CHAPITRE IV. • Db la liberté dans ges rapports avec la Yertu
Nous avons ressenti et nous ressentons, comme toutes les démocraties, la passion ardente de la liberté, inconnue presque entièrement dans les gouvernements d'une autre nature. Cette passion est légitime par les mêmes raisons que l'amour de la patrie. L'amour de la liberté est même antérieur et supérieur à l'autre, bien qu'il se confonde avec lui, et que, pendant longtemps', homme libre et citoyen n'aient été qu'une seule et même chose.
Quand on n'a point étudié profondément la uature essentielle du libre arbitre dans l'être hu-
main» on ne comprend point aasea les prodiges qu'a enfantés à toutes les époques Tamour de la liberté, ohez tous les peuples démocratiques. On 8'étonne de tant d'actions héroïques et surhumaines que nous atteste le fidèle souvenir de l'histoire, et que notre siècle aussi a vues ae renouveler sous ses yeux. Mais quand on pénètre jusqu'au secret ressort qui meut l'activité de rhomm0, et qu'on interroge les profondeurs de la conscience, on voit mieux alors tout ce que ce levier mystérieux peut avoir de force dans ces corps lipmensfs qu'on appelle des nations. La liberté dans Thomme et la liberté politique dans les États ont des liens intimes; la seconde n'est que ]e développement de la première^ sa consécration et sa garantie sociale. La seule di£Rârence, e^est que eelle«-ci s'exerce par un acteur upique, sur la scène étroite mais lumineuse de la conscience individuelle, tandis que l'autre s'exerce par d'innombrables aeteurs sur le vaste et confus théâtre
des sociétés humaines, où se fixent les regards de l'histoire.
La liberté dans Tindividu est cette faculté essentielle qui permet à la volonté de se déterminer sans en appeler à d'autre autorité que la raison. Ce qui la constitue plus particulièrement encore, c'est qu'en face de la raison même, et tout en y obéissant, l'intelligence de l'homme a la pleine et entière conscience qu'elle pourrait se déterminer en un sens contraire. Elle accepte le conseil de la raison; mais elle ne le subit pas, puisqu'elle sent qu'elle pourrait le braver. Seulement, la loi véritable de l'homme, la condition de son bonheur et de son existence même, c'est de suivre autant qu'il le peut la raison, puisqu'il est un être raisonnable.
Tout homme peut reconnaître en lui-même, en s'observant avec quelque attention, ces deux facultés fort distinctes, qui se complètent réciproquement. Imaginez la raison sans la Uberté; imaginez la liberté sans la raison; l'homme pé-
rit si Tune des deux, raison ou liberté, lui fait un instant défaut.
Il y a cependant cette différence que la raison est supérieure à la liberté; car elle doit la régir et rincliner à Tobéissance. Elle n'est pas abso* lament propre à Thomme, puisque, tout en la suivant, il se sent toujours très-loin et très-au« dessous d'elle. Il comprend bien qu'il y a, par delà cette raison qui éclaire Iqs obscurités de son intelligence, une raison infinie dont la sienne n'est qu'un reflet et comme une émanation ou une ombre. Voilà ce qu'on veut exprimer quand on dit que la raison de l'homme ne lui appartient pas précisément et qu'elle est impersonnelle. Tout au contraire, la liberté n'a plus ce divin caractère dans les actes qu'elle produit. C'est bien toujours Dieu qui a fait à l'homme cet inestimable présent; mais il semble qu'il le lui ait fait en propre, et qu'ensuite il s'en soit eil quelque sorte retiré, puisqu'il a permis à la liberté d'aller au mal et de
déaepter le bien, que n'embrasse pas toujours assez fortement la débilité de notre nature.
La liberté est dono, relativement à i}ous, l^ faculté par excellence; et quand elle est perdue dans rhomme, l'être matériel peut subsister encore; mais la créature humaine a disparu, digne d'une inexprimable pitié pour ce qui lui a été ravi.
On voit par 1^ que tout ce qui dans l'individu porto atteinte à la liberté, porte réellement atteinte à l'homme même; et les passions, quand elles bouleversent l'âme dans sa vie morale, la détruisent et la ruinent, précisément en lui ôtant sa liberté.
N'est41 pas d'ailleurs de pleine évidence que la liberté est une condition indispensable de la vertu? De quelque côté que Ton considère 1^ vertu pour T^pprécier et la bien comprendre, elle n'est que le mérite de la volonté ae décidant, quelq^efois au prix des plus douloureux sacrifice^, h exécuter les ordres de la raison. Lq
yerta qui n*^ pas rendu de combats n^eHt pag une vertu, à proprement parler; et le nom ipôme qu elle porte ne se coicevrait plus, puisqu'il indique, dans toutes les l^ng^ues eomme daup h pôtre, l'action d une force qui a triomphé, et ]§ combat, trop souvent douteux, où il nous ^ fftUu choisir entre le bien et le mal, et nous décider pqur h premier parla défaite du second. Voilà, bien la liberté. A ces traite uul ne pe^t la méconnaître, puisque chacun de nous Ift porte tout entière en soi. La puissance de feirç ou de ne pasi f)*irej, qu'on a confondue frér quewment ayee Jaliharté, n'eq est qu udq suita tpnt» ipatérjelle, qui flu fond u'a ri§n k ftti?^ avec elle. }] faut bjen qvip l«i résplutjon prise dan§ le^ conseils da r^n|§ se traduliiQ en ^cta» e^téripurs, ^t la pgnditipn piPiiie où notre fm& est pliicée relativeinent m Pprps PQns en feit nne inévitable loi; mais Ja liberté n'en existe pas nxoins, incontestable §t tonte-puissante dan^ sg. §pb^re, rn^me lorsjque l'activité qu'elle inpt §n
jeu, est entravée dans son développement au dehors et dans son efficacité.
Transportez tout ceci de Tindividu à l'État; élargissez les proportions du tableau, et vous^ comprendrez sans peine pourquoi les peuples constitués en démocratie ont fait de si prodigieux efforts pour conserver leur liberté. On le voit bien : c'était plus que leur existence qu'ils défendaient, c'était leur vertu. Athènes à Marathon triomphe de l'innombrable armée des Perses. C'est l'indépendance nationale qui est assurée par cette victoire, et l'indépendance est en quelque sorte le rempart de la liberté, que l'État entretient dans son sein, comme chaque citoyen l'entretient au dedans de luimême. Mais il ne suffit pas que l'État soit libre au dehors et qu'il n'ait rien à craindre dans ses relations de toute sorte avec ses voisins. Il faut qu'à l'intérieur les citoyens aussi soient libres dans leurs rapports avec l'État, dans leurs rapports entre eux. Qui réglera la liberté dans
rÉtat? Qui en fixera les vagues et contestablés limites? Précisément ce' qui la règle dans Tindividu lui-même : la raison. Or, la raison qui régit rÉtat et les membres de la cité, c'est la loi, faillible comme peut Tétre la raison même de l'homme, mais ayant toujours comme die le bien seul pour mobile et pour but. La loi, c'est la raison politique, la raison sociale^ disposant d'une manière générale, et, s'il se peut, impartiale, pour tous les êtres que la cité renferme. La loi doit donc être sainte et divine en quelque sorte, au même titre que la raison dans l'individu. Obéir à la loi est pour le citoyen un devoir tout aussi étroit, tout aussi impérieux que d'obéir à la raison pour Thomme; et comme tout se tient dans cet admirable enchaînement, l'homme le plus vertueux est aussi le citoyen le plus soumis. Socrate, qui toute sa vie n'a écouté que la raison, n'a pas plus de peine à écouter la loi et à l'accomplir, nAme quand la loi l'immole injustement.
Um OQmîPQ 1^ raisQi» qui parlp dans la loi q^t fait§ 4a mai» d*bomma«f at qu*eUa ast tou^ }Qx\v^ justiciable dâ aatta autre m^m que Diau fait parler 4au6 lu ppnwiauce, il plauwit qua uon^seulenieut la lai doit èy^^ équitablst mm que 4e plus, pour atra vraiwant ob^QPTéa.ilfeut qu'elle poit faitai ftu moins pé^iatemant» par tou§ les citoyeui qui doivent y obéir, Qu aa soumet bi^n plua aisémaut 9. sa prQpra raisou qu'on ua fse soumet h la raison d'autj^ui; aUa citoyen s'approprie en quelque sorte la raisQu légale, an participant directameqt ou indireate*? ment à la loi qui le gpuTarna. Voilà aonïmanti dians tputes les déjnQcr»tie£i, le praroiep attpi^ l)Ut di^ la liberté civile, Q*est le droit, plus pu moins large suivant les liaux, suivRutlas tampHi' pour tput citoyen, d'avpir part ^ la ponfoction 4e la loi, C'est ^ premief paraot^pe ^uqufl ArjstQte reconnaît le citoyen dans la cité m^ tiq[Uaî et ch^9 npuS| ^qjourd'buî mêu(g| le droit le plus essentiel des i^itpyans, UP^Vcg p^^
le droit électoral, que leur conftrB le principe du suffrage universel?
C'est dans cet assentiment raisonnable des citoyens que la loi puise son autorité principale. Ita force publique qui vient paribis Tap* pujer ^t qui doit toujours en garantir l'exéeu» tion, ne vaut jamais que contre des miuQi^ités rebelles.
La loi sagement faite, équitablemei^t appli« quée, respectée par les citoyens, qui s'y soumet* tent, telle est donc la première, et Ton peu| presque dire la seule garantie de la liberté dans les démocraties. Aussi, quand les lois y sont mauvaises ou xqéprisées, tout est perdu. La vertu politique n*y est plus possible, et TÉtat ne tarde point à périr.
Mais si la liberté est une condition ipdispenr sable de h vertu, qui n'est pas si elle p'est libre, la vertu sfait bien aussi que c'est l'abus de la libarté qui h corrûropt et h ruiue. Un être qui n*est pas libre ne peut être vartueuK SftUS doute;
mais d'autre part, il ne peut faillir. Si donc la liberté est la condition du bien, elle est aussi la condition du^mal moral; et la vertu chancelante de rhomme a trop souvent senti, par les chutes qui la dégradent, combien le vice a des pentes nombreuses et irrésistibles. Voilà ce qui justifie la vigilance sans relâche que le sage doit exercer sur lui-même, s'il ne veut pas que son âme soit surprise et vaincue. Notre ennemi est en notre cœur; et si le véritable bonheur ne réside qu'en nous-mêmes, nos maux réels ne viennent pas non plus d'une autre source. Pour être maître de soi, il faut se combattre; et la faiblesse de l'homme est si radicale qu'en général la liberté lui est plus fatale encore qu'elle ne lui est utile. Elle lui avait été donnée pour sa grandeur et pour son salut; elle le perd et l'abaisse, parce que, au lieu de cette liberté qui agit dans les limites et sous l'œil de la raison, l'homme s'est laissé aller à l'empire de la passion, qui permet tout et ruine tout.
— 16i — La licence s'introduit également dans TÉtat; elle y prend le nom particulier d'anarchie^ à la fois quand les lois décrétées par les magistrats n'y sont plus faites suivant la raison et l'intérêt général, et quand elles ne sont plus exécutées par les citoyens, quelque bonnes d'ailleurs qu'elles puissent être. C'est surtout à ce dernier désordre qu'on donne plus spécialement le nom d'anarchie; mais le premier, quoique moins apparent, me semble au moins aussi fréquent et plus redoutable. Tant que les lois restent conformes à la raison, et que les magistrats chargés de les appliquer conservent le courage de remplir leur mission, l'État ne court pas un grave danger. La révolte des citoyens, si la cause en est injuste et légère, n'est pas de longue durée, et n'a jamais beaucoup de force ni d'étendue. Mais quand la loi est inique et déraisonnable par la faute des magistrats, le mal alors est profond, même quand il ne se fait pas sentir immédiatement. Il pénètre peu à peu les
(livdTiespartioiderÉtat; il poursuit ses ra^ag^^ sourdoment; et, plus tftrd, il éelate ai vivemmt qu'il fitut une révolution pour le va>inore et le guérir.
On doit doue, pour éviter Tanarebie dans lea démocratiei, veiller de trèfl«prèi h eea deux choaee : la oonfeotion des lois et l'exéeutlon des lois, qui doivent toujours être équitables, et iuxqueUes le citoyen ne peut refuser obéissanoe, puisque ce serait s^iusurger contre la raison même.
Maisi, malgré la plus qonstante et la plus sincère vigilauQt, Panarohie a toujours été pour lea démocraties un danger prochain qui en appelle bientôt un autre en sens contraire, la tyrannie, « remplaçant Texcès dQ la liberté par f résides de la servitude. )i Voilà plus de deux, mille ans qi^e cet éoueil a été signalé à la dérnooratle par les. philosophes. 8oorate §t Platon n'opt oessé d'en avertir la république d'Athè- Des, qui n'a point éeoutâ leurs conseils, quelque
sages qu'ils fussent : c Ce qui fkit la ruine de f l'État démocratique, disait Platon, n'est-ce c pas le désir insatiable de ce qu'il regarde c comme son bien suprdme, la liberté? Or, « Tamour de la liberté porté h Texcès, et acf compagne d*une indifférence extrême pour c tout le reste, ne bouleverse-t-il pas ce gouc vemement, et ne rend-il pas enfin la tyrannie c nécessaire? Lorsqu^un État démocratique , c dévoré da la soif de la liberté, trouve h sa a tâte de mauvais échansons qui lui versent la « liberté toute pure et jusqu^à l'enivrer; alors, € si ceux qui gouvernent ne sont pas tout à ftiit c complaisants, et ne donnent pas au peuple c de la liberté tant qu'il en veut, le peuple les c accuse et les châtie comme des traîtres et des c partisans de Toligarchie. Geux qui sont en- « oore dociles h la vgix des magistrats, il les « outrage, ej les traite d'hommes serviles et « sans caractère. Il lovi^ et honpre çp paîticu- « lier et en public les gouvernants qui ont l'air
« de gouvernés, et les gouvernés qui prennent « Tair de gouvernants. N'est-il pas inévitable « que, dans un pareil État, l'esprit de licence € s'étende à tout, et qu'il pénètre jusque dans « l'intérieur des familles pour y jeter la conta- « gion de l'anarchie? Or, ne voit-on pas le ré- < sultat de tout ceci? Les citoyens deviennent « ombrageux au point de s'indigner et de se' c soulever à la moindre apparence de confie trainte; et ils en arrivent enfin jusqu'à ne « tenir aucun compte des lois, écrites ou non « écrites, pour n'avoir absolument aucun « maître ^ » Ces mauvais échansoas, qui, suivant Platon, enivrent le peuple, ce sont les démagogues, dont la race n'est pas perdue, et que notre démocratie a vus sous tant de formes redoutables, variétés de celles qu'avaient dès longtemps critiquées la philosophie et le patriotisme.
1 Platon, République, liv. VIII, p. 165 et suiv., trad. de M.'V. Cousin.
Au fond, il n'y a qu'un seul moyen de prévenir Tanarchie et d'annuler Tinfluence délétère des démagogues, c'est d'éclairer les citoyens, et de leur donner, par une forte et simple éducation, la connaissance inébranlable de leurs véritables intérêts. Il faut qu'ils sachent dès l'enfance, et n'oublient jamais que leur bonheur se confond avec leur devoir.
L'anarchie, en ruinant TÉtàt, ruine bien plus sûrement encore les particuliers. Elle ne profite à personne, pas même à ceux qui la provoquent; et les sophistes, amenés au pouvoir par la faveur éphémère du peuple, qu'ils trompent en le flattant, sont victimes les premiers de leurs propres succès. De nos jours, avons-nous besoin qu'on nous apprenne ce que durent ces victoires des démagogues, et ce que gagne la société à ces agitations, qui n'ont d'autre mobile que la vanité et l'égoïsme de ceux qui les soulèvent et les entretiennent? Disons-nous-le avec une foi profonde : l'anarchie et le désordre, inévf-
tabler peut*-dtr6 pour les démocraties atitîques, puisque Platon nous Ta dit, peuvent être évités par les démocraties modecaes» si elles sayeut profiter des expériences de Thistoire. Ayons^ à cet égard« Confiance dans les lumières et le bon sens de noire p^ys.
N'oublions pas surtout que la liberté, qui esl la condition même de la démocratie et de la vei^tu, peut trouver dans Tordre dés contrepoids, qu'il dépend de nous dé lui donner» Plus la liberté est large et puissante, plus Tordre doit avoir de garanties; pour qui Comprend bien la démocratie, il est clair qu'elle peut comporter plus d'ordre qu'aucune autre forme politique, précisément parce qu'elle comporte plus de vertu. Ne serait-il pas bien étrange^ en effet, que Tâme de Thomme vertueux fût le sanctuaire de Tordre et de la paix, et que l'État, qui a pour principe la vertu, filt nécessairentent condamné au trouble et à la discorde?