de ce que la France doit exécuter dans l'avenir. En |

France, on ne se passionne point pour des théories compliquées : il faut une formule simple et un fait qui la synthétise, la concrétise pour ainsi dire. Eh bien, la réunion sur les bords du Tchad de nos possessions de l'Algérie-Tunisie, du Soudan français et du Congo, sera cette formule et moij/ voyage sera le fait symbolique. »

Crampel avait un gros souci : il craignait surtout que la presse, aujourd'hui si avide d'histoires curieuses à conter, ne parlât de sa « ménagerie » et de ses projets. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour l'éviter. Que d'autres, à sa place, auraient fait une belle mise en scène de sa précédente exploration, de sa blessure, delà Pahouine Niarinzhe et du Targui Ischekkad ! Or, durant les deux mois environ qulschekkad demeura à Paris, pas un journal ne signala sa présence. El pourtant, des journalistes, M. Théodore Avonde, de VAgence Havas^ M. PaulBluysen, delà Bépubliçue française^ d'autres encore, avaient dîné chez moi avec les deux compagnons de Crampel. Mais ils m'avaient promis la discrétion et ils l'ont observée. Qu'on aille encore médire des reporters !

Ischekkad et Niarinzhe faisaient assez bon ménage. La petite Pahouine, mise à l'école, se développait avec une rapidité

extraordinaire. Elle était assurément beaucoup plus eompréhensive qu'un petit blanc de son Age. Personne n'eut reconnu dans la fillette coquette, tapotant des airs sur le piano, faisant des remarques à mourir de rire, le petit animal sauvage qui, huit mois auparavant, débarquait avec des poils de queue d'éléphant dans le nez, demandant en pahouin à Crampel où se trouvaient les femmes qu'un grand chef te} que lui ne pouvait manquer de posséder. Elle aussi était au courant du grand projet, mais elle l'envisageait avec moins d'enthousiasme que Ischekkad : sa famille, dont elle ne parlait que dans de rares moments d'expansion, ne lui avait pas laissé de très bons souvenirs.

Ischekkad, pour se distraire, pendant l'après-midi, dessinait et coloriait sur du papier blanc, des scènes de la vie targuie et inscrivait au-dessus des dédicaces ou des explications en caractères tifinar. Je donne, page 91, un spécimen de ces productions artistiques, dont Mme Paule Crampel possède une belle collection .

«...J'avais conduit Ischekkad à Saint-Louis, mais j ai dû le faire repartir hier pour Dakar. Ici, en effet, rinfluence des Maures devenait mauvaise. Son arrivée a causé un grand mouvement dans les rues. Toutes les femmes se jetaient aux pieds du « marabout inconnu », lui demandant de les bénir. On l'appelait des noms de « chef des chérifs », « toi, unique parmi les musulmans, » etc.... Je lui ai procuré un costume de son goût et un cheval. La population suivait en tam-tam. (Il faut dire que notre ami est un véritable centaure et qu'il m'effraie avec ses acrobaties.) Les hommes lui disaient : « Pourquoi conduis-tu les Français chez ceux des croyants qui ont toujours su rester libres? Les Français prendront tes casbahs. Ne peux-tu partir seul puisque tu n'es ici qu'à quarante jours de Timbouctou par nos routes?.... etc. »

Du Congo français où il arriva le 6 mai, Crampel m'a écrit un certain nombre de lettres curieuses : mais celle qui eût été la plus intéressante pour le public, parce qu'elle contenait des renseignements exacts et impartiaux sur la situation au Congo français, ne m'est jamais parvenue. Elle a été mise à la poste à Loango entre le 7 et le 25 juin. Elle se retrouvera quelque jour, car le double a été gardé.

De Dakar à Libreville, Crampel avait voyagé avec M. de Brazza, qui rejoignait son poste. Le gouverneur du Congo se montra aussi aimable qu'il avait été hostile. De son côté, la maison Daumas fit à la mission les dernières avances qui lui étaient nécessaires. Crampel demeura à Libreville jusqu'au 29.

A Loango, où il parvint le 2 juin, Crampel eut encore à subir de graves contre-temps. Sur quatre agents qu'il avait envoyés en avant, deux, MM. R*** et L*** firent défection. Les autres ne s'étaient aucunement occupés de leur mission; les bagages gisaient pêle-mêle, aucun porteur n'était retenu.

La disparition de la lettre que Crampel avait mise à la poste à mon adresse, au Congo, ne me permet pas de savoir au juste pourquoi et comment Paul Crampel avait accepté

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