AU POÈTE G. M
Quittant ses châteaux en Espagne Pour un chaume au gai réveillon, Tout esprit qui bat la campagne, Peut, ainsi que fait le grillon,
Se blottir dans la cheminée, Ecouter le dire et le son ; Et puis vous chanter sa chanson Quand la Noël est terminée.
Aussi comme un grillon je fais.
Mais le grillon quand il résonne, Chante bien mieux que je ne sais, Avec son doux chant monotone.
Sous un ciel sombre et constellé La maison regarde la plaine.
Un seul petit sentier y mène; Aux alentours tout est gelé.
Cette maison n'a qu'un étage, En dehors se voit l'escalier.
Le grand vent agite un pommier Rayant la mur de son branchage.
Le toit fume et le vitrail luit, C'est bientôt l'instant de la fête.
L'horloge en cette maisonuette Marque trois quarts moins de minuit.
— La table, Madeleine, Hortense ; Allumez un grand feu de pins.
Sortez toute notre faïence Où des coquelicots sont peints !
Une lumière de chapelle...
La grande nappe en damassé Qu'on déploya, je me rappelle, A la Noël de l'an passé.
Le diudon et l'oie à la broche, De leur jus sont-ils caressés ?
Mes filles, qu'on ne les approche Du feu, ni trop, ni pas assez.
-*- Le ménétrier du village, Notre ami Jacque.va venir.
Vous placerez pour son usage La huche, qu'il faudra couvrir Et doubler d'une forte planche.
Jacque a le pied comme un marteau, Et d'un coup de sabot, dimanche Il a défonce son tonneau.
J'entendis les éclats de rire De ces deux sœurs, mais sans les voir. Je regardais le grand feu luire, J'écoutais le grillon bruire Au bord de son chaud réduit noir ; Et puis les plaintes incertaines Du vent, qui courbe les forêts Comme il courbe l'herbe des plaines.
— Mon hôte, l'oreille aux aguets, S'écria : L'on frappe à la porte.
Le couvert n'est qu'à moitié mis...
Dépêchez-vous ! — Moi, je rapporte Deux brocs de plus pour les amis.
Lors, il se fit un grand tapage En ce moment, voici pourquoi :
Jacque à la porte faisait rage, Pierre cherchait je ne sais quoi.
— Hé ! Pierre, ouvre-moi donc, il gèle, Et ton ami Jacque est transi.
Hé, Pierre !... — Je prends la chandelle.
Ma clef de cave est par ici...
Où diable est donc ma clef de cave?
— Hé, Pierre!... Ouvre-moi donc, mon brave, De froid mon corps est rétréci.
Pierre! !... — Jacque, pas de reproche; Quand j'avais ma clef dans ma poche, Je la cherchais comme un nigaud.
Entre vite, et pour avoir chaud Assieds-toi dans la cheminée.
Jacque, approchant un escabeau, La grosse bûche tisonnée Etincela jusqu'au manteau.
Et la main devant sa chandelle, Pierre descendant au caveau, Se dirigeait vers la cannelle S'allongeant au même tonneau 5 Quand survint chaque dignitaire, Chaque grand nom de ce souper :
D'abord Urbain, fils du notaire, Qui partout entrait sans frapper; Gervaise et Mathieu, fils du maire; Jeanne et Joseph, un gros fermier ; Le vieux Claude, propriétaire ; Un vigneron et le barbier.
J'oubliais, dans la compagnie, Un dogue aux poils roux, à l'œil bon,
Qui, sans plus de cérémonie, Au feu s'étendit de son long.
C'était un gendarme d'élite.
Les loups rôdaient cet hiver-là.
Ce chien les étranglait si vite Qu'on l'estimait fort pour cela.
Et pendant qu'entrait cette bande, Pierre étant à la cave encor, A Madeleine, la plus grande, On fit présent d'une croix d'or.
Hortense reçut en partage Un anneau d'argent seulement, Mais il avait cet avantage D'être donné par son amant.
Un amour a tant d'importance, Que peut-être voudrait-on bien Savoir lequel aimait Hortense !
C'est son secret et non le mieu.
Devant le grand foyer l'on passe; On commence à s'entretenir.
Les amants causent à voix basse, Les autres haut, pour s'enhardir.
Cette lumière éblouissante, Cette table resplendissante, En avaient imposé d'abord; Mais en voyant pareille fête La gaîté montant à la tête, On parla de plus en plus fort.
On se disait : Où peut-il être?
Où Pierre peut-il se blottir Qu'on ne le voyait point paraître.
Mais son pas vint à retentir...
Il entra, tenant sa chandelle,
Portant deux grands brocs d'une main
Et chantant une ritournelle
Composée en l'honneur du vin.
Il était fier comme on doit l'être
D'offrir bonne hospitalité.
En lui respiraient le bien-être,
La bonne humeur et la santé.
Bonsoir mes amis ! — L'âtre brille, Et d'un tel froid on est heureux D'entendre, quand le feu pétille, Un vent à décorner les bœufs. Il montra ses deux brocs immenses :
— Jeunes filles, à vous les danses, C'est de votre âge, non du mien; Mais j'en sais dans mes connaissances, Qui dansent mal et boivent bien.
— Chacun s'écria : Quelle fête !
Que de lumières, que c'est beau !
C'est à faire perdre la tête,
A se croire dans un château.
L'heure impassible et régulière Lententement vint à retentir
De l'église du cimetière.
Je vis Pierre se découvrir.
Saluons Noël! Minuit sonne...
Ecoutons la voix du clocher.
On n'eut ouï souffler personne, Tous se signèrent sans broncher.
Maintenant, à notre service.
Noël, Noël ! Soyons contents.
Fêtons Dieu pour qu'il nous bénisse Et qu'il nous donne du beau temps.
— C'est parler ! dit Jacque, et j'arrose Ton souhait d'un verre de vin ; Et l'après-souper je propose Que l'on danse jusqu'au matin.
Jacque était né dans la Touraine.
On l'appelait le Tourangeau.
Il portait des habits de laine, Un gilet rouge, un grand chapeau.
Ses longues guêtres boutonnées Montaient par dessus ses genoux.
Bien qu'âgé de soixante années, Il était aussi vert qu'un houx. Ce n'est qu'à son titre d artiste Qu'il doit d'être représenté.
Quant aux autres, Dieu les assiste !
Qu'importe à la postérité?
Comme passe un nuage sombre, On s'aperçut, s'étant compté, Qu'on était treize!... Fatal nombre Fait pour refroidir la gaité ;
Alors que le retardataire,
Le grand Mathias, vint à frapper.
Son pied s'accroche, il roule à terre...
Rire immense — jusqu'au souper !
— Bref, chacun prend place à la table
Où tout brille et fascine l'œil.
Pierre, à cet instant mémorable,
Se redressant avec orgueil,
Dit : Que Ton serve I ménagères.
On entendit tinter soudain Un bruit de fourchettes, de verres, De brocs, de faïence et d'étain.
Le gardien roux faisait sa ronde.
Tournant la queue et plein d'espoir, Sous les coudes de tout le monde Allongeant son gros museau noir, Il attendait les os de l'oie Et les os du dindon aussi ; Chacun se faisant une joie De le récompenser ainsi.
Dehors, l'hiver et la rafale ; Dedans, grande hospitalité; Grand feu, grand souper, grande salle, Grand bruit, grands brocs, grande clarté Grand appétit chez tout le monde ; Rires secouant le vitrail; Chansons du crû, brocs à la ronde, Vacarme de joie en travail;
Tel I que le dogue formidable Se dressant debout à son tour, Mit ses deux pattes sur la table En aboyant avec amour.
Sur la huche, Jacque en goguette, Faillit faire éclater la peau Du gros ventre de sa musette, Tant il soufflait dans son pipeau.
Il donna cours à son génie.
Tous, de cette outre d'harmonie, Du pied, comme avec un marteau, Suivant bruyamment la cadence, Menèrent jusqu'au jour la danse.
Au grand jour, un festin nouveau Se prolongea bien tard encore.
Chaque autre heure aussi se passa Si vite, que jusqu'à l'aurore Cette fois encore on dansa.
Et la Noël de cette année Compta deux nuits, une journée, Dura jusqu'au surlendemain, Et chacun reprit son chemin.
— Esprit ! — Ta chanson terminée Ne vaut pas celle d'un grillon ; Il dit plus dans la cheminée Que toi dans tout ce réveillon.