RAYMONDE
Ce n'est une nouveauté pour personne que les conteurs présentent habituellement leurs héroïnes comme- les plus jolies filles du monde, — et qu'il ne faut pas attacher trop d'importance aux lys, aux roses, ors, perles et satins dont ils abusent si volontiers.
Ce n'est toutefois pas une raison pour faire un laideron d'une petite fée quand, par bonne aventure, on en trouve une sur son chemin, ni pour transformer en un ridicule paquet d'herbes sèches la soie frissonnante d'une longue chevelure bouclée.
Que tel soit votre avis, ou qu'il soit autre,
sachez toujours ceci : ma nouvelle amie est belle comme le jour.
C'est une petite provinciale de sept ans, aussi vive et futée, sur ma foi, qu'une bergeronnette, et qui, par-dessus le marché, s'appelle Raymonde.
Son père est le moins diabolique des taverniers. Avec un flegme parfait, il distribue à chacun selon ses goûts la bière lorraine et le joyeux petit vin de la Marne; puis il va se chauffer le dos au poêle en ruminant quelques rêves simplets.
Je donnerais de bon cœur une pièce de dix sous de Roty, que j'ai bel et bien payée 75 centimes, pour que M. Félix Faure connût ma petite amie Raymonde.
Car sur le vaste empire qu'il parcourt sans trêve, M. Félix Faure ne saurait trouver d'admiratrice plus passionnée que cette délicieuse petite fille.
Feuilletant sans cesse les journaux illustrés, elle découvre le Président au sein des foules les plus compactes, et sous n'importe
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quel affublement. Il peut se cacher au dernier plan, le brave, tourner le dos, saluer ou demeurer couvert, fumer sa pipe ou lever son lianap à la santé du tsar, jamais il n'échappe à l'œil fureteur de Raymonde.
— Le voilà encore, dit-elle; comme il est beau ! il est tout verni.
Et que M. Félix Faure ne se méprenne pas ! Aucune ironie sous ce mot ! Raymonde dit : « Il est verni ! » comme d'autres disent : « C'est de l'or! » le verni étant pour elle le comble de la splendeur.
Raymonde n'est jamais allée à Paris, — HÉLAS ! J'écris le mot « hélas » entrés grosses lettres afin de faire comprendre aux gens obtus que les plus gros soupirs sont parfois exhalés par la minuscule poitrine des petites filles...
— C'est, dit-elle, un joli patelin, Paris! Ce n'est pas un sale vieux petit pays, un bougre de sale vieux petit pays comme ici! Il fai't tout le temps beau, à Paris !
De même qu'elle reconnaît le gardien de
notre chère Constitution entre mille habits noirs ou chamarrés, elle distingue, entre tous les autres, les paysages parisiens.
Londres, Pétersbourg et New-York lui sont indifférents. Mais, si vous lui montrez le boulevard de la Madeleine, la place Vendôme ou le Moulin delà Galette, voilà qu'aussitôt ses yeux pétillent :
— Ça, gazouille-t-elle, je sais ce que c'est, c'est le portrait de Paris.
Afin de ne pas trop laisser bouillir la jeune imagination de Raymonde, sa mère a créé à son intention une petite légende innocente et terrible :
— C'est très joli, Paris, — mais, voilà! — pour y entrer, il faut embrasser le derrière du portier, — sorte de petit nain grincheux, hirsute et sale...
— Pourtant, dit-elle, quand je suis allée à Reims, je n'ai embrassé le derrière d'aucun portier...
— C'est que le portier était malade...
— Et celui de Paris?
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— Il se porte malheureusement comme un charme...
A l'instar des Princes charmants et
autres tels galants chevaliers, j'ai promis d'accomplir, pour l'amour de Raymonde, un travail vraiment merveilleux.
Afin qu'un jour ou l'autre ma petite amie puisse visiter la capitale sans se soumettre à l'infâme formalité dessusdite, j'irai trouver le terrible cerbère. Petit à petit, je capterai sa confiance, et, un beau matin, je le saoulerai... Je lui paierai, s'il le faut, mille absinthes ; mais, sur ma parole, je le saoulerai — comme un cochon!
Aussitôt , je préviendrai Raymonde qui s'amènera par le rapide et qui passera devant la bauge du vilain vieillard endormi — le- visage pavoisé d'un joli petit rire moqueur.
... Mais il faut pour cela que Raymonde travaille bien, et qu'elle sache son histoire sur le bout du doigt... comme son amie Louise, par exemple...
— Oh ! dit Raymonde, ce n'est pas malin si Louise est savante ; elle est myope !
— Est-ce que par hasard la myopie développerait la science des petites filles?
— Mais oui...
— Gomment ça?
— Tiens ! quand on est myope, — on est forcé d'étudier tout le temps, — parce qu'on ne voit pas quand la maîtresse a le dos tourné — ou quand elle dort !