A la démocratic française
A vingt-cinq ans de distance, je n'ai rien à chang'er aux conseils que j'offrais à mon pays, lorsque le général Cavaignac, après les Journées de juin 1848, fit appel au concours de l'Académie des sciences morales et politiques. Les principes ne varient pas; aujourd'hui, ils sont applicables à la troisième République ' comme alors ils l'étaient à la seconde. Dans la vie d'un homme, quinze ans sont une période importante, t Grnvde mortalh .rrl spatlum., »
(lit Tacite au début de l'Agricola. Un quart de siècle n'est presque rien dans la long-ue existence d'un peuple. Mais durant cet intervalle, il s'est accumulé chez nous une foule d'événements considérables : la chute de trois ou quatre g'ouvernements et de deux dynasties, une guerre affreuse qui nous u mis sur le bord de l'abîme, la patrie relevée par la main d'un grand citoyen, l'évacuation du territoire national délivré de l'étranger ; et, depuis trois années entières, une incertitude néfoste suspendant la vie nationale et nos destinées politiques, sans qu'on puisse encore prévoir le terme d'une situation si périlleuse.
Je voudrais essayer d'apprécier ces événements comme le fera l'histoire, avec justice et sans passion. Les contemporains sont difficilement équitables^ mais en demandant à nos épreuves quelques leçons utiles, nous pourrons montrer à la démocratie où elle en est, et où en sont, je ne veux pas dire ses ennemis, mais ses
adversaires. Par démocratie, on doit eiitendre préciriément la société nouvelle que nous ont faite les principes de 89, et qui veut se constituer d'après le dogme de la souveraineté nationale, comme jadis la marclie des siècles avait constitué la France d'après le dog-me du pouvoir absolu de ses rois. La démocratie n'est que la nation se substituant au monarque, et trouvant en elle-même toutes lesg'aranties d'ordre et de stabilité sans lesquelles la vie des peuples n'est pas plus régulière que celle des individus, exposés les uns et les autres, quand ces garanties leur manquent, à une carrière douloureuse et ag-itée, où la dignité et le bonheur font défaut tout autant que la sagesse et la persévérance.
Je respecte profondément la société française, qui ne doit rien oublier de son glorieux passé, tout en étant irrévocablement résolue à ne plus le continuer; mais le respect n'exclut pas la franchise \ et tout en exprimant ma pensée avec
déférence, je parlerai avec une pleine sincérité.
Le premier Empire avait été peu honorable pour notre démocratie ; le second le fut encore bien moins. Cette faute, renouvelée après un demi-siècle, n'avait plus pour excuses les séductions du génie, l'ivresse de la gloire et de la guerre, les épouvantes de la Révolution. C'était déjà une bien grande faiblesse à la démocratie française d'avoir abdiqué devant Napoléon I" ; mais devant Napoléon III ! Cette défaillance, qui n'était pas nécessaire, sera jugée sévèrement par l'histoire ; et, si je ne me trompe, voici quelques-uns des motifs sur lesquels se fondera son verdict impartial.
Rien ne justifiait le coup d'Etat du 2 Décembre 1851. La société n'était plus en péril; longtemps auparavant, elle avait été sauvée par lu bataille victorieuse qu'avait livrée la Constituante. Les dangers qu'on redoutait pour 1852 étaient presque entièrement imag-inaires, ainsi
que l'événement le prouva. Mais on avait entretenu systématiquement les plus vives alarmes, pour se créer le devoir apparent de les apaiser. L'attentat réussit, parce qu'il avait été ourdi à loisir, dès les premiers jours de la Présidence, par le chef même de l'État, employant le pouvoir dont il disposait à ruiner la Constitution qui le lui avait conféré. Il noya son parjure dans le sang", dans les déportations et dans les exils. On fît voter le peuple sous l'aveuglement de la terreur ; et sept à huit millions de voix acceptèrent d'abord la présidence décennale, et peu après, pour l'anniversaire du coup d'État, rétablirent l'hérédité impériale. L'ambition du conspirateur et les passions de ses complices allaient être assouvies; mais la nation était profondément abaissée; son honneur était perdu avec sa liberté. Le 2 Décembre est infiniment plus criminel et plus humiliant que le 18 Brumaire. L'ensemble du règne ne démentit pas cette origine; pendant sa durée entière, tout ce qu'il
y avait d'indépendant et d'iionnète en France ne put que s'effra3^er de tant de déraison et d'excès. Sauf peut-être une grande guerre entreprise et conduite avec l'appui de l'Ang'leterre, il n'y eut pas une seule des mesures du gouvernement impérial qui fût estimable et sage. Au milieu de scandales continuels, le gaspillage et la dilapidation de toutes les ressources matérielles et morales du pays ne cessèrent pas un instant; et sous l'éclat trompeur d'une prospérité de mauvais aloi, le pays se trouva épuisé quand arriva le jour de la lutte. On n'avait su ni ménager ni administrer ses forces. Afin sans doute d'en abuser sans limite, on les proclamait inépuisables; et l'on eût dit qu'on prenait à tâche de tout faire pour démontrer qu'elles ne l'étaient pas.
Celui qui s'était chargé de gouverner la France n'était pas capable de soutenir un si noble rôle. La responsabilité qu'il avait assumée était trop lourde pour lui; il devait tôt ou tard
eu être écrasé. Le nom qu'il portait l'avait désigné aux suffrages populaires ; comme les autres, il avait été lui-même dupe de ce nom. Héritier d'une g'ioire qu'il comprenait mal en la jalousant, il joignit à son insuffisance personnelle la faiblesse d'une imitation inintelligente, et d'une rivalité qui ne pouvait être que ridicule. Il n'est même pas à présumer que les revers de sa fin lui aient ouvert les yeux. Napoléon P' à Sainte-Hélène ne confessa jamais ses fautes, moins fatales cependant qu€ celles de son neveu. Napoléon HI dut encore moins s'avouer les siennes dans sa retraite de ('hislehurst. Sur le trône, il n'avait point senti ce qu'il devait à la France; dans l'obscurité où il allait s'éteindre, il ne parut pas sentir davantage les maux qu'il nous avait infligés. Quand par hasard il cherchait à s'en expliquer les causes, son ingratitude perfide en accusait la nation, sa victime, qui n'avait eu que le tort de lui donner et de lui conserver une couronne qu'il ne méritait point.
Ce qui atténue l'erreur de la France, du moins en partie, c'est que l'Europe la partagea durant quelque temps. La libre Angleterre ellemême s'y trompa; et ce ne fut pas l'intérêt seul qui inspira l'enthousiasme montré par elle plus d'une fois. Peut-être même éprouva-t-elle plus d'estime que la France n'en accordait au monarque étrange qu'elle avait choisi, ou subi, dans un moment de trouble et d'égarement.
La méprise avait été complète. Jamais la France n'avait entendu se donner un dictateur à vie; et pourtant Napoléon III ne fut que cela, à l'exemple de son oncle. Sous les démonstrations constitutionnelles dont il affecta de s'entourer, il était toujours le maître absolu. Le Corps législatif ne pouvait pas lui opposer le moindre contre-poids; le Sénat était encore plus docile et moins sérieux, s'il est possible. Tout cela n'était qu'une représentation vaine, parfois plus digne des tréteaux que de la scène politique. La Constitution qui semblait organiser
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tontes ces ombres et leur communiquer une vie factice, n'était pas viable; il fallut la remanier vingt-cinq ou vingt-six fois, avant de la refaire de toutes pièces dans cet informe embr3^on que sanctionna le plébiscite de 1870, à 7,500,000 voix.
Lorsque aujourd'hui on jette un regard attristé sur le second Empire, le sentnnent qui domine, c'est encore Tétonnement; et l'on se demande, non sans une sorte d'effroi, comment une machine si mal montée, confiée à des mains si peu habiles, put fonctionner si longtemps avant d'amener enfin cette explosion formidable qui nous a couverts de blessures et de ruines. Waterloo même s'efface, comparé à Sedan. 400,000 prisonniers de guerre, trente-six de nos départements envahis, la capitale forcée de se rendre après quatre mois et demi de siège, deux de nos provinces les plus riches arrachées à la patrie, une indemnité de g-uerre de 5 milliards, des malheurs individuels innombrables,
des calamités publiques inouïes, voilà le déiiurimeiit de ce drame bizarre qui s'était déroulé tout à l'aise pendant vingt ans sous nos yeux indig-nés. Personne ne pouvait prévoir la sévérité du châtiment; mais quelque inexorable qu'il ait été , il n'a pas dépassé la mesure de nos craintes et de nos dédains trop justifiés. L'Assemblée nationale a prononcé la déchéance de Napoléon III, et l'a rendu responsable des désastres qui avaient accablé le pays. C'était justice. Mais ces immenses catastrophes ne sont pas le résultat d'un jour; les vraies causes de nos désastres remontaient bien plus haut que la guerre d'Allemagne. Ces causes sont sorties du règne tout entier ; elles eussent été moins funestes si elles avaient été plus récentes.
Je m'assure qu'en parlant ainsi du second Empire, je ne fais que devancer l'opinion de la postérité. A ceux qui n'ont jamais tenu un lang'age différent quand Napoléon III était tout-
puissant, il peut être permis de répéter sur sa tombe ce qu'alors ils disaient de lui. Par malheur, c'est un règ-ne qu'on ne pourra pas retrancher de nos annales, quoiqu'il eût éié à souhaiter qu'il n'y figurât jamais. J'en conviens : il faut faire une part aux circonstances et même aux entraînements d'un enthousiasme rétrospectif; le seul souvenir du grand Napoléon relevait un trône despotique trente ans après sa mort. Mais la démocratie, avertie par l'issue de l'Empire en 1814 et en 1815, aurait du n'avoir pas tant de confiance une seconde fois, et tout en concédant le pouvoir, prendre contre l'abus qu'on en pouvait faire des précautions, dont l'oubli avait déjà coûté si cher au pays et à l'auteur de la race.
Quant à fonder une quatrième dynastie, ce rêve n'est pas imputable à la démocratie, (|ui eut le boii sens de ne pas s'y associer. Napoléon TU lui-même ne croyait pas à tant de fortune. Répondant au Corps législatif, qui le féli-
citait de la naissance de son fils, aux Tuileries, il souhaitait, sans paraître l'espérer, que cet enfant « filt plus heureux que ceux qui étaient « nés dans le même lieu et dans des circonstance ces analogues. » -Se porter pour le remplaçant des Capétiens avait du certainement traverser l'imagination du premier des Bonaparte. Mais la France n'avait jamais pris au sérieux la quatrième race, même avec lui ; à plus forte raison, n'y crut-elle pas sous l'héritier.
Cette défiance générale dans l'avenir de la d ynasiie napoléonienne explique comment, au 4 septembre, personne n'a songé à défendre l'établissement impérial. L'empereur prisonnier, l'Empire n'existait plus. Le projet d'un Conseil de Régence ne put même pas se produire; et sans conflit, sans effusion de sang, le Corps législatif se dispersa, après une protestation aussi inutile et moins nette que celle où, en 1851 , à la mairie du X" arrondissement, sous les verrous de la caserne du quai d'Orsa}'',
nous avions proclamé la décliéance et la mise hors la loi du violateur de la Constitution. Le 4 septembre 1870, à six heures du soir, la République s'installait à l'Hôtel de ville, plus aisément que naguère la dictature sanglante ne s'était installée à l'Elysée.
On ne comprend pas les outrages et les haines dont le 4 Septembre a été et est encore poursuivi. Dans toutes ces récriminations, il n'y a pas la moindre justice. Les bonapartistes mêmes n'ont pas le droit de s'y livrer; et par ces plaintes sans fondement, ils ne montrent que leurs regrets et leur dépit intéressé. Le 4 Septembre ne fut pas une révolution; ce ne fut qu'une chute. Personne n'avait conspiré et n'<^tait prêt, parce que personne, même parmi les plus violents ennemis de l'Empire, n'avait pu deviner des événements aussi surprenants et aussi décisifs. Le pouvoir était vacant ; le Corps législatif n'osa pas le prendre ; né des candidatures officielles, il ne représentait rien dans la nation
que la dyncistie, qui, eu disparaissant, l'entraînait avec elle. Cependant il fallait, sous peine d'une anarchie imminente, que le g'ouvernement passât au plus vite en d'autres mains. Les citoyens courageux qui le saisirent ne sont pas à blâmer ; à ce moment, ils méritèrent bien plutôt la gratitude du parti cun.servateur et des amis de l'ordre. Dans l'attente des vainqueurs arrivant à niarclies forcées sur la Ccipitale, sous la menace d'un siég-e qui devait être long, recueillir le pouvoir tombé en déshérence , c'était se dévouer ; et la journée du 31 octobre, qu'on pouvait déjà presselitir, montra bien que ce dévouement n'était pas sans péril. Les députés de Paris avaient un devoir plus étroit que tous leurs collègues; et destinés à défendre la capitale, ils étaient désignés |)our les hautes fonctions dont ils se chargèrent afin de diriger la résistance.
Mais ils ont prochimé la République ! Eh ! quel autre gouvernement pouvaient-ils donc
adopter ? Indépendamment de leurs convictions individuelles, la République n'était-elle pas ce jour-là l'unique solution ? L'Empire , anéanti sous ses méfaits, ne pouvait pas renaître tout à coup ; la Légitimité, l'Orléanisrae n'étaient pas plus acceptables. Il ne restait que le gouvernement de tout le monde, parce qu'alors tout le monde n'avait qu'un seul intérêt, commun et pressant, celui de la défense nationale, dont le nouveau gouvernement empruntait .son titre aussi modeste que lég-itime. Si la Constituante, décrétée quand on avait l'espoir de la réunir, et contremandée de force majeure par les événements, avait pu être élue, elle aurait elle-même institué la République; dans la situation des affaires, la République était une nécessité inévitable, puisqu'elle le fut même encore quelques mois plus tard à Bordeaux. Il n'y a donc pas là matière à un reproche; ou plutôt, c'est un reproche qui ne peut avoir quelque valeur que pour l'esprit de parti, qui s'entête à ne rien
voir, uiéine en face de révidence la plus frappante.
(vHioi qu'il en soit, voilà la République revenue pour la troisième fois depuis 89 ; voilà la démocratie remise en possession de la forme de g-ouvernement qui est plus particulièrement la sienne.
Dans cette phase de son existence, la République s'est honorée par son courage et sa modération ; elle n'est tombée dans aucun de ces excès dont la défense du territoire avait été l'occasion à la fin du siècle dernier. La résistance n'a pas été tout ce qu'elle aurait pu être, si la capacité eût égalé le bon vouloir. Mais dans l'état d'affaiblissement et de désorganisation où l'Empire nous avait laissés, est-il à croire que même de plus capables eussent été beaucoup plus heureux '{ La discipline et le bon ordre ne s'improvisent pas, surtout au milieu de la défaite, (jui déconcerte souvent les troupes les mieux aguerries et les chefs les phis
expérimentés. Après la destructiuii de uuri armées sur la frontière, la lutte a été encore as^ez prolong-ée pour étonner l'Europe, comme l'avaient étonnée nos foudroyants revers. L'honneur national a été satisfait; et la capitale, qui devait être plus tard si mal récompensée de son héroïsme, qu'avait réveillé l'entrevue de Ferrières, ne se rendit que quand elle mourut de faim.
Sans doute , il eût été beaucoup plus sage de s'arrêter après la perte de Metz, qui nous enlevait notre dernière chance, et d'accepter l'armistice qu'apportait M. Thiers, pour prix de son patriotique voyage en Europe. Trois moi.< d'une résistance aussi impuissante que coûteuse nous eussent été épargnés; bien du sang inutile n'eût pas coulé ; et comme Paris, qui retenait les Prussiens depuis plus de six semaines, ne pouvait se défendre que quelque temps encore, traiter n'était qu'un acte de prudence, puisque déjà il était démontré qu'on ne pou-
-savait pas vaincre. Ce qui empêcha l'armistice, ce fut l'insurrection du 31 octobre, chacun le sait; et cette fatale journée eut pour double résultat, de retarder la paix, et de jeter sur les bas-fonds de la démocratie une lumière sinistre, qui révéla les élén^ents d'un effroyable conflit, toujours menaçant et que rien ne pouvait conjurer.
Les adversaires de la République la confondent trop souvent avec le désordre. Si cette accusation était vraie, ce serait une condamnation absolue. Pour y vé})0iidre une fois déplus, arrêtons-nous un instant à cet épisode hideux de notre histoire auquel la Commune donnera son nom. Il serait inutile, après tant d'autres, de dépeindre des atrocités dont le seul souvenir nous glace encore aujourd'hui d'une inex])rimable horreur. .Je me borne à dire que les forfaits de la Commune ont été en leur genre au moins égaux à nos malheurs. Notre infortune devait paraître avoir comblé, toute mesure après a reddition de Paris; cependant à un mois de Jà
à peine, le crime d'une guerre civile, en présence même de l'étranger, prit des proportions incommensurables, que la mémoire des siècles n'oubliera plus, parceque les siècles n'ont peutêtre rien vu de plus exécrable, et que cette monstruosité restera unique, du moins il faut l'espérer, dans les faites de la civilisation.
La République est si peu responsable de la Commune que c'est elle qui l'a terrassée, et qui, par la vigueur de la répression, nous a assuré le calme dont le pays jouit depuis cette époque. Il est vrai que la Commune a coïncidé avec la République. Il est vrai ég-alement que quelque chose de pareil s'était déjà vu aux Journées de 1848. Cette recrudescence, après vingt -cinq ans, a ranimé toutes les accusations auxquelles la République avait été alors en butte, et qui facilitèrent sa ruine. Ces accusations ne sont pas plus justes pour 1871 qu'elles ne l'étaient sous la Constituante. Qui ne voit qu'à la ^^uite d'une révolution, quelle qu'elle soit, même la
plus douce et la plus rapide, comme celle du 4 Septembre, les ferments de désordre, que toute grande société recèle dans son sein, jaillissent à la surface? La transmission du pouvoir affaiblit toujours le pouvoir au moment où elle s'accomplit ; le nouveau gouvernement n'a pas en un jour l'autorité indispensable. Cet interrèg-ne du pouvoir social, où tout flotte incertain , profite aux séditieux ; et leurs complots éclatent dans ces heures d'hésitation, qui les favorisent. Sous un gouvernement mieux assis, ces complots sont découragés, et ils se dissimulent, sans cesser d'exister. Imputer à la République l'insurrection de Juin et la Commune, qu'elle a vaincues, serait tout aussi faux que d'imputer à la monarchie de Juillet le pillage de l'archevêché, les deux insurrections de Lyon et les deux insurrections de Paris en 1831 , en 1832, en 1834. Le moyen d'éviter ces collisions, c'est d'éviter, s'il se peut, des changements de gouvernements. Je redoute les révolutions au-
tant que personne; mais je dois avouer que, dans toutes celles que j'ai déjà vues et auxquelles je puis avoir participé, je donne bien plus tort aux gouvernements qui les provoquent qu'aux citoyens qui les accomplissent, toujours au péril de leur vie et trop souvent pour la défense des lois.
Des circonstances tout à fait extraordinaires et qui, selon toute apparence, ne se reproduiront jamais, ont secondé la Commune. Les travaux insensés de Paris, qui avaient accumulé dès longtemps dans la capitale deux ou trois cent mille ouvriers en surnombre et contre le cours naturel des choses; un siège de quatre ou cinq mois, qui avait armé à peu près tout le monde dans une ville de deux millions d'âmes; les perturbations inséparables d'une défense incohérente et mal conduite; la suspension de toute industrie régulière; l'interruption obligée du travail; les oisivetés corruptrices d'un service militaire général et par cela même très-désor-
donné; puis, après rurmistice, l'éloignement nécessaire de l'Assemblée nationale et du g'ouvernement, relégués par la défaite à cent cinquante lieues du centre, où s'organisait la révolte ; deux mille canons aux mains des insurgés; des remparts si formidables que l'étranger n'avait pu les prendre ; des approvisionnements immenses de munitions de guerre ; enfin, pour mettre en mouvement et dirig'er ce chaos de toutes les ignorances, de tous les vices, de toutes les scélératesses, des chefs de:" toutes nationalités, accourus de toutes les parties de l'Europe, n'ayant jamais désiré de leur vie qu'un bouleversement universel, et trouvant dans la situation de Paris et de la France des facilités de forfaits qui ne s'étaient pas encore présentées; telles furent les causes principales qui ont rendu la Commune possible, et qui, pendant deux grands mois, lui permirent de braver une armée de plus de cent mille hommes, réorganisée et conduite par M. Thiers.
Répétuns-le, poui- que la France, rEiivopé et la postérité ne s'y trompent pas : Non; il n'y avait absolument rien de politique dans la Commune. Ses partisans ont souvent dit qu'elle défendait la République et les franchises municipales de Paris. C'est une erreur, qui, dans la bouche de quelques-uns, peut Itien être qualifiée de mensonge. Rien à ce moment ne menaçait la République; et la preuve, c'est qu'elle vit toujours. Personne ne songeait à ravir à Paris le bénéfice de la loi; depuis deux ans, la capitale jouit d'un conseil municipal aussi bien que toutes les grandes villes; elle aussi nomme ses magistrats élus; tout ce qu'on lui a refu.sé, avec son assentiment, au nom de son repos et de ses plus chers intérêts, c'est un nouveau Pétion, un nouveau Pache, même un nouveau Bailly, instruments ou victimes des minorités les plus turbulentes. La revendication des droits de Paris, le salut de la République sont des prétextes, à l'aide desquels uu a pu égarer des es-
prits ardents et enflammer les passions mobiles de la foule. Ce ne sont pas là les vrais motifs qui ont suscité la Commune. Au fond, elle n'en a eu qu'un seul : l'ameutement de toutes les convoitises de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent. C'est l'Internationale qui a conçu ce plan infernal ; c'est elle qui a saisi l'occasion à Paris, et qui saisira, dans toutes les principales cités de l'Europe, des occasions semblables, chaque fois que le hasard des événements pourra les lui fournir. Le second siège de Paris est une leçon qui doit instruire tons les gouvernements; il n'en est pas un seul qui ne soit exposé aux périls que nous avons courus; il n'est pas une nation où les mêmes passions ne se rencontrent, et où l'Internationale ne trouve de l'écho pour ses suggestions homicides. Dans nos sociétés, qui commencent à beaucoup vieillir, c'est là en quelque sorte une gangrène sénile ; et le spectacle de la Cliine, trois ou quatre fois plus vieille que nous et dix fois plus
grande et plus peuplée, nous montre, de nos jours, l'insurrection de plusieurs millions d'hommes à l'état chronique et incurable.
Passons; et ne mettons pas plus la Commune à la charge de la République qu'on ne doit mettre la Ligue à la charge de la Royauté. La Commune a failli renverser la République et la société, comme au seizième siècle la Ligue, dont la révolte a été bien plus longue, a failli renverser la monarchie et transférer la couronne à la maison des Guise. Henri IV a dû aussi assiéger et reprendre sa capitale, qu'il n'a plus quittée.
Après tant de souffrances et tant d'abaissements, si quelque chose a pu nous consoler et honorer la démocratie, c'est le gouvernement de M. Tliiers. En deux ans, il a réparé presque tous nos malheurs, du 21 mai 1871, où il faisait rentrer dans Paris l'armée victorieuse, jusqu'au 24 mai 1873, où il était renversé par une coalition parlementaire. Alexandre, à son lit de mort,
n'avait pu désig'ner sou sncce.^seur ; dans une situation bien autrement critique, la France n'eut pas de peine à trouver le plus dig-ne. Une intellig-ence supérieure, un demi-siècle de travaux illustres, de patriotisme constant, d'activité infatigable, et la preuve encore toute récente d'un dévouement sans bornes, que l'âge n'avait pas refroidi, le sig'nalaient à la nation, qui n'hésita pas un instant. Vingt-six départements appelèrent M. Thiers à l'Assemblée nationale et au pouvoir. Publiciste, historien et orateur sans rival, homme d'Etat versé dans toutes les matières de l'administration et de la diplomatie, représentant de l'esprit national dans ce qu'il a de plus particulier et de plus vif, aussi connu des étrangers que de ses compatriotes, qui pouvait, si ce n'est lui, occuper la première place? On la lui décerna, et il l'accepta au grand avantage de la patrie, dont naguère il s'était efforcé de détourner les maux qu'elle lui demandait actuellement de guérir. Notre his-
toire nationale ne renferme rien qu'on puisse égaler à ce qu'a fciit M. Thiers. Peut-être même, dans le cours entier de l'histoire des hommes, ne rencontre-t-on pas un autre exemple de si prodigieux services, dus par un grand peuple à un simple cito^^en.
Je n'ai point à insister sur les détails d'un principat si dig*nement acquis, et si habilement exercé. M. Thiers est sorti des rang-s de la démocratie ; et la démocratie a raison de se montrer fière du plus glorieux de ses "enfants. Comme c'est elle qui est désormais chargée des destins de la France, il est bon qu'elle ait, une fois de plus, prouvé à la France et au monde qu'elle mérite cet héritage et cet honneur. La lutte commencée en 1789 entre les deux principes contraires de l'absolutisme royal et de la liberté démocratique, n'est pas finie ; et dans les phases qu'elle doit parcourir, chaque parti n'a-t-il pas le droit de se parer des titres qu'il peut revendiquer à la reconnaissance commune ? Après
— alla chute de Napoléon III, c'est la liberté qui a cicatrisé les blessures que nous avait faites le despotisme impérial. M. Thiers et la démocratie sont solidaires l'un de l'autre dans cette œuvre de salut. Sans la République, ^1. Thiers n'aurait point eu la faculté d'agir ; et sans M. Thiers, la République eût été impuissante à accomplir tout ce qu'on lui doit.
Nos adversaires ne s'y sont pas trompés. Dans le combat qu'ils ont eng-agé contre la démocratie, c'est à M. Thiers que leurs coups se sont adressés. Ils ont réussi après deux ans d'efforts; et un vote hostile ayant nécessité sa démission, le maréchal de Mac-Mahon a été appelé à lui succéder. De quelque façon que l'on considère cet événement, il est très-grave, si ce n'est en lui-même, au moins par les conséquences inévitables qu'il contient et qu'il a portées presque sur-le-champ. Tous les partis monarchiques, qui s'étaient coalisés pour écarter M. Thiers, ont poursuivi leur œuvre de destruction; et leur
activité contre la République s'est mesurée aux chances de succès plus ou moins prochaines que croyait avoir chacun d'eux.
Pour comprendre ce qui s'est passé le 24 mai, il est besoin de jeter un regard en arrière et de remonter aux origines de l'Assemblée nationale et à ses premières séances à Bordeaux.
Ainsi qu'on l'a dit, jamais élections ne furent plus libres; mais jamais non plus élections ne furent aussi précipitées. L'armistice avec l'ennemi était conclu le 28 janvier 1871; les collèges furent convoqués pour le 8 février; et les représentants, pour le 12 du même mois. Ainsi qu'il arrive dans les grandes perturbations, on ne se rendit pas bien compte de ce qu'on faisait; et si la liberté des choix fut entière, la réflexion politique n'y eut presque aucune part. Le plus pressé, c'était de sauver le pays. Les périls mortels dont il était menacé, c'était d'abord la victoire de l'étranger, avec qui il fallait traiter sans retard, et en second lieu, le désordre inté-
rieur, qui se développait d'autant plus vite qu'il n'avait devant lui qu'un pouvoir de fait, décrété sous la pression des événements.
L'Assemblée souveraine, élue sans qu'aucune limite eût été posée à son mandat, ni pour les attributions ni pour la durée, devait donc avoir pour premier soin de former un g-ouvernement, qui stipulât de la paix au nom de la France. A l'unanimité, l'Assemblée proclama M. Thiers Chef du pouvoir exécutif de la République française. C'est la première sanction qu'ait reçue la République, toujours considérée comme la seule condition du salut suprême. Mais quoique la République fût adoptée par un vote explicite, chacun comprit que l'org'anisation d'un gouvernement définitif était une question qui ne pouvait être résolue à la hâte et indirectement. Cette question essentielle fut ajournée à des temps plus calmes ; et si, dans les deux années qui suivirent, on a été amené plusieurs fois à agiter ce problème, c'est qu'un provisoire si long est
intolérable, et que l'incertitude est, pour les nations ainsi que pour les individus, le plus gênant des fardeaux.
Le Chef du pouvoir exécutif, en recevant l'investiture de ses hautes fonctions, déclarait spontanément qu'il n'y aurait de surprise pour personne, et qu'on délibérerait plus tard avec toute la maturité nécessaire; mais en même temps, il déclarait aussi que, recevant des mains mêmes de l'Assemblée nationale le dépôt de la République, il le rendrait intact; et il ajoutait, avec une loyauté pleine de prévoyance, que, la réorganisation du pays devant s'accomplir sous la forme républicaine, le principe républicain profiterait de tous les services que l'Assemblée nationale et le cabinet, soutenu par elle, allaient tâcher de rendre à la patrie.
C'est là ce qu'on a nommé le Pacte de Bordeaux.
Qui s'opposa à ces déclarations, qu'inspirait
la sagesse encore plus que la nécessité '! Quelle
voix convaincue ou courageuse s'éleva pour la
iiioiiarchie ? Pas une, dont l' Assemblée nationale dût écouter ou satisfaire les réclamations. Plus tard^ on a parlé; mais alors, chacun se tut. Ce silence avait plusieurs motifs, dont un seul aurait suffi. D'abord, M. Thiers, dont l'acceptation était indispensable, aurait refusé le pouvoir si Ton y eut mis pour condition une restauration monarchique, qu'il jugeait impraticable. En second lieu, la monarchie était triple ; et si, pour le moment, les audaces du Bonapartisme n'allaient pas jusqu'à rêver un retour de l'île d'Elbe, ou si elles ne provoquaient qu'un vote presque unanime de déchéance^ il restait toujours deux dynasties entre lesquelles la monarchie se partageait. Qui préférer? Cette division du principe monarchique excluait même toute possibilité de discussion publique. Les légitimistes le sentirent si bien qu'ils se résignèrent à servir la République, en entrant dans le cabinet. C'était une collaboration très-patriotique et très-honorable.
Mais cette prétention de la monarchie ne signifiait pas du tout qu'on y renonçât. En attendant des circonstances plus propices, et afin de les hâter, les partis commencèrent un travail secret qui, longtemps dissin;iulé dans l'ombre, s'est enfin révélé par des actes patents, quand les soutiens divers de la monarchie eurent pu s'entendre et taire taire un instant leurs dissensions implacables pour se réunir contre la République, le commun obstacle à tous leurs projets particuliers.
Comment les élections générales de 1871 avaient-elles envoyé dans le conseil de la natiun tant de monarchistes ï C'est là un problème obscur, sur lequel on pourra disserter longtemps sans le résoudre. La réponse la plus probable^, c'est que, tout bien pesé^ on ne peut voir là qu'un pur eôet du hasard. Si en réalité la France était aussi monarchique qu'on veut bien le dire, qu'y avait-il de plus simple que de relever un troue, soit à Bordeaux, soit à Versailles ï Mais
— -iO — au milieu des angoisses où la France était encore plongée en février 1871, elle s'est ignorée elle-même ; et les diverses régions qui la composent ne purent se concerter pour donner aux élections un caractère général et décidé. Peutêtre voudrait-on tirer de là même une conclusion favorable à la monarchie. Mais la preuve que la France ne voulait pas la monarchie, même de la façou la plus inconsciente, c'est que, depuis cette époque, interrogée dans plus de cent cinquante élections parlementaires, sur toutes les parties du territoire, elle a toujours répondu en donnant un avantage incontestable aux opinions qui sont opposées à une restauration monarchique.
Le pays et l'Assemblée ont donc suivi des routes absolument contraires. A mesure que la France se rassurait sur la Eépublique, devenue la véritable garantie de l'ordre, la droite de l'Assemblée se rejetait avec d'autant plus d'ardeur vers la monarchie, sans pouvoir se dire
tout cV abord à laquelle des trois on remettrait le salut de la société.
Qu'on le sache bien, ce sont ces progrès irrésistibles et incessants de la Eépublique qui sont le vrai et l'unique motif de la coalition. Le triomphe prochain de la forme républicaine, ce triomphe légal, pacifique et inévitable, si le pays continuait à goûter de plus en plus le gouvernement réparateur de M. Thiers, apparut à la droite de l'Assemblée comme un danger qu'il fallait conjurer à tout prix. Le mauvais vouloir s'était déjà montré, mais timidement, à l'occasion de la proposition Rivet (31 août 1871). Au 19 janvier 1872, il s'était assez clairement manifesté pour que M. Thiers dût une première fois donner sa démission, bientôt reprise sur les pressantes instances de ceux-là même qui l'avaient provoquée trop tôt. Le 20 juin 1872, une visite menaçante des principaux chefs de la droite avait apporté comme une dernière sommation au pouvoir exécutif. De part et
d'aiUrp , l'orng-e R'amoncRlait: le messag'e du 14 novembre le fit éclater; dès ce moment, la perte de M. Thiers, depuis long-temps résolue, parut possible, et l'on s'occupa de la réaliser dans le plus bref délai, en profitant des colères soulevées dans tout le parti monarchique. Ce message, dont la France entière et l'Europe admirèrent la sagesse consommée et l'irréprochable modération, n'avait qu'un seul tort : il annonçait hautement que le moment prévu à Bordeaux était enfin arrivé, oi^i il fallait s'occuper des questions constitutionnelles. M. Thiers conseillait à tous les partis, comme il le leur conseille encore, de continuer à s'en tenir à la forme de gouvernement existante; la force des choses l'avait établie, et cette forme ne serait chang-ée qu'au prix d'une révolution, qui pourrait être la plus redoutable de toutes celles qu'avait subies notre infortuné pays.
(>)uelque mécontent et quelque résolu qu'on fut dès lors, renverser M, Tbiers était une entre-
prise difficile, et les bienfaits de son administration présente, sans compter ceux qn'on en attendait, étaient trop universellement reconnus pour qu'on pût les effacer en un seul jour. Il fallut encore six mois entiers pour atteindre ce double résultat, d'ôter d'abord la parole à M. Thiers, et ensuite de lui ôter le pouvoir. La commission des Trente, qui fera beaucoup moins de bruit dans l'histoire qu'elle n'en a fait parmi nous, s'acquitta du premier soin ; et le 24 mai acheva l'œuvre.
Heureusement nous n'avons point à nous occuper ici des secrets ressorts qu'on a fait mouvoir; bien des fautes individuelles ont été commises; des consciences ont capitulé; des ambitieux ont satisfait leurs convoitises. C'est le côté misérable de toutes les choses humaines; et les bassesses n'ont été dans cette circonstance ni plus nombreuses ni plus éhontées qu'elles ne le sont d'ordinaire. Tl est toujours des gens pour qui la politique n'est qu'une carrière plus brillante et
plus lucrative qu'une autre. Ces âmes vaines et cupides ne peuvent pas se contenter de l'honneur de servir la patrie ; et dans leurs calculs mesquins, elles substituent sans scrupule l'intérêt personnel à l'intérêt général. Ce n'est certainement pas là ce qui, dans le 24 mai, a étonné la France et l'Europe.
Ce qui les a surprises à bon droit, c'est qu'en présence de services incomparables, l'Assemblée nationale ait pu en priver la nation avant même que l'étranger n'eût définitivement quitté notre territoire. Il ne s'agit point ici d'ingratitude, comme l'a dit celui-là même qui semble en être l'objet; les peuples ne sont pas tenus de se sacrifier au sentiment de la reconnaissance. S'il est juste de récompenser par l'estime et par les honneurs les grands citoyens, il est plus juste encore, quand le moment de leur retraite est venu, de leur reprendre le pouvoir pour le transférer à de plus dignes et à de plus capables, si l'on en trouve. Mais on le
demande aux partis eux-mêmes, à la France,, à l'Europe attentive : la comparaison de ce qui était n'est-elle pas écrasante pour ce qui est? Il serait trop délicat de descendre jusqu'aux personnes ; mais ce n'est pas leur faire injure de supposer qu'elles se sentent, tout amourpropre à part, un peu embarrassées d'une fortune si soudaine, qui leur impose des devoirs accablants.
Pourtant les partis, non plus que les individus, ne sont pas toujours aussi déloyaux qu'on le suppose, et ils se donnent assez volontiers à euxmêmes les explications qu'ils essayent de faire accepter à autrui. Il n'est pas impossible qu'en renversant M. Thiers la majorité de l'Assemblée ait un instant cru de bonne foi combattre le radicalisme. Mais supposer le vainqueur de la Commune complice du désordre, arguer contre lui de l'élection du 27 avril, où il avait été personnellement vaincu par les radicaux, pour le
confondre avec eux; oublier à la fois tous les