SOYEZ MAÇON
Parfois même, il allait jusqu'à rimer ses lettres d'affaires :
« Ayant terminé le caveau, — Je vais, de suite, et sans moisir, — Faire percer le caniveau — Pour que dans l'immeuble nouveau, — L'eau morte ne puisse gésir. — Si vous avez quelque loisir, — Venez visiter nos travaux, — Cela me fera grand plaisir, — Vraiment!— Recevez les salamalecs — De votre ami, T. Pincebec. »
L'auteur de cette gracieuse épitre et
de tant d'autres chefs-d'œuvre qu'il m'est impossible de citer fit un jour la connaissance d'un sieur J.-B. Leblanc, rentier. C'est au cours de ses relations avec ce dernier que, grâce à son tempérament de rhapsode, il commença à compromettre sa situation d'entrepreneur.
Affamé d'espace et d'air salin, M. Leblanc vint un jour trouver notre ami Pincebec qui fut enchanté de le voir — (Asseyez-vous donc.
je VOUS prie!) — et lui tint à peu près ce discours :
— J'ai soupe des environs de Paris, mon cher monsieur ! Je voudrais vendre ma villa de Levallois-Perret et faire construire un chalet sur la côte bretonne. — Trouvez-moi un acquéreur, et je vous confierai l'entreprise de mon nouveau cottage.
— Rien de plus simple ! répondit Pincebec ; mais, ajouta-t-il, ne trouvez-vous pas banales un peu, et ternes en tous cas, les annonces qu'on insère quotidiennement dans les feuilles ! Belle villa à vendre. A céder jolie propriété... Gelanedit rien du tout. Si vous le voulez bien, je vous torcherai une note un peu plus ronflante, — et je veux être pendu si, dans les huit jours, nous ne trouvons pas un amateur !
— Votre proposition me botte infiniment, répliqua Leblanc. Rédigez votre petite machine et envoyez-la-moi. Si elle me plaît, nous la communiquerons aussitôt aux journaux.
— Sans adieu...
SOYKZ MAÇON 35
Pincebec se mit à l'œuvre incontinent, et, le soir même, il expédiait à son client l'allécliante annonce suivante :
A vendre immédiatement, délicieuse propriété sise à Levallois-Perret. Air pur, site véritaijlement édénique.La paix des champs à cinq minutes de Paris, Construite selon toutes les règles du confort et de l'esthétique, luette ravissante villa semhle destinée à abriter les amoui's de quelque divinité!... — Exposée au Midi, possédant Teau et le gaz à tous les étages, elle est entourée d'arbres gracieux, de fleurs suaves et de murs. La vue dont on jouit des ses fenêtres est faite pour inspirer au poète ses chants les plus magnifiques. — Pour tous renseignements relatifs à ce séjour enchanteur, s'adresser, etc.
La réponse du papa Leblanc ne se fit pas attendre :
« Mon cher Pincebec, écrivit-il, je renonce à la Bretagne. La peinture que vous faites de ma propriété me montre à quel point j'aurais tort de l'abandonner. Toutes réflexions faites, je la garde. Votre bien dévoué : Leblanc. »
C'est ainsi que, pour avoir été trop poète, le bon Pincebec rata une superbe affaire de maçonnerie.