VENGEANCE DE VAN DEN PUTTE
L'histoire de Van den Putte mérite d'être contée. Elle est tout aussi édifiante qu'une autre.
Imaginez sur le boulevard Anspach une petite boutique vaguement dix -huitième siècle, et, là-dedans, des gens qui boivent de limpides liqueurs dans des verres en forme de tulipe.
Avisez au fond de cet estaminet un monsieur blond, élégant, distingué, savourant en une pipe d'écume calcinée la fleur du tabac d'Obourg. C'est moi !
Voici que la porte s'ouvre. Survient un autre seigneur, rubescent et jovial. Ses proportions sont telles que, sur toutes les coutures de son équipement, on croit lire la mention : gigantesque, gigantesque, haut, bas, gigantesque.
Ce personnage considérable cingle vers le monsieur blond. Bruyamment, ils se serrent la main, et bavardent, bavardent...
Après avoir effleuré le cbef auguste du roi, rebondi du giron hospitalier de Dike-Bille à la trogne joyeuse de Karl Vos, la conversation tombe dans le jardin de Van den Putte.
— Que devient-il ?
— Van den Putte ? marié, mon cher !
— Marié?
— Mais oui, répond Tony Rotterdam (car tel est le nom du colossal individu), tout ce qu'il y a de plus marié !
Et il ajoute :
— Est-ce que nous voulons aller lui faire payer à souper, un de ces soirs?
— Volontiers!... Mais, dis-moi... et cette
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jolie petite Anversoise dont il était coifîé?
— Elle est chez lui. Tu la verras si tu viens...
— C'est donc elle qu'il.,.
— Pas tout à fait. Mais écoute un peu l'histoire, et tu rigoleras. Patron, deux hasselts !
— Cette Anversoise que tu dis là, reprit Tony Rotterdam, c'était une jolie petite fille, oui, — plaisante et bien entrelardée — mais une sale petite pimbêche tout de même , vois-tu ! Van den Putte en raffolait, il voulait la marier, mais elle se moquait de lui tout le temps. Elle disait sans cesse : « Je vous aime beaucoup I » disait-elle, et quand il venait la voir, il la trouvait qui rigolait avec une potée de godelureaux ridicules, — gantés de blanc et cravatés jusque par:dessus les oreilles.
A la fin, quand il est fatigué d'être furieux, la patience lui échappe, tu comprends, et il dit à sa future belle-mère : « Vous devez absolument venir dîner avec moi au Filet de
lîœuf. Il est temps que je vous parle sérieusement! »
La belle-mère ne se fait pas prier, et, tout en mangeant et en buvant :
— Je pense, dit-il, que je vais tout envoyer promener. Ça ne peut pas durer, votre fille me f.iit trop enrager.
— Et moi? dit la maman, est-ce que je vous fais enrager aussi?
— Pour ça, non ! dit-il.
— Eh bien ! alors, embrassez-moi et n'en parlons plus !
Il embrasse aussitôt cette bonne dame, et à peine a-t-il fait qu'il lui trouve un excellent goût.
— Hé ! hé ! dit-il, c'est encore une fichtrement belle personne, ça, nom d'une pipe ! Sitôt que le Champagne sera venu, je suis un double niais si je ne fais pas avec elle une petite bêtise...
— Et il a fait la bêtise ?
— Oui, bien I Et il s'en léchait les babines, même !