‹ A la grand'pinteChapitre 43 sur 103 · UN JOUR DE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

UN JOUR DE PRINTEMPS

Tout reuaît, tout s'émeut, les airs s'attiédissent, La neige a disparu, les plaines reverdissent • Tous les petits oiseaux sautillent dans les prés ; Les buissons d'aubépine ont l'air d'être poudrés... Tout refleurit, le cœur comme les graminées; Et nous quittons, joyeux, les sombres cheminées Pour respirer l'air pur et courir dans les champs ; En remerciant Dieu, qui nous rend le printemps I

C'est fête dans notre âme et dans notre pensée ; . Chaque doux souvenir et chaque espoir revient ; Tout projet s'édifie, et nul ne se souvient Des glaces et du vent de la saison passée.

En voyant, un matin, le ciel pur et vermeil,

Je fis comme l'on fait quand on ne veut rien faire

J'allai me promener aux rayons du soleil ;

Si bien qu'à travers champs, voyageur solitaire,

Je me trouvais perdu. iS 'ayant aucun endroit

Arrêté comme but, j'allais toujours tout droit,

A l'aventure. Enfin, contre mon habitude

Je marchais bravement, en faisant une étude

Qui ne me coûtait rien, que le plaisir de voir Se dérouler au loin les murs blancs dans la plaine ; D'entendre les oiseaux chanter. Sans nulle peine J'étudierais ainsi du matin jusqu'au soir.

J'avais pour compagnie et ma canne et mon rêve. La canne avait été coupée en pleine sève... Quant à mon rêve alors, je ne m'en souviens plus, Car c'est un vieil ami toujours un peu confus. Pourtant, roi, dont l'escorte est grande de prestige, Il entraîne avec lui tout ce que nous aimons ; N'embarrassant jamais, lorsque nous le suivons Le bonheur tout fleuri penche sur nous sa tige. On oublie, en rêvant, tout ce que l'on n'a pas. On ruse avec le sort. — Accélérant le pas, Je saluais, joyeux, ce beau jour de l'année; J'avais pour jusqu'au soir arrangé ma journée, Et, bien qu'à l'aventure allant me promener, Je cherchais un endroit où pouvoir déjeuner.

Je ne sais trop comment, poursuivant ma chimère, Je vins, à travers champs, jusques à la rivière Qui barrait mon chemin. Le fait est que j'y vins De sentiers en sentiers, de siilons en ravins, Et toujours au soleil. — Je voyais, du rivage, Hélas ! sur l'autre bord, apparaître un village Orné d'un restaurant aux frais contrevents verts. Sur le mur, on lisait : salon de cent couverts. La matelotte aimée, avec bonheur rendue Par un artiste, au loin éblouissait ma vue. J'avais une chaleur, une soif, une faim A me désespérer, en pensant au chemin Qu'il fallait faire encore. — Espérance dernière ; Un bateau se trouvait là, mais sans batelière;

Pas le moindre passeur! — En supposant, plus loin, Rencontrer un pécheur, un bac, un pont, un coin Où je pourrais au moins boire un verre de bière, J'avançais. — Ce jour-là, quelque diable en prière, Bien sûr, obtint de Dieu sur moi la haute main. Mes circuits, mes signaux, mes appels, tout fut vain. Je m'en allais le long, le long de la rivière, Harassé de fatigue et heurtant chaque pierre, N'ayant jamais, je crois, trouvé chemin plus long.

— Sous un soleil brûlant, qui me dardait" d'aplomb, Je suivais, morne et cuit, depuis longtemps la berge; Quand, vers le soir, enfin resplendit une auberge. Une auberge ! — Que dis-je? — Un vrai restaurateur Avec jardin sablé, bosquets, lilas en fleur;

Un endroit frais et vert, entouré d'aubépine,

Où j'entendais des bruits consolants de cuisine;

Où je voyais tourner, en chapelets rangés,

Des poulets à la broche, à point d'être mangés.

L'oignon chantait gaiment dans la poêle à frire ;

Et ce parfum joyeux, si je puis ainsi dire,

Se mêlant aux senteurs des arbres printaniers,

Me retint, tout d'abord, sous deux blancs marronniers

A l'entrée. Et, de plus, les asperges rosées,

La romaine au cerfeuil, dans la montre, exposées

Sur la faïence peinte en diverses couleurs,

Aux regards du passant étalaient leurs primeurs !

Un rayon du couchant, en dardant sur le cuivre,

Semblait montrer du doigt la ligne bonne à suivre ;

J'entrai dans la cuisine, où l'hôte, homme très-bien,

Me fit un grand salut; je lui rendis le mien,

Et m'assis pour souper, puisque la destinée

A jeun m'avait laissé toute cette journée.

— Quel repas excellent ! — Le meilleur cuisinier C'est un bon appétit; nul ne peut le nier.

— Le vin est, comme on sait, de la joie en bouteille; On m'en servit à quinze ! — Et, ma foi, sous ma treille, Bien que seul, doucement je bus ce vin joyeux.

Je voyais dans la vie alors tout pour le mieux. Après dîner, l'on est philosophe quand même.

A jeun (c'est singulier) on doute du problème

Avant, j'étais doutant; après, j'étais certain;

On voit toujours plus juste alors qu'on n'a plus faim.

Bien assis, bien nourri, du bon vin, sous la brise,

On peut philosopher, je crois, plus à sa guise !

Je dépensai trois francs. En me disant : Combien

Ta chance est grande, à toi, quand tant d'autres n'ont rien !

Je repris mon bâton et regagnai mon gîte, Trouvant que le sole'il s'était couché trop vite.

— Mon rêve panaché, qu'était-il devenu?

Il s'en était allé comme il était venu.

nm

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