DANS UN PARC
Un Sylvain, couronné de chêne, fait en marbre,
Disait : — Je suis depuis trois cents ans sous cet arbre
Quel triste sort I De voir passer ainsi les splendeurs de chaque âge, Et l'hiver, de rester sous un tronc sans feuillage
Au vent du nord !
Il est mort à la peine et malgré son génie, Et je m'en réjouis, tant mieux ! Je le renie
Ce sot sculpteur ; Pourquoi m'a-t-il extrait ainsi de la matière, Et fait des yeux riants, ouverts à la lumière
Du Créateur?
Hélas! je me fendille à la pluie, à la neige,
Aux morsures du temps, dont rien ne me protège.
Trois cents ans d'air !...
Je suis presque enrhumé, comme l'homme éphémère. Heureux les orangers ! rentrés en chaude serre,
Pendant l'hiver.
Des générations qui se sont effacées,
Trois hommes, en passant, ont compris mes pensées,
Dans ce sentier.
Je cache mes douleurs toujours sous un sourire... Trois hommes seulement, touchés de ce martyre,
Ont eu pitié !
Le premier, grand penseur et joyeux philosophe, Kt lutteur, et nargueur, et huveur plein d'étoffe,
Ce Rabelais Savait si bien le fond de tout, on peut le dire, Qu'il finissait toujours, en creusant, par en rire
Sous mon balai !...
C'est ainsi qu'il nommait mon chêne, humble en cet âge, Néanmoins déjà grand pour notre voisinage;
Et tous les deux Nous étions pleins d'espoir, en commençant la vie. Moi, chaque illusion de regrets fut suivie...
Lui, croît ombreux.
Le second, ce géant que l'univers renomme, N'était pas, dans son temps même, apprécié comme
Dans ce temps-ci ; Shakspeare enfin, un jour, debout devant mon arbre, Pour mieux étudier mon visage de marbre,
Là s'est assis !
Le banc n'existe plus à présent... Quel dommage ! Il donnait de la vie à tout mon entourage.
Ce monument S'est, petit à petit, émietté comme pierre... Eh ! mon socle de marbre est rongé par le lierre,
Kn ce moment.
Le troisième ce fut votre Jean Lafontaine !
Il s'en venait aussi s'asseoir près de mon chêne
Et bien longtemps...
Il restait là pensif, créant sous la verdure, Des chefs-d'œuvre, par lui surpris à la nature,
Et de tous temps.
Je parle malgré moi des choses de la terre...
J'ai tant vu, je sais tant ! — Le marbre doit se taire,
C'est un arrêt...
Hormis pour ceux-là seuls qui forcent les consignes, Savent interpréter les marbres, et sont dignes
D'un tel secret !
— Alors je m'éveillai presque à la nuit, dans l'herbe... Devant moi se dressait, sous un chêne superbe,
Ce vieux Sylvain Souriant aux splendeurs d'un beau soleil d'automne, Dont les derniers rayons coloraient sa couronne.
Bref, il m'advint :
Que nullement fixé sur la valeur des choses,
Pas plus que sur leur but, pas plus que sur leurs causes,
Juge incertain, Je me sentis saisi d'une terreur subite ; Ce Sylvain qui parlait me fit éloigner vite,
Comme un lapin.