L'ESPRIT DES TABLES
Rien de plus amusant, vraiment, qu'une séance de spiritisme chez Sardou. Le Maître est au mieux avec tout le grand monde du pays d'Au-Delà, et c'est une joie ineffable que de l'entendre plaisanter avec les personnages les plus fameux de l'antiquité, avec les princes, les rois et les dieux eux-mêmes.
Dernièrement, il interviewait un monarque illustre de Macédoine au sujet de la question d'Orient, et, comme celui-ci se faisait un peu désirer, avec cet esprit d'à-propos qui fait de lui le plus savoureux des Parisiens, Sardou lui demanda sur un air bien connu dans les casernes et lycées :
26 A LA FAÇON DE BÂRBARl
Boudes-tu, Alexandre, Boudos-tu, mon ami?
A quoi le souverain répondit aussitôt :
Gommenl veux-tu que je Le boude?
Mon boudoir est si loin d'ici !
N'est-ce pas charmant ?
... Samedi dernier, nous nous sommes réunis chez Larchiduc. La séance fut des plus palpitantes. Il faut supposer toutefois qu'un spirite plus notoire que Victorien opérait en même temps que lui, et que bon nombre d'esprits étaient retenus ailleurs, car la plupart des personnages que nous avons évoquéa se sont abstenus.
Sur la demande du dramaturge qui se targuait de faire parler qui nous voudrions, nous avions préparé une petite liste, —mais, ces messieurs et dames n'étant pas là pour le moment, nous avons dû nous contenter de bavarder avec un choix de leurs contemporains ou collègues.
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Dès que nous fûmes assis, Sardou donnant l'exemple appliqua ses mains sur la table. Le meuble aussitôt se mit à craquer joyeusement. Ainsi le chien frétille et aboie au retour de son maître.
Quand tout le monde fut prêt, Sardou alluma une cigarette et commença.
Je dois dire qu'en sa qualité d'homme bien moderne, l'auteur de Théodora. a rompu avec toutes les vieilles formules d'antan : « Esprits, êtcs-vouslà?,.. Si vous êtes là, répondez!... Deux coups pour oui... Trois coups pour non..., etc. »
Il applique à la conversation transtabulaire le langage précis des employés du téléphone :
— Allô! allô! Communication avec le seigneur Thémistocles...
— Allô ! répond la table. Thémistocles n'est pas là : il passe la soirée chez le colonel de Rochas.
— Alors, qui est là? demande Sardou. Qui me parle ?
— Tyrtée, monsieur, votre serviteur!
Au lieu de Phoïbos Apollon, que nous demandons ensuite, on nous envoie le forgeron Vulcain, dont le langage grossier fait rougir quelques dames.
Quant au roi Louis-Philippe, il se fait remplacer par le comte de Ghambord.
Lorsque vint le tour de notre bon oncle Despréaux, ce singulier birbe était absent, lui aussi. Sans doute Eusapia l'avait accaparé, ou peut-être voyageait-il avec le fantôme de Katie King, car ce fut Scarron qui nous répondit.
Belphégor s'était fait représenter par le subtil Asmodée et l' Angély le fol par son distingué confrère Triboulet.
— Voyons un peu les poètes ! fit Sardou.
Et il demanda la communication avec Musset. Ce fut lord Byron qui parla. Victor Hugo interpellé nous dépêcha son groom Quasimodo, et, comme avec toute la galanterie dont il est susceptible, Victorien demandait audience à la marquise de Montes-
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pan, cette dame nous expédia la duchesse de Lavallière!
Ne comprenant rien à ces substitutions consécutives, Sardou devenait nerveux.
— Pallas Athéné est toujours accourue à mon appel,' fit-il. Ni Lombroso, ni Maxwell, ni le colonel de Rochas, ne sauraient me l'enlever.
Aussitôt, il s'inclina et cria :
— Pallas Athéné ! Je demande la communication avec Pallas Athéné ! ^
Au bout d'une seconde, la table craqua.
— A qui ai-je l'honneur de parler? Est-ce à vous, sage déesse? Suis-je en communication avec Pallas Athéné ?
— Non.
— Alors, qui êtes-vous, vous qui parlez?
— Thémis.
— Le diable emporte cette podagre! fit Sardou ; — et il se leva.
— Vous auriez pu, Maître, en dire autant aux autres, fit remarquer Boule, car les personnages que nous venons d'entendre sont
tous plus OU moius éplopés, depuis Vulcain le bancal et Tyrtée le pied-bot, jusqu'à lord Byron et mademoiselle de Lavallière : tous coxalgiques ou claudicants !
« C'est curieux! dit quelqu'un. « Etrange! » fit un autre. « Epatant ! » murmurai-je.
A ce moment, une dame poussa un cri.
Elle venait de constater, en ramassant son éventail, qu'un des pieds de la table était brisé — et que la table boitait sensiblement.
Un joyeux rire salua cette découverte. Nous comprîmes alors — nous comprîmes pourquoi les boiteux illustres. avaient seuls répondu à notre appel.
Et nous la trouvâmes bien bonne.
SOYEZ PLUTOT MAÇON SI c'est votre métier
A l'instar du grand Léonard ou du plus récent Dante Gabriel Rosetti, on peut être à la fois peintre et poète; mais il est dangereux de cultiver la muse lorsqu'on veut exercer efficacement la profession de maçon.
L'histoire de Pincebec le prouve surabondamment.
Pincebec, après avoir été médiocre contremaître, fit un jour un petit héritage, qui lui permit d'entreprendre pour son compte quelques vagues travaux.
Il fit donc visser à sa porte une plaque de
cuivre, sur laquelle chacun put déchiffrer ces mots : « Pincehec, entrepreneur de maçonnerie. »
Pour la servante qui va et vient, pour le commis qui livre ses marchandises, pour le facteur et le boucher, il n'y avait derrière cette porte, ornée d'une plaque, qu'un humble et quelconque gâcheur de plâtre.
Pour moi, pas d'erreur! Je savais qu'au fond de cet appartement du troisième, un poète se dissimulait. Il laissait sur son paillasson de la poussière blanche, mais cette poudre, il en avait chargé ses souliers en gravissant les pentes arides du Parnasse.
Oui, à ses moments perdus, Pincebec délaissait la truelle pour la lyre.
Il recevait divers petits journaux : le Grillon des Deux-Char entes, le Cothurne d'Apollon, YAzur, — et, chaque semaine, il expédiait aux « chers directeurs » de ces « estimables feuilles », en même temps que l'assurance de sa considération distinguée, — des vers.