POURQUOI JE N'AI PAS DÉMÉNAGÉ
Si je n'ai pas emménagé au 129 de la rue Alfred Stevens, ce n'est pas, comme on pourrait le croire, parce que cette rue ne se compose que de 25 numéros. — Non, non, d'aussi minces obstacles ne sont pas faits pour arrêter dans son essor un gaillard de mon acabit !
Lorsque j'entreprends une chose, un troupeau d'éléphants lancé à toute vapeur ne me ferait pas reculer d'un centimètre. — Voulezvous une anecdote à l'appui de cette déclaration apparemment présomptueuse? Voici :
Tous les Parisiens, et quelques Mussipontins même, connaissent la rue des Martyrs
et savent que c'est une des plus rapides de Paris...
Or, à l'issue d'un déjeuner que je fis, en 88, au sommet de cette joyeuse artère montmartroise, je découvris à la porte de mon hôte une voiture à bras chargée de sirops de fantaisie, et je fis le pari de descendre jusqu'au boulevard extérieur en remorquant cet étrange véhicule.
Je ceignis le harnais, je démarrai, et grâce à l'excessive déclivité de la voie, j'atteignis bientôt une vitesse que je crois, sans exagération, pouvoir qualifier de vertigineuse.
Ce n'est pas la hardiesse de mon entreprise qu'il faut admirer ici, mais la bizarrerie qui préside aux moindres déclanchements de notre mécanisme cérébral. Jugez-en :
J'avais à peine parcouru cinquante mètres au triple galop, lorsque soudain je me rappelai que ma montre était arrêtée depuis la veille. Certes, j'aurais pu remettre à plus tard mes préoccupations à ce sujet et songei; simplement au salut demonàme, que j'étais
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exposé à perdre au bas de la côte — mais, pourquoi vous le cacher? — j'étais gris.
Oui, j'étais gris, abominablement gris, et le souvenir de ma montre détraquée me fut si pénible que, rapide comme l'éclair, le désir me vint de la confier immédiateinent à quelque habile praticien.
Sur ces entrefaites, j'aperçus, à vingt brasses environ et à bâbord, la providentielle enseigne d'un horloger. D'un léger coup de timon, je modifiai ma route et, trois secondes plus tard, malgré la valse éperdue des pendules de la devanture, nous étions tous rendus sains et saufs dans l'arrière -boutique du bijoutier, la voiture, les sirops de fantaisie et moi.
Des personnes dignes de foi attesteront la véracité de cet exploit, lequel prouve surabondamment que rien ne. saurait m'arrèter quand je me suis proposé un but.
« Si vous êtes à ce point résolu, me direzvous, qui diable a pu vous empêcher de vous installer rue Alfred Stevens? »
J'aime mieux vous l'avouer tout de suite, et sans fausse honte, moi qu'une horde de pachydermes effrénés ne saurait troubler, je me suis laissé monter le coup par une sordide pipelette.
... L'appartement que j'avais choisi me plaisait assez. Il était situé au N.-N.-E. et pourvu d'un balcon spacieux. J'allais l'arrêter, lorsque fixant sur moi son petit œil gris d'oiseau nocturne, la concierge me demanda :
— Et comme métier? Qu'est-ce que vous faites ?
— Je suis littérateur, dis-je, journaliste, si vous aimez mieux.
— Journaliste! glapit-elle, il ne faut pas de ça ici. Pas de journalistes, pas d'artistes! Pas de musique, pas de machines !
— Mais répondis-je, je ne ferai pas de musique : je n'ai pas de piano.
— Pas de machines! répliqua-t-elle. Nous en avons eu un ici, de votre partie ; il faisait aller sa machine toute la journée ! Non, non.
Bien que cet innocent engin n'occasionné
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aucun tapage, je crus qu'elle parlait d'un type-writter ou machine à écrire, et je lui jurai que je n'étais muni d'aucun appareil de ce genre.
— Vous n'en avez pas aujourd'hui, vous en amènerez un demain. C'est tout comme !
— Mais, poursuivis-je, j'écris des romans, des contes, des pièces. Mon matériel se compose uniquement d'une plume, d'un encrier et d'une main de papier.
Et, comme je la voyais plus que jamais incrédule, une idée lumineuse me vint.
— La preuve, affirmai-je, que je n'emploie aucune machine, c'est que ma spécialité, c'est la nouvelle à la main! Nouvelle à la main : le mot l'indique, cela se fait sans le secours de la machine.
Elle eut un sourire narquois et, me poussant vers la porte :
— Oui, oui, dit-elle, autrefois on faisait les nouvelles à la main. Mais le progrès a marché depuis, et je sais très bien que, maintenant, — on les fait à la mécanique.