‹ A la grand'pinteChapitre 97 sur 103 · MONTMORENCY · texte numérisé non relu

MONTMORENCY

Tout enfant, je me transportais en pi'iisé.dans les grands jardins où je mitais amusé

Coteaux à l'air si pur, aux villas sous l'ombrage, Bois de Montmorency, bois charmants, préférés, Bois où j'ai tant rêvé !... recevez mon hommage.

Salut I ô bois fleuris, pour mon cœur consacrés. Et vous, qui sourirez de cette préférence, Parcourez-les, ces bois, et vous les aimerez.

Je voudrais vivre là 5 tout a son éloquence,

Tout me parle : arbres, vigne, étang, sentiers en croix;

Et sous les châtaigniers j'écoute le silence...

Sonorité profonde où chantent à la fois L'herbe, les moucherons, les plantes rassemblées, Et les fruits mûrissants, mystérieuses voix.

Il me semble parfois, au détour des allées,

Que je vais voir surgir tous ceux que j'ai perdus.. .

Tous ceux qui m'ont aimé I — Feuilles sèches, roulées,

Vous gémissez aussi... Que sont-ils devenus ?

Qui sait! autour de moi leurs âmes sont peut-être...

S'ils me voient à présent, hélas ! je ne ris plus.

J'ai regardé dehors et fermé ma fenêtre ;

Il a fait froid pour moi. — Voilà pourquoi mon chant

Est triste. — Mais alors que je me sens renaître

Dans ces bois, au soleil qui s'incline au couchant,

Avec mes souvenirs je me plais eu arrière.

Je ue suis pas pressé, j'ai mon rêve en marchant.

On arrive toujours au bout de la carrière...

Et comme je ne puis marcher à reculons,

J'aime de temps en temps m'asseoir sur la bruyère,

Et rêver, comme on dit. — Hélas ! si nous allons, C'est bien souvent ainsi que l'écureuil en cage ; Il s'épuise à courir, et les mêmes jalons

L'arrêtent essoufflé. Je rêve, c'est plus sage...

Et puis, je ne crois pas aux grands progrès humains.

Dieu veut ce qui doit être, eu tout temps, à tout âge.

Sommes-nous bien plus grands que les Grecs, les Romains ? Eux avaient-ils fait plus que ceux de Babylone ! Sommes-nous plus heureux, malgré nos orgueils vains,

D'être, par un vapeur, traînés quand il détonne ; D'avoir un éclairage au gaz, et nos portraits Au daguerréotype? — Une chose m'étonne,

C'est d'être indifférent à d'aussi grands bienfaits I Donc, en rêvant, je crois que les enfants de Rome, D'Athènes, de Paris, sont également faits.

Est-ce que notre époque est plus heureuse en somme ?

On trouve de nos jours que tout est encor mal.

Les hommes ont beau faire, ils ne refont pas l'homme.

Dans mon rêve abrité, ce qu'ils font m'est égal.

Les cieux sont toujours purs aux beaux temp3 de l'année,

Et les bois toujours frais. Dieu seul est libéral.

L'onde est toujours limpide et la pelouse ornée ; La fleur est toujours belle et faseine mes yeux. Mon âme paresseuse aime la destinée.

Je hais le changement et d'idée et de lieux ;

Cela m'ennuie. — Assez veulent changer le monde ;

J'y trouve encor du bien, malgré qu'il soit très-vieux,

— Allons, 6 ma pensée ! allons faire une ronde, Au beau soleil couchant, jusqu'à Montmorency ! Traversons l'Océan. Honni soit qui m'en gronde,

Je suis en Amérique, hélas ! hélas 1 — Ainsi, Bonjour, beaux cerisiers où la vigne se lie j Bonjour, halliers touffus, qui m'entourez aussi ;

Bonjour, vallée ombreuse où la peine s'oublie. Comme une mer d'azur, tu bordes les chemins ; Tu t'étends, orgueilleuse et toujours embellie

De tes riches villas dans les arbres lointains. Une poussière d'or se tamise, où scintillent Tes murs dorés, rangés comme dans des écrins.

Les pampres rougissants aux arbres s'entortillent. Perdus dans l'horizon, tes massifs ondoyants, Comme une mer houleuse, au soleil jaune brillent.

Des cigales j'entends les roulements bruyants ; Je vois luire l'étang d'Enghien ; j'en sui$ la trace Parmi les peupliers de ses chalets riants.

Et de ce tertre même, à cette même place,

J'ai peint à même époque, un même effet de soir,

Voici bientôt dix ans... Oh! comme le temps passe 1

Et sur ce monticule où je reviens m'asseoit* En pensée !... une brise agitant le feuillage, Comme lorsque le temps menace de pleuvoir,

M'apporta de ces mots où Ton marque la page Et qui restent gravés eu souvenir charmant. Deui dames, à cheval, rieuses sous l'ombrage,

En passant près de moi, dirent en ce moment Ce que je n'ose ici répéter, je vous jure, Tant ce qu'elles m'ont dit était un compliment.

Comme je me rappelle encor cette aventure Arrivée en automne, au beau soleil couchant ! Le métal se dissout, mais un souvenir dure.

— Je rentrais aussitôt que j'entendais le chant De la chouette. — Alors, j'avais choisi mon gîte A l'auberge Gossel. — Là-bas, sur le penchant

Où s'étend le village, un chemin tourne vite Et descend de la place à la route d'Enghien. C'est Au noble jeu d'arc, où mon humble visite

Etait toujours fêtée. — Oh 1 comme ils aimaient bien L'artiste qu'ils logeaient à leur premier étage, Et qui leur avait peint le portrait de leur chien.

— Quand le vent s'élevait et tournait à l'orage,. Et que la nuit tombait^'entendais aux lointains, Les murmures confus des voix dans le vil

Et le bruit cadencé des grelots argentins

Du voiturier qui passe et que le souper presse..

Pourrais-je retrouver maintenant mes chemins ?

— J'avais la blouse bleue, et la boite traîtresse

Sur le dos. — Quel bon temps ! — Quand je passais, le soir,

Les filles m'accostaient et me prenaient sans cesse

Pour un marchand forain ! Elles voulaient avoir Des rubans, des lacets, du coton, des dentelles, Des épingles, du fil, gros ou fin, blanc ou noir.

En vain, je leur disais : Je suis peintre, mes belles ! Et ces bons paysans ! Eux voulaient m'assommer. .. •Nies moustaches alors me causaient des querelles,

Et j'étais d'un bâton obligé de m'armer.

Chaque âge a ses chagrins. — Salut ! ô nies fenêtres,

Salut, perron de pierre, où je venais fumer.

C'est toujours la maison, mais non les mêmes maîtres ! Je ne les verrai plus... Epoux hospitaliers, Ensemble ils sont allés retrouver leurs ancêtres :

Toujours, de père en fils, les Gosset, tonneliers.

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