‹ À la démocratie françaiseChapitre 2 sur 10 · VRAIE DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

VRAIE DÉMOCRATIE

CHAPltRË PfiËMiËtt.

£kti principe de la démoctaiie, U vertu;

Mo&tesquiaU| dans Y esprit des Zoisi a dit :

c Le principe d^ gouteraement démocratique^ « c'est la vertu ; j» et il a employé tout un chapitre de son immortel outrage, liv. in, chapi 8, à démontrer cette maxime^ restée dans la science comme un axiome incontestable depuis que son génie l'a consacrée.

Examinons ce qu'il y a de profondeur et d*utilité dans une telle maxime.

Si elle eât vraie, comme nous le pensons, quelle application peut-elle actuellement recevoir dans Torganisation de la démocratie française? La philosophie, qui l'inspirait au dixhuitième siècle , ne peut-elle pas aujourd'hui la féconder encore en montrant les véritables et solides conséquences qu'elle doit porter pour nous ?

Si Montesquieu vivait de nos jours, il pourrait nous être suspect, à bon droit. Au milieu de tant de basses adulations dont le peuple, devenu roi, est Tobjet, on pourrait prendre l'auteur de V Esprit des Lois pour un flatteur de plus, et un sophiste à dédaigner ou à redouter comme tant d'autres. Plus même son axiome serait louangeur, plus notre défiance serait légitime et prudente. Mais Montesquieu écrivait sous une monarchie, il y ajustement un siècle, à un moment où aucun symptôme n'annonçait cette puissance souveraine du peuple et son irrésistible avènement. Le nouveau maître alors n*était pas même pressenti; car le génie, tout

sag*ace qu'il est, ne peut deviner des secrets qui n'appartiennent qu'à Dieu. Rousseau, quoique plus démocrate que Montesquieu, ne se doutait pas davantage, en faisant la théorie du principe de la souveraineté nationale, que l'application de ce principe fût si proche. Il défendait une vérité sans penser qu'elle serait bientôt la loi d'un grand peuple, et qu'il prédisait un nouveau règne.

Nous pouvons donc croire à la sincérité de Montesquieu; nous pouvons Tétudier sans craindre de rencontrer dans son opinion une erreur intéressée ou un mensonge. S'il se trompe, c'est à son insu ; et sa bonne foi n'est pas plus douteuse que son génie.

Bannissons également une autre crainte. La vertu sans doute est difficile à l'homme; mais lelle ne lui est pas inaccessible. Il y a bien longtemps que la sagesse antique nous a dit que c Les Dieux ont mis la sueur en avant de la ver- < tu. ]> Mais si le chemin est pénible, il n'est

-Ô8pag infranchissable^ et c'est la gloitô des États aussi bien que des individus de le parcourir. Ce sont là de ces nobles entreprises qu'il est beau de tenter^ y succomber même est un honneur.

Montesquieu n'a. pas prétendu que toute démocratie fût nécessairement vertueuse; il a dit seulement qu* afin de pouvoir durer toute démocratie devait l'être^ et que la vertu était le solide aliment dont elle devait tâcher de se nourrir pour sub^ ustéf longtemps. C'est un but éloigné, une es-^ pérance que Montesquieu nous montre; c'est à une lutte qu'il nous convie ; mais les combats qu'il nous propose sont de ceux qui font la grandeur et la prospérité de^ peuples.

Devant cette maxime austère, notre modestie n'a donc point à rougir; notre faiblesse n'a point à se décourager. Une nation peut être ver^ tueuse^ puisque Dieu apermisàl'hommederêtre;, et l'exemple même de plus d'un peuple illustre nous invite à répondre à l'appel des sages, en ne désespérant point de mettre leurs conseils à profit;

Qu*a voulu dire précisément Montesquieu?

La vertu n -est-elle donc pas nécessaire à tous les États? Quel est ce privilège de la démocratie? Pourquoi seule est-elle soumise à cette condition, qui semble cependant la condition générale de* tous les gouvernements? Le mal, à ses degrés divers, peut-il donc être pour quoi qne ce soit, un principe de conservation et de durée? Et le bien n'est-il pas la loi commune des sociétés humaines et des individus, comme il Test de l'univers entier?

Montesquieu a distingué avec grande raisQQ la nature des gouvernements et leur principe.

La nature d'une chose, c'est ce qui la fait être ce qu'elle est; la nature d'un gouvernement, c'est ce qui lui donne la forme particulière qu'il revêt. Voilà plus de deux mille ans que les phir Idsophes de l'antiquité, échos du bon sens pqpulaire, ont établi qu'il n'y a que trois formes possibles, trois natures de gouvernements. Le pouvoir dans les sociétés oiviles ne peut être

remis qu*aux mains d'un seul, ou de plusieurs, ou de tous. De là, la monarchie, Taristocratie et la démocratie, qui d'ailleurs peuvent dévier et se corrompre en substituant des intérêts particuliers à l'intérêt général, et devenir la tyrannie, l'oligarchie et la démagogie.

La nature de la démocratie, c'est donc d'être le gouvernement de tous, de même que la nature de la monarchie ou royauté, c'est d'être le gouvernement d'un seul, et là nature de l'aristocratie, d'être le gouvernement de quelquesuns, qui visent à devenir, et sont même quelquefois, les meilleurs parmi leurs concitoyens.

Mais il ne suffit pas qu'une chose, qu'un gouvernement soit de telle façon plutôt que de telle autre. Il faut, en outre, que cette chose, ce gouvernement ait en soi un principe qui fasse vivre et mouvoir sa nature, qui le fasse agir et durer. Montesquieu, demandant aux passions humaines ce ressort nouveau, prétend que le principe du gouvernement monarchique, c'est l'hon-

neur, quand le gouvernement est soumis à des lois régulières, et la crainte, quand il obéit à la volonté despotique et à l'arbitraire du souverain ; que le principe de Taristocratie, c'est la modération ; et qu'enfin le principe de la démocratie, c'est la vertu, ainsi que je l'ai déjà dit.

N'étudions pas de trop près ces théories, en ce qui concerne la monarchie, le despotisme et les aristocraties. Eepoussons la crainte, ce principe de bassesse et de dégradation; laissons l'honneur, comme Montesquieu l'entend, pour ce qu'il vaut, < ce préjugé de chaque personne < et de chaque condition avec ses préférences « et ses distinctions, » souvent si vaines et si fausses; ne nous arrêtons même pas à la modération, qui est pourtant une partie de la vertu sociale et individuelle; allons tout droit à ce glorieux monopole que Montesquieu, sujet fidèle et serviteur illustre d'une monarchie, concède sans hésiter, et avec une sorte d'orgueil, à

la démocratie, dont cependant il ne devait pas connaître l'empire encore lointain.

Pourquoi la vertu est-elle la loi spéciale de la démocratie?

L'auteur de Y Esprit des Lois ne noua l'ap»

prend pas. Il nous dit bien « qu'il ne faut pas t beaucoup de probité pour qu'un gouvemef ment monaroliîque ou «n gouvernement desf pQtique se soutienne, et que, dans ^n État c populaire, il faut un ressort particulier, qui € est la vertu. » Il ajoute même que t le corps « entier de l'histoire confirme ce qu'il avanee; i et il invoque le témoignage « des politiques « grecs, qui, vivant dans le gouvernement po- • pulaire, ne reconnaissaient d'autre force qui < pût le sputenir que celle de la vertu. » Oui, sans doute; l'expérience qui parle dans l'histoire, et les politiques grecs qui parlent dans leurs ouvrages, trésors inépuisables qui peuvent toujours nous instruire, sont d'accord avec Montesquieu. Mais ces témoignages, tout ad-

mirablos qu'ils sont, r.e nous disent pa^ la cause vraie qui confère à la démocratie ce droit exclusif, que ne partagent point avec elle les autres gouvernements, pour qui la vertu est une sorte de hasard et peut-être d'obstacle, tandis qu'elle est la vie même de l'état démocratique.

Cependant cette cause est bien simple; elle sort de la nature même de ce gouvernement.

Dans le gouvernement monarchique ou despotique, dans le gouvernement même de l'aristocratie, il y a nécessairement, au-dessus de la foule des sujets ou des citoyens, une souveraineté factice, plus ou moins librement consentie, le plus ordinairement imposée, à laquelle ils obéissent et dont ils dépendent. Telle est la loi de l'État. Il faut s'y soumettre, qu'elle soit d'ail? leurs ou ne soit point suivant la raison ; on obéit à un homme ou à des homn:es, même quand des lois plus ou moins équitables tempèrent et limitent leur pouvoir. La volonté du chef ou des chefs et trop souvent leur arbitraire domine

dans ces gouvernements, parfois contre le gré même de ceux qui les dirigent.

Tout au contraire dans TÉtat démocratique, comme la souveraineté réside dans l'universalité des citoyens, tous égaux, tous membres de la même famille, il s'ensuit que le pouvoir supérieur ne peut être dans l'Etat que ce qu'il est dans les individus eux-mêmes. L'État doit nécessairement obéir au même principe que les hommes et les citoyens qui le composent; il ne peut pas en avoir un autre; car à l'instant même, et par cela seul, il cesserait d*ètre ce qu'il est et changerait de nature. Or, la loi du citoyen, la loi de l'homme, c'est la vertu, non pas en ce sens qu'il soit toujours vertueux, mais en ce sens du moins qu'il doit toujours s'eflForcer de l'être. L'homme n'a qu'un mobile et qu'un principe :

c'est le désir et la pensée du bien, avec toutes les incertitudes, si l'on veut, toutes les faiblesses, toutes les erreurs de sa nature faillible, mais aussi avec ces généreux labeurs, cette

constance inébranlable, ces sublimes instincts et cette claire conscience, qui ont fait et feront dans tous les temps les honnêtes gens, les héros, les saints et les sages. Telle est la véritable loi de l'homme; telle est la loi de cette forme d'État où les hommes sont demeurés libres et souverains, et où ils n'ont point dû abdiquer, pour des motifs trop souvent invincibles et ignorés, entre les mains d'un seul maître ou de plusieurs maîtres à la fois.

n n'y a donc point de place dans l'État popuaire pour ces pouvoirs moyens, plus ou moins habilement imaginés, qui, dans les autres formes politiques, cachent presque toujours à l'État, son véritable but, sa véritable loi. Dans la démocratie, l'État est placé face à face et sans aucun intermédiaire, puisqu'il n'en existe point, devant la loi morale elle-même, avec toutes ses difficultés , sa grandeur et ses bienfaits quand on l'observe, ses châtiments implacables quand on la viole ou même quand on la néglige. Dans

la vie, c'est là aussi le juge équitable et sévère devant lequel rhomine doit agir. La démocratie a donc cet inappréciable avantage d*avoirpour règle unique la règle même que Dieu a vouki donner à l'humanité, règle sainte et périlleuse, qui explique h la fois et la juste gloire et les désordres des démocraties. Tant qu'elles sont restées fidèles à leur principe, elles ont oflfert au monde ces incomparables exemples qui feront Téternel enthousiasme des. nobles âmes; quand au contraire elles l'ont oublié et méconnu, l'anarchie, avec ses désastres et toutes ses hontes, a été leur inévitable partage. C'est également le sort de Thomme, le sort de l'individu, qui paraît, quand il tombe dans le vice, se dégrader d'autant plus qu'il a semblé quelques instants plus vertueux et plus sage. Dans la démocratie, le citoyen n'a qu'un seul devoir : c'est oelui que la Providence impose à toutes ses créatures raisonnables et libres. Sous la monarcljie, sous le despotisme, sous rarîsto-

crAtie laème^ le sujet a des deroirs de conventian, à côté de ses devoirs naturels ; et ces devoirs tout arbitraires sont d*autant plus impérieux qu'ils sont plus factices. L'honneur, tel que l'ont ent^Qdii parfois les monarchies, a sans doute idspiré de grandes actions; mais il a provoqué aussi bien des futilités et des extravagtinces. La crainte n'a jamais produit que ce qu'elle doit produire^ e'est-à-dire des lâchetés; A regarder ainsi les choses, la raison comprend et appjrouve jusqu'à certain point le noble orgueil des peuples librel et leur profond dédain pour les nations esclaves. On serait presque tenté de s'é« crier avec le poëte athénien : « Oui, le Grec au c barbare a droit de comtnander, > si la liberté ne s'abaissait en commandant à la servitude, nièinfe justement i

A TaUtOrité de Montesquieu, ajoutons-en une autre non .moins imposante» Platon^ jetant un plus vaste et plus profond regard sur les sociétés humaines^ recherche dans sa MépuUiqm ce

que c'est que TÉtat. Il ne s'inquiète guère des formes diverses que l'État peut revêtir et des dégradations dans lesquelles il peut se perdre ; non pas qu'il ne les connaisse aussi bien que personne; mais il les néglige, parce qu'il les dédaigne comme honteuses et comme inutiles. Ce qui l'intéresse surtout, c'est l'essence même de l'État, le caractère vrai de l'institution politique, que se donnent nécessairement toutes les sociétés. Et l'essence de l'État, quelle est-elle pour la sagesse de Socrate et de Platon ? La pratique sociale de la justice. Lejuste, voilà le but même de l'État. L'honneur et la crainte, si délicatement analysés par Montesquieu, sont des principes inconnus pour Platon, bien qu'il ait vu de son temps et des monarchies et des despotismes; pour lui, ce sont des principes faux. Or, la justice dans l'État, dans l'individu, ne se confond-elle point avec la vertu même? Et cette base inébranlable que Platon donne à l'État par excellt^nce, n'est-elle pas Je fondement propre

de la démocratie, comme Fentend Montesquieu, et comme on cherche à la pratiquer de nos jours?

Ainsi, le principe de cet État particulier qu*on appelle la démocratie, est le principe même de rÉtat en général ; et si Fauteur de Y Esprit des Lois^ se contentant de théories incomplètes, nous laisse au milieu de la route, Platon et son incomparable maître nous conduisent jusqu'à la vérité tout entière.

Oui, la vertu est le principe de la démocratie; oui, le juste, en d'autres termes la vertu, est le principe essentiel de tout État qui mérite réellement ce nom; c'est se méprendre sur le but d'un gouvernement, quel qu'il soit, que de lui en supposer un autre. Or la démocratie est le seul qui reconnaisse ce but et le poursuive.

J'avoue que Platon n'a pas pensé autant de bien de la démocratie, et qu'il serait peut-être étonné qu'on adressât^ en son nom, de telles louanges à cette forme de gouvernement qu'il a

- llO — BrscHiteht critique«i Mais Pltttoti h% connu que la âétnoôfatié athénieiine; et il h'edt pas im|)oft^ sible d'imaginer une démocratie qui soit ë^alè^ ëti plus d'un poInt> à ràristocratié hiêmè dfe sa ftépublique. Grâce au progrès des mœurs et de la vraie civilisation, on peut, au dix-nèUViènie siètsle^ espérer tnièux d'une tiation de trénte-oinq tnillions d*âmes que le philosophe n'espérait des cinq mille citoyens de son État idéal. La démocratie peut aujourd'hui^ pat la pratique intelligente du système de rélection> devenir le gouvertKîffîent disd meilleurs. Le principe ttttt lequel elb se fonde, si ce n'est le nom l[u'el}e porté) peut être aussi pour elle d'dn ftlTorable augure.

Acceptons donc la maxime de Montesquieu.

En la complétant à l'aide des doctrines platonioi^nneS) comprenons-en bien toute la grandeur et toute la fécondité ; et puisque Dieu a vould que la vertu fût la loi de l'homme^ soyons certains qu'il a donné aux gouvernements que noud

formons les moyens d'atteindre ce noble but, comme il les â donnés aussi à chacun de nous. Ayonç foi dans la démocratie, puisqu'elle-même a foi dans la vertu * .

* Mégille, le Lacédémonien, fait cette remarque dans les Lois de Platon, liv. I, p. 45, trad. de M. Cousin : « Ce qu'on « dit communément des Athéniens que, quand ils sont bons, « ils le sont au plus haut degré, m'a toujours paru véritable. « Ce sont, en effet, les seuls qui ne doivent point leur vertu «à une éducation forcée; elle naît en quelque sorte avec « eux ; ils la tiennent des dieux en présent; elle est franche « èi n*é Heu die fëUtlé. » Là vërttà seiâblait H&turellë à la démocratie athénienne, parce qu'Athènes avait développé le principe démocratique plus que toutes les autres cités grecques; et voilà aussi ))oUI?qddi Minerve Atlién¥, déesse dé la sagesse, lui avait donné son nom.

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