‹ À la façon de BarbariChapitre 1 sur 80 · ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

iti, nuE RACINE, l'iies l'odeoiv

Tous (irons idservés

LE TEMPS BIEN EMPLOYÉ

Il faut avoir connu Blic comme je l'ai connu moi-même pour rire, ainsi que je le fais, au ressouvenir de son seul nom, à la simple évocation de son mince profil de sacristain !

Quel impayable lascar! Quel burlesque et merveilleux compagnon ! Il lui suffisait d'ouvrir la bouche pour voir s'épanouir tous les visages d'alentour, et, même lorsqu'il ne parlait pas, on se tordait pour peu qu'il remuât

i A LA FAÇON DE BARBARI

quelque muscle, car il sécrétait — c'est le mot — la plus effervescente et la plus contagieuse rigolade.

Un jour, j'étais assis, avec lui, en face d'une pinte d'ale, dans un petit bar anglais qu'il affectionnait, et, tout en feignant de fumer avec la plus parfaite indifférence, je le guignais sournoisement, attendant qu'il voulût bien ouvrir toutes grandes les portes de son abracadabrance, lorsque brusquement il me demanda :

— Tu n'aurais pas un. crayon?

— Voici, fis-je en lui passant l'objet demandé.

Alors, il se mit à dessiner, sur le marbre de la table, une petite station de chemin de fer enguirlandée de vigne vierge, et, naturellement, munie de son inévitable cadran. — Mais, quand il eut terminé ce cadran, soigneusement il en effaça les aiguilles.

— Non, murmura-t-il, je me trompe ; il était six heures vingt-sept du soir...

La correction faite, durant une minute ou

LE TEMPS BIEN EMPLOYE

deux il demeura silencieux; puis, sans quitter des yeux son croquis :

— Il était six heures vingt-sept du soir, et moi, j'étais assis là. (Il indiqua l'endroit du bout de son crayon.) Oui... j'étais assis là. L'unique employé grillait une cigarette ici, près du bureau. De l'autre côté de la voie, sous la véranda, se tenait une expectante jeune dame...

C'était en été, il faisait une chaleur terrible mais qu'importe! Soudain, le

timbre se mit à sonner...

L'employé se tourna lentement vers l'horloge et dit :

— C'est lui.

C'était, en effet, le train de six heures vingtsept.

On l'entendit bourdonner d'abord, puis gronder, et bientôt il lança son sifflement de bienvenue.

Il n'était plus qu'à trente mètres environ de la gare, lorsque la petite dame, qui jusqu'alors était restée coite^et paisible dans son

coin, fut prise de l'irrésistible et stupide envie de nous rejoindre.

Elle descendit du trottoir.

— Ho ! lio ! cria l'employé, arrêtez ! ! !

Elle se contenta de sourire et continua tranquillement sa route.

Voyant qu'elle allait être infailliblement écrasée, l'employé n'hésita pas.

Tel un jaguar furieux, il bondit à sa rencontre, et comme il n'avait pas le temps matériel pour la ramener à l'un ou l'autre quai (même entre ses dents), — résolument il la renversa entre les deux rails et se laissa choir près d'elle, afin de la maintenir immobile.

11 était temps ! — à peine étaient-ils allongés sur le sol que le train parut, vomissant des escarbilles.

Il passa sur eux indiilerent et formidable...

C'était un train de marchandises. Il se composait de 07 wagons... 07, oui, je les ai comptés. Lorsque le dernier fut passé, je descendis à mon tour sur la voie, et j'eus aussitôt la

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joie de voir se relever sains et saufs la petite dame et son courageux sauveteur.

L'homme, avec cette mine un peu confuse que donne aux gens modestes l'accomijlissement d'une belle action, la jeune dame, rouge comme un coq et non moins frétillante.

Elle secoua sa robe un peu fripée, tapota son chignon et se jeta sans retard au cou du brave employé.

Mais loin de l'embrasser, comme je supposais qu'elle allait le faire, elle se mit à le griffer éperdument — à le houspiller, à le déchirer et à le battre avec une férocité vraiment touchante.

C'est alors que j'intervins:

— Que faites-vous? criai-je en lui saisissant le bras, êtes vous folle?

— Il n'a que ce qu'il mérite ! répondit-elle ; je voudrais lui crever les yeux, c'est un lâche !

— Gomment! m'exclamai-je, il vient de vous sauver la vie au péril de la sienne et vous le traitez de lâche !

t) V LA FAÇON DE BÂRBARI

— Oli! siffla-t-elle, il savait bien ce qu'il faisait !

— Certes, il n'ignorait pas qu'il risquait d'être broyé...

— Broyé? Phuh!

— Gomment? Phuh !

— Oui, phuh ! et puis, après ?

En dépit de ma légendaire galanterie, j'allais appliquer quelques bonnes gifles à cette détestable volaille; mais ce fut elle qui se précipita sur moi.

Sans perdre une seconde, elle colla son nez contre le mien, selon la vieille mode néozélandaise, et, m'ayant saisi aux épaules :

— Vous ne devinez donc pas ce qu'il m'a fait? haleta-t-elle. Vous ne le devinez donc pas? Il a profité de ce que nous étions làdessous pour abuser de moi et me ravir mon honneur !

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