‹ À la démocratie françaiseChapitre 1 sur 10 · À la démocratie française · texte numérisé non relu

À la démocratie française

A vingt-cinq ans de distance, je n'ai rien à changer aux conseils que j'offrais à mon pays, lorsque le général Cavaignac, après les Jour* nées de juin 1848, fit appel au concours de l'Académie des sciences morales et politiques. Les principes ne varient pas; aujourd'hui, ils sont applicables à la troisième République comme alors ils l'étaient à la seconde. Dans la vie d'un homme, quinze ans sont une période importante, <c Grande mortalis SBvi spatium^ >

dit Tacite au début de TAgTicoJa. Un quart de siècle n'est presque ri«n dans la longue existence d'un peuple. Mais durant cet intervalle, il s'est accumulé ehoz nous une foule d'événements considérables : la chute de trois ou quatre gouvernements et de deu? dynasties, une guerre affreuse qui nous a mis sur le bord de Tabîme, la patrie relevée par la main d*un grand citoyen, l'évacuation du territoire national délivré de l'étranger ; et, depuis trois années entières, une incertitude néfaste suspendant la vie nationale et nos destinées politiques, sans qu'on puisse encore prévoir le terme d'une si* tuation si périlleuse. •

Je voudrais essayer d'appréciet ces événe*ments comme le fera l'histoire, avec justice et sans passion. Les contemporains soht. difficilement équitables; mais en demandant à lios épreuves quelques leçons utiles, nous pourrons montrera la démocratie où elle en est, et où en sont, je ne veux pafi diîé sôg ënnemis> mMs ses

adversaires. Par détnocrfeitle, on doit ehtetidre précisément la société nouvelle que nous ont &ite les principes de 80, et qui veut se constituer d'après le dogme de la Bouveraiueté nationale ^ comme jadis la tnArchè des siècles avait constitué la France d'après le dogme du pouvoir absolu de ses rois. La démocratie n*est que la nation se substituant au monarque^ et trouvant en elle-même toutes les garanties d'ordre et de stabilité sans lesquelles la vie des peuples n'est pas plus régulière que celle des individus, exposés les uns et les autres^ quand ces garanties leur manquent^ à une carrière douloureuse et agitée, où la dignité et le bonheur font défaut tout autant que la sagesse et la persévérance.

Je respecte profondément la société fi^ançaise, qui ne doit rien oublier de son glorieux passé, tout en étant irrévocablement résolue à ne plus le continuer; tnais le respect n'exclut pas la franobise ; et tout en exprimant ma peniée avec

— iO —

déférence, je parlerai avec une pleine sincérité.

Le premier Empire avait été peu honorable pour notre démocratie ; le second le fut encore bien moins. Cette faute, renouvelée après un demi*siècle, n'avait plus pour excuses les séductions du génie, l'ivresse de la gloire et de la guerre, les épouvantes de la Révolution.

C'était déjà une bien grande faiblesse à la démocratie française d'avoir abdiqué devant Napoléon l" ; mais devant Napoléon III ! Cette défaillance, qui n'était pas nécessaire, sera jugée sévèrement par l'histoire ; et, si je ne me trompe, voici quelques-uns des motifs sur lesquels se fondera son verdict impartial.

Rien ne justifiait le coup d'État du 2 Décembre 1851. La société n'était plus en péril; longtemps auparavant, elle avait été sauvée par la bataille victorieuse qu'avait livrée la Constituante. Les dangers qu'on redoutait pour 1852 étaient presque entièrement imaginaires, ainsi

que révénement le prouva. Mais on avait entretenu systématiquement les plus vives alarmes, pour se créer le devoir apparent de les apaiser. L'attentat réussit, parce qu'il avait été ourdi à loisir, dès les premiers jours de la Présidence, par le chef même de l'État, employant le pouvoir dont il disposait à ruiner la Constitution qui le lui avait conféré. Il noya son parjure dans le sang, dans les déportations et dans les exils. On fit voter le peuple sous Taveuglement de la terreur ; et sept à huit millions de voix acceptèrent d'abord la présidence décennale, et peu après, pour l'anniversaire du coup d'État, rétablirent l'hérédité impériale. L'ambition du conspirateur et les passions de ses complices allaient être assouvies; mais la nation était profondément abaissée; son honneur était perdu avec sa liberté. Le 2 Décembre est infiniment plus criminel et plus humiliant que le 18 Brumaire. L'ensemble du règne ne démentit pas cette origine; pendant sa durée entière, tout ce qu'il

y avait d'indépendant et d'honnête en France ne put que s*efFrayer de tant de déraison et d'excès. Sauf peut-être une grande guerre entreprise et conduite avec l'appui de l'Angleterre, il n'y eut pas une seule des mesures du gouvernement impérial qui fût estimable et sage. Au milieu de scandales continuels, le gaspillage et la dilapidation de toutes les ressources matérielles et morales du pays ne cessèrent pas un instant; et sous Téclat trompeur d'une prospérité de mauvais aloi, le pays se trouva épuisé quand arriva le jour de la lutte. On n'avait su ni ménager ni administrer ses forces. Afin sans doute d'en abuser sans limite, on les proclamait inépuisables; et l'on eût dit qu'on prenait à tâche de tout faire pour démontrer qu'elles ne Tétaient pas.

Celui qui s'était chargé de gouverner la France n'était pas capable de soutenir un si noble rôle. La responsabilité qu'il avait assumée était trop lourde pour lui; il devait tAt ou tard

eu être écrasé. Le nom qu'il portait l'avait désigné aux sufirages populaires; comme les autres, il avait été lui-même dupe de ce nom. Héritier d'une gloire qu'il comprenait mal en la jalousant, il joignit à son insuffisance personnelle la faiblesse d'une imitation inintelligente, et d'une rivalité qui ne pouvait être que ridicule. Il n'est même pas à pr(^sumer que les revers de sa fin lui aient ouvert les y eux. Napoléott I" à Sainte-Hélène ne confessa jamais ses fautes, moins fatales cependant que celles de son neveu. Napoléon III dut encore moins s'avouer les siennes dans sa retraite de Chislehurst. Sur le trône, Il n*avait point senti ce qu'il devait à la France ; dans l'obscurité où il allait s'éteindre, il ne parut pas sentir davantage les maux qu'il nous avait infligés. Quand par hasard il cherchait à s'en expliquer les causes, son ingratitude perfide en accusait la nation, sa victime, qui n'avait eu que le tort de lui dontjer et de lui conserver une couronne qu'il ne méritait point.

Ce qui atténue Terreur de la France, du moins en partie, c'est que l'Europe la partagea durant quelque temps. La libre Angleterre ellemême s'y trompa; et ce ne fut pas l'intérêt seul qui inspira l'enthousiasme montré par elle plus d'une fois. Peut-être même éprouva-t-elle plus d'estime que la France n'en accordait au monarque étrange qu'elle avait choisi, ou subi, dans un moment de trouble et d'égarement.

La méprise avait été complète. Jamais la France n'avait entendu se donner un dictateur à vie; et pourtant Napoléon III ne fut que cela, à l'exemple de son oncle. Sous les démonstrations constitutionnelles dont il affecta de s'entourer, il était toujours le maître absolu. Le. Corps législatif ne pouvait pas lui opposer le moindre contre-poids; le Sénat était encore plus docile et moins sérieux, s'il est possible. Tout cela n'était qu'une représentation vaine, parfois plus digne des tréteaux que de là scène politique. La Constitution qui semblait organiser

toutes ces ombres et leur communiquer une vie factice, n'était pas viable; il fallut la remanier vingt-cinq ou vingt-six fois, avant de la refaire de toutes pièces dans cet informe embryon que sanctionna le plébiscite de 1870, à 7,500,000 voix.

Lorsque aujourd'hui on jette un regard attristé sur le second Empire, le sentiment qui domine, c'est encore Tétonnement; et Ton se demande, non sans une sorte d'effroi, comment une machine si mal montée, confiée à des mains si peu habiles, put fonctionner si longtemps avant d'amener enfin cette explosion formidable qui nous a couverts de blessures et de ruines. Waterloo même s'efface, comparé à Sedan. 400,000 prisonniers de guerre, trente-six de nos départements envahis, la capitale forcée de se rendre après quatre mois et demi de siège, deux de nos provinces les plus riches arrachées à la patrie, une indemnité dé guerre de 5 milliards, des malheurs individuels innombrables.

des cftlamitég publiques inoiiïea^ voilà le dé*noumetit de ce drame bizarre qui s'était déroulé tout à Taise pendant vingt ans sous nos yeux indignés. Personne ne pouvait prévoir la sévérité du châtiment; mais quelque inexorable qu'il ait été , il n'a pas dépassé la mesure de nos craintes et de nos dédains trop justifiés. L'Assemblée nationale a prononcé la dé^cbéance de Napoléon III, et Ta rendu responsable des désastres qui avaient accablé le pays. C'était justice. Mais ces immenses catastrophes ne sont pas le résultat d'un jour; les vraies causes dé nos désastres remontaient bien plus haut que la guerre d'Allemagne. Ces causes sont sorties du règne tout entier ; ellôs eussent été moins funestes si elles avaient été plus récentes.

Je m'assure qu'en parlant ainsi du seeond Empire, je ne fais que devancer l'opiniQû de la postérité. A ceux qui n'ont jamais tenu un lan«^ ga^e différent quand Napoléon III était tout-

pUiséniit, il peut étl^ permis de fépétef sûir sft loinbe ce qU*alors ilâ disaient de lui. Par malheur, c'est lin règne qu'on ne poui*ra pas retran* ôhef de bos annales, quoiqu'il eût été à souhttltet qu*il n y figurât jamais. J*eil conviens : il faut foire Une part aux circbUstances et tnême aux eutraîUemeiitd d'un enthousiasme rétrospectif; le seul souvenir du g^rand Napoléoti relevait UU trône despotique trente ans après sa morti Mais la démocratie, avertie par Tissue de l'Empire en 1814 et en 1815, aurait dû n'avoir pas tant de confiance Une seconde fois, et tout eU concédatit le poutoir, prendre contre TabuB ^u'on en pouvait faire des précautions, dont l'oubli avait déjà coûté si cher au pays et à l'auteur de la race.

Quant à fonder une quatrième dynastie, ce rêve n'est pas imputable à la démocratie» qui eut le botl sens de ne pas s'y associer. Napoléon III lui^mêfne ne croyait paâ à tant de fortUiie. ËépoiidàUt au Corps législatif) qui le féli-

citait de la naissance de son fils, aux Tuileries, il souhaitait, sans paraître Tespérer, que cet enfant < fût plus heureux que ceux qui étaient a: nés dans le même lieu et dans des circonstan- € ces analogues. » Se porter pour le remplaçant des Capétiens avait dû certainement traverser rimagination du premier des Bonaparte. Mais la France n'avait jamais pris au sérieux la quatrième race, même avec lui ; à plus forte raison, n'y crut-elle pas sous l'héritier.

Cette défiance générale dans Tavénir de la dynastie napoléonienne explique comment, au 4 septembre, personne n'a songé à défendre l'établissement impérial. L'empereur prisonnier, l'Empire n'existait plus. Le projet d'un Conseil de Régence ne put même pas se produire; et sans conflit, sans effusion de sang, le Corps législatif se dispersa, après une protestation aussi inutile et moins nette que celle oii, en 1851, à la mairie du X* arrondissement, sous les verrous de la caserne du quai d'Orsay,

nous avions proclamé la déchéance et la mise hors la loi du violateur de la Constitution. Le 4 septembre 1870, à six heures du soir, la Ré* publique s'inst^lait à THôtel de ville, plus aisément que naguère la dictature sanglante ne s était installée à l'Elysée.

On ne comprend pas les outrages et les haines dont le 4 Septembre a été et est encore poursuivi. Dans toutes ces récriminations, il n'y a pas la moindre justice. Les bonapartistes mêmes n'ont pas le droit de s'y livrer; et par ces plaintes sans fondement, ils ne montrent que leurs regrets et leur dépit intéressé. Le 4 Septembre ne fut pas une révolution ; ce ne fut qu'une chute. Personne n'avait conspiré et n'était prêt, parce que personne, même parmi les plus violents ennemis de l'Empire, n'avait pu deviner des événements aussi surprenants et aussi décisifs. Le pouvoir était vacant ; le Corps législatif n'osa pas le prendre ; né des candidatures officielles, il ne représentait rien dans la nation

<|iië la dynastie, v|iii, étl dispafaidéant, Tenltat^ hait avec elle» Cëpehdatil il fallait, ëoud peine d*une anarchie imminêbte, que le gouvetne»

ment pasàât au plUd vite ëti d*autreà maitis» Les citoyeûB cdui^ageux qui le saisirent ne goût pas à blâmer ; à ce môUient^ ild méritèrent bieti plutôt la gratitude du parti coii«ervateur et des amis de l'ordre. Datls Tatteute des vaiuqueura arrivant à marehes forcées sur la capitale, soua la menace d*un siège qui devait élre long^ re^ cueillîi* le pouvoir tombé en déshérenoe^ c'é«tait se dévouer ; et la journée du 31 octobre^ qu*on pouvait déjà pressentir, montra bien que ce dévouement Q*était pas sans péril. Les députés de Paria avaient un devoir plus étroit que tous leurs Collègues; et destinés à défendre la capitale, ils étaient désignés pour les hautes fonctions dont ils se chargèrent afin de diHgér la résistance.

Mais ils ont proclamé la République ! Eh !

quel autre gouvernement pouvaient>«ils dono

adopter ? Tnclépendamment de leurs convictioBd individuelles, la République n'était-elle pas ce jourJà Tunique solution î L'Empire , anéanti sous 8es méfaits, n^ pouvait pas renaître tout à coup; Ift Légitimité, TOrléanisinci n'étaient pasi plus acceptables, II ne restait que le gouvernement de tout le monde, parce qu'alors tout le uïQude n'avait qu uu seul intérêt, commun et pressaut, celui de la défense nationale, 4out }e nouveau gouvernement en^pruntait ison titre aussi modeste que légitime. Si la Constituante, déci«étée quand on avait l'espoir de la réuuir, et çoutreimaudée de force ipajeure par les éyéne-> meuts, avait pu être élue, elle aurait elle-piême iustitué la République; dans la ^tuation de^^ affaire», to République était une nécesàité inévitable, puisqu'elle le fut même eucore quelques mois plus tarda Bordeaux, U n'y a donc paai là matière à un reproche; ou plutôt, c'est un reproche qui ue peut avoir quelque valeur que pour l'esprit de parti, qui s'entête à ne rien

voir, même eu face de l'évidence la plus frappante.

Quoi qu'il en soit, voilà la République revenue pour la troisième fois depuis 89; voilà la démocratie remise en possession de la forme de gouvernement qui est plus particulièrement la sienne.

Dans cette phase de son existence, la République s'est honorée par son courage et sa modération ; elle n'est tombée dans aucun de ces' excès dont la défense du territoire avait été l'occasion à la fin du siècle dernier. La résistance n'a pas été tout ce qu'elle aurait pu être, si la capacité eût égalé le bon vouloir. Mais dans l'état d'affaiblissement et de désorganisation où l'Empire nous avait laissés, est-il à croire que même de plus capables eussent été beaucoup plus heureux ? La discipline et le bon ordre ne s'improvisent pas, surtout au milieu de la défaite, qui déconcerte souvent les troupes les mieux aguerries et les chefs les plus

expérimentés. Après la destruction de nos armées sur la frontière, la lutte a été encore assez prolongée pour étonner l'Europe, comme l'avaient étonnée nos foudroyants revers. L'honneur national a été satisfait; et la capitale, qui devait être plus tard si mal récompensée de son héroïsme, qu'avait réveillé l'entrevue de Ferrières, ne se rendit que quand elle mourut de faim.

Sans doute , il eût été beaucoup plus sage de s'arrêter après la perte de Metz, qui nous enlevait notre dernière chance, et d'accepter l'armistice qu'apportait M. Thiers, pour prix de son patriotique voyage en Europe. Trois mois d'une résistance aussi impuissante que coûteuse nous eussent été épargnés; bien du sang inutile n'eût pas coulé ; et comme Paris, qui retenait les Prussiens depuis plus de six semaines, ne pouvait se défendre que quelque temps encore, traiter n'était qu'un acte de prudence, puisque déjà il était démontré qu'on ne pou-

vait pa^9 vaincre. Ce qi|i empêcha Tarmistice, ce fut riosurrection d\i 31 octobre, chacua le sait; et cette fatale jouri^ée eut pour double résultat^ de retarder ia p^ii^, et de jeter sur les bas-fouda de la démocj'ï^tie iine lujiûève siuistve, qui révéla les élémeuta d'un effroyable couflit, toigours menaçant et que rien ne pouvait coiyurer.

lies adversaires de la République la confondent trop souvent avec le désordre. Si cette ac* Gu^atioQ était vraies o§ serait une condamnation ab^ue, Pour y vépondre une fois de plus, arrê* tons-nwè un ip^tant à cet épisode bideux da nQtre bistQire auquel la Commune donnera son nom* Il serait inutile, après tant d'autres, de dépeindre i^ atrocités dont le ^ul souvenit noua glace encore aujourd'hui d'une inexprimable horreur. Je me borne à dire que le^ forfaits de la Commune ont été en leur gpenre au moins égc^ux à no? malheurs. Notre infortune devait paraître ayoir comblé toute mesure après a reddition de Paris ; cependant à un mois de là

^ peine, le crime d'upe guerre civile, eu pré' aence même de Tétr^uger, prit des propQrtiom» incommeusuraMea, que la mémoire des siècles u'Qublier^ plus, parce qqe les aiècleg n'ont peutêtre rien vu de plus e^iécrable, et que cette monstruosité restera unique, du moins il faut repérer, dans les fastes delà civilisation.

La République est si peu responsable de la ComiQi^ne que c'e^t elle qui l'a terrassée, et qui, par la vigueur de. la répression» nous a assuré le calme dont le pays jouit depuis cette époque. Il est vrai que la Commune a coïncidé çivec la République. Il est vrai également que quelque cjiose de pareil s'était déjà vu aux Journées de 1848^ Cette recrudescence, après vingt -cinq ans, H ranimé toutes les accusations auxquelles la République avait été alors en butte, et qui facilitèrent sa ruine. Ces accusations ne sont pas plus justes pour 1871 qu'elles ne l'étaient sous la Constituante. Qui ne voit qu'à la suite d'une révolution^ quelle qu'elle soit, même la

plus douce et la plus rapide, comme celle du 4 Septembre, les ferments de désordre, que toute grande société recèle dans son sein, jail' lissent à la surface ? La transmission du pouvoir affaiblit toujours le pouvoir au moment où elle s'accomplit ; le nouveau gouvernement n'a pas en un jour l'autorité indispensable. Cet interrègne du pouvoir social, où tout flotte incertain , profite aux séditieux ; et leurs complots éclatent dans ces heures d'hésitation, qui les fitvorisent. Sous un gouvernement mieux assis, ces complots sont découragés, et ils se dissimulent, sans cesser d'exister. Imputer à la République l'insurrection de Juin et la Commune, qu'elle a vaincues, serait tout aussi faux que d'imputer à la monarchie de Juillet le pillage de l'archevêché, les deux insurrections de Lyon et les deux insurrections de Paris en 1831 , en 1832, en 1834. Le moyen d'éviter ces collisions, c'est d'éviter, s'il se peut, des changements de gouvernements. Je redoute les révolutions au*

tant que personne; mais je dois avouer que, dans toutes celles que j*ai déjà vues et auxquelles je puis avoir participé, je donne bien plus tort aux gouvernements qui les provoquent qu'aux citoyens qui les accomplissent, toujours au, péril de leur vie et trop souvent pour la défense des lois.

Des circonstances tout à fait extraordinaires et qui, selon toute apparence, ne se reproduiront jamais, ont secondé la Commune. Les travaux insensés de Paris, qui avaient accumulé dès longtemps dans la capitale deux ou trois cent mille ouvriers en surnombre et contre le cours naturel des choses; un siège de quatre ou cinq mois, qui avait armé à peu près tout le monde dans une ville de deux millions d*âmes; les perturbations inséparables d*une défense incohérente et mal conduite; la suspension de toute industrie régulière; l'interruption obligée du travail; les oisivetés corruptrices d'un service militaire général et par cela même très-désor-

- 2fe -

donné; puis, àptès Târmistice, î'élbig^tiémënt nébessaîre dé l*Assetîiblée tiatiohàle et du ^ou- \^ôrneiiieht, Relégués pa^ là défaite à cent cinquante lieues du Centre, où s'organiéaît la révolte ♦, deux raille cânbné aux tnains des insilfgès; des remparts si formidables que l'étranger n'avait pu les prendre ; des approviéiOûhettlëiits immenses de munîtioîis de guette; etifiti, pour mettre eu nlbuVeniëtit et dîriget* ôë chaos de toutes les ignorances, dé tous les Vices, de toutes lés scélératesses, des bhefë de toutes Uàtîbnalités, accourue de toutes leé parties de l*Europe, n'ayant jamais désiré dé leUr vie iju'un bouleversement universel, et trouvant daté la situation de t^aris et de la France des facilités dé forfaits qui ne s'étaient pas encore présentées; telles furent les causés principales qUi but tendu la Commune possible, et qui, pendant deux grands mois, lui permirent de braver une armée de plus de cent mille hommes, réorganisée et conduite par M. Thiers.

Répétotifi^le, pour que la Fi'ftnce, TEurope et la postérité ne s'y trompent pas : Non; il n'y avait absolument rien de politique dans la Commune. 3eâ partisans ont souvent dit qu'elle défendait la République et les franchises municipales de Paris. C'est une erreur^ qui, dans la bouche de quelques-uns, peut bien être qualifiée de mensonge. Rien à ce moment ne menaçait la République; et la preuve, c'est qu'elle vit toujours. Personne ne songeait à ravir à Paris le bénéfice de la loi ; depuis deux anS) la capitale jouit d'un conseil municipal aussi bien que toutes les grandes villes; elle aussi nomme ses magistrats élus; tout ce qu*on lui a refusé, avec son assentiment, au nom de son repos et de ses plus chers intérêts, c'est un nouveau Pétion, un nouveau Pache, même un nouveau Bailly, instruments ou victimes des minorités les plus turbulentes. La revendication des droits de Paris, le salut de la République sont des prétextes^ à l'aide desquels on a pu égarer des es*

prits ardents et enflammer les passions mobiles de la foule. Ce ne sont pas là les vrais motifs qui ont suscité la Commune. Au fond, elle n*en a eu qu'un seul : l'ameutement de toutes les convoitises de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent. C'est l'Internationale qui a conçu ce plan infernal ; c'est elle qui a saisi l'occasion à Paris, et qui saisira, dans toutes les principales cités de l'Europe, des occasions semblables, chaque fois que le hasard des événements pourra les lui fournir. Le second siège de Paris est une leçon qui doit instruire tous les gouvernements; il n'en est pas un seul qui ne soit exposé aux périls que nous avons courus; il n'est pas une nation où les mêmes passions ne se rencontrent, et où l'Internationale ne trouve de l'écho pour ses suggestions homicides. Dans nos sociétés, qui commencent à beaucoup vieillir, c'est là en quelque sorte une gangrène sénilç; et le spectacle de la Chine, trois ou quatre fois plus vieille que nous et dix fois plus

grande et plus peuplée, nous montre, de nos jours, l'insurrection de plusieurs millions d'hommes à l'état chronique et incurable.

Passons; et ne mettons pas plus la Commune à la charge de la République qu'on ne doit mettre la Ligue à la charge de la Royauté. La Commune a failli renverser la République et la société, comme au seizième siècle la Ligue, dont la révolte a été bien plus longue, a failli renverser la monarchie et transférer la couronne à la maison des Guise. Henri IV a dû aussi assiéger et reprendre sa capitale, qu'il n'a plus quittée.

Après tant de souffrances et tant d'abaissements, si quelque chose a pu nous consoler et honorer la démocratie, c'est le gouvernement de M. Thiers. En deux ans, il a réparé presque tous nos malheurs, du 21 mai 1871, où il faisait rentrer dans Paris l'armée victorieuse, jusqu'au 24 mai 1873, où il était renversé par une coalition parlementaire. Alexandre, à son lit de mort,

n'avait pu désigner son successeur^ dans une situation bien autrement critique, la France n'eut pas de peine à trouver le plus digne.

Une intelligence supérieure, un demi-siècle de travaux illustres, de patriotisme constant, d'activité infatigable, et la preuve encore toute ré* cente d'un dévouement sans bornes, que Tâge n'avait pas refroidi, le signalaient à la nation, qui n'hésita pas un instant. Vingt- six départements appelèrent M. Thiers à l'Assemblée nationale et au pouvoir. Publiciste, historien et orateur sans rival, homme d'État versé dans toutes les matières de l'administration et de la diplomatie, représentant de l'esprit national dans ce qu'il a de plus particulier et de plus vif, ausai connu des étrangers que de ses compatriotes, qui pouvait, si ce n'est lui, occuper la première place? On la lui décerna, et il l'accepta au grand avantage de la patrie, dont naguère il s'était efforcé de détourner les maux qu'elle lui demandait actuellement de guérir. Notre his-

toirè nàtiônialè tiè t'eliferitie rien t\\X*àû puisse êg-àlêi* à 6é qu*a fait M. thîef s. Peut-être même, àatis le cours entier de Thistôire deô homiîiè's, île teticontre-t-on pas tiû autre exemple de si prodigieux services, dus par un grand peuple à lin simple citoyen.

Je n*ai point à insister sur les détails d'un principat si dignement acqtlîâ, et si habilement elerfet^. M. Thiefs est soHi dés rangs de la démocratie ; et la démocratie a raison de se montrer fièi*è du plus glorieux de ses enfants. Comme c'est elle qui est désormais chargée dés destins dé la France, il est bon qu'elle ait, une fois dé plue, prouvé à la France et au inonde qU*èlle mérite cet héritage et cet honneur. La liitlé conimencée en 1789 entre les deux principes contraires de Tabsolutisnie royal et dé la liberté démocratique, ti'est pas finie ; et dahs les phases qu*elle doit patcoUrir, éhaqiie parti n*a-t-il pas le droit de se pai*ei* dés titrôfe quil peut rèveûdîqueî' à la îëèotinâissâncfe cttmtnUne f Àpïès

la chute de Napoléon III, c'est la liberté qui a cicatrisé les blessures que nous avait faites . le despotisme impérial. M. Thiers et la démocratie sont solidaires l'un de l'autre dans cette œuvre de salut. Sans la République, M. Thiers n'aurait point eu la faculté d'agir ; et sans M. Thiers, la République eût été impuissante à accomplir tout ce qu'on lui doit.

Nos adversaires ne s'y sont pas trompés. Dans le combat qu'ils ont engagé contre la démocratie, c'est à M. Thiers que leurs coups se sont adressés. Ils ont réussi après deux ans d'efforts; et un vote hostile ayant nécessité sa démission, le maréchal de Mac-Mahon a été appelé à lui succéder. De quelque façon que l'on considère cet événement, il est très-grave, si ce n'est en lui-même, au moins par les conséquences inévitables qu'il contient et qu'il a portées presque sur-le-champ. Tous les partis monarchiques, qui s'étaient coalisés pour écarter M. Thiers, ont poursuivi leur œuvre de destruction; et leur

— asactivité contre la République s*est mesurée aux chances de succès plus ou moins prochaines que croyait avoir chacun d'eux.

Pour comprendre ce qui s'est passé le 24 mai, il est besoin de jeter un regard en arrière et de remonter aux origiiles de l'Assemblée nationale et à ses premières séances à Bordeaux.

Ainsi qu'on Ta dit, jamais élections ne furent plus libres; mais jamais non plus élections ne furent aussi précipitées. L'armistice avec l'ennemi était conclu le 28 janvier 1871 ; les collèges furent convoqués pour le 8 février; et les représentants, pour le 12 du même mois. Ainsi qu'il arrive dans les grandes perturbations, on ne se rendit pas bien compte de ce qu'on faisait; et si la liberté des choix fut entière, la réflexion politique n'y eut presque aucune part. Le plus pressé, c'était de sauver le pays. Les périls mortels dont il était menacé, c'était d'abord la victoire de l'étranger, avec qui il fallait traiter sans retard, et en second lieu, le désordre inté-

rwuiTi qiui §^ développait d'wtant plus vitQ q\i*U i\>vftit d^vf^nt twi qu'un pouvoir de fiiit, dér crété sous la pression d^s évépementa,

|4*A98evil>lée souveraine, élue sans qu'f^ueune lÛnitQ etllt été posée à sqq n^andat, ni pour les attributions x^\ pour la durée, devait donc avoir pour premier poin de former un gouvernement, ç^ui stipulât de la pfiix au nom de la France. A Vunaniwité, l'Assemblée proclama M. Tbiers Çbef du pouvoir exécutif delà République françf^ise. C'est la première sanction qu'ait reçue la Républiq[ue, toujours considérée comme la seulç çoudition du ^alut suprême, Mais quoique la République fût adoptée par un vQte explicite, cbï^çun comprit que l'organisation d'un gouvernemeut définitif était une question qui ne pouvait être résolue à la hâte et indirectement* Cette question essentielle fut ajournée à des tçmps plus calmes ; et si, dans les deux années qui suivirent, ou a été amené plusieurs fois ?^ agiter ce problème, c'est qu'un provisoire si long est

intolérable, et que l'incertitude est, pour les nations ainsi que pour les individus, le plus gênant des fardeaux.

Le Chef du pouvoir exécutif, en recevant l'investiture de ses hautes fonctions, déclarait spontanément qu'il n'y aurait de surprise pour personne, et qu'on délibérerait plus tard avec toute la maturité nécessaire; mais en même temps, il déclarait aussi que, recevant des mains mêmes de TÂssemblée nationale le dépôt de la République, il le rendrait intact; et il ajoutait, avec une loyauté pleine de prévoyance, que, la réorganisation du pays devant s'accomplir sous la forme républicaine, le principe républicain profiterait de tous les services que l'Assemblée nationale et le cabinet, soutenu par elle, allaient tâcher de rendre à la patrie.

C'est là ce qu'on a nommé le Pacte de Bordeaux.

Qui s'opposa à ces déclarations, qu'inspirait la sagesse encore plus que la nécessité ? Quelle voix convaincue ou courageuse s'éleva pour la

iiiouarchielf Pas une, dont T Assemblée natio* nale dût écouter ou satisfaire les réclamations. Plus tard, on a parlé ; mais alors, chacun se tut. Ce silence avait plusieurs motifs, dont un seul aurait suffi. D'abord, M. Thiers, dont l'acceptation était indispensable, aurait refusé le pouvoir si Ton y eût mis pour condition une restauration monarchique, qu'il jugeait impraticable. En second lieu, la monarchie était triple ; et si, pour le moment, les audaces du Bonapartisme n'allaient pas jusqu'à rêver un retour de l'île d'Elbe, ou si elles ne provoquaient qu'un vote presque unanime de déchéance, il restait toujours deux dynasties entre lesquelles la monarchie se partageait. Qui préférer? Cette division du principe monarchique excluait même toute possibilité de discussion publique. Les légitimistes le sentirent si bien qu'ils se résignèrent à servir la République, en entrant dans le cabinet. C'était une collaboration très-patriotique et très-honorable.

Mais cette prétéritiou de la monarchie ne signifiait pas du tout qu'on y renonçât. En attendant des circonstances plus propices, et afin de les hâter, les partis commencèrent un travail secret qui, longtemps dissimulé dans l'ombre, s'est enfin révélé par des actes patents, quand les soutiens divers de la monarchie eurent pu s'entendre et faire taire un instant leurs dissensions implacables pour se réunir contre la Repu-» blique, le commun obstacle à tous leurs projets particuliers.

Comment les élections générales de 1871 avaient-elles envoyé dans le conseil de la nation tant de monarchistes? C'est là un problème obscur, sur lequel on pourra disserter longtemps sans le résoudre, La réponse la plus probable> c'est que, tout bien pesé, on ne peut voir là qu'un pur eflfet du hasard. Si en réalité la France était aussi monarchique qu'on veut bien le dire^ qu'y avait-il de plus simple que de relever un trône^ soit à Bordeaux, soit à Versailles? Mais

au milieu des angoisses où la France était encore plongée en février 1871, elle s'est ignorée elle-même ; et les diverses régions qui la composent ne purent se concerter pour donner aux élections un caractère général et décidé. Peutêtre voudrait-on tirer de là même une conclusion favorable à la monarchie. Mais la preuve que la France ne voulait pas la monarchie, même de la façon la plus inconsciente, c'est que, depuis cette époque, interrogée, dans plus de cent cinquante élections parlementaires, sur toutes les parties du territoire, elle a toujours répondu en donnant un avantage incontestable aux opinions qui sont opposées à une restauration monarchique.

Le pays et l'Assemblée ont donc suivi des routes absolument contraires. Â mesure que la France se rassurait sur la République, devenue la véritable garantie de l'ordre, la droite de l'Assemblée se rejetait avec d'autant plus d'ardeur vers la monarchie, sans pouvoir se dire

tout d'abord à laquelle des trois on remettrait le salut de la société.

Qu'on le sache bien, ce sont ces progrès irrésistibles et incessants de la République- qui sont le vrai et Tunique motif de la coalition. Le triomphe prochain de la forme républicaine, ce triomphe légal, pacifique et inévitable, si le pays continuait à goûter de plus en plus le gouvernement réparateur de M. Thiers, apparut à la droite de l'Assemblée comme un danger qu'il fallait conjurer à tout prix. Le mauvais vouloir s'était déjà montré, mais timidement, à l'occasion de la proposition Rivet (31 août 1871). Au 19 janvier 1872, il s'était assez clairement manifesté pour que M. Thiers dût une première fois donner sa démission, bientôt reprise sur les pressantes instances de ceux-là même qui l'avaient provoquée trop tôt. Le 20 juin 1872, une visite menaçante des principaux chefs de la droite avait apporté comme une dernière sommation au pouvoir exécutif. De part et

d'autre , l'orage s'amoncelait; le message du 14 novembre le fit éclater; dès ce moment, la perte de M. Thiers, depuis longtemps résolue, parut possible, et l'on s'occupa de la réaliser dans le plus bref délai, en profitant des colères soulevées dans tout le^ parti monarchique. Ce message, dont la France eùtière et TEurope admirèrent la sagesse consommée et l'irrépochable modération, n'avait qu'un seul tort : il annonçait hautement que le moment prévu à Bordeaux était enfin arrivé, où il fallait s'occuper des questions constitutionnelles. M. Thiers conseillait à tons les partis, comme il le leur conseille encore, de continuer à s'en tenir à la forme de gouvernement existante; la force des choses l'avait établie, et cette forme ne serait changée qu'au prix d'une révolution, qui pourrait être la plus redoutable de toutes celles qu'avait subies notre infortuné pays.

Quelque mécontent et quelque résolu qu*on fût dès lors, renverser M. Thiers était une entre-

prise difficile, et les bienfaits de son administration présente, sans compter ceux qu'on en attendait, étaient trop universellement reconntis pour qu'on pût les effacer en un seul jour. Il fallut encore six mois entiers pour atteindre ce double résultat, d'ôter d'abord la parole à M, Thiers, et ensuite de lui ôter le pouvoir. La commission des Trente, qui fera beaucoup moins de bruit dans l'histoire qu'elle n'en a fait parmi nous, s'acquitta du premier soin ; et le 24 mai acheva Tœuvre.

Heureusement nous n'avons point à nous occuper ici des secrets ressorts qu'on a fait mouvoir; bien des fautes individuelles ont été commises; des consciences ont capitulé; des ambitieux ont satisfait leurs convoitises. C'est le côté misérable de toutes les choses humaines; et les bassesses n'ont été dans cette circonstance ni plus nombreuses ni plus éhontées qu'elles ne le sont d'ordinaire. Il est toujours des gens pour qui la politique n'est qu'une carrière plus brillante et

plus lucrative qu'une autre. Ces âmes vaines et cupides ne peuvent pas se contenter de l'honneur de servir la patrie ; et dans leurs calculs mesquins, elles substituent sans scrupule l'intérêt personnel à l'intérêt général. Ce n'est certainement pas là ce qui, dans le 24 mai, a étonné la France et l'Europe.

Ce qui les a surprises à bon droit, c'est qu'en présence de services incomparables, l'Assemblée nationale ait pu en priver la nation avant même que l'étranger n'eût définitivement quitté notre territoire. Il ne s'agit point ici d'ingratitude, comme l'a dit celui-là même qui semble en être l'objet; les peuples ne sont pas tenus de se sacrifier au sentiment de la reconnaissance.

S'il est juste de récompenser par l'estime et par les honneurs les grands citoyens, il est plus juste encore, quand le moment de leur retraite est venu, de leur reprendre le pouvoir pour le transférer à de plus dignes et à de plus capables, si l'on en trouve. Mais on le

demande aux partis eux-mêmes, & la France^ à l'Europe attentive : la comparaison de ce qui était n'est-elle pas écrasante pour ce qui est? Il serait trop délicat de descendre jusqu'aux personnes ; mais ce n'est pas leur faire injure de supposer qu'elles se sentent, tout amourpropre à part, un peu embarrassées d'une fortune si soudaine, qui leur impose des devoirs accablants.

Pourtant les partis, non plus que les individus, ne sont pas toujours aussi déloyaux qu'on le suppose, et ils se donnent assez volontiers à euxmêmes les explications qu'ils essayent de faire accepter à autrui. Il n'est pas impossible qu'en renversant M, Thiers la majorité de l'Assemblée ait un instant cru de bonne foi combattre le radicalisme. Mais supposer le vainqueur de la Commune complice du désordre, arguer contre lui de l'élection du 27 avril, où il avait été personnellement vaincu par les radicaux, pour le

confondre avec eux; oublier à la fois tous les

services que, dans sa longue carrière, M. Thiers avait rendus au parti conservateur et tous ceux qu'il pouvait encore lui rendre, c'était une aberration par trop forte. Les accusations extrêmes ne sont jamais assez vraies pour rester vraisemblables durant quelque temps. Celle-ci tomba presque aussitôt qu'elle fut portée ; et le bon sens public reconnut bien vite que le cabinet du 24 mai, loin de ralentir les progrès du radicalisme, pourrait au contraire les précipiter, en étant aussi excessif que lui. La prétendue ligue des gens de bien, le gouvernement de combat, n'étaient que des prétextes, et les passions réelles qu'ils couvraient se chargèrent de déchirer le voile. Entre autres mérites, la passion a le mérite de la franchise, précisément parce que l'ardeur qui l'emporte est de la force, et que la force, à quelque degré qu'elle se produise, ne sait jamais dissimuler. Le mensonge est un signe et une cause de faiblesse. Le rôle de M, le maréchal de Mac-Mahon et de ses

ministres est bien difficile à comprendre. Si l'on ne peut pas dire qu'ils abandonnent la République, dont ils sont les chefs, au moins nominalement, il est certain qu'ils ne la défendent pas, comme ses chefs devraient le faire, et qu'ils ont contre elle des répugnances avouées. La Droite a été plus franche; elle a marché, visage découvert, à la restauration de la monarchie.

Chacun sait ce qui vient de se passer (Lettre de Salzbourg, 27 octobre 1873; Messages du 5 et du 17 novembre). Ce n'est pas ici le lieu de raconter ce qui a préparé l'immense mécompte auquel ont abouti six mois d'intrigues, mêlant les convictions les plus aveugles à des calculs qui seraient bien mesquins, s ils n'étaient encore plus coupables dans la situation présente. Après quelques hésitations, qui auraient pu cesser plus vite, M. le comte de Chambord s'est dégagé de la situation compromettante que lui avaient ft^ite

d'imprudents amis. Il est resté fidèle à son principe et conséqtient à lui-même. Tout en se plaisant à citer son ai'eul Henri- IV, il ne s'est pas dit comme lui que Paris valait bien une messe; et il a préféré s'effacer, du moins momentanément, plutôt que de se contredire et de violer sa conscience.

De quelque façon qu'on veuille interpréter ce grand acte, il en ressort plusieurs résultats de la plus haute importance. D'abord, la Monarchie légitime peut être aujourd'hui considérée comme morte en France; elle vient, dans une occasion solennelle, de le déclarer à la face du monde. En second lieu, la Monarchie du droit divin entraîne dans sa chute à peu près irrémédiable, sauf l'imprévu, auquel il faut toujours réserver une assez large place, la Monarchie constitutionnelle, qui s'est reniée elle-même, et qui a voulu rattacher son sort à l'agonie d'un passé qui achève de mourir. La royauté révolutionnaire s'est repentie de ce qu'avaient

fait ses ancôtres, détachés par des crimes du tronc commun de la famille ; elle a renoncé à une couronne qu'elle jugeait mal acquise, confessant qu'elle ne reconnaissait plus qu'un roi, qui ne veut être à aucun prix le roi de la Révolution.

Ainsi, les deux* monarchies abdiquent et se retirent de la scène. Après elles, c'est-à-dire sans elles, des acteurs plus téméraires que clairvoyants vont essayer encore de faire, s'il se peut, une royauté sans roi, et de prolonger, sous la forntô de la dictature, une situation grosse des plus menaçants périls. Mais en attendant quelque entreprise nouvelle, qui ne peut pas être beaucoup plus heureuse que celle qui vient d'avorter, la République est maîtresse du terrain. Notre patrie n'est pas encore assez heureuse pour se dire que la lutte est dès à présent terminée, et que tous ses enfants ne pensent désormais qu'à la servir. Mais, sans se laisser aller à des illusions trop flatteuses, on peut croire que

— sole terme approche. Le bon sens public l'emportera sur des agitations factieuses. La France maintiendra les institutions existantes, plus fermement que ceux à qui elles sont confiées, et elle finira par organiser la République conservatrice, ne serait-ce que pour s'épargner une révolution de plus. C'est assez de dix ou douze eu moins de cent ans.

J'avoue que, si la République n'avait pour la recommander à notre choix que le fait seul de son ^existence actuelle, je ne croirais pas à sa victoire aussi sûrement que je le fais, et je pourrais douter de son triomphe, tout en restant inviolablement attaché à son principe.

Mais après avoir touché à tant de misères conieniporaines, qui elles aussi sont de Thistoire, donnons-nous le grave plaisir de considérer les choses d'un peu plus haut, et de remonter aux causes toutes -puissantes qui imposent à la France le gouvernement républicain, comme conséquence nécessaire de son passé et comme

garantie définitive de son avenir. Le sujet est bien vaste; mais on peut au moins en tracer quelques linéaments.

S'il est un fait avéré, c'est qu'en 1789, la nation française, après avoir vécu douze ou treize siècles sous le principe de la monarchie absolue, a répudié ce principe, pour proclamer le dogme de la souveraineté nationale. La France a consommé ce tadical changement de propos délibéré, dans une constitution discutée publi<quement pendant deux années de suite, et pré* cédée, pour que nul ne s'y trompât, de la Déclaration des droits de Thomme et du citoyen- C'était là un^ fait inouï dans les annales des peuples; et sans contredit, c'est une des résolutions les plus extraordinaires et les plus héroïques qu'une nation, déjà vieille et très-civilisée, ait prises sur elle-même. On peut rappeler, il est vrai, que le peuplçl romain, à ses débuts, avait fait quelque chose d'analogue et qu'après avoir vécu deux siècles et demi sous des rois, il

s'était donné tout à coup, et avec moins d'al* ternatives que nous, un gouvernement républicain, origine et cause de sa grandeur, qui lui a valu la domination du monde. Mais quand Kome chassa les Tarquins, elle était bien faible; elle ne tenait pas, sur le théâtre étroit des Sept-Collines, la place qu'occupait en Europe la monarchie de Henri IV et de Louis XIV. Chez les petits peuples, ces changements, tout essentiels qu'ils peuvent être, sont relativement faciles et passent inaperçus. Mais la Révolution française a produit chez toutes les nations de la terre une agitation qui n'est point encore calmée, et qui les a remuées dans leurs plus intimes profondeurs, sans parler de toutes les commotions que la France elle-même a éprQUvées et dont elle cherche ardemment la fin.

Ce serait faire une sorte d'injure à la sainte cause de la vérité que de penser à justifier le principe de la souveraineté nationale. On ne discute pas l'évidence ; on l'accepte, ou on la

subit; mais on ne peut la nier. En fait, les nations ont toujours disposé d'elles-mêmes; et leur droit de décider librement de leur sort n'est pas moins éclatant que le fait même par lequel elles en décident, à certains moments de leur existence. Dans l'origine, ce droit supérieur et indéfectible se pratique sans que personne songe à le contester. Les Capétiens eux-mêmes ont reçu leur couronne de la main des Barons, qui seuls alors représentaient, bien que très-imparfaitement, la souveraineté populaire. Si dans la durée des temps qui s'écoulent, ces souvenirs s'effacent, et si la vraie lumière s'éclipse, on la retrouve néanmoins chaque fois qu'on le veut, toujours aussi brillante et aussi pure. Les siècles ont beau s'amasser; ils l'obscurcissent sans réteindre. Tout ce qu'ils font, c'est de substi-» tuer un principe factice à un principe vrai; et ils constituent peu à peu ce qu'on appelle la légitimité, expédient fort respectable certainement, et même fort utile, comme tout ce que

forme le temps dans son cours incessant et régulier, mais d'une utilité passagère, qui peut disparaître à un jour donné et en présence de nécessités nouvelles. Il n'y a que la vérité qui soit éternelle et immuable. *

Entre des principes aussi féconds et aussi opposés, il faut toujours, dans la réalité, que l'un des deux l'emporte; ils ne peuvent coexister qu'autant que l'un est subordonné à Tautre. A cette condition, l'accord est possible. C'est ainsi que, après bien des luttes , cet accord désirable s'est réalisé en Angleterre, où la souveraineté nationale s'exerce modestement sous le couvert de la monarchie, avec une force qui est devenue tout à fait irrésistible depuis près de deux siècles, quoique cette force soit restée toujours anonyme. On parle bien rarement en Angleterre de la souveraineté du peuple ; mais elle est perpétuellement en action ; et c'est l'opinion publique seule qui gouverne, de l'aveu tacite de la couronne. Chez nous^

l'entente n'a pas pu se faire; et par suite d*une foule de causes, une rupture indispensable éclata vers la fin du siècle dernier. Cette rupture a été d'une violence sana bornes, proportionnée aux abus monstrueux de l'ancien régime, à la résistance aveugle des prîvilégfiéa, au long oubli que la nation avait fait d'elle-même, et peutêtre aussi au caractère très-spécial de cette nation.

Certainement, tout ami sincère de Thumanîté a regretté plus d'une fois que la Bévolution n'ait pas pu être évitée ; mais il n'est pas non plus un ami de la justice et de la liberté qui ne doive reconnaître que cette révolution était devenue nécessaire et absolument inévitable. La Monarchie, montée presque à l'apothéose sous Louis XIV, avait poussé son propre principe à bout ; elle l'avait épuisé jusqu'à la lie sous la Régence et sous Louis XV. Quand l'infortuné Louis XVî convoqua les États-généraux, il y avait près de deux cents ans que la nation

n'avait pas fait entendre sa voix, et qu'elle étouffait ses trop justes plaintes. Que de griefs s'étaient amoncelés durant ce silence ! Que de vices avaient empoisonné toutes les parties du corps social et de l'administration publique! La nation ne pouvait plus vivre sous ces conditions devenues insupportables; il lui fallait chercher dans une autre atmosphère un air plus pur, qui lui permît de respirer.

Je sais, aussi bien que personne, toutes les accusations qu'on peut porter contre la Révolution; et je me garderais bien, dans un intérêt de parti mal entendu, de les atténuer en quoi que ce soit. Mais je connais non moins clairement toutes les accusations encore plus vraies qui s'élèvent contre cette monarchie, que la nation dut renverser sous peine de périr avec elle. Les gouvernements sont toujours plus coupables que les peuples; c'est la nature même des choses qui le veut ainsi, parce que ceux qui gouvernent sont tenus d'avoir plus de

sagesse que les sujets, et que la responsabilité s'accroît avec le pouvoir et les lumières. C'était à la Monarchie, d'abord de savoir être plus modérée qu'elle ne la jamais été dans tout le cours de sa puissance ; et en second lieu, de se réformer elle-même, quand évidemment le moment de la réforme était arrivé. Richelieu et Mazarin, en préparant Tomnipotence de Louis-le- Grand, ont préparé Teffiroyable catastrophe.

Cependant le génie qu'on leur prête pouvait assez aisément la prévoir et la conjurer. C'est une loi sans cesse vérifiée des choses de ce monde qu'un excès amène fatalement un excès contraire, et que le châtiment est toujours au niveau des fautes commises. Les exemples de l'histoire devaient instruire ces grands politiques, s'ils eussent été aussi habiles qu'on l'a cru. Mais l'histoire, quelque visibles que soient ses leçons, n'instruit personne^ du moins chez nous. De nos jours, les malheurs trop mérités du premier Empire n'ont pas prévenu la résur-

^ 58 ^ rectioa du seocnd; récroulement de 1815 n'a pas empêché celui de 1870, à un demi-aiècle dlntervallQ,

Si la nation a été criminelle dans les fureurs de la Révolution, et si elle en a été justement châtiée par ces fureurs mêmes, on ne peut nier que la victoire du principe nouveau, qui avait pour lui la vérité, n'ait été immensément bienfaisante. On pourrait le demander aux partisans les plus sincères de la Monarchie : « Avec l'ancien € régime, la France eût-elle pu devenir jamais ce « qu elle ^t devenue depuis quatre-vingts ans ? » Toutes ses ressources se sont décuplées sous le souffle vivifiant de la liberté ; et quand on voit les désastres las plus affreux ne ralentir que quelques instants à peine ces merveilleux progrès, on rend grâce à ce principe de rénovation qui a tout ranimé, La France se mourait sous ses derniers rois* Un siècle de plus de cet allanguissement Qt de ce désordre nous faisait des- Qwdre au rang de l'Espagne^ inaugurant, elle

Bussi, une décadence continue sous le sceptre des Bourbons. La nation française n*a donc pas été seulement dans son droit en se rendant libre et en secouant le joug* monarchique; elle a été, en outre, très-prudente. Si elle ne s'était pas arrêtée quand la guérison était possible encore, c'en était fait d'elle; la lente et infaillible agonie commençait.

Je ne voudrais pas abuser, comme on Ta fait si souvent, de l'intervention de la Providence dans les affaires de l'humanité. Les desseins de Dieu sont si démesurés à notre infirmité qu'il est à peu près interdit à notre raison de les entrevoir, et bien plus hasardeux encore de les interpréter. Mais, pour ma part, je m^as« aure que, si jamais un fait a dû sembler pro» videntiel par sa grandeur et son opportunité^ c'est celui de la Révolution ; elle a, je ne crains pas de le dire, arraché la France au tombeam £n pondant les plaies morales que nous a faites 1^ passé, ou n'oserait pas affirmer dès h pré-

sent que la France soit définitivement sauvée; mais, si pour elle il est encore, comme j'en ai le ferme espoir, un moyen de salut, il ne &e trouve que dans la voie où elle est entrée depuis 1789, et où elle doit s'avancer avec une mâle résolution. Si elle rebroussait chemin, et si par impossible elle tentait, comme on l'y pousse, de remonter le cours des âges, c'est à la mort qu'elle aboutirait.

Mais ces grandes scissions ne s'accomplissent jamais en une fois. Des mœurs séculaires laissent des traces ineffaçables. Quelque décidée que fût la France à rompre avec la monarchie, elle y est revenue à quatre reprises différentes depuis la Révolution, qui a creusé l'infranchissable hiatus : deux fois sous forme de dictature, une fois sous la forme de la légitimité, et une autre fois sous la forme de la royauté révolutionnaire. Ces oscillations, dont l'histoire retracera toutes les péripéties plus ou moins intéressantes, n'ont pas été heureuses ; aucune de ces

tentatives de conciliation n'a réussi. Les deux dictatures inaugurées par des coups d'État et des crimes ont causé au pays des souffrances qui, venues du dehors, ont dépassé .en intensité, si ce n'est en durée> les souffrances que nous avaient infligées nos discordes civiles. La monarchie légitime, après quinze ans de règne, s'est suicidée par les Ordonnances de Juillet, faisant manquer à la France la seule occasion qu'elle pût avoir de rattacher le présent au passé. Enfin, la royauté révolutionnaire a succombé à un suicide d'un autre genre, s'appliquant, pendant dix-huit ans de suite, avec la persévérance la moins loyale, à fausser, par un système de politique personnelle, l'esprit d'institutions qui exigent avant tout la plus complète honnêteté, si l'on veut qu'elles n'échouent pas misérablement.

Après ces vains essais, que peut donc faire le pays, si ce n'est se diriger lui-même ?

Déçu, trompé, trahi, par ceux à qui il s'était

oonfié, il lui reste à montrer plus âe sagesse que n en eureut les monarques et les partis qui l'ont conduit aux abîmes. Le spectacle que nous avons aujourd'hui sous les yeux , quelque confus qu'il soit , n'est pas fait pour nous décourager. Pour peu qu'on ait de sagacité et de patience, ce spectacle a quelque thoae qui rassure et qui console. L'agitation, qui pourrait à la longue menacer l|i paix publique, n'existe qu'au sein du parlement; jusqu'à présent, elle ne gagne pas le pays, qui sait rester calme et maître de soi en face des provocations les plus outrageantes.

On doit le louer hautement d'une longanimité à laquelle il n'avait point habitué le monde ni ses adversaires. Elle est de bon augure* Il faut, qu'il contraigne les agitateurs à se lasser plus tôt que lui. Patiens quia ^ternus peut être aussi, dans certains caS) la devise des nations. La Monarchie est déjà vaincue ; la République n'a pas encore ouvertement triomphé; mais elle

existe en fait depuis trois ans; et la nation, forte de sa souveraineté, n'a pas à s'émouvoir beaucoup de manœuvres encore plus impuissantes peut-être que dangereuses.

Un des traits spéciaux et les plus bizarres de notre situation, c'est qu'à cette heure, par une complète subversion de rôles, c'est le parti conservateur, ou prétendu tel, qui cause le désordre dans le pays. La République maintient depuis longtemps la plus parfaite tranquillité ; et après les épreuves qu'elle a surmontées si victorieusement, elle a droit de se flatter que toutes celles qu'elle rencontrerait encore n'ont rien qui puisse sérieusement alarmer notre raison et notre patriotisme. Cependant voilà le moment que le parti conservateur choisit pour tenter la destruction de la République; et comme il est hors d'état de faire prévaloir la Monarchie, il a recours à ime dictature sans motif, destinée probablement à réussir moins encore, dans les mains à qui on la remet, qu'elle n'a réussi dans

celles qui à deux reprises l'ont si malheureusement exercée. Le parti conservateur commet de nouveau la faute qui lui a été si ordinaire depuis la Révolution ; il s'aveugle de ses propres terreurs; et il accroît les périls par la peur exagérée qu'il en conçoit. Au 18 Brumaire, il se jetait sans conditions dans les bras d'un homme de génie, qui devait tout perdre ; au 2 Décembre, dans ceux d'un conspirateur encore plus funeste, qui ne se recommandait que d'un grand souvenir; sous la Restauration, le parti conservateur favorisait les intentions inconstitutionnelles de l'entourage royal ; sous la royauté de Juillet, il s'associait avec passion aux entêtements d'une résistance déraisonnable. A l'heure qu'il est, la voie qu'il suit n'est pas plus pratique; et elle le conduira aux mêmes déceptions, si ce n'est à des déceptions encore plus poignantes.

Si le radicalisme est réellement aussi redoutable qu'on le suppose, si les progrès en sont

aussi rapides qu'on le craint, qu'y a-t-il à faire contre lui? Une seule chose, qui convienne à des hommes énergiques et prudents : c*est de le combattre. Par une circonstance favorable, le terrain de la lutte a changé désormais, et Ton ne songe plus à la violence. Le combat est simplement électoral; c'est à l'aide des bulletins de vote qu'il se livre. Sous cette forme du moins, les personnes ne sont pas en jeu; et ce n'est pas demander un acte de courage surhumain que de conseiller au parti conservateur de se servir du scrutin avec plus d'activité encore que ses adversaires. -— c Mais îios adversaires font € appel aux plus mauvaises passions ! » — Saison de plus pour faire appel aux bonnes; car on se donne ainsi à soi-même le beau rôle, et même, peut-on ajouter, on s'assure la cause la meilleure. Il ne faut pas en effet s'y tromper : si, dans le conflit que la Révolution a engagé contre le passé, elle est toute-puissante, c'est

que, malgré tant de fautes, la justice est de'

son côté; et si le parti conre?vateur est persuadé, comme il doit l'être, qu'il a aussi la justice pour lui contre les radicaux, quelle pusillanimité A'est-ce pas que de compter si peu sur un appui qui, à la longue, est le seul invincible !

C'est ainsi que peut s'expliquer la situation singulière que le parti conservateur a prise dans notre pays, et qui ne l'a mené qu'à des échecs. Son tort essentiel, c'est de ne point s'occuper assez des affaires générales, et de laisser à d'autres cet avantage pratique d'y mettre à la fois plus de constance et beaucoup plus d'ardeur que lui. Cependant il a en sa faveur les lumières, la richesse', le crédit, la considération, toutes forces sociales qui doivent l'emporter certainement, si l'on sait en faire le moindre usage. Mais si Ton négligé de les employer, ou si on ne les emploie qu'à des intervalles trop rares, il n'y a pas lieu de s'étonner que la prédominance passe en des mains plus ac-

tives. Une observation bien vieille et familière déjà aux écrivains politiques de l'Antiquité, c'est que, dans les démocraties, il arrive souvent que les pauvres, bien qu'ayant à songer nécessairement à leurs besoins de chaque jour, ont cependant plus de temps que les riches pour les affaires publiques, parce qu'ils ont moins d'affaires particulières * . La remarque est profonde, et, dans une certaine mesure, nous la voyons se vérifier de nos jours avec une parfaite exactitude. Le parti conservateur, qui mérite à bien des titres d'être le guide et Télite de notre société moderne, se conduit comme la noblesse d'autrefois : il ne se mêle que très-insuffisamment à la politique, qui devrait cependant le toucher plus que personne. Dans le calcul de ses intérêts, calcul d'ailleurs très-légitime, il ne sait pas faire une part suffisante à ce qui est général à côté de ce qui n'est que personnel ; puis, quand il s'aper-

1 Politique éCArlstote, liv. VI, chap. m, § 15, et chap. v, SS 3 et 5; liv. VU, chap. m, % 3, de ma traduction.

çoit que le péril longtemps amassé est enfin im< minent, il semble que ce soit un coup de foudre qui le surprenne à Timproviste et qui Taffole. Le parti qui s*intitule spécialement la parti de l'ordre devrait voir pourtant, par des expériences répétées, que ce n'est pas assez pour lui que de s'en remettre à la vigilance du gouvernement, quel qu'il soit. Le gouvernement peut bien comprimer le trouble matériel quand il éclate; mais le point capital et le grand art, c'est de prévenir ce trouble. Or ce n'est pas là tout à fait la fonction du gouvernement, qui ne dispose pas de Tesprit public; puisqu'il en est lui-même l'organe et très-souvent la victime. Il n'y a que les partis qui puissent efficacement s'acquitter de ce soin délicat, parce que seuls ils peuvent descendre jusqu'aux individus, tandis que le gouvernement, quand il veut participer à ces détails, sort de sa voie, et ne peut que révolter les citoyens en intervenant là où l'administration n'a que faire. Il faut que le

parti conservateur apprenne à se créer des adhérents par ses efforts propres aussi bien que s'en créent ses adversaires. Comme il a vu la Monarchie légitime, la Monarchie libérale, l'Empire, lui faire défaut tour à tour, il n'a plus qu'à s'en fier à lui seul. Quand il le voudra, la tâche lui sera beaucoup moins ardue qu'il ne l'imagine; il n'a précisément qu'à vouloir.

Mais lorsque la volonté s'est déshabituée longtemps de son exercice naturel, il n'y a rien qui lui semble plus difficile qu'une décision un peu virile.

Ce conseil, qui est à l'usage du parti conservateur, s'adresse également à la noblesse, quelque mutilée qu'elle soit sous le régime nouveau, et au clergé, dont le rôle pourrait être si utile et si beau dans une société qui a tant besoin de réforme morale.

La noblesse, du moins ce qui en subsiste encore, pourrait contribuer puissamment au bien commun , et à son propre salut, en fondant une vé-

ritable aristocratie au sein d'une nation devenue essentiellement démocratique. Ce serait un trèsheureux contre-poids, qui tempérerait bien des entraînements et des excès. Un des malheurs les plus grands de la France, c'est de n'avoir jamais eu à sa tête d'aristocratie réelle; elle n'a eu qu'un corps de nobles, qu'il faut bien se garder de confondre avec une aristocratie. Les exem* pies donnés par la noblesse française ont été à certains égards fort glorieux et fort brillants; mais ils n'étaient pas de ceux qu'une nation puisse imiter. Factieuse contre la monarchie avant de se soumettre sans retour à l'autorité royale, ne vivant guère que de privilèges et d'abus, parce qu'elle dédaignait toutes les professions autres que celle des armes, prodigue de son bien comme elle l'était de son sang, rui* née par ses désordres, trop peu bienveillante envers ses inférieurs, qui cependant étaient disposés à la respecter en Taimant, négligente des droits du peuple autant que des siens, elle ne

put opposer qu'une barrière insuffisante aux assauts de la Révolution. Quand elle se sentit trop faible au dedans, elle n'hésita pas à combattre contre la France nouvelle, sous la bannière de ses princes, côte à côte avec l'étranger. La guerre civile avait son excuse ; mais l'émigration, revenant à main armée, n'en avait point. C'était un crime de lèse-nation. La noblesse ne le sentit pas, parce qu'au fond elle n'avait jamais eu de patrie, soit par sa propre faute, soit à cause des conditions où elle avait toujours vécu. Aujourd'hui môme, elle ne se mêle pas davantage à la vie nationale; et dans une circonstance toute récente, elle a montré qu'elle était toujours prête à braver le sentiment populaire, qu'elle ne comprend point et qu'elle ne veut accepter à aucun prix. Mais si la nation pouvait avoir devant elle une aristocratie sérieuse et patriotique, qui servît de modèle et donnât le ton en toutes choses, ce serait au grand profit de la société, d'abord pour ceux qui auraient le bénéfice de

leur excellente conduite, et en outre pour ceux qui les suivraient avec estime et confiance. En attendant .la réalisation de ce rêve, que peut avouer un bon citoyen, l'isolement de la noblesse est encore plus fatal pour elle que pour le peuple, qui ne s'en soucie guère, tout en y perdant beaucoup plus qu'il ne le croit.

Des observations analogues peuvent être faîtes à regard du clergé; à certains points de vue, elles lui sont même plus applicables ; car son isolement est plus grand encore. Le clergé n'a pas émigré en masse, comme la noblesse, durant la tourmente révolutionnaire; mais par les modifications profondes qui se sont opérées secrètement dans son esprit, il a répudié à peu près complètement ce qui lui restait de nationalité. Il est livré presque tout entier à l'influence ultramontaine. L'Église gallicane est désavouée; on pourrait même dire qu'elle est réprouvée, et le lien très-utile par lequel le clergé de France pouvait tout à la fois se rattacher à la nation et

ne pas rompre avec le Saint-siége, est brisé. Le clergé s'est dévoué sans réserve aux doctrines qui condamnent, du haut de Tinfaillibilité, c les « horreurs du droit nouveau. » C'est une démarche extrême^ sur laquelle il sera bien difficile de revenir, surtout quand on se complaît à braver l'esprit moderne et la raison par des miracles falsifiés, par des pèlerinages séditieux, par des mandements qui provoquent la guerre étrangère, et quand on donne les mains à des aventures politiques qui, d'un moment à l'autre, déchaîneront tout au moins la guerre civile sur notre pays.

Pourtant, nous pouvons dire non sans orgueil que, dans le monde entier^ il n'y a pas de clergé plus honorable que le nôtre; il pratique les vertus les plus solides et les plus efficaces. Dans nos discordes civiles, sur les champs de bataille, il a eu ses martyrs comme la liberté ou la patrie a eu les siens. On ne saurait le proclamer trop haut. Mais ces dévouements héroïques et ces

immolationâ sont néees$airement escQption"* nellea; la vie ordinaire de oha^ue jour a d autres devoirs moins éclatants et peut-être plus difficiles, parce qu'ils sont continus en même temps qu'ils sont plus obscurs, La fonction essentielle du clergé, à toutes les époques, chez tous les peuples, dans toutes les reli** gions, c'est la garde et renseignement social de la morale. Le dogme, malgré son inoobteetable valeur, est très-secondaire, parce qu'il est surtout théorique* La religion est la philoso* phie des peuples, de même que la philosophie proprement dite est la religion individuelle; Tune se forme et s'applique dans le large sein des nations; l'autre est à l'usage des penseurs indépendants, dont elle est l'œuvre solitaire. Il n'y a que la philosophie et la religion qui puis-* sent nous servir de phare dans la vie ; l'histoire tout entière de l'humanité en témoigne, et le spectacle du temps présent le confirme. Le domaine du clergé est donc immense et magni*

fiqtie, puisque ce n'est pas tnolns que là direictioti ^étiéralé des âinës et des! croyanced. Maïb oh dii*ait qu'il arrive à notp^ cîerg*ô ce qu'où rëprdche si M^vent à d'autres que llii : il dédnigne ce qu'il possède, ou tout au moins il lé Béglige |)our un domaine inférieur et usurpé. LapDlitique^ avec toutes ses tempêtes et tousses naufrages, lui fait oublier en pîirtie le devoir dtIqUèl 11 devrait exclusivemeiît cotsacrer toUt ce qu'il à de forces, de ikle et de charité.

Lé malheur dû elergé, Comtuun aussi à la uobleese, c'est d'avoir élô trop longtemps Un ordre dftns l'État. Il semble s'en souvenir encore béëucoup plus qu'il ne convient; c'est Tinflu0nee de ces traditions fâcheuses, influence cachée peut-être même pour lui, qui le pousse à la plUpaH des fautes qu'il commet. LUostitutieu d'otdres séparés et distincts dans l'unité de l'État était en soi une idée funeste autant qu'erronée^ bien qu'elle ait duré longtemps; mais en supposant que jadis cette contrefaçon

des castes ait pu avoir son utilité et son moment, la face des choses a comp]étement changé; fet régler sa conduite d'aujourd'hui sur un passé à jamais disparu, c'est un péril des plus redoutables, dont la prudence la plus vulgaire devrait savoir se garantir. Une intrusion injustifiable dans la politique et une soumission absolue à une autorité qui lance l'anathème contre l'esprit moderne, préparent infailliblement à notre clergé des épreuves nouvelles, qu'il pourrait avec plus de sagesse et de patriotisme s'épargner à lui-même et épargner à la société. L'ordre tout politique des Jésuites, qui le domine, le perdra, en le ramenant, ainsi que l'Église, dans la carrière signalée déjà par tant de faux pas et par tant de catastrophes.

Clergé, noblesse, parti conservateur, ce sont là trois éléments dont la société, issue de la Révolution, a besoin à des degrés divers, et qu'elle doit se rattacher, s'il est possible, par les liens les plus étroits d'une justice bienveillante et

d'une absolue sincérité. Mais ces trois éléments ne sont pas également indispensables; ils doivent se l'avouer à eux-mêmes pour ne pas se tromper sur leur situation présente, qu'ils peuvent agrandir ou qu'ils peuvent perdre.

M. Thiers Ta très-bien dit : c La Eépubli- € que sera conservatrice, ou elle ne sera pas. > Il n*y a point à douter que, par la force même des choses, la Eépublique ne forme, dans son sein, un peu plus tôt, un peu plus tard, un parti conservateur et même une aristocratie. La création d'une aristocratie a été de tout temps, chez tous les peuples, une condition essentielle de la durée des Républiques. Il suffit d'en citer un exemple. La République romaine n'a tant vécu et n'a été aussi belle que par le patriciat. € Le Sénat et le Peuple, > telle est la formule sacrée qui révèle au monde Tunique volonté des deux puissances de l'État, concourant, malgré leurs rivalités intestines, au bien général de la patrie. L'égalité, quelque ombrageuse

qu'elle soit, s'accommode d'une aristocratie dont les rangs sont ouverts à toqs ; notre Bépu^^ bliquq ne sera pas plus rebelle à cette nécessite que ne l'a été le Peuple-roi. La place du parti conservateur et de Taristocratie est donc assurée parmi nous ; et toute la question se réduit à savoir si ces deux éléments sociaux, tels qu'ils sont aujourd'hui, sauront se ranger à la République, qui ne demande pas mieux que de les accueillir, pourvu qu'ils se donnent à elle, ou si elle aura la peine de les suppléer en s'a* dr^sant à des classes nouvelles et plus intelli* gentes.

Pour le clergé, on doit le reconnaître, le problème est bien autrement ardu et relevé.

Qu m refait pas une religion à son gré ; il faut conserver celle quSites siècles ont léguée, parce qu^ seule elle peut avoir le prestige qui provoque le respect. Les nations ne se passent ni de croyanoôft ni de eulte; et parmi les utopistes les plus audacieu:& et les plus aveugles, il s'en

e&t trouvé à peine quelques-uns qui aient caresse une telle chtmè?e. En tout cas, les peuples ne leur ont jamais pi'êté Toreille ; et les conseils de Tathéisme, quand on a osé les donner, sont tombés dans le vide; ils répug^nent trop à la nature de Tbomme et à ses instincts les plus énergiques. Mais si la religion est un besoin impérieux et immortel, elle n'en est pas moins soumise à des conditions sans lesquelles elle ne saurait remplir le rôle qui lui appartient dans les sociétés. Elle doit se conformer aux temps et aux peuples sur qui elle veut agir. Cette prudence ne lui a presqùe-^^jâmais manqué. Pour ne parler ,que de ce qiii concerne TEurope, le christianisme des premiers siècles n'était pas le christianisme de notre époque. A un certain moment, l'unité a dû se rompre ; et le protes'tantisme a établi, voilà près de quatre siècles, un schisme irréconciliable dans la catholicité. De nos jours, le catholicisme même, malgré son unité, offre des variétés nombreuses en

France, en Belgique, en Irlande, en Italie, en Bavière, en Pologne, en Espagne, et dans tant d*autres contrées plus lointaines.

Ce sont là des considérations très-pratiques que notre clergé pourrait méditer, et qui devraient le porter à se mettre enfin en rapport intime avec l'esprit de la nation où il vit, afin de Taméliorer et de s'améliorer aussi lui-même. On ne lui demande pas de changer le dogme ; tout au plus, pourrait-on lui conseiller de ne pas recevoir avec tant d'empressement des innovations qui sont toujours fort dangereuses, quelque sainte que soit l'autorité qui les introduit. Mais si le dogme est immuable, la conduite ne l'est pas ; elle doit savoir se plier aux diversités die lieux et de mœurs, qui sont dans une perpétuelle mobilité.

Obtiendra-t-on de notre clergé cette concession, ou plutôt tant de prudence? Il n'y a que lui qui puisse répondre à cette question, et surtout qui puisse résoudre le problème. Nous le signa-

Ions à son patriotisme et à sa haute charité. S'il reste sourd à cet appel, s'il refuse de se réconcilier avec l'esprit nouveau, en demeurant son inflexible ennemi, s'il ne redevient pas plus national, s'il ne renonce pas à la politique, qui l'égaré et le compromet^ il manquera tout à la fois à son devoir, aux intérêts les plus chers de la société et à son propre intérêt.

Il est douteux que cette adjuration soit entendue après que tant d'autres ne l'ont point été ; mais je veux soumettre au clergé une suprême considération, et le convier de prendre sa part de la plus belle tâche qui puisse être proposée à sa magnanimité : je veux dire, cette réforme morale que la France a dû entreprendre sur elle-même depuis longtemps déjà, et où elle est moins avancée peut-être que ne le souhaiteraient pour elle tous ceux qui l'aiment et qui l'admirent.

La France nouvelle, celle qui veut dater

de 89, doit refaire ses moeurs presque entière-

^ ment. Les mœurs d'un peuple libre ne sont pas celles d*un peuple soumis à Tabsolutisme monarchique. La révolution politique, qui peut se réaliser en quelques instants, exige à sa suite upe révolution morale, qui de sa nature est nécessairement fort lente. On vote les lois en un jour; et il n*est pas imposs^ible que, même improvisées sous la pression d'un besoin urgent, elles soient durables. Mais les mœurs, que les siècles ont formées, ne se modifient qu'avec les siècles. Les décrets les plus impéi'ieux y sont impuissants, quand ils prétendent exercer une action immédiate, parce que les habitudes sont aussi longues à se perdre qu'elles l'ont été à se prendre. C'est l'intime désaccord entre les mœurs et les institutions légales qui a causé toutes nos révolutions depyis près de cent ans, et qui nous causera peuti-être encore bien des commotions redoutables. La France sait trèsbien ce qu'elle veut, quoiqu'on l'ait accusée mille fois de l'ignorer : elle veut la liberté; mais

ce qu'elle ne sait pas aussi nettement, ce sont^ les moyens assurés par lesquels la liberté se maintient et 6*affermit

Cet embarras ne se conçoit que trop quand on regarde à notre histoire depuis le début du siècle dernier, et qu'on voit tout ce que ce noble et infortuné pays doit désapprendre et corriger en lui, pour atteindre le but qu'il poursuit. Un rapide coup d*œil nous éclairera ; les exemples les plus élevés sont aussi les plus Instructifs; et l'on ne risque guère de se tromper en jugeant les nations par les chefs qui les dirigent, et qu'elles imitent, surtout quand l'idolâtrie des sujets pour leurs rois a été poussée jusqu'au point où elle Tétait naguère parmi nous.

Les mœurs de Louis XTV, pendant la plus brillante partie du règne, ont été un scandale dont le monde entier u retenti, parce que le monde avait comme la France les regards fixés sur le Grand-roi, pris pour le modèle de l'unir vers. Même quand l'apaisement des passiuns

fut enfin venu avec l'âge et la satiété, quand une union secrète, mais régulière et digne, eut remplacé des amours coupables, le scandale prit une autre forme; et la légitimation de bâtards, doublement adultérins, vint apprendre à la nation ce que valaient le mariage et la famille aux yeux du monarque sur lequel la nation s'était réglée. A Louis XIV, succède la Régence, qui a ses roués pour cortège, le duc d'Orléans pour son chef, et pour son premier ministre, Dubois, devenu un des princes de l'Église. De la Régence, et par une continuation toute simple, sort le règne de Louis XV, où la corruption s'abaisse de degré en degré jusqu'à l'infamie la plus éhontée, qui, dans ces tristes annales du vice, n'a été dépassée que par les désordres de Henri IIL Sans doute, en adorant le monarque, la nation ne le suivait point tout entière; et l'exemple tombé de si haut ne pénétrait pas toutes les couches de la société sans exception. Mais les classes les

plus élevées étaient les plus atteintes, paice qu'elles étaient les plus rapprochées du trône. Au milieu de ce débordement général^ la phi« losophie,dontle devoir eût été de taire entendre, s*il se pouvait, la voix de la sagesse et de la vérité, devenait la complice de la perversité commune et la justifiait par ses théories complaisantes; elle apprenait à Thomme qu il n*est que sensation, c'est-à-dire qu'il ne doit avoir pour guides dans la vie que l'intérêt et le plaisir. Ces théories, qui s'adaptaient si bien à la pratique du temps et qui en découlaient à leur insu, faisaient un chemin facile dans les âmes, et exerçaient, en les ravageant, une influence aussi puissante que pernicieuse.

Voilà ce que le dix-huitième siècle léguait à la Révolution. Cependant à certains égards, on ne peut nier que ce siècle ne soit un des plus grands de Thistoire des hommes, ne fûtrce que pour avoir préparé l'explosion de 89 et ses principes. Mais si Ton regarde au côté moral, point

— 86 -^ eflaantiel dans les nations aussi bien que dans les individus, on n'a pas ^ s'étonner que ca siècle n*^t pu ni deviner ni prévenir les exoàs dont ses exemples et ses conseils furent suivis, quoique ces excès aient eu encore bien d'autres oausQs, plus anciennes si ce n'est plus profondes.

La Révolution, est-il besoin de Je dire, ne a^oeoupa point des naœurs; elle avait à tenter des réformes plus pressantes, avant que celle^ là, quelque nécessaire qu'elle fût, ne devînt possible. Mais au milieu et en dépit même de ses frénésies, elle réveilla dans les âmes des facultés de eourage, d'héroïsme, de dévouement, de liberté morale, trop longtemps restées latentes et inertes, et qui apparurent tout h coup, sur le sanglant théâtre, comme une protestation irréfutable contre des doctrines énervantes et fausses. L^âme humaine s'était retrouvée avec toutes ses énergies et avec son indépendance absolue de la matière et des sens. C'était un germe pré*-

eieux pour l'aveDip, qui avait mission de le Mcouder. Le premier Empire, passiopné de la .

guerre, qui l'aveuglait des fumées de la gloire, songea moins encore que la Bévolution h la moralité nationale. Les mœurs personnelles du el^ef, sans être mauvaises, se ressentaient de l'eKistence d'un soldat, passée presque entière sur les champs de bataille et dans les eamps. Napoléon V% tout vaste qu'était son génie, ne fit jamais entrer la vertu dans ses oalouls; et il ne comprit pas de qu^l poids elle pèse dans la vie des nations, (lans leur puissanee et leur du» rable prospérité, La Bestauvation , qui était mieux placée peut-être qu'aueuq autre gtuvernement pour essayer la réforme, put à peine y songer i et après quinf e ans, elle périssait sous un parjure. Le règne de Louis «Philippe ne donna pas d'exemples (Borrupteure; mais la grandeur d'âme faisait absolument défaut; et eomme o-est là BUfteut l'indispensable oon^ition de toute rénovation morale, se règne de dift-^bult

ans fut à peu près stérile soit pour le mal soit pour le bien. Le second Empire n*a pas été l'auteur de nos vices, ainsi que nous le montre le rapide tableau que nous venons d*esquisser ; mais il les a singulièrement aggravés ; et en vingt ans, il fit plus pour précipiter la corruption que n'avaient pu le faire cinq ou six gouvernements avant lui. Ce sera une de ses hontes devant le tribunal de l'histoire.

C*est donc là le point où nous en sommes ; et ce n'est rien exagérer que de nous dire que nous avons k remonter un impétueux courant de près de deux siècles, pour épurer nos mœurs et les rendre dignes de la liberté, que nous avons conquise, mais dont nous ne savons pas user.

Ce serait une criante iniquité que de ne pas constater une amélioration considérable à cent ans d'intervalle; et il n'y a que les calomniateurs intéressés qui puissent ne pas mettre la France de nos jours immensément au-dessus de la France de Louis XV. Mais si nous avons £Edt

quelques pas dans la vraie route, que de chemin à parcourir ne reste pas encore, avant que nous ayons atteint une pureté de mœurs suffisante pour que la liberté ne dégénère pas en licence ou en despotisme !

Afin d'aider à cette guérison morale, pour fermer de telles plaies, le concours du clergé ne doit-il pas être d'une utilité incomparable?

Mais, je le crains bien, par la position qu'il a prise et qu'il semble vouloir garder, lié avec une autorité étrangère, qui a des intérêts différents des siens, tenant au passé par d'inutUes regrets, qui lui ôtent l'intelligence du temps actuel, notre clergé a peut-être trop à réformer dans son sein pour songer, du moins aujourd'hui, à réformer les autres. C'est une double difficulté que rencontrera la démocratie française. Mais elle n'a point à désespérer quand bien même son appel ne serait pas entendu; après avoir sincèrement invoqué le concours de toutes les forces dès à présent

organisées, elle n-aurait plus qu'à s'adresser à eUe*même pour en constituer de nouvelles, à déftiut de celles qui lui manqueraient.

Me voilà parvenu à la fin de cette étude, que j'aurais ?oulu rendre moins longue et qui peut cepei^dant sembler trop brève relativement au grave sujet qu'elle effleure. Pour la clore, je ne puis que recommander de toute mon âme à la République, chargée désormais du dépdt sacré des destins de cette nation, de méditer des conseils du genre de ce^x que je lui soumets. Il n'y a de sftrdafis le monde que la voie du bien;, et puisque «iprës^e séculaires égarements, nous y avons ^it les premiers pas en 89, sachons y peiiisi^vérer. Leçi vertus que la philosophie exigmit de l'État, il y a déjà tant de siècles, sont toujours leq seules qui puissent le sauver. Si, comme Ta d(t Aristote, c Une vérité démontrée c est une vérité étemelle, » nulje vérité morale n'est aqssi démontrée que celle*là. Les mathé-

magiques elles-iiaêmes, cemoie Descartas le Ifiur a déclaré, ne peuvent pas se flatter d'une égale évidence. Une fois cette conviction pér nétrant dans les cœurs, la réforme sera bien proche, et la France entrée dans ce port pourrait à jamais s*y tenir, à Fabri des tempêtes, avec l'approbation de sa propre conscience, à l'applaudissement des autres peuples, avec la protection de Dieu, qui, méritée, ne lui manquerait pas. La vraie grandeur et la durée sont à ce prix, et je ne vois rien qui s'oppose à ce que la démocratie française soit, comme Socrate le demandait à la démocratie athénienne, tempérante, sage, courageuse, juste, charitable et pieuse.

C'est ce qu'on pourra voir dans les pages suivantes, que j'ai tâché de rendre l'écho fidèle de la sagesse antique, à deux ou trois mille ans de distance. Que si quelques lecteurs pensent que je n'ai fait qu'un sermon, je me permettrai de leur affirmer qu'ils se trompent

absolument, et que la politique, quand elle sait cequ*elle fait/ ne peut pas avoir d*autre fonds que celui-Jà.

12 décembre 1873.

Page 1