‹ À la façon de BarbariChapitre 61 sur 80 · D UN EXPLORATEUR · texte numérisé non relu

D UN EXPLORATEUR

Parmi les renommés ivrognes que j'a connus, il en est un dont je tairai le nom, mais que je vous présenterai néanmoins, s'il vous plaît : c'est Robillard.

Je ne vous dirai pas ce qu'il absorbait, en une journée, d'absinthes, de bitters, de vermouts et autres tels breuvages, car sûrement vous m'accuseriez de superfétation.

Soyez simplement instruits de ceci : c'est que, malgré le bon vent qu'il semblait avoir d^ns ses voiles, Robillard gouverna sa barque si follement, qu'un jour il toucha fond.

En d'autres termes, il eut une attaque de delirium tremens.

Cette puce redoutable l'ayant mordu à l'oreille, Robillard n'en fut pas moyennement effaré. — Aussi résolut-il de se corriger.

Toutefois, sentant son bon vouloir muable à l'excès, et prévoyant qu'il ne saurait résister à la si gracieuse invitation de « Poussez » habilement peintes sur les portes des estaminets, il s'avisa d'un très excellent procédé :

Quitter l'Europe, gagner les pays barbares où l'alcool est inconnu, les lies quasi-désertes où nul cabaret n'offre aux caresses de la brise sa branche de sapin symbolique.

L'infatigable hasard veillait sur ce pochard glorieux : un matin qu'il lisait le Journal, ses yeux s'égarèrent sur le vaste territoire réservé aux « Petites-Annonces ».

Il apprit ainsi qu'un sieur Flocon, ancien directeur de cirque et présentement maître de boxe et de chausson, n'avait d'autre souci que de trouver un compagnon pour une expédition lointaine. Il s'agissait d'aller capturer

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quelques kanguroos dans la Nouvelle-Galles du Sud — et, pour s'aboucher avec ledit sieur Flocon — vo3-ez un peu ! — il suffisait de se présenter rue des Batignolles, n° 6 (première porte à gauche dans la cour).

Cet avis ne tomba pas dans la poche d'un manchot.

Ayant décidé d'en faire son profit, Robillard, après avoir mis sa redingote, se rendit à la plus prochaine taverne. Oh ! pour boire une tasse de lait tout bonnement I Mais, hélas ! la matinée ne se passa pas, vous le devinez bien, qu'il n'eût englouti sa demidouzaine d'absinthes.

Ce fut le signal de la rechute. Le lendemain, il recommença à boire, et mèmement les suivantes journées.

Si bien que l'alléchante silhouette du sieur Flocon se perdit bientôt dans les brumes de l'indifférence.

Adieu aussi les Far-West, Saharas et autres steppes lointains ! — l'air pur, les chevauchées dans la prairie, le lazzo —

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tout cela fut ellacé du programme et mis en oubli.

A quelque temps de là, comme il regagnait sa demeure, non moins saoul que de coutume, Robillard s'égara. Ceci ne saurait nous surprendre ; mais ce qui peut-être vous intéressera, c'est de savoir que, dans ses tergiversations ambulatoires, Robillard vint échouer sous un bec de gaz et que, non loin de là, justement, l'albe émail d'un écriteau déclarait ceci sur fond bleu : Rue des BatignoUes.

« Rue des Ratignolles... pensa Robillard, mais c'est précisément la. rue de mon fameux voyageur... Si j'y allais? »

Il se mit en route, encore qu'il fût minuit passé, et le voilà tantôt sonnant comme un beau diable à la porte du maître de boxe.

Au bout d'une demi-heure environ, une endormie petite boulotte vint ouvrir, — qui, du fond de ses fichus, demanda « ce que c'était ».

— C'est, répondit l'autre, pour parler à M. Flocon, et tout de suite !

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— C'est qu'il est couché... dit la boulotte.

— Tant pis !

— C'est qu'il dort...

— <Ju'il dorme ou veille, je n'eu veux rien savoir. 11 faut que je lui jDarle, voilà tout. C'est urgent.

A la fm, il fut introduit auprès du boxeur éberlué, et comme il demandait si c'était bien à M. Flocon qu'il avait affaire (à M. Flocon en personne), — et si ce M. Flocon était bien le même qui cherchait un compagnon pour la Nouvelle-Galles, — M. Flocon se dressa, furieux, sur son séant.

— Oui, lit-il, c'est bien moi. Mais, nom d'un chien ! vous avouerez que l'heure est bien mal choisie pour jaser de ces matières !

— Ne vous écliaulfez pas, répondit l'excellent folâtre, et ne craignez rien. Je ne vous parlerai pas longtemps. Je viens siiuplement vous dire que, malgré ma décision première, je renonce à vous accompagner. Inutile de

compter sur moi, monsieur. J'ai appris, hier, que vous aviez fait deux fois banqueroute. Or, je ne voyage pas avec un failli. — Bonsoir !

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