A MONTMARTRE
Minuit sonne à l'église. On dort et le coq ebaute. Les moulins de la butte a cette beure sont cois.
Chacun d'eux sur le ciel, silhouette géante, Devant les horizons tient ses longs bras eu croix. Ils sont là cinq de front, sombres sur un ciel sombre. L'aube, qui déjà point, essaie à percer l'ombre.
De distance eu distance, on voit sur les hauteurs, Comme sur des gibets des lampes funéraires, Des carrefours nombreux les quelques réverbères Scintiller, yeux de feu qui dardent leurs lueurs. L'horizon clair obscur découpe la montagne, Masse crépusculaire où s'étagent partout : Clos, jardins, arbres, champs, et maisons de campagne D'où quelquefois un dogue aboie encor. — C'est tout.
Ou bien, dans le lointain, un buveur en goguette, !) un morceau d'harmonie, un peu trop tard épris, Répète le refrain chanté dans la guinguette En détonnant ainsi qu'un joyeux homme gris. Il serpente au hazard, heurtant de la semelle Chaque pavé trop haut qu'il rencontre en chemin. Qu'importe ? Il va toujours, en chantant de plus belle. Il est gai... C'est beaucoup. — Tant pis pour le voisin .
Malgré mai verdoyant, qui jonche son feuillage.
Il pleut depuis longtemps. — Les nuages sont lourds ;
Le vent souffle du sud; le temps est à l'orage.
Tout est calme. — Et le vent apporte des bruits sourds
Comme un bourdonnement confus de la grand' ville :
In chariot pesant qui lentement oscille,
Ou le son cadencé du grelot argentin
Du voiturier qui passe en dormant sur la route.
Et ne s'éveillera que pour boire une goutte
Au cabaret, ami posté sur son chemin.
Bonne nuit, voiturier, sois heureux dans ton rêve; Moi, qui suis éveillé, je n'en rêve pas moins. Suivons notre chemin chacun ; quand il s'achève, Poète ou voiturier arrive aux mêmes coins.