ÉTRANGE DÉJEUNER
Je dois le dire qu'au moment où il se faisait à lui-même cette aimable propositioD, notre brave fermier se trouvait juste devant la porte de la susdite hostellerie. Or, l'avis qu'il se donnait lui ayant paru sage, il entra sans hésiter et fut s'installer dans la grande salle. Il y avait là quelques baedekeristes anglais, quelques Belges aussi, parmi lesquels Pierre de Wys et Armand Lynen, les décorateurs de la Monnaie...
Voilà Jef Bogaert entré, voilà Jef Bogaert assis, voilà Jef Bogaert heurtant la table :
— Donnez-moi d'abord une bouteille de chablis, cria-t-il, une bonne bouteille de chablis, n'est-ce pas ?
Mais quand le maître d'hôtel apporta la carte — hé ! hé ! — ce fut une autre paire de guêtres. Le père Jef ne sait pas lire, et il s'agissait de ne point le laisser voir.
Alors, que fait-il? Que fait-il, le maudit vieux singe? Il prend un air très grave de gros bourgmestre en voyage et, après avoir fixé sévèrement le larbin, il promène son
doigt rugueux sur la première ligne de l'allécliante nomenclature. Bon ! bon ! voilà qui va bien ! Le garçon, subtil en diable, a compris. 11 s'éloigne, tel un sylphe, et revient au bout d'une minute, avec un excellent consommé que l'homme de Steenkerke absorbe aussitôt
— Et après ça? interroge le garçon, qu'estce que monsieur mangera, donc?
Ce qu'il mangera? Hé! la suite, pardine I Après le potage, viennent les hors-d'œuvre sans doute. Le père Jef appuie donc résolument son index sur la seconde ligne. Mais nul radis n'intervient. Aucun anchois n'apparaît sur sa litière de genièvre. A sa grande stupéfaction, une julienne, bigarrée comme une décoration sud-américaine, lui est présentée. — Maître Jef l'ingurgite néanmoins.
— Et maintenant, murmure le garçon, qu'est-ce que monsieur demandera?
De plus en plus solennel, le vieux Bogaert indique la troisième ligne. Et sais-tu ce qu'on lui apporte, à cette injonction?... Un ox-tail, mon vieux, oui, oui, un ox-tail, ou si tu le
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préfères, une soupe à la queue de bœuf... Trois soupes l'une sur l'autre, c'est un peu dur, hein? Tu vois d'ici la tète de l'excellent birbe !
— Godferdom! ronchonne-t-il, je suis zwanzé, on se fiche de moi! On se paie la tète du vieux Jef! Est-ce que longtemps ça va marcher comme ça? Qu'est-ce que c'est que ça pour un restaurant, où l'on ne mange que de la soupe?
Il devient très perplexe, tu comprends : « Si je demande autre chose, ils vont encore me fourrer du potage, et sûrement je le leur flanquerai à la tète! Que faire, donc? » Au bout d'une minute de réflexion, il pensa : « Puisque cette table des matières gastronomiques cache tant de perfidie dans ses premières lignes, voyons un peu à la fin ! » Et saisissant le garçon par la manche, il lui désigna le dernier article.
Alors... pour finir... on lui a servi, quoi? Une glace... à la vanille ! ! !
— Trois soupes et une glace ! fit le bon Vos,
voilà de quelle façon bizarre Jef Bogaert a déjeuné à Namur. Ha ! ha ! ha.
Ha ! ha ! ha ! hennit-il encore en matière de conclusion, et comme pour fermer l'espèce de parenthèse qu'il avait ouverte dans notre conversation. Puis se ressouvenant des paroles que je lui avais adressées un instant auparavant, et de la fiole qui nous attendait :
— Tu as raison, fit-il, c'est ce qu'on peut appeler un bon petit vin.
LA