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A la grand'pinte

Voici un livre qui a l'avantage de ne pas être l'œuvre d'un poète de profession, avantage immense en ce temps d'inspiration factice, où le procédé remplace le sentiment, où des rimes toutes faites viennent s'ajuster d'elles-mêmes à des idées tombées dans le domaine public. — Rien ici qui sente la résolution prise d'avance de faire un volume : ce sont des pièces de vers descriptives ou philosophiques, des chants gais ou tristes, venus à leur heure sur un rayon de soleil, sur un souffle de brise parfumée, à l'ombre d'une tonnelle, dans le calme de l'atelier, au milieu de la joyeuse agitation d'une cuisine d'auberge, le long de la rivière qui soulève le bout des cheveux du saule ; au pied des moulins de Montmartre , dont le tic- tac semble scander les vers ; à Enghien, à défaut du lac d'Elvire et du lac

Majeur, ou parmi les petits jardins de lilas et d'aubépine, dont les branches, quand on les dérange, laissent tomber des souvenirs avec des perles de rosée et des goutte s de pluie semblables à des larmes. Une fraîcheur toute moderne s'allie, dans ce charmant recueil, à la franche saveur gauloise. La stance alterne avec le couplet le plus harmonieusement du monde. Si l'auteur est sensible au bleu argenté du clair de lune , le rouge clair qui scintille au ventre d'une bouteille ne lui déplaît pas. Libre , pur , sincère . il lève franchement son verre plein de vin et boit sans crainte le généreux sang de la vigne, sûr que son honnête souffle n'amènera aucune parole mauvaise , aucun secret immonde sur ses lèvres empourprées, où la chanson voltige comme une abeille sur une fleur. Il y a loin de là à ces stupides refrains bachiques qui font venir la nausée comme un mélange de bois de Campèche et de litharge. M. de Chàtillon est peintre ; l'habitude d'étudier la nature, de saisir les effets, de suivre les lignes, d'apprécier les rapports des couleurs , lui a donné, sans qu'il la recherchât , une précieuse originalité d'écrivain : chez lui, point de descriptions vagues , point de métaphores mal suivies : chaque objet est à sa place, comme dans un tableau, avecsalumière, son ombre portée , sa perspective ; ses figures sont bien plantées , ont une physionomie distincte, et sont indiquées par une touche vive et spirituelle. Ce qu'il chante , Userait capable de le dessiner, au besoin même de le sculpter, car il manie aussi bien e ciseau que la brosse : jamais nature ne fut plus

artiste. Vignette, paroles et musique d'Auguste Chàtillon est une signature qu'il pourrait mettre au bas de chacune de ses charmantes pièces, dont plusieurs ne seraient pas déplacées parmi les chants populaires de la France , que fait recueillir maintenant le ministère de l'instruction publique. M. de Chàtillon , bonne fortune que lui envieront tous les poètes, a composé plus d'une de ces chansons qui semblent faites par tout le monde et n'avoir jamais eu d'auteur ; telles qu'en inventent les carriers en tournant leur grande roue rouge , les charretiers au tintement des grelots de leur long attelage, les compagnons en brandissant leur canne enrubannée sur le chemin du tour de France, les villageois en versant leur hotte pleine de raisins dans la cuve de la vendange, la jeune fille en tirant en silence son aiguille près de la fenêtre que l'hirondelle libre vient agacer de son aile. — Son auberge de la Grand' - Pinte, entre autres, vaut, par ses tons doux et bruns, sa chaude couleur enfumée, un cabaret d'Ostade. Seulement, la lourde ivresse de la bière et du tabac fait place à l'entrain philosophique et joyeux de bons vivants trinquant à l'amitié et se réjouissant devant un bon feu d'être à l'abri des frimats qui poudrent la plaine à blanc et dessinent leurs ramages sur les carreaux.

Après la Grand' Pinte , indiquons à l'attention du lecteur, les Centenaires, Alain, Coup d'œil à travers une grille, la Berceuse, Vêprée, Ah! petit Démon, Pigeon, Solitude, Montmorency, etc., etc., petits chefs-d'œuvre de sentiment et de grâce. — Tout en

gardant la note familière, le poète, qui jadis a vécu dans l'intimité amicale des maîtres de la grande école romantique , a su rester dans les limites de l'art. — La rime, le rhythme, la coupe des strophes dénotent chez lui ce souci constant de la forme , sans lequel il n'y a pas d'oeuvre durable. — Aous prédisons donc, sans crainte d'être un faux prophète, un succès de vogue au volume de M. de Chàtillon auprès des naïfs et des lettrés , car il concilie la simplicité et l'art . et ses chansons peuvent se brailler au cabaret et se soupirer au salon.

Théophile Gautier.

C'est mon premier livre, lecteur, Et si votre esprit s'en délasse Comme d'une brise qui passe, Je serai fier d'en être auteur.

En deux mots, voici la préface :

■ J'ai chanté selon mon humeur Et fait dû mon mieux. — Par m dheur La tristesse a pris trop de place. »

Si vous aimez ce livre ainsi, Au Hasard je dirai : Merci!

Car c'est un bizarre mélange,

Comme une vie en désarroi :

Le Diable est à côté de l'Ange, Le Doute à côté de la Foi.

A LA GRANDTINTE

A la Grand'Pinte, quand le vont Fait grincer l'enseigne en fer-blanc,

Alors qu'il gèle, Dans la cuisine on voit briller Toujours un tronc d'arbre au foyer

Flamme éternelle Où rôtissent, en chapelets, Oisons, canards, dindons, poulets,

Au tourne-broche 5 Et puis le soleil jaune d'or, Sur les casseroles encor

Darde et s'accroche.

Tout se fricasse, tout bruit...

Et l'on chante là jour et nuit ;

C'est toujours fête !

Quand sous ce toit hospitalier, On demande à notre hôtelier

Si tout s'apprête

Il vous répond avec raison :

On n'a jamais, dans ma maison.

Fait une plainte !

On est servi comme il convient, lit rien n'est meilleur, on sait bien, Qu'à la Grand' Pinte !

Je salue et monte. Je vois

Do couvert comme pour des rois !

La nappe est mise.

J'attends mes amis. — Au lointain Tout est gelé sur le chemin,

La plaine est grise.

Pour mieux voir j'ouvre les rideaux.

Le givre étend sur les carreaux

Un tain de glace; Il trace des monts, des forêts, Des lacs, des fleurs et de? cyprès ;

Je les efface.

La vie est rude et l'hiver froid.

On devient courbe au lieu de droit,

Quand l'âge pèse.

A la Grand'Pinte on rit de tout ; La gaîté retentit partout :

Là, je suis aise !

On instant de joie et d'espoir Me fait voir en rose le noir

Que j'ai dans l'âme... Du bruit, du vin et des chansons !

C'est en soufflant sur les tisons

Que sort la flamme !

Adieu tristesses et soucis, Quand, avec mes amis, assis

Joyeux ensemble, Nous ne buvons pas à moitié

En trinquant à notre amitié

Qui nous rassemble.

Nous sommes quatre compagnons Qui buvons bien, mais sommes bons ;

— Dieu nous pardonne !

L'un mort, il en restera trois, Puis deux, puis un, et puis, je crois,

Après personne !

Sttfi

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