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services que, dans sa long-ne carrière, M. Thiers avait rendus au parti conservateur et tous ceux qu'il pouvait encore lui rendre, c'était une aberration par trop forte. Les accusations extrêmes ne sont jamais assez vraies pour rester vraisemblables durant quelque temps. Celle-ci tomba presque aussitôt qu'elle fut portée ; et le bon sens public reconnut bien vite que le cabinet du 24 mai, loin de ralentir les progrès du radicalisme, pourrait au contraire les précipiter, en étant aussi excessif que lui. La prétendue ligue des gens de bien, le gouvernement de combat, n'étaient que des prétextes, et les passions réelles qu'ils couvraient se chargèrent de déchirer le voile. Entre autres mérites, la passion a le mérite de la franchise, précisément parce que l'ardeur qui l'emporte est de la force, et que la force, à quelque degré qu'elle se produise, ne sait jamais dissimuler. Le mensonge est un signe et une cause de ftiiblesse. Le rôle de M. le maréchal de Mac-Mahon et de ses
ministres est bien difficile à comprendre. Si l'on ne peut pas dire qu'ils abandonnent la République, dont ils sont les chefs, au moins nominalement, il est certain qu'ils ne la défendent pas, comme ses chefs devraient le faire, et qu'ils ont contre elle des répugnances avouées. La Droite a été plus franche ; elle a marché, visage découvert, à la restauration de la monarchie.
Chacun sait ce qui vient de se passer (Lettre de Salzbourg, 27 octobre. 1873; Messages du 5 et du 17 novembre). Ce n'est pas ici le lieu de raconter ce qui a préparé l'immense mécompte auquel ont abouti six mois d'intrigues, mêlant les convictions les plus aveug-les à des calculs qui seraient bien mesquins, s'ils n'étaient encore plus coupables dans la situation présente. Après quelques hésitations, qui auraient pu cesser plus vite, M. le comte de Chambord s'est dégagé de la situation compromettante que lui avaient faite
— AS — d'imprudents amis. Il est resté fidèle à son principe et conséquent à lui-même. Tout en se plaisant à citer son aïeul Henri IV, il ne s'est pas dit comme lui que Paris valait bien une messe ; et il a préféré s'effacer , du moins momentanément, plutôt que de se contredire et de violer sa conscience.
De quelque façon qu'on veuille interpréter ce grand acte, il en ressort plusieurs résultats de la plus haute importance. D'abord, la Monarchie légitime peut être aujourd'hui considérée comme morte en France; elle vient, dans une occasion solennelle, de le déclarer à la face du monde. En second lieu, la Monarchie du droit divin entraîne dans sa chute à peu près irrémédiable, sauf l'imprévu, auquel il faut toujours réserver une assez large place, la Monarchie constitutionnelle, qui s'est reniée elle-même, et qui a voulu rattacher son sort à l'agonie d'un passé qui achève de mourir. La ro3'^auté révolutionnaire s'est repentie de ce qu'avaient
fait ses ancêtres, détachés par des crimes du tronc commun de la famille ; elle a renoncé à une couronne qu'elle jugeait mal acquise, confessant qu'elle ne reconnaissait plus qu'un roi, qui ne veut être à aucun prix le roi de la Révolution.
Ainsi, les deux 'monarchies abdiquent et se retirent de la scène. Après elles, c'est-à-dire sans elles, des acteurs plus téméraires que clairvoyants vont essayer encore de faire, s'il se peut, une royauté sans roi, et de prolonger, sous la forme de la dictature, une situation grosse des plus menaçants périls. Mais en attendant quelque entreprise nouvelle, qui ne peut pas être beaucoup plus heureuse que celle qui vient d'avorter, la République est maîtresse du terrain. Notre patrie n'est pas encore assez heureuse pour se dire que la lutte est dès à présent terminée, et que tous ses enfants ne pensent désormais qu'à la servir. Mais, sans se laisser aller à des illusions trop flatteuses, on peut croire que
le terme approche. Le bon sens public l'emportera sur des agitations factieuses. La France maintiendra les institutions existantes, plus fermement que ceux à qui elles sont confiées, et elle finira par org-aniser la République conservatrice, ne serait-ce que pour s'épargner une révolution de plus. C'est assez de dix ou douze en moins de cent ans.
J'avoue que, si la République n'avait pour la recommander à notre choix que le fait seul de son existence actuelle, je ne croirais pas à sa victoire aussi sûrement que je le fais, et je pourrais douter de son triomphe, tout en restant inviolablement attaché k son principe. Mais après avoir touché à tant de misères contemporaines, qui elles aussi sont de l'histoire, donnons-nous le grave plaisir" de considérer les choses d'un peu plus haut, et de remonter aux causes toutes -puissantes qui imposent à la France le gouvernement républicain, comme conséquence nécessaire de son passé et comme
garantie définitive de son avenir. Le sujet est bien vaste; mais on peut au moins eti tracer quelques linéaments.
S'il est un fait avéré, c'est qu'en 1789, la nation française, après avoir vécu douze ou treize siècles sous le principe de la monarchie absolue, a répudié ce principe, pour proclamer le dogme de la souveraineté nationale. La France a consommé ce radical changement de propos délibéré, dans une constitution discutée publiquement pendant deux années de suite, et précédée, pour que nul ne s'y trompât, de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. C'était là un fait inouï dans les annales des peuples; et sans contredit, c'est une des résolutions les plus extraordinaires et les plus héroïques qu'une nation, déjà vieille et très-civilisée, ait prises sur elle-même. On peut rappeler, il est vrai, que le peuple romain, à ses débuts, avait fait quelque chose d'analogue et qu'après avoir vécu deux siècles et demi sous des rois, il
s'était donné tout à coup, et avec moins d'alternatives que nous, un gouvernement républicain, origine et cause de sa grandeur, qui lui a valu la domination du monde. Mais quand Rome chassa les Tarquins, elle était bien faible; elle ne tenait pas, sur le tbéâtre étroit des Sept-Collines, la place qu'occupait en Europe la monarchie de Henri IV et de Louis XIV. Chez les petits peuples, ces changements, tout essentiels qu'ils peuvent être, sont relativement faciles et passent inaperçus. Mais la Révolution française a produit chez toutes les nations de la terre une agitation qui n'est point encore calmée, et qui les a remuées dans leurs plus intimes profondeurs, sans parler de toutes les commotions que la France elle-même a éprouvées et dont elle cherche ardemment la fin.
Ce serait faire une sorte d'injure à la sainte cause de la vérité que de penser à justifier le principe de la souveraineté nationale. On ne discute pas l'évidence ; on l'accepte, ou on la
subit; mais on ne peut la nier. En fait, les nations ont toujours disposé d'elles-mêmes; et leur droit de décider librement de leur sort n'est pas moins éclatant que le fait même par lequel elles en décident, à certains moments de leur existence. Dans l'origine, ce droit supérieur et indéfectible se pratique sans que personne songe à le contester. Les Capétiens eux-mêmes ont reçu leur couronne de la main des Barons, qui seuls alors représentaient, bien que très-imparfaitement, la souveraineté populaire. ^ dans la durée des temps qui s'écoulent, ces souvenirs s'efiPacent, et si la vraie lumière s'éclipse, on la retrouve néanmoins chaque fois qu'on le veut, toujours aussi brillante et aussi pure. Les siècles ont beau s'amasser; ils l'obscurcissent sans l'éteindre. Tout ce qu'ils font, c'est de substituer un principe factice à un principe vrai; et ils constituent peu à peu ce qu'on appelle la légitimité, expédient fort respectable certainement, et même fort utile, comme tout ce que
forme le temps dans son cours incessant et régulier, mais d'une utilité passagère, qui peut disparaître à un jour donné et en présence de nécessités nouvelles. Il n'y a que la vérité qui soit éternelle et immuable.
Entre des principes aussi féconds et aussi opposés, il faut toujours, dans la réalité, que l'un des deux l'emporte; ils ne peuvent coexister qu'autant que l'un est subordonné à l'autre. A cette condition, l'accord est possible. C'est ainsi que, après bien des luttes , cet accord désirable s'est réalisé en Angleterre, oii la souveraineté nationale s'exerce modestement sous le couvert de la monarchie, avec une force qui est devenue tout à fait irrésistible depuis près de deux siècles, quoique cette force soit restée toujours anonyme. On parle bien rarement en Angleterre de la souveraineté du peuple ; mais elle est perpétuellement en action ; et c'est l'opinion publique seule qui gouverne, de l'aveu tacite de la couronne. Chez nous.
l'entente n'a pas pu ?e faire; et par suite d'une foule de causes, une rupture indispensable éclata vers la fin du siècle dernier. Cette rupture a été d'une violence sans bornes, proportionnée aux abus monstrueux de l'ancien régùme, à la résistance aveug-le des privilégiés, an long oubli que la nation avait fait d'elle-même, et peutêtre aussi au caractère très-spécial de cette nation.
Certninement,tout ami sincère de l'humanité a regretté plus d'une fois que la Révolution n'ait pas pu être évitée; mais il n'est pas non plus un ami de la justice et de la liberté qui ne doive reconnaître que cette révolution était devenue nécessaire et absolument inévitable. La Monarchie, montée presque à l'apothéose sous Louis XIV, avait poussé son propre principe à bout; elle l'avait épuisé jusqu'à la lie sous la Régence et sous Louis XV. Quand l'infortuné Louis XVî convoqua les Etats-généraux, il y avait près de deux cents ans que la nation
n'avait pas fait entendre sa voix, et qu'elle étouffait ses trop justes plaintes. Que de griefs s'étaient amoncelés durant ce silence ! Que de vices avaient empoisonné toutes les parties du corps social et de l'administration publique! La nation ne pouvait plus vivre sous ces conditions devenues insupportables; il lui fallait clierclier dans une autre atmosphère un air plus pur, qui lui permît de respirer.
Je sais, aussi bien que personne, toutes les accusations qu'on peut porter contre la Révolution; et je me garderais bien, dans un intérêt de parti mal entendu, de les atténuer en quoi que ce soit. Mais je connais non moins clairement toutes les accusations encore plus vraies qui s'élèvent contre cette monarchie, que la nation dut renverser sous peine de périr avec elle. Les gouvernements sont toujours plus coupables que les peuples ; c'est la nature même des choses qui le veut ainsi, parce que ceux qui gouvernent sont tenus d'avoir plus de
sagesse que les sujets, et que la responsabilité s'accroît avec le pouvoir et les lumières. C'était à la Monarchie, d'abord de savoir être plus modérée qu'elle ne l'a jamais été dans tout le cours de sa puissance ; et en second lieu, de se réformer elle-même, quand évidemment le moment de la réforme était arrivé. Richelieu et Maza-, rin, en préparant l'omnipotence de Louis-le- Grand, ont préparé l'effroyable catastrophe. Cependant le génie qu'on leur prête pouvait assez aisément la prévoir et la conjurer. C'est une loi sans cesse vérifiée des choses de ce monde qu'un excès amène fatalement un excès contraire, et que le châtiment est toujours au niveau des fautes commises. Les exemples de l'histoire devaient instruire ces grands politiques, s'ils eussent été aussi habiles qu'on l'a cru. Mais l'histoire, quelque visibles que soient ses leçons, n'instruit personne, du moins chez nous. De nos jours, les malheurs trop mérités du premier Empire n'ont pas prévenu la résur-
rection du second; l'écroulement de 1815 n'a pas empêclié celui de 1870, à un demi-siècle d'intervalle.
Si la nation a été criminelle dans les fureurs de la Révolution, et si elle eu a été justement châtiée par ces fureurs mêmes, on ne peut nier que la victoire du principe nouveau, qui avait pour lui la vérité, n'ait été immensément bienfaisante. On pourrait le demander aux partisans les plus sincères de la Monarchie : « Avec l'ancien « rég-ime, la France eût-elle pu devenir jamais ce « qu'elle est devenue depuis quatre-vingts ans? » Toutes ses ressources se sont décuplées sous le souffle vivifiant de la liberté ; et quand on voit les désastres les plus affreux ne ralentir que quelques instants à peine ces merveilleux progrès, on rend grâce à ce principe de rénovation qui a tout ranimé. La France se mourait sous ses derniers rois. Un siècle de plus de cet allanguissement et de ce désordre nous faisait descendre au rang de l'Espagne, inaug'urant, elle
aussi, une décadence continue sous le sceptre des Bourbons. La nation française n'a donc pas été seulement dans son droit en se rendant libre et en secouant le joug* monarchique; elle a été, en outre, très-prudente. Si elle ne s'était pas arrêtée quand la guérison était possible encore, c'en était fait d'elle; la lente et infaillible agonie commençait.
Je ne voudrais pas abuser, comme on l'a fait si souvent, de l'intervention de la Providence dans les affaires de l'humanité. Les desseins de Dieu sont si démesurés -à notre infir^ mité qu'il est à peu près interdit à notre raison de les entrevoir, et bien plus hasardeux encore de les interpréter. Mais, pour ma part, je m'assure que, si jamais un fait a dû sembler providentiel par sa grandeur et son opportunité, c'est celui de la Révolution ; elle a, je ne crains pas de le dire, arraché la France au tombeau. En sondant les plaies morales que nous a faites le passé, on n'oserait pas affirmer dès à pré-