‹ À la façon de BarbariChapitre 22 sur 80 · L'ANTIDOTE · texte numérisé non relu

L'ANTIDOTE

La scène se passe dans la prison de Newgate, au théâtre des Batignolles.

La rampe, passée au bleu, éclaire, d'une tremblotante lueur, les murs lépreux d'un sombre cachot.

L'orchestre joue un petit air, plaintif comme le vent d'automne et non moins ténu que le fil de l'araignée.

Dans une avant-scène de gauche, une jeune et jolie dame blonde retient, d'une main distraite, un endormi poupard, en son giron, — tandis que, d'un regard avide, elle scrute les moindres recoins du triste asile où gémit, à

présent, l'illustre brigand Thomas Rowlandson.

Thomas Rowlandson, surnommé le voleur du roi, pour avoir eu l'inconcevable audace de dérober, en pleine rue, la bourse brodée de S. M. le roi George.

A quoi songes-tu, maintenant, Thomas Rowlandson? Alas! poor Tommy, te voilà bien cruellement attigé! Tes pieds sont nickelés — tes mains aussi, malheureusement — et demain tu seras pendu. A quoi songes-tu, maintenant, vieux bougre?

Thomas Rowlandson est assis sur un escabeau soigneusement enduit de brou de noix et, s'il faut en juger par l'excessive inclinaison de sa tête qui touche presque ses genoux, le poids des pensées qui l'accablent est au moins de 250 livres.

Mélancoliquement, il se ronge les ongles ; — ou du moins il fait semblant, car s'il les dévorait réellement depuis la première représentation, lady Clara Ghambermaid n'aurait sans doute pas sur la joue cette sanglante

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diagonale que nous lui découvrîmes, hier, lorsqu'elle vint prendre sa soupe à l'oignon au café de l'Entr'acte.

Mais, assez causé. — Voici qu'un bruit de pas se fait entendre dans le corridor.

Un verrou grince, une serrure craque, une porte s'ouvre.

William Grab, le geôlier, sa petite pipe courte au bec, s'incline respectueusement et dit:

— Voici l'homme que Votre Honneur désire voir.

Un second personnage apparaît alors. Il est de velours noir vêtu. Un manteau couleur de châtaigne couvre ses nobles épaules, et sa main blanche caresse la poignée d'une épée assez finement ciselée, ma foi.

— Thomas Rowlandson ! prononce le nouveau venu.

Le misérable se retourne.

— Thomas Rowlandson, reprend Son Honneur, William Grab, ici présent, vous livrera demain au greffier de Newgate ; le greffier de

Newgate VOUS livrera à l'huissier; l'huissier au bourreau de la vieille Cité de Londres et le bourreau aux corbeaux de Sa Majesté. — Dans vingt-quatre heures, vous aurez à comparoir devant le juge suprême. Dites-moi les noms de vos complices si vous voulez mériter la clémence de Dieu,

— Foutez-moi la paix! répond Thomas Rowlandson.

— Thomas Rowlandson, réfléchissez bien, poursuit l'homme à la cape brune.

Puis, sortant un petit flacon de sa poche :

— Imbécile, murmure-t-il, ne me reconnais-tu pas? Je suis Pierre de Taille, ton lieutenant. J'ai pénétré jusqu'ici grâce à ce déguisement. Tiens, prends cette fiole, elle t'arrachera pour la dernière fois aux mains du bourreau. .

Ces paroles dites, le mystérieux gentleman fait un signe au geôlier et s'éloigne en criant :

— Songez à votre âme, Thomas Rowlandson !

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.... A peine la lourde porte s'est-elle refermée que Tom débouche le flacon et en avale le contenu.

Il tombe aussitôt sur le sol et se tord, en proie à d'atroces souffrances. Ses mains déchirent son justaucorps et ses yeux semblent vouloir jaillir de leurs habitacles.

— C'est du feu, rugit-il, c'est du feu que j'ai bu! Rrahh! ça brûle, ça brûle! Là! là! Ici... mon cœur éclate!.,. J'étouffe ! j'étouffe! Ouvrez! mais ouvrez donc!... Damnation!

me faudra-t-il souffrir ainsi toute la nuit ? Maudit soit le chien qui m'a donné cet infernal breuvage!... Oh! oh! voilà maintenant qu'ils jettent du gin sur le brasier ! . . . Assez ! assez ! . . . Seigneur Dieu, me laisserez-vous donc crever ainsi?... Ah! si j'avais un verre de...

A cet instant, une gracieuse petite dame, sans craindre de trop exhiber ses mollets, franchit le bastingage d'une avant-scène de gauche. Preste, elle saute dans le cachot sans rien celer de ses dessous à la contrebasse

efl'arée; puis, s'approchant du moribond, un biberon à la main :

— Tenez, mon brave, dit-elle, buvez cela, — c'est un contrepoison sans pareil.

Puisque la gerbe de blé pend à la fenêtre et qu'on a planté la branche de houx dans le gros ventre du pudding, tu peux conter ton histoire.

Ainsi ferai-je — et, pour ce que c'est aujourd'hui la fête des enfants, c'est aux enfants que je parlerai :

Il y avait une fois un petit garçon. Je l'ai bien connu ; il s'appelait Jan Bihan. — Une nuit de Noël, il s'endormit gaiement, et, sitôt qu'il eut fermé l'œil, Santa Glaus l'emporta.

Si bien qu'en moins d'une demi-seconde il sévit assis au milieu d'une vaste plaine de

neige, — sur la grand'place de Fairy-Town.

(Si vous n'avez jamais entendu parler de Fairy-Town, je vous dirai que c'est la capitale du royaume des fées. Près de là, verdit la fameuse forêt où, chaque printemps, elles viennent cueillir leurs baguettes magiques.)

Donc, Jan, sans savoir comment il était venu, se vit assis sur une pierre au milieu de cette place. Il fut bien un peu surpris tout d'abord, mais il se rassura vite en apercevant à ses pieds Tom, son gros chien blanc — Tom avec sa petite tache noire sur le coin de l'œil.

— Te voilà rudement bien habillé ce matin ! dit Tom.

Jan, en effet, était couvert de fourrures. De gros gants verts protégeaient ses petites mains, et la jolie toque écossaise qu'il avait si souvent admirée à la porte du chapelier, il l'avait à présent sur la tête !

Jan regarda devant lui — et il vit une chose merveilleuse. C'était un immense palais de mai'bre blanc dont les petites fenêtres

parfaitement carrées étaient si nombreuses qu'on n'aurait su les compter.

Devant le palais, parmi la paille d'or et les chandelles allumées, l'enfant Jésus dans sa crèche.

Et voilà que soudain les fenêtres du château s'ouvrirent et que des milliers de têtes apparurent — des vieux messieurs aux profils bizarres, des dames plus belles que le jour, et des animaux aussi...

Jan crut les reconnaître vaguement, mais en vain il chercha dans sa mémoire. Il ne put se rappeler où et quand il les avait vus...

Jan Bihan se trompait sans doute... — car où diable lui, pauvre petit gamin "de rien du tout, aurait-il connu ces seigneurs et ces dames si superbement accoutrés — avec leurs couronnes, leurs broderies, et leurs joyaux de toutes sortes ?

Des lions, certes, il en avait vu dans les ménageries, mais c'étaient de bons et braves bourgeois délions, dont les langues n'étaient

pas en forme de dards et qui ne portaient aucune hache dorée sur l'épaule. Et des aigles à deux tètes avec des boules d'or entre les griffes, est-ce que, raisonnablement, il en avait jamais rencontré?

Non, non, il se trompait...

Et, pourtant, il lui sembla que tout ce monde lui souriait — les lions, les dames et les gentilshommes ; un cygne, même, inclinait vers lui son long col blanc. . .

Gomme il s'extasiait sur ces choses extraordinaires, le château soudain s'évanouit ; une grande lueur éclaira le ciel, et, au son des trompettes joyeuses, Jan Bihan vit venir un magnifique cortège.

C'étaient les hôtes mêmes du mystérieux palais : généraux chamarrés, lions, reines, empereurs, aigles et chevaux cornus. Ainsi que les rois mages d'autrefois, tous portaient de riches présents, et tous chantaient Alléluia.

<( Des lions qui chantent! Dieu que c'est drôle ! » pensa Jan Bihan ; et, bien que l'en-

semble des chants produisit le plus délicieux effet, Jan découvrit que chaque assistant lançait son Alléluia d'une façon particulière. Un léopard armé d'une lyre le psalmodiait gravement, tandis qu'un détachement de vieux bonshommes, avec colliers de barbe blanche et cravates à l'ancienne mode, accommodaient le chant sacré d'un jovial petit mouvement de gigue.

Tous s'agenouillèrent devant la crèche et déposèrent leur offrande aux pieds de l'enfant Jésus. Le cortège fit ainsi le tour de la place, — et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'en passant près de Jan Bihan, chacun disait : « Bon Noël, petit Jan ! »

« Bon Noél î » disaient-ils ; mais la plupart prononçaient bien mal le français...

Les lions se contentèrent de rugir aussi gracieusement qu'ils purent, et le lama éternua.

Lorsque tout le monde fut passé, la crèche a vait disparu ; le palais de marbre était revenu, et bientôt les têtes s'encadrèrent à nouveau dans les petites fenêtres.

Gomme elles souriaient, les jolies dames décolletées, et quelle bonne tète il avait, le vieux monarque chauve, avec sa petite barbe de pilote !

Le soir arriva. Au bout d'un petit temps, le vent vint à fraîchir, et les fenêtres se fermèrent.

Il faut vous dire que ces fenêtres étaient garnies de verres de couleurs, si bien que, derrière ces vitrages enluminés, les rois, les lions, les dames et les vieux navigateurs apparurent soudain, verts, rouges, bleus, jaunes et violets, comme autant de bizarres petites images.

Puis, ce fut la nuit. Puis, rien.

Alors Jan Bihan se réveilla dans sa chambre claire, et sur la table, près de son lit, il aperçut un grand album plein de timbresposte multicolores. Tous, tous, ils étaient tous là, les lions bleus, les rois verts et les jolies princesses violettes...

En haut, à gauche, à la place d'honneur, siégeait un vieux timbre triangulaire au mi-

lieu duquel on voyait une déesse et qu'encadrait cette inscription : Cape of good Hope.

Jan Bihan battit des mains en le découvrant.

Pour la huitième fois de sa vie, et grâce à toi, vieux Bonhomme Noël, Jean Bihan avait joyeusement doublé le Gap de Bonne-Espérance !

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