‹ À la façon de BarbariChapitre 64 sur 80 · C'ÉTAIT UN SNOB · texte numérisé non relu

C'ÉTAIT UN SNOB

J'ai congédié César. C'était un fat, un imbécile, un snob.

Je l'avais trouvé tout petit, l'hiver dernier, grelottant parmi la neige et les feuilles mortes.

Il n'avait rien à manger, pas le sou, pas de domicile, aucune expérience.

J'eus pitié de lui : afin de lui donner un intérieur et de lui créer une situation, je le rapportai à Paris dans mon mouchoir.

Il avait de jolis petits yeux noirs, un groin menu, menu, de délicieuses pattes roses et des picots d'un gris admirable.

Je l'avais pris pour un gaillard intéressant.

C'était, au contraire, le dernier des hérissons. Sous un masque aristocratique, il cachait une cervelle obtuse et vile. Le dernier des hérissons, vous dis-je : le dernier des derniers !

Je l'ai rendu à la forêt, qui me l'avait prêté. Probe et loyal, je l'ai reporté où je l'avais pris.

Qu'il se débrouille, à présent !

Ah ! il regrettera plus d'une fois le pain de gruau que je faisais mollir pour lui dans le lait de chèvre, le persil frit dont je dégarnissais mes merlans à son profit et les escargots de Bourgogne dont je le gavais quotidiennement !

Idiot, va!

Tant que dura l'hiver, il fut assez drôle. Sur mon bureau, il jouait convenablement son rôle de vivant presse-papiers. A table, il se piquait des biscuits sur le dos pour me les offrir. Il jouait avec le chat, marchait sur deux pattes et faisait ses petites trivialités dans un vieux vase de Chine.

c'était un snob 251

Il était gentil, quoi ! C'était un bon petit, camarade...

Au mois de mars, j'eus la fâcheuse idée de donner à ma bonne, à l'occasion de sa fête, une pelote en drap écarlate.

Au début, ce banal objet laissa César très indifférent; mais, dès qu'il le vit hérissé d'aiguilles brillantes, garni des épingles bleues, blanches et vertes à l'aide desquelles Gertrude assujettit ses guimpes et bonnets, mon pauvre hérisson perdit la tête.

Rôdant sans cesse autour de la pelote, il la tlairait, l'auscultait, la pelotait, — c'est bien, pour une fois, le cas de le dire, — et, durant de longues heures, il restait stupide à la contempler.

Amour, c'est bien simple, l'avait percé de ses flèches. Le niais petit bougre avait pris cette pelote pour une hérisonne de marque,

— et, puisqu'il vous faut tout dire, — il en était tombé éperdument amoureux.

L'aventure était piquante. — Craignant toutefois que cette passion hybride n'eût pour la pelote et pour César les plus fâcheux résultats, j'écrivis à un paysan de ma connaissance, le priant de m'envoyer sur-le-champ un hérisson femelle.

La bête arriva au bout de trois jours, mais ( lésar la dédaigna.

C'était, je dois l'avouer, une hérissonne d'un certain âge. Elle avait, au cours de ses précédents ébats, contracté un commencement de calvité dorsale — et, ma foi, sa taille nétait plus de la première finesse.

Comprenant les hésitations de César, j'écrivis derechef à mon rural ami, le pressant de me procurer une toute jeune femelle.

Il en découvrit une et me l'expédia aussitôt.

Elle était charmante : œil vif, groin merveilleusement dessiné, picots blonds qu'on eût dits en écaille, et des pattes de duchesse.

César condescendit à la saluer, mais quand

c'était un snob 253

il l'eut examinée un instant, il la conduisit près de sa clière pelote.

— Vois, semblait-il dire à la nouvelle venue, vois comme celle-ci est bien habillée et quel grand air elle a! Tu es jeune, tu as de la bonne volonté, de la conduite ; c'est très bien, mais cane suffit pas. Travaille, acquiers une brillante parure, sois resplendissante et je t'aimerai. Pour Finstant, il n'y a rien de fait.

Ce langage, bien que muet, me révolta.

C'était trop raide ! Ce crétin que j'avais recueilli pauvre comme Job avait maintenant des prétentions par trop exorbitantes, vraiment !

Comment! — la charmante petite femme que je lui donnais ne lui plaisait pas ainsi!

Il eût fallu la lui maquiller au vermillon de Chine, la lui amener avec ses picots mouchetés de turquoises, émeraudes et perles fines !

Ah! non, alors!

César était un snob : je l'ai congédié.

Page 1