‹ A la grand'pinteChapitre 11 sur 103 · LE CHIFFONNIER · texte numérisé non relu

LE CHIFFONNIER

\ oyez-le, comme il est campé !

Sa large hotte prend sa forme,

C'est comme un scarabée énorme

De quelque trou noir échappé ;

Et brillant d'une lueur terne

Alors qu'il porte sa lanterne,

11 tient encor du ver-luisant.

11 est velu, cet homme étrange,

Pas plus dégoûté dans la fange

Qu'on ne l'est en herborisant.

C'est pour les siens qu'il court la ville,

C'est Briochard, le chiffonnier,

Qui fait sa ronde en un quartier Pendant que chacun dort tranquille.

Illuminant chaque recoin

De ce falot qu'il tient au poing

Et dont la lueur perce l'ombre ;

Grattant, fouillant, courbant le corps,

On le voit chercher, les yeox tors,

Son profit sur chaque déeombre.

Rien n'échappe à l'œil exercé De ce commerçant bas percé, Fixé sur la valeur des choses ; Dans sa hotte, nos oripeaux, Nos écrits, nos chansons, les os, Vont subir leurs métamorphoses.

Actif, ardent, sur un fumier

Il retourne jusqu'au dernier

Lambeau, trognon, tesson, guenille;

Dès qu'il trouve ce qu'il cherchait,

Il le pique de son crochet,

Fer rouillé dont la pointe brille.

Ce crochet semble intelligent, 11 tinte sec comme l'argent Quand sur les pavés il ramasse; Sur un riche tas, abattu, Ce petit clou mince et pointu Pique, pique, et sans bruit entasse.

Honnête et probe, on le sait bien, Acceptant, sans demander rien,

Comme Tabeille sait extraire Son doux miel de la moindre fleur; Ainsi cet infime chercheur Trouve en tout débris son affaire.

On peut parler à Briochard, Il sait discourir avec art ; Il analyse toutes causes, S'instruit de chaque événement, Vous dit le pourquoi, le comment.

Briochard connaît toutes choses !

Quand sa ronde est de bon rapport, L'été, sa tâche faite, il dort Contre sa hotte et sur la pierre.

Je l'ai vu, rentrant tard chez moi, Près de la grille de l'octroi, Sous le porche de ma barrière.

Au point du jour, fier, triomphant, Aussi chargé qu'un éléphant Portant une tour de guenilles, Des chiffonniers il suit l'essaim 5 La ruche est faubourg Saint-Germain, Là se pèsent toutes les drilles.

Mais l'hiver! quand le vent bruit...

Et que, rentrant après minuit, On voit sur une chose immonde Presque nu ce pauvre chercheur ; On a plus froid d'un tel malheur Que du vent glacial qui gronde.

La hotte au dos, bravant le sort, Le chiffonnier c'est Thomme fort.

Il est fait à toute misère.

Au bonheur il prend eneor part Quand il rencontre quelque part L'amitié qui lui paye un verre !

11 en est de riches, dit-on ; Si la hotte a son double fond, Tant mieux ! Que Dieu la favorise.

Si Briochard était ainsi, C'est qu'il ne faudrait pas ici Comme ailleurs, juger sur la mise î

Page 1