‹ À la façon de BarbariChapitre 23 sur 80 · A UN MARCHAND DE PIANOS · texte numérisé non relu

A UN MARCHAND DE PIANOS

César Torticol est le plus étrange musicien qu'on puisse voir. C'est, si j'ose assaisonner ce récit d'une pointe d'exagération, — un mélomane amphibie.

Torticol a la manie du bateau. Otez-lui le vent, le roulis, le tangage, — il n'a plus aucun génie. Toutes ses symphonies, il les a composées sur les transatlantiques, et sa dernière fugue, Cap pour Cap, a vu le jour à bord du torpilleur 117.

Il va sans dire que, ses œuvres parachevées,

il ne les saurait exécuter sur le plancher des

vaches. Sitôt qu'il a quitté le pont du navire,

cet inspiré devient le plus insipide compagnon du monde.

Maintes fois, j^ai aiguisé mon machiavélisme afin de lui arracher quelques accords. Toujours en vain. A terre, il ne veut rien savoir : dès qu'il se pose, il est, comme le goéland, privé de ses plus brillantes facultés.

Dernièrement, j'errais avec lui sur les quais, lorsqu'à la hauteur du Pont-Royal,, j'aperçus, sur le bastingage d'un bateau-omnibus, une inscription qui me combla de joie.

— Tiens, proposai-je hypocritement, si nous allions à Auteuil? Il y a bien longtemps que je n'ai reniflé la fauve odeur des fritures...

— Si tu veux...

Deux minutes plus tard, munis chacun d'un ticket de cuivre perforé, nous filions vers le Point-du-Jour. C'est alors que, tel un j aguar enragé, je bondis au cou de mon camarade.

— Cette fois-ci, glapis-je, je te tiens et tu n'y coupes pas ! Ta fugue ! ta fameuse fugue... tu vas enfin me la faire entendre !

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