LE PETIT CHIEN
Oui, oui, mon petit chien, oui, nous allons partir... Je n'ai plus quun bouton, le dernier de ma guêtre. Nous voulons donc toujours accompagner ce maître? Le suivre n'importe où, s'il lui plait de sortir?
— Vous me paraissez mieux vêtu que de coutume, Vos poils sont plus lustrés et font plus de volume, Vous êtes en beauté, mon Pyrame, vraiment ! Chacun de vos yeux bruns semble un pur diamant; L'oreille est aux aguets, votre queue en panache ; Vous frétillez avec un petit air bravache
Qui vous sied à ravir. Vous êtes un vaurien Dans le fond, et mordez les fâcheux bel et bien. Il ne faut pourtant faire abus de votre force ; Vous n'êtes guère gros!... Cela fait une amorce, On vous croit un criquet; mais vous avez des dents Qui font reculer vite et loin les imprudents.
— Diable soit de la guêtre ! — A bas ! à bas ! Pyrame. Me faut-il vous chanter toujours la même gamme?... Mon Dieu, qui sait?... Peut-être est-ce un pur sentiment Personnel qui vous pousse à hâter le moment
Du départ, dans "espoir de revoir votre belle Ou quelque autre. Parfois je vous crois infidèle... J'ai déjà remarqué, mais c'est peut-être à tort, Que la fidélité n'était pas votre fort ; Quant aux amours s'entend; mais votre caractère Est, quant à l'amitié, le modèle sur terre.
— A bas I écoutez-moi : — D'un si grand dévoûment, Que votre individu s'efface entièrement
Pour suivre un ordre sot donné par un sot mailre.
L'autre jour, par exemple, un os sous la fenêtre
Vous avait paru bon, alors vous le rongiez.
Je supposais mauvais cela que vous mangiez ;
Un psitt ! vous fit lâcher votre os à l'instant même.
On ne me ferait rien lâcher de ce que j'aime,
Moi ! — Vous avez eu tort. J'étais fou. — De quel droit
Venais-je tourmenter vos goûts à cet endroit?
Vous ne m'avez rien dit, mais dans votre silence
Etait tout un discours contre ma violence; Je vous violentais. Comme l'homme, en tout cas, Dès qu'il veut empêcher ce qu'il ne comprend pas. Je me rappellerai longtemps cette aventure Pour vous laisser toujours suivre votre nature. S'il vous plaisait à vous d'aller ronger cet os, Ne devais-je pas, moi, vous laisser en repos?
Oui, tout est oublié... Vous agitez la queue
Et comprenez très-bien les mots que l'on vous dit.
Pyrame, nous allons sortir de la banlieue,
Dîner dans quelque coin. — Ah ! le bouton maudit !
Vous êtes bienheureux de n'avoir pas de guêtres.
— À bas, Pyrame! à bas! Taisez-vous un instant; Les chiens ne doivent pas tant sauter sur les maîtres Et pousser mille cris étranges en sortant.
— A propos de sortie et pendant que j'y pense, Félicitez-vous bien d'être plein d'ignorance
Et du matin au soir d'aller le nez au vent. Pyrame, avez-vous vu passer le chien savant? ' Qu'il a l'air malheureux sous ses habits de prince ! Il est en Menschikoff, gouverneur de province. Malgré son grand chapeau, son grand sabre et ses croix, Vous ne voudriez pas, vous, être ainsi, je crois, Et vous auriez raison. Il coûte de comprendre. La science est amère; et pour vous faire apprendre, En échange de gloire, on vous éreinterait. Puis un peuple ravi, lors, vous applaudirait Plus lard ! — Mais à quoi bon la gloire et les richesses A tel prix? Il vaut mieux pauvretés et caresses.
— Debout dès le matin jusqu'au soir dans Paris, Menschikoff n'obtient guère encore un très-haut prix Pour être en gouverneur général de l'Ukraine.
— Pyrame, le savoir exige trop de peine...
On gagne d'autant moins que le savoir est grand. J'en sais déjà trop, moi; vous, restez ignorant. Puissiez-vous rarement même donner la patte, Si ce n'est aux amis que ce procédé flatte. Ne vous tenez jamais debout, c'est indécent. Marchez en chien. Plaignez Menschikoff en passant. Ce pauvre Menschikoff! Du talent, de la gloire Et des coups de bâton; c'est toute son histoire Pour avoir tant appris! Vous, qui ne savez rien, N'en resterez pas moins un charmant petit chien.
Je vais vous détacher ce collier qui vous gêne
Et vous irez nu col, il fait déjà trop chaud.
Vous respirerez mieux le vent pur de la plaine.
Aux poulets en chemin ne donnez pas l'assaut !
Vous nous pourriez tous deux faire assommer peut-être ;
Ou payer tout au moins une amende et... ma foi!...
— Je ne puis boutonner ce bouton de ma guêtre ;
Tant pis. — Mon petit chien n'y tient pas plus que moi.
Allons, allons, en route ! — Eh ! fermons notre porte.
— Pyrame, encore un coup silence en la maison. Entendit-on jamais des cris de telle sorte ! Passez !... En votre joie ayez de la raison.
Faire en tours et détours plus d'une grande lieue.
Et comme en essayant de dévisser sa queue,
Est-ce un maintien décent digne d'un chien d'esprit?,..
— Mon chien, faites toujours comme Dieu vous apprit. C'est ainsi qu'il me pousse au pays de Cocagne,
Où vous aimez me suivre à travers la campagne ; Je trouve des motifs blottis dans les buissons... Et vous m'aidez, Pyrame, à faire mes chansons.