MICHEL-ANGE
S'appeler Michel-Ange!... et se voir seul toujours. Nul ne m'aime. — En passant ils disent : Voilà l'ours ! — Oui, l'ours aux grands projets, à la grande pensée... Celui qui vous vaut tous ! — mais dont l'âme est brisée.
J'ai de la renommée, on dit; mais triste sort,
Rien ne peut compenser ce que m'a pris la mort.
Je suis seul... Oh ! c'est vrai, comme un ours dans son antre l.
Le soir, quand je franchis mon seuil et que je rentre
Jamais d'un être aimé je n'entends les accents...
Et dans mes corridors les vents seuls bruissants
Sifflent. — Dans mon palais je ne reçois personne.
C'est un tombeau ! — Mon pas sur les dalles résonne,
L'écho seul me répond... — Je vais, dès mon réveil,
Voir où tu t'endormis de l'éternel sommeil,
Chez toi, ma Francesca ! — Chaque chose est en place.
C'est la chapelle ardente où nul que moi ne passe.
Ton sistre pend au mur... Quand j'effleure un accord,
J'écoute autour de moi si tu marches encor...
Tout est là, respecté : tes meubles, tes tentures,
Tes bijoux ciselés, tes colliers, tes parures
Et tes livres aimés ; les vers écrits par moi,
Et toutes les chansons que j'ai faites pour toi I
Le beau temps que c'était ! — Maintenant tout est sombre... Car tu n'existes plus ! — Après la clarté, l'ombre. Mes beaux jours sont passés prompts comme les éclairs Qui sillonnent, la nuit, les orageuses mers.
Que me font les honneurs, l'or ? J'ai perdu la femme
Qui consolait ma vie et grandissait mon âme.
L'homme fort d'autrefois, le soldat courageux,
Est à présent, de cœur, débile et fiévreux.
Je n'ai qu'un souvenir... C'est, avec la rosée,
Tout ce qui rafraîchit ma cervelle embrasée ;
Et sur mes échafauds, j'éprouve quelquefois
Comme un vertige... Horreur ! Je deviens fou, je crois...
Oh ! si l'on m'entendait dire une telle chose !
— Ma tête, par moments, sur mon bloc se repose,
Le marteau de ma main tombe... et de mes yeux creux Roulent des pleurs amers. — Je suis bien malheureux !.
Puisque mon corps est fort et mon aspect sauvage Dieu m'aurait bien dû faire un cœur pour mon visage ! Le chagrin non pas l'âge a blanchi mes cheveux, Et je reste tout seul pour pleurer quand je veux.
— A quoi bon de rochers ou de marbre ou de pierre Faire sortir l'Esclave et Moïse et Saint-Pierre
Et le Pensiero ? Nul ne m'en aime mieux ;
Tant d'énormes travaux n'ont touché que les yeux l...
— J'ai chassé l'ennemi de ma ville natale, De ma belle Florence 5 et, dans la capitale, Dans Rome, j'ai bâti pour la postérité L'église de Saint-Pierre, humaine immensité ; Du Jugement dernier et de l'Heure dernière, J'ai peint la vision qu'un soir à la prière
Dieu m'envoya. Je dis : comme être aimé vaut mieux Que toutes tes grandeurs, ô pauvre glorieux !
— Voilà, dérision! ce que c'est qu'un grand homme... Nul ne l'aime souvent , car géant on le nomme,
Et l'on s'éloigne. — Et lui, seul avec ses douleurs, Tombe sur ses genoux, les yeux baignés de pleurs !
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