À la maison
Quelques-uns de mes amis ayant lu la première partie de cet opuscule m'ont engagé à le continuer, et sans peine j'ai cédé à leur bienveillant conseil.
En essayant de représenter l'attrait de diverses maisons en diverses contrées, à tout instant, je pensais à la maison où j'ai eu le bonheur de naître; pas grande, pas brillante, non, mais si douce en son étroite enceinte, et si riche dans sa pauvreté, si riche par les effusions de cœur, par les tendres enseignements et les innocentes joies de chaque jour.
0 Dieu! dans ma jeunesse, je n'ai rien tant aimé, et, à l'âge où je suis, je n'imagine rien encore de meilleur en ce monde.
Des hommes animés d'une généreuse pensée, M. Le Play, M. Ch. de Ribbe, plusieurs autres, ont entrepris de remédier à nos maladies sociales par la reconstitution des lois de la famille, par la rénovation des plus saines "coutumes, des plus heureux attachements.
A l'honneur d'un tel apostolat, je ne puis prétendre. Si seulement ces humbles pages ramenaient à la paix du foyer quelques esprits inquiets, je m'applaudirais de les avoir écrites.
C'est possible.
Jl n'y a si petite chose qui ne puisse avoir un bon effet.
La bruyère fleurie dans les terrains incultes récrée les regards du pâtre solitaire.
Le merle qui siffle à la fenêtre de la mansarde égaie l'ouvrier dans son travail.
Les gouttes d'eau versées par la pluie dans le creux d'un roc réjouissent le voyageur altéré.
Le poëte s'en va rêveur, modulant une stro-
phe, et par cette strophe il conquerra peut-être au loin une sympathie.
Le laboureur jette son grain dans ses sillons et dit : Je sème ; Dieu bénit.
Pontarlier, juin 1876.
La maison ! A ce mot, que d'idées s'éveillent à la fois dans l'esprit et dans le cœur. La maison, le cercle de la vie, la joie du foyer dans la joie de l'âme, le refuge dans la douleur, le trésor des vraies affections!
La Bible célèbre la femme forte qui dirige le travail de la maison; la légende romaine proclame la vertu de la matrone qui garde la maison; les rois et les héros se glorifient d'accroître la gloire de leur maison. Le sage se félicite d'avoir en sa petite maison assez de place pour recevoir ses amis. Les Latins disaient : Domi suse quilibet rex, et la fière Angleterre exprime son sentiment de liberté individuelle par cet
axiome : La maison db chaque Anglais est sa forteresse.
Parmi les indigènes de la Nouvelle-Zélande, la maison est une propriété sacrée. Quand un homme meurt soit de mort naturelle, soit dans un combat, personne n'oserait prendre possession de la hutte qu'il occupait. On la laisse tomber en ruines, sans oser même détacher une parcelle de ses débris.
Dans les diverses contrées du globe, sous le ciel ardent des tropiques, sous le ciel glacial des régions polaires, chaque famille humaine doit avoir son foyer domestique, son abri pour les mauvais jours, son asile pour la nuit. Mais au sud et au nord, à l'est et à l'ouest, en ce moment d'universel progrès, combien de millions et de millions d'êtres en sont encore dans la disposition de leur demeure à un état incroyable d'indolence et de sauvagerie !
Dans la structure de leur gîte, ces malheureux n'ont pas l'habileté de la fourmi, ni celle de l'abeille ou de l'hirondelle. Je ne parle point du castor, ce savant constructeur.
De tous les moyens de comparaison dont on
peut se servir pour apprécier la condition des diverses légions humaines, l'architecture est l'un des plus positifs. Des palais de nos grandes villes aux wigwàms des forêts de l'Amérique du Nord, quelle distance ! quel abîme ! Et l'agencement des diverses parties du wigwam exige encore une certaine industrie.
Plus simple est le travail des naturels de la terre de Yan-Diémen. Ils mettent le feu à un arbre de large dimension et par ce moyen y font une excavation de cinq à six pieds de hauteur et de plusieurs pieds de profondeur. Une famille s'installe là comme dans une guérite. Au pied de cette guérite elle étend une couche de terre glaise sur laquelle elle peut allumer un brasier pour faire cuire ses aliments. L'autre côté de l'arbre reste intact. La sève y circule sans obstacle, et ses rameaux se couvrent de fleurs et de fruits.
Au dernier degré de l'échelle humaine est le Boschmen de la race des Hottentots, l'Indien de la race des Vamparicos et l'insulaire de la Terre-de-Feu.
Les Hottentots, les primitifs habitants de
l'Afrique australe, ont été dépossédés de leurs domaines par les Cafres , comme les Peaux- Rouges par les Américains, et les Lapons par les Suédois. Ils ont été graduellement refoulés jusqu'au bord de la mer et se sont divisés en plusieurs tribus : Balalas, Basoutos, Boschmen.
Les Hottentots, avec leur visage aplati, leurs pommettes saillantes, leur nez fendu comme celui du bouledogue , leurs membres grêles, leur corps sans cesse enduit d'un mélange de graisse, de suie et de cendre, sont horriblement laids. Plus laids encore, plus sales, plus dégradés sont leurs cousins germains les Boschmen.
Les Hottentots se construisent des huttes en forme de ruches, affreuses images des ruches d'abeilles. Mais dans ces étroites enceintes hermétiquement fermées ils sont à l'abri des mauvais temps. Ils se délectent à manger des viandes à moitié crues, assaisonnées, à défaut de sel, avec des cendres de bois vert, et ils dorment sur des peaux de bœuf.
Le Boschmen n'a point un tel luxe. S'il trouve dans les rochers une excavation qui le préserve de la pluie, il en fait sa demeure, il s'y blottit
comme un renard ; sinon, il pénètre au milieu d'un amas de buissons, creuse un trou en terre, le garnit d'herbes sèches, réunit à leur sommet les branches des arbustes, et voilà son toit, voilà son repaire.
Il ne laboure aucun champ , il n'a ni pâtu/ages, ni troupeaux, pas même un animal domestique, si ce n'est un pauvre chien d'une race chétive. Il n'a pour tout bien que ses flèches dont la pointe est imprégnée d'un poison mortel. Avec ses flèches, il s'en va à la chasse des animaux sauvages, etce quil'attirebienplusquelachasse, c'est le pillage quand il peut sans trop de périls s'y livrer. Il se glisse la nuit près de la ferme dont il a secrètement observé les abords et parfois réussit à faire sortir de leur palissade les bestiaux qu'il pousse rapidement dans les ravins .
S'il se voit poursuivi, il disparaîtra dans quelque caverne. Mais il n'abandonnera les bœufs et les moutons enlevés au coral qu'après les avoir égorgés ou mutilés. Si, malgré toutes ses ruses, il est pris, il n'a nulle grâce à espérer. Le Hollandais, le Caire, le Hottentot même le tuera sans merci, comme une bète fauve.
1fi LA MAISON
En 1520, lorsque Magellan achevait de découvrir entre l'Atlantique et le Pacifique le détroit qui porte son nom, un soir, il côtoyait une île sur laquelle brillaient des feux épars, vraisemblablement des feux produits par des éruptions volcaniques. Il appela cette île Terre-de-Feu.
Elle est si froide et si marécageuse cette Terrede-Feu, qu'elle semble complètement inhabitable. Elle est habitée pourtant, mais par une race rabougrie, informe et sale comme celle des Boschmen, et non moins misérable.
Les indigènes de cet archipel américain, dont un des pics est le cap Horn, ne peuvent pas même former une communauté. On ne leur connaît ni gouvernement, ni lois sociales, ni lois religieuses. Ils sont dispersés au bord de la mer, le long des criques d'où ils tirent leurs aliments. Le sol ne leur donne que quelques petites baies acides, et une espèce de champignon. Les eaux de la mer leur donnent du poisson, des moules et d'autres coquillages ; c'est leur constante nourriture. Au moyen d'un pyrite de fer qu'ils trouvent dans leurs montagnes et d'un silex, ils peuvent aisément allumer du feu, et ils man-
gent du poisson cru. Si une baleine morte vient à échouer sur leurs côtes, ils la dépècent avec ardeur et la mangent également dans toute sa crudité. Ils souffrent constamment du froid, et ils n'ont ni chaussures ni coiffures, pas d'autres vêtements qu'une bande de peau de phoque qui ne leur couvre qu'une petite partie du corps. Autour d'eux s'élèvent de grandes forêts. Ils y prennent seulement quelques rameaux pour construire leurs demeures. Ces rameaux sont plantés en cercle dans le soi à quelque distance l'un de l'autre et leurs pointes liées ensemble à cinq ou six pieds de hauteur. Le mobilier se compose d'une grossière corbeille où l'on recueille les baies, d'un sac de peau de phoque où l'on amasse les coquillages, d'une vessie pleine d'eau suspendue à un crochet : c'est la fontaine.
Plus misérables encore sont les habitants d'une autre région de l'Amérique, les Yamparicos, campés dans un des replis du vaste désert qui s'étend entre les montagnes Rocheuses du Nouveau-Mexique et la sierra Nevada de Californie. Ceux-là ne peuvent non plus constituer
une communauté. Le soi qu'ils occupent ne leur offre nulle part un espace assez fructueux pour alimenter un village, voire même un hameau. Ils s'en vont de côté et d'autre par petits groupes et s'arrêtent dans des ravins où ils espèrent trouver au moins une partie de leur subsistance. Près d'eux nul animal domestique, pas même le chien, ce fidèle compagnon de l'homme dans les régions les plus désolées ; près d'eux nulle terre labourable, nulle rivière féconde, nulle forêt giboyeuse, une séquestration absolue sur le terrain le plus inculte, pas une relation commerciale, pas un travail industriel. Comment donc vivent ces malheureux? Hélas ! quelquefois ils ont l'épave d'un accident, et si faibles, si craintifs qu'ils soient, ils ne manquent pas une occasion de pillage. Des caravanes traversent le silencieux district où ils ont fait leur terrier. Si une mule tombe à l'écart épuisée de fatigue, ils se précipitent sur elle comme des chacals. Si un voyageur tombe aussi sans défense, ils ne le tueront peut-être pas, mais ils ne se feront nul scrupule de le dévaliser. De telles aubaines leur donnent de prodi-
gïeuses jouissances. Mais elles sont rares et bientôt épuisées. Le plus souvent les parias de ce désert américain n'ont pour vivre que les racines d'une plante bulbeuse qui croît au bord des ruisseaux, les graines de divers arbustes dont ils composent une épaisse bouillie, les grillons, les sauterelles qu'ils amassent dans les prairies, et qu'ils font rôtir entre des pierres brûlantes.
Ab ! l'horrible misère physique et morale ! Que c'est triste d'y songer quand on ne peut y apporter aucun allégement ! Il me tarde de reposer mes regards sur d'autres tableaux. Une transition de quelques lignes m'amène à une idylle .
Il y a une vingtaine d'années, une découverte archéologique mettait en grand émoi le monde des savants et le monde des curieux. Dans le lac de Zurich, dans le lac de Neufchâtel, et d'autres lacs de Suisse, on trouvait des constructions sur pilotis, des vestiges considérables d'habitations, des instruments de travail, des ornements et des armes de diverses époques, depuis les ustensiles en silex de l'âge le plus lointain
jusqu'à ceux de l'âge de fer, qu'on pourrait bien appeler l'âge d'or des sociétés primitives, si Ton songe à tout ce qu'elles devaient souffrir quand elles n'avaient pour accomplir leurs travaux que la hache en pierre, puis la hache bordée d'une légère bande de bronze, et à la joie qu'elles ont dû éprouver quand elles en sont venues à l'emploi du fer.
A en juger par les lames de silex enfouies dans la vase, par les couches de tourbe qui recouvrent les pilotis, on peut croire qu'une partie au moins de ces constructions helvétiques remonte à deux mille ans avant l'ère chrétienne.
Dans les temps anciens, les Suisses érigent ces huttes aquatiques pour s'éloigner des bêtes fauves dont les forets étaient alors remplies, ou échapper à l'attaque subite d'une tribu hostile. Au ve siècle, des familles d'Aquilée et de Padoue, fuyant épouvantées à l'approche d'Attila, se rassemblent dans un archipel de l'Adriatique et fondent Venise. Plus tard, en Russie, une bande de Cosaques se retire sur une île du Don et bâtit la ville de Tcherkast. Maintenant encore, dans l'une des plus fructueuses régions de
l'Amérique du Sud, dans la république de Venezuela, une tribu d'Indiens construit ses cabanes au sein du lac de Maracaïbo. Pourquoi? Est-ce pour échapper aux tigres et aux serpents, ou à l'invasion d'une tribu ennemie? Non. C'est tout simplement pour se soustraire à des légions de moustiques bien plus féroces et plus venimeuses que celles de nos climats tempérés. Comme les nôtres, elles se plaisent dans le voisinage de l'eau. Mais elles ne s'éloignent guère du sol humide où elles sont écloses, et les Indiens savent qu'à une certaine distance du rivage ils n'ont plus à redouter ces abominables bêtes.
Près d'eux ils ont tout ce qu'il leur faut pour édifier leurs maisonnettes : le paio di hierrà pour leurs pilotis, un bois plus léger pour leurs planches et leurs cloisons, des plantes grimpantes dont ils font des cordes pour lier les diverses parties de leur édifice, et les feuilles de palmier pour leurs toitures. Car ils ne connaissent ni les neiges ni les vents froids. Pas n'est besoin qu'ils élèvent de massives murailles pour se préserver seulement de la pluie. Grâce aux
richesses particulières de leur pays, pas n'est besoin non plus qu'ils se donnent grande peine pour vivre.
Ils n'ont qu'à jeter leur ligne ou leurs filets dans le lac qui les entoure pour y pêcher tant qu'ils veulent d'excellents poissons. Sur ce même lac, à certaines époques, ils voient s'abattre des milliers et des milliers de canards, et ils en prennent à des pièges ingénieux une quantité. Sur le rivage grandissent les hevea dont ils tirent le suc laiteux qui forme le caoutchouc.
Chaque année, des marchands viennent acheter cette denrée, et les duvets de canards recueillis par cette industrieuse peuplade, et les cargaisons de poissons qu'elle a salés et fumés.
Ainsi vivent, dans leur paisible demeure, les Indiens du Maracaïbo. On ne les compte point au nombre des populations, civilisées. Ils n'ont point de journaux et point de chemins de fer. Ils ne connaissent pas les douces agitations des jeux de la Bourse, ni les charmes des discussions parlementaires. Mais des missionnaires espagnols les ont convertis au catholicisme. Au milieu rie leurs villages s'élève une chapelle
construite aussi sur pilotis. La croix qui la surmonte se reflète dans le miroir des eaux. Sa cloche sonne l'angelus, dans cette solitude du Nouveau-Monde; à l'heure des offices, les canots de famille se rangent au pied de son portail, et les fidèles indiens s'agenouillent pieusement dans son enceinte.
Lorsque les Espagnols arrivèrent dans ces parages, l'aspect des habitations aquatiques du Maracaïbo les fit songer à Venise, et ils donnèrent au pays où ils les découvraient le nom de Venezuela.
L'opulente Venise a perdu ses richesses. La cité des doges a perdu son anneau d'or. La reine de l'Adriatique a perdu sa couronne. La merveilleuse Venise! Jadis tant de gloires de toute sorte, et successivement tant de désastres!
La petite peuplade indienne de Venezuela n'a point connu ces éclatantes prospérités et ne connaîtra point ces terribles déchéances. Satisfaite de son humble place en ce monde, elle ne songe ni à s'enrichir par de hardies spéculations, ni à s'agrandir par d'aventureuses conquêtes. Sa grande mer est son lac, sa légère barque son
Bucentaure, sa chapelle en bois est sa basilique de Saint-Marc, et son bonheur est dans les modestes habitudes de sa vie journalière.
Dans la même zone américaine, sur l'Orénoque, qui dans son cours de cinq cents lieues traverse l'Etat de Venezuela, on peut voir encore d'autres curieuses habitations. L'Orénoque a de périodiques débordements bien plus larges et plus élevés que ceux du Nil. Une petite tribu d'Indiens, attachée aux rives de ce grand fleuve. ne veut en aucun temps s'en éloigner. Comment faire pour y rester lorsqu'elles sont totalement submergées? Ces Indiens organisent un domicile d'un genre tout particulier. Ils ne creusent point la terre, comme nos maçons, pour y établir de solides fondements, ils n'enfoncent point de pilotis clans le sable comme les gens du Maracaïbo. Ils choisissent quatre palmiers rangés carrément. Voilà leurs piliers. A ces quatre vigoureuses tiges ils attachent, pour faire leurs planchers, des poutrelles transversales à une hauteur que l'Orénoque n'atteindra pas dans sa plus grande force; sur ces planchers, une couche de terre glaise qui bientôt durcira au
soleil, de telle sorte qu'on pourra sans inconvénient y allumer le feu de la cuisine ; un toit de feuillage, un hamac suspendu à deux rameaux, puis enfin une échelle primitive, une poutre entaillée de haut en has, appuyée d'un côté sur le seuil de la maisonnette, implantée de l'autre dans le lit du fleuve, et l'œuvre est achevée. L'installation est complète. Vienne le déluge, les Guaranos sont dans leur demeure aérienne comme dans une arche permanente, et ils ne sont point obligés d'amasser des provisions dans cette arche pour toute la durée de l'inondation. Ils ne s'inquiètent pas non plus de voir disparaître, dans l'abîme du fleuve débordé, les poissons et les tortues qu'ils pèchent aisément en d'autres saisons.
A côté d'eux est le mauritia, le palmier providentiel qui suffit à tous leurs besoins. Avec les pétioles de cet arbre gigantesque, ils façonnent leurs arcs et leurs flèches ; avec les nervures de ses feuilles, ils font leurs cordes, leurs nattes et leurs légers vêtements ; avec ses feuilles plus grandes, la toiture de leurs cabanes ;
avec sa tige, leurs planchers, leurs cloisons et
la plupart de leurs ustensiles domestiques ; de ses rameaux ils détachent des fruits qui, étant mis dans l'eau, lui donnent une agréable saveur ; de son tronc, ils extraient un suc rafraîchissant, qui par la fermentation se convertit en une boisson enivrante ; enfin sa moelle râpée ou broyée produit une sorte de sagou, une farine nutritive dont on fait des galettes.
Ainsi le mauritia fournit aux Guaranos le pain et le vin, le vêtement et tout ce qui constitue leurs habitations.
Très-primitives sont ces habitations suspendues aux palmiers ; plus primitive encore est latente. C'était la demeure des patriarches; la Bible la mentionne fréquemment depuis ses premiers jusqu'à ses derniers chapitres.
Noé dormait dans sa tente lorsque Sem et Japhet le couvrirent pieusement d'un manteau.
Abraham reçoit à l'entrée de sa tente les envoyés célestes.
Les Israélites, dans leur voyage à travers le désert, placent le tabernacle dans une tente.
Isaïe, le grand prophète, a poétisé la tente par diverses images.
Il dit, en parlant deBabylone : « Cette ville sera détruite jusqu'à la fin des siècles ; les générations ne la verront pas rétablie ; l'Arabe n'osera y planter sa tente. » Il dit avec un accent mélancolique : « Mon pèlerinage est fini. Il a été emporte bien loin de moi, comme la tente du pasteur. »
La Sulamite du Cantique des cantiques s'écrie dans sa juvénile ardeur : « Je suis noire, mais je suis belle comme les tentes de Cédar. »
La tente, ce frêle asile de la frêle vie de l'homme, est maintenant partout. C'est la demeure obligée des voyageurs en de vastes contrées, et des soldats en campagne, la demeure accidentelle des trappeurs du Far-West et des chercheurs d'or de l'Australie, d'un grand nombre de tribus nomades, des peuples pasteurs et des peuples guerriers.
Voici au nord de notre Europe la race laponne. Un savant professeur de Lund, M. Nilsson, a démontré par ses patientes recherches que jadis elle occupait les provinces méridionales de la Suède. Elle a été subjuguée par une race plus vigoureuse, plus intelligente, et re-
foulée dans la morne et froide région qui du golfe de Bothnie s'étend jusqu'aux rives de la mer Glaciale, bien au delà de la station où notre poëte Regnard annonçait, dans une inscription latine, qu'il était au bout du monde.
Pour la famille laponne, le renne est le don providentiel comme le palmier à éventail, le mauritia, pour les Guaranos, l'arbre à pain pour plusieurs peuplades de l'Océanie, et le phoque pour les Groenlandais. Du renne, elle tire sa nourriture journalière, le lait qu'elle assaisonne avec de petites baies sauvages et dont elle fait du beurre, la chair, dont elle ne consomme qu'une partie, dont elle livre le surplus à des marchands, en échange de divers objets; du renne elle tire la peau dont elle fabrique ses vêtements, les muscles et les nerfs dont elle fait du fil, les cornes dont elle fait différents ustensiles. En été, le renne porte les piquets de la tente ; en hiver, on l'attelle au traîneau.
Une particularité philologique indique l'importance que les Lapons attachent à ce précieux quadrupède. On chercherait vainement
dans leur langue un terme scientifique, une locution abstraite, une expression de luxe ou de volupté. Mais il n'y a si petite parcelle du renne qui n'ait son nom distinct, et sans cesse le Lapon est occupé de ses troupeaux nomades qui bientôt épuisent à la surface de la terre la légère couche de lichen, leur unique aliment. Il les conduit de pâturage en pâturage, et souvent voyage la nuit pour les laisser paître dans le jour. Ah ! les tristes pérégrinations! Le sol si aride ! Le ciel si sombre ! En hiver, un froid de trente à quarante degrés ; en été, le fléau des moustiques ! Et pas un autre asile que la tente composée de quelques pieux dont on enfonce la pointe dans le sol, et que l'on recouvre de lambeaux d'étoffe grossière ou de peaux de renne.
Au milieu de cette étroite enceinte est le foyer où l'on allume des faisceaux de broussailles humides qui produisent une fumée épaisse, nauséabonde, suffocante. Là, tandis que la femme prépare le repas du jour ou prend soin des enfants, le Lapon est accroupi sur le sol, inerte, silencieux, les mains plongées dans
les larges manches de sa tunique, le visage impassible.
(les pauvres Lapons! Je les ai vus avec une mélancolique et sympathique émotion, dans la rigueur de leur travail, dans la joie que leur donnent quelques gouttes d'eau-de-vie ou quelques brins de tabac, dans leur morue indolence et leur placide résignation. Je les ai vus. Un jour on n'en verra plus aucun. Leur nombre est déjà très-restreint, et graduellement il diminue. On peut prévoir le temps où rien ne restera de cette race jadis considérable.
Plus fortes et plus heureuses sont les races nomades des régions orientales; plus doux aussi est leur climat, plus favorables leurs conditions d'existence.
Entre le Don, le Volga, la mer Caspienne et le lac chinois de Dsaisang, s'étendent ces immenses plaines qu'on appelle les steppes. Leur aspect, comme celui de l'Océan, éveille dans lame le sentiment de l'infini. Leur végétation est plus variée que celle des Uanos de Caracas et des pampas de Buenos-Ayres. Quelquesmées d'odorants arbrisseaux ;
LA MAISON ;ii
d'autres, dans toute leur étendue, sont couvertes de graminées; d'autres, revêtues de plantes articulées, charnues, toujours vertes; souvent aussi, on voit briller au loin des efflorescences salines, semblables à des lichens, et réparties inégalement sur le sol glaiseux comme de la neige nouvellement tombée.
Là sont disséminées plusieurs peuplades, qui de siècle en siècle ont conservé, au moins en grande partie, leurs habitudes primitives. Là sont les Kirghizes, les Cosaques, les Kalmoucks.
La kibik, c'est-à-dire la tente des Kalmoucks, est la même que dans les anciens temps ; un simple treillage en bois, arrondi à sa base, rétréci à sa sommité. En été, il suffit pour les garantir de la chaleur; en hiver, on le couvre d'un feutre épais. A l'intérieur, cette habitation n'est point dénudée comme celle des Lapons. On y voit des coffres, des couchettes, des vases en cuir, fabriqués par un ingénieux procédé qui leur donne l'éclat et la légèreté du verre sans sa fragilité.
Il faut que l'attirail du ménage ne soit pas trop
lourd ni trop difficile à transporter; car sans cesse, en été, le Kalmouck conduit son bétail enplusieurs pâturages. Ces émigrations se font très-gaiement. On part le matin, et l'onpeut dire adieu, sans regret, au lieu que l'on quitte, sachant que prochainement on y reviendra. La femme et les jeunes fdles marchent d'un pied léger, chantant tout le long du chemin. A l'endroit marqué d'avance par le guide, la caravane s'arrête et bientôt toutes les tentes sont rangées symétriquement. Au milieu est celle du chef, plus élevée, plus spacieuse que les autres, et, en hiver, reconnaissable particulièrement à sa couleur. Lui seul a le droit de la couvriren feutre blanc. Autour deshabitations paissent les troupeaux, de nombreux troupeaux. ïl y a des Kalmoucks qui ne possèdent pas moins de quatre mille chevaux et des moutons en quantité. Le mouton parmi eux représente l'unité monétaire, comme autrefois, en Islande, l'aune devadmel.Ils comptent par moutons, comme nous par francs. Lorsque le campement est achevé, le Kalmouck, assis en paix, savoure le rustique souper préparé par sa femme et volontiers s'accorde
une tasse clekoumys, l'onctueux lait de jument transformé par la fermentation en une liqueur enivrante ; mais il s'abandonne difficilement à quelque excès. Le nom de Kalmouck résonne assez mal à notre oreille et n'éveille généralement dans notre esprit qu'une idée fâcheuse. Ceux qui ont vu dans son pays, dans sa vraie vie pastorale, ce pacifique descendant des hordes mongoles, s'accordent à louer ses vertus. Il est honnête et hospitalier, fidèle à son prince et religieux. Dans un coffret placé près de son lit sont enfermées ses images adorées. A certains jours de fête, il les range dans sa tente, sur un petit autel, et les illumine avec des lampes et des cierges odoriférants. Il est très-fervent sectateur du lamisme, une douce et compatissante doctrine. Son grand-lama, son maître suprême, réside sur une montagne du Thibet couverte de monastères. Le Kalmouck est bien convaincu que ce religieux souverain n'est point un être mortel, mais bien un Dieu incarné passant sur cette terre d'un corps humain dans un autre. Sur les frontières de la Perse, du côté de Tauris, les voyageurs s'arrêtent avec une curio-
site particulière dans les habitations d'une autre peuplade de pasteurs, les Yézides. Leur origine, malgré les recherches de plusieurs savants, est encore très-incertaine. Leur religion est un singulier mélange d'idolâtrie et de vagues notions chrétiennes. Ils adorent un dieu qui a été crucifié pour soutenir sa doctrine, et qui est remonté au ciel comme un rayon de lumière. En même temps ils adorent le diable, c'est-à-dire l'ange déchu, jadis le plus beau des esprits célestes et le plus puissant. Il fut dépouillé de sa splendeur et condamné à vivre dans un état abject pour avoir trompé Adam. Mais, par son repentir, il obtiendra sa grâce, et alors il se souviendra de ceux qui l'ont honoré pendant qu'il était proscrit.
En Perse aussi sont les Illyantes dont les mœurs semblent être les mêmes qu'au temps où leur pays était envahi par Alexandre. Au commencement de mars, ils descendent des montagnes dans les vallons printaniers, et de tout côté cheminent avec leurs troupeaux de pâturage en pâturage. Au mois de novembre, ils retournent sur les hauteurs escarpées et passent l'hiver dans
des grottes naturelles ou des huttes grossièrement construites.
Très-pacifiques sont ces diverses tribus. Mais il en est qui n'ont pas le même heureux tempérament, qui ne peuvent s'asservir aux régulières habitudes de la vie champêtre, ni vivre simplement du produit de leurs bestiaux. Le cri de guerre résonnant tout à coup dans leurs pâturages les exalte, et un espoir de pillage les transporte. Telle est, notamment, la race des Kourdes, celle des Kirghizes et des Baschkirs.
Les Kourdes prétendent descendre en ligne directe des esprits aériens, des Djins. En réalité ils descendent des Garduchi, ces fougueux guerriers qui s'opposèrent si vigoureusement à la retraite des Dix mille. Tout en eux atteste cette antique origine. Xénophon a fait leur portrait en faisant celui de leurs ancêtres. Quelquefois ils semblent fort occupés de leurs troupeaux et assez satisfaits de leur régime économique : le lait de chèvre, la graisse de mouton et le pain noir. Mais les aventures de combats sont si émouvantes ! la petite ville à laquelle ils peuvent arriver dans deux ou trois, journées de marche a
un si beau bazar ! la caravane qui passe près de leur campement emporte tant de choses précieuses ! Comment faire pour résister à la tentation? On les mettrait en colère pourtant si on les appelait voleurs. On ne leur déplaît point si on leur donne le nom de pillards, ce nom impliquant une idée de lutte et d'honneur pour le courage.
Où rhonneur va-t-il se nicher !
Les Kourdes occupent une sorte de terrain neutre sur les confins de la Turquie, de la Perse et de la Russie. La Turquie et la Perse essayent en vain de les dompter. La Russie seule les effraye. De plus en plus elle s'avance sur leurs domaines et les punit de leurs larcins. Au delà de l'Oural, la Russie répand des idées de civilisation parmi les rudes Baschkirs. Dans les steppes du Don et du Volga, elle subjugue le caractère turbulent des Kirghizes.
Les Baschkirs en sont venus à construire dans leurs pâturages des huttes en bois.
Les Kourdes et les Kirghizes n'ont pas encore d'autre habitation que la tente.
La plus ancienne des tentes est celle du Bé-
douin. Luxe et misère, scènes pastorales et coutumes cruelles, générosité chevaleresque et convoitises honteuses, tous les contrastes sont réunis dans cette demeure mobile que les Arabes appellent beith (maison).
Elle est assez spacieuse, couverte en peaux de chèvre et divisée par un rideau de laine blanche en deux compartiments : l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Dans le premier, le sol est ordinairement revêtu d'un bon tapis de Perse ou de Bagdad; dans le second, nulle élégance pareille, mais les ustensiles de cuisine, les sacs où l'on met le beurre, les outres que Ton remplit d'eau, les flocons de laine. La femme est là qui sans cesse travaille, raccommode les vêtements, broie le blé, recueille le lait de chèvre et de chamelle et prépare les repas dont son époux, son maître souverain lui abandonne les restes.
Ces repas sont ordinairement d'une simplicité toute primitive : le pain sans levain, le lait bouilli, la galette de farine et de dattes. A certains jours de fête et à l'arrivée d'un étranger, on égorge un agneau ou un chevreau et l'on fait
une ample consommation de café. Alors arrive le conteur, qui sait, par la tradition, les plus belles aventures de Sinbad le marin, du calife de Bagdad, d'Aladin avec sa lampe magique, aussi celles de Bounaberdi, le grand sultan de la race franque. Alors arrive le chanteur, qui célèbre en vers emphatiques le courage des guerriers, les exploits d'Antar, le Boland, le héros de la nation arabe, ou les charmes de la beauté et les enchantements de l'amour. C'est l'idéal de la poésie dans une dure réalité. La femme, en écoutant derrière son rideau ces strophes galantes accompagnées par les sons aigus de la rhébaba, pense qu'elle a encore les dents blanches et les noires prunelles décrites par le poëte. Mais la pauvre femme d'Orient ! le bienfait de la loi évahgélique n'est pas encore arrivé jusqu'à elle ; le christianisme ne l'a point affranchie et point anoblie. Elle est l'esclave de celui qu'elle appelle son époux. Il l'asservit à tous ses caprices; il la dégrade par sa jalousie ; il l'outrage par sa passion encore plus peutêtre que par son indifférence, et s'il lui plaît de s'en séparer, rien ne l'en empêche. « Eut talek,
tu es répudiée, » lui dit-il, et sans autre formalité il la renvoie dans sa famille.
Le Bédouin, en écoutant les chants de combat, pense qu'il doit aussi combattre. Et pourquoi? Pour venger une injure ou pour piller. C'est l'une de ses constantes occupations, et l'on peut dire une nécessité de sa vie.
« Les Arabes, dit Burckardt, sont obligés de voler et de piller. La plupart des familles de la tribu des Anezé ne sont pas en état de subvenir à leurs dépenses annuelles avec le profit qu'elles tirent de leur bétail, et peu d'Arabes consentiraient à vendre un chameau pour acheter des vivres. Ils savent par expérience que s'ils restent longtemps en paix, leur richesse diminue. La guerre et le pillage leur sont indispensables. »
De ces actes de violence, le Bédouin ne se fait nul scrupule. Descendant d'Ismaël, fils aîné d'Abraham, n'a-t-il pas été dépossédé de ses prérogatives par un autre fils? Il ne peut s'emparer des riches domaines qui devaient, dit-il, lui appartenir. Mais il est le roi du désert. Là, les pachas turcs ne peuvent arrêter ses déprédations; là, sur son vigoureux cheval, avec sa
grande lance, il s'en va de côté et d'autre, dévalisant les voyageurs, pillant ou rançonnant les caravanes, imposant un tribut aux villages craintifs, rapinant enfin tant qu'il peut par la ruse ou par la force avec une douce satisfaction, comme si à chaque rapine il ne faisait que reprendre une parcelle de son héritage ; puis il rentre sous sa tente, et alors apparaît un tout autre homme. L'ardent cavalier s'asseoit sur son tapis et y passe de longues journées, indolent, inerte, dormant ou fumant. L'impitoyable voleur s'apitoie au récit d'une infortune, tend la main à l'infirme, fait l'aumône au pauvre et se glorifie de recevoir chez lui le passant qui lui demande l'hospitalité.
Son habitation est assez solidement implantée dans le sol pour résister à la violence du simoun, assez commode pour que le maître y repose tranquillement dans ses jours de mollesse, assez spacieuse pour qu'il puisse y donner une place à ses hôtes.
C'est la tente de l'Orient avec les misères matérielles et les passions d'une race inculte, mais les rayons de soleil et le ciel lumineux.
Dans les régions polaires, où le ciel est si sombre et le soleil si pâle, les hommes, pour se défendre contre les rigueurs du climat, se font d'étranges demeures.
Les Esquimaux de l'Amérique du Nord se font des huttes de neige; ni bois, ni brique, ni limon, pas autre chose que la neige amoncelée sur le sol, durcie par le froid, et ce travail architectural n'est pas difficile. Un couple d'ouvriers suffit pour construire en quelques heures une rotonde de 15 mètres de circonférence à sa base et de 5 mètres de hauteur, qui sera le nid de plusieurs familles. L'un de ces ouvriers taille les blocs de neige ; l'autre les range méthodiquement; au sommet de son édifice, il enchâsse, dans la neige compacte, une plaque de glace transparente. C'est l'œil-de-bœuf de ce palais d'hiver, c'est le vitrail par lequel doit entrer la lumière extérieure ; nulle autre fenêtre et nulle porte; seulement une étroite ouverture à laquelle aboutit une sorte de tunnel creusé aussi dans la neige; c'est par ce difficile passage qu'on pénètre dans le logis. Là, sur un socle de neige, est un large vase rempli d'huile
de poisson où sans cesse brûle une mèche faite avec de la mousse; c'est l'une des plus curieuses inventions de l'Esquimau et son meuble le plus précieux en sa cruelle saison d'hiver. C'est la lampe qui l'éclairé, le foyer où il fait cuire ses aliments, le calorifère qui répand sous son dôme de neige une telle chaleur que parfois il est obligé de se dépouiller d'une partie de ses vêtements.
L'étranger ne peut supporter cette lourde température, encore moins l'épaisse fumée de la lampe dans l'étroite enceinte où nul souffle d'air ne pénètre, les émanations d'une huile rance en combustion, d'une cuisine infecte, d'un amas de saletés.
Bien tristes aussi sont les yourtes, les habitations souterraines de plusieurs peuplades disséminées au nord et au nord-est de l'Asie, particulièrement des indigènes de l'archipel aléoutien, ce curieux archipel qui, d'un côté, s'étend vers les rives du Kamtchatka, en Asie, de l'autre, vers la plage d'Alaska, en Amérique. A voir l'alignement de ces divers groupes, on dirait les piles d'un pont destiné à rejoindre les
deux continents. Là s'élèvent des collines arides et des montagnes volcaniques, sur des vallées que nulle culture ne peut féconder. La mer est à peu près Tunique ressource des Aléoutiens, mais ils ne savent pas ménager ce qu'elle leur donne. Le poisson qu'ils en tirent en des heures propices, ils le dévorent gloutonnement, sans môme le faire cuire, ouïe gaspillent sans songer au lendemain; lorsque la pêche est infructueuse ou impossible, ils en sont réduits à manger les racines des plantes sauvages et les varechs. Leur climat est terriblement froid, et il n'y a autour d'eux ni charbon de terre, ni tourbe, ni forêts, pas d'autre combustible que de chétives broussailles ou des herbes sèches. Dans cette affreuse pénurie, ils vont chercher au sein de la terre la chaleur qu'ils ne peuvent avoir à sa surface. A dix ou douze pieds de profondeur, ils creusent une tranchée qu'ils allongent et élargissent à volonté. Les bois étrangers que la mer charrie et jette sur le rivage leur servent à étayer les parois de cette excavation et à fabriquer le treillage qui la recouvre. Sur ce treillage, ils étendent une cou-
ehe de gazon. Çà et là est une ouverture au bord de laquelle on place une poutre échancrée du haut en has ou une planche percée de plusieurs trous. C'est le complément de l'édifice, c'est l'escalier par lequel on descend dans la demeure souterraine. Là s'installent à la fois vingt , trente familles destinées à subir le même régime sous le même toit, séparées l'une de l'autre, non point par des cloisons, mais par quelques piquets. Chaque ménage a son foyer, c'est-à-dire la lampe en pierre où l'on allume, dans une huile fétide, une mèche d'herbes desséchées. Les femmes et les enfants restent la plus grande partie de la journée indolemment accroupis par terre. Les hommes se réjouissent s'ils ont pu se procurer un peu de tabac ; ils le mêlent avec de la cendre pour le faire durer plus longtemps et lui donner plus d'âcreté. Personne n'a pu voir, sans une douloureuse émotion, cette population sauvage dans ces fosses ténébreuses.
On retrouve les mêmes sinistres habitations parmi les Kamtchadales, les Samoyèdes, les Ostiaks. M. de Lesseps, qui du Kamtchatka
rapporta en France les dépêches de La Péronse, a vu, dans le pays des Koriaques, une de ces yourtes qui n'avait pas moins de quarante pieds de profondeur.
Après avoir parcouru les régions les plus désolées du nord de l'Asie et stationné dans les huttes les plus affreuses, avec quelle joie ce courageux voyageur arrive à l'isba russe! Ce n'est pourtant qu'une très-rustique construction ; nul architecte n'en a dessiné le plan, et nul maçon n'y a mis un bloc de pierre. Comme le loghouse du settler américain, elle est faite tout entière avec des troncs de sapins, taillés par la hachette du moujik et posés carrément l'un sur l'autre; mais cela ressemble à une maison, et l'on trouve là un poêle, un lit, une table, premiers indices de la vie civilisée, et, à la place des fétiches de l'idolâtrie, on trouve là aussi le symbole du christianisme. Au fond de la chambre occupée par la famille du paysan, en face la porte d'entrée, est une petite lampe devant une figure du Christ, de la Yierge et de quelque apôtre ou patriarche. C'est ce qu'on appelle les ohms, les saintes images. En fran-
chissant le seuil de cette salle, on doit avant tout saluer ces images vénérées.
Ce sentiment religieux me rappelle celui qui m'a frappé à une autre extrémité du globe, dans la cabane solitaire du gaucho, au milieu des pampas. L'étranger entre là en prononçant les pieuses paroles qui, dans une grande partie de l'Amérique espagnole, remplacent encore nos banales formules de civilité européenne : Ave Maria pwrissirna , dit-il en inclinant la tête. A ces mots évangéliques, à ce signe de confraternité chrétienne, le gaucho répond : Sm peccado concebida; puis il se lève et tend la main à son hôte.
De cette excursion à travers tant de malheureuses contrées et tant d'habitations sauvages, je reviens à notre pays de France. Ah! le noble et doux pays! Quels que soient parfois ses erreurs et ses emportements, comme on doit l'aimer ! Comme ils doivent être reconnaissants envers la Providence, ceux à qui elle a donné, aux champs ou à la ville, sur ce sol si fécond, dans cette zone si charmante, l'honnête berceau, l'atelier du bon travail, le sanc-
tuaire de la famille et la maison — petite ou
grande.
Mieux vaut peut-être la petite.
Parva dormis, magna qxties.
Petite maison, grand repos.
C'est le commencement de la vie sociale aux divers âges de l'humanité.
Dans les temps primitifs, nulle cité tumultueuse, nul forum et nul cirque ; la tribu naissante, la vie de famille sous la tente, la maison du pasteur, la maison mobile dans les vastes pâturages, et l'autorité patriarcale, le gouvernement par excellence. Depuis six mille ans, on n'a pu encore en inventer un meilleur.
Dans les temps modernes, la vie de la maison est aussi le commencement des grandes villes et des puissantes colonies.
Le naturaliste se plaît à observer le développement et la progression graduelle d'une plante.
y-2 LA VIE DANS LA MAISON
Bien plus intéressante est l'étude des propagations de familles humaines dans des contrées nouvelles. Si humble parfois est leur origine, si éclatant leur succès ! Le petit grain de sénevé de l'Evangile : il monte, il monte au-dessus de toutes les herbes, et projette de si longs rameaux que les oiseaux du ciel peuvent se reposer sous son ombre.
Dans une de nos anciennes possessions, je revois d'ici le promontoire sur lequel s'élèvent les remparts de Québec. Du haut de sa terrasse, ou de son angle cristallin qu'on appelle le cap Diamant, merveilleux spectacle! Ceux qui ont eu le bonheur de le contempler, jamais ne l'oublieront. D'un côté, les rocs escarpés où la cascade bondit ; les ravins où le torrent tombe en mugissant ; les forêts de sapins mystérieuses . solennels rideaux de la terre du Nord. On ne peut y pénétrer sans une grave émotion, comme dans un sanctuaire, et quand le bûcheron frappe un de ces arbres séculaires, son coup de hache retentit au loin comme le gémissement d'un sacrilège.
D'un autre côté, les frais jardins, les riantes
habitations de File d'Orléans et de la pointe Lévv. A l'est et à l'ouest, l'eau limpide et profonde du Saint-Laurent, ce magnifique fleuve qui parcourt un espace de sept cent quarante lieues, et près de l'île d'Anticosti s'épanche dans l'Océan par un bassin de vingt lieues de largeur.
Au confluent de ce fleuve et de la rivière Saint-Charles, au pied du promontoire désert, notre illustre Champlain construisit en 1608 une habitation. Quelques années après, sous ce toit solitaire, il amenait sa jeune femme, si belle et si gracieuse que les Indiens la regardaient comme une divinité.
Depuis plus d'un demi-siècle, le Saint-Laurent avait été exploré jusqu'à l'île de Hochelaga (l'île actuelle de Montréal) par Jacques Cartier, le vaillant marin de Saint-Malo. Depuis plus d'un demi-siècle, le Canada appartenait à la France, et l'on n'y voyait encore aucun important établissement. Quelques Français y étaient disséminés sur plusieurs points ; quelques navires y abordaient de temps à autre, y recueillaient des pelleteries, puis s'en retournaient.
Des voyages de Champlain date une nouvelle
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ère dans l'histoire du Canada. Ferme et patient, il ne se laissera point ébranler dans ses nobles desseins par un acte d'hostilité , ni décourager par une longue suite d'obstacles. Intelligent et courageux, il pénétrera dans les régions encore inexplorées, et racontera lui-même en un bon et naïf langage ses découvertes. Animé d'un sincère sentiment de religion et de patriotisme, i] défendra, en toute occasion, les intérêts de la France et s'appliquera à répandre les enseignements de l'Evangile parmi les Indiens. Enfin il amènera sur le sol du Canada une population laborieuse et sédentaire, lui donnera des institutions durables, des moyens d'enseignement et des moyens de défense, l'école et la forteresse, l'église et la capitale.
Bien lents furent les progrès de cette vaste entreprise. Le valeureux Champlain se laissait aisément entraîner à des expéditions où il espérait recueillir quelque nouvelle notion. Il avait soulevé contre lui la puissante tribu des Iroquois, par son alliance avec les Algonquins. Il devait combattre les Anglais, qui déjà enviaient notre domaine américain, et sans cesse il était
LA VIE DANS LA MAISON oo
obligé de lutter contre les prétentions de divers fonctionnaires, contre l'avidité des compagnies de commerce.
Par bonheur pour lui et pour la jeune colonie, on n'avait pas encore inventé en France le gouvernement parlementaire , ni le gouvernement de la presse.
Pendant vingt-sept ans, il continua sans relâche son œuvre, et, quand il mourut en 1635, il pouvait se réjouir du résultat de ses efforts. Le royal drapeau de France semblait à jamais fixé sur cette terre du Nouveau-Monde ; des peuplades d'Indiens assistaient pieusement aux cérémonies catholiques ; la colonisation du Canada était faite, et le long du Saint-Laurent, sur la plage et sur les coteaux, près de sa maison, Champlain voyait s'élever la religieuse et vaillante cité de Québec.
La douce femme qui l'avait suivi dans sa lointaine migration, qui souvent l'avait encouragé dans ses travaux et consolé dans ses afflictions, l'assista tendrement jusqu'à sa dernière heure, puis s'en retourna au pays natal. Elle l'avait quitté avec la couronne du mariage.
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Elle y rentrait avec les vêtements de deuil. Jeune et belle encore, plus rien dans le monde ne pouvait la séduire. Elle employa son héritage à fonder un couvent et y acheva sa vie dans un état de sainteté.
Près de notre chère colonie, qui porta si noblement le nom de Nouvelle-France et s'étendit si loin, la colonie de la Nouvelle-Angleterre a commencé par des maisons qui ne ressemblaient guère à celle du chevaleresque Champlain, par des hommes qui ne débarquaient point comme lui sur la terre d'Amérique pour y accomplir une mission de leur roi, mais pour y cbercher un refuge. C'étaient les opprimés de la constitutionnelle Angleterre ; c'étaient les prolestants persécutés pour leur libre examen par les docteurs qui, en se séparant violemment de l'unité du catholicisme, proclamaient euxmêmes le droit de libre examen. C'était la petite aventureuse cohorte d'émigrés qu'on appelle les Pères pèlerins.
Ces nouveaux dissidents regardaient comme une œuvre incomplète et fausse la réforme opérée par Henri VIII après ses atroces aventures,
interdite par la reine Marie, rétablie par Elisabeth. Ils ne voulaient admettre ni la hiérarchie ecclésiastique, ni la liturgie, ni les cérémonies de l'Eglise anglicane, et prétendaient suivre par leur doctrine la pure parole de Dieu. De là leur nom de puritains.
Dès leurs premières manifestations , ils avaient été signalés comme des mécréants et des fauteurs de discordes. Les admonestations et les menaces ne produisant aucun effet, ils furent impitoyablement persécutés, leurs chapelles fermées, leurs pasteurs exilés ou jetés en prison, et plusieurs condamnés à mort. Le gouvernement de la reine Elisabeth établit sous le nom de Commission des affaires ecclésiastiques un nouveau tribunal, dont l'historien protestant Robertson condamne également le pouvoir et les actes.
Pour les opiniâtres sectaires, le gouvernement de Jacques Ier ne fut pas plus indulgent, et sous le règne de son successeur, le puissant archevêque de Cantorbéry, Laud, les poursuivit avec une nouvelle violence.
Un grand nombre d'entre eux se retirèrent
en pays étranger parmi les luthériens et les calvinistes. Ceux qui étaient en Hollande, entendant souvent parler de l'Amérique, où, depuis une dizaine d'années, les Hollandais avaient fait d'importantes découvertes , où l'Angleterre occupait déjà un immense territoire, résolurent d'aller dans une des possessions britanniques, espérant ainsi garder l'entière liberté de leurs pratiques religieuses, sans abdiquer leur nationalité.
Leur accord étant fait avec la Compagnie qui avait le monopole des concessions de terre et du commerce dans les domaines anglais, au mois de juillet 1619, ils s'embarquèrent sur un navire qu'ils avaient frété, et au mois de novembre ils arrivaient dans la baie de Massachusets.
Cette large enceinte, où flottent aujourd'hui tant de bateanx à vapeur et de navires à voile, était alors totalement inanimée. Nul pilote n'en avait étudié les écueils et les anfractuosités, nul Européen n'y avait encore pénétré. Les religieux é migrants s'en allèrent à l'aventure chercher de côté et d'autre un emplacement pour
leur installation. Une petite anse leur apparut comme le terme de leur exode. Ils y laissèrent tomber l'ancre du Mayflower, et entonnèrent un cantique d'actions de grâces.
Triste pourtant était leur situation. Ils arrivaient fatigués d'une longue et pénible traversée, dans la mauvaise saison, sous un climat rigoureux, sur une plage morne et froide, inculte et déserte, çà et là seulement fréquentée à divers intervalles par des tribus d'Indiens, dont ils ne pouvaient attendre aucun secours, dont ils devaient redouter l'hostilité.
Dans leur état d'abandon, ils se consolaient par l'ardeur de leur foi, par la pensée de leur affranchissement si longtemps désiré, par leur sentiment de confraternité. Comme les premiers chrétiens, ils avaient mis en commun leurs biens ; ils voulaient mettre en commun leur travail et ils divisèrent par égales parts le terrain qu'ils se proposaient de défricher.
Avec des tiges et des rameaux de sapin, ils se bâtirent à la hâte des cabanes et donnèrent à leur rustique campement, qui est devenu une jolie ville, le nom de Plymouth, en mémoire de
la cité britannique d'où ils étaient partis. Ils construisirent aussi une palissade pour se défendre contre les Indiens. Mais ils n'avaient pas fait assez de provisions de vivres et de vêtements pour pouvoir braver impunément les rigueurs de l'hiver dans leur isolement sur cette terre septentrionale. De cent trente qu'ils étaient, en quittant la côte d'Angleterre, soixante moururent avant le printemps. Les survivants furent sauvés par les secours de leurs coreligionnaires d'Europe. Bientôt arrivèrent d'autres cohortes d'émigrants, aspirant, comme les premiers, à la liberté religieuse. D'année en année, la colonie des Pères pèlerins s'agrandit, puis produisit d'autres colonies, non point, il faut le dire, par un bon accord, mais par l'effet de plusieurs âpres controverses.
Au milieu des dissidents de l'Église anglicane surgirent d'autres dissidents. Les vieux puritains, qu'on appelait en style officiel les non-conformistes, de nouveau gémirent et de nouveau se révoltèrent. Ils rejetaient comme une énorme erreur l'orthodoxie catholique, et repoussaient également la réforme d'Henri VIII. Mais ils .ne
pouvaient admettre qu'on portât la moindre atteinte à leur propre orthodoxie. Ils avaient imploré pour leur secte la tolérance religieuse ; ils la refusaient à d'autres sectes. Ils avaient été opprimés et persécutés. A leur tour, ils opprimaient et persécutaient. Ils condamnèrent aux plus rudes châtiments, à l'incarcération, à l'exil, à la mort même, de pauvres gens accusés de sorcellerie et des prédicateurs dont la pensée n'était point d'accord avec la pure doctrine des non-conformistes.
Quelques-uns des exilés s'en allèrent avec leurs disciples bâtir leurs maisons en divers districts, notamment dans le Connecticut et dans l'île de Rhodes.
La mémoire des Pères pèlerins est vénérée en Amérique. Le roc sur lequel ils débarquèrent a été transporté au milieu de Plymouth, et entouré d'une grille comme un monument sacré. Chaque année, on célèbre là, par une fête solennelle, le jour de leur arrivée.
De ce jour date l'existence de la Nouvelle- Angleterre. Du rude campement de Plymouth est sorti l'essaim vigoureux qui a créé l'un des
Etats les plus puissants de la confédération américaine, fondé Cambridge, l'illustre rivale delà Cambridge britannique, fondé Boston, la ville commerciale et lettrée, la ville de Franklin, de Prescott, de Ticknor, de Bancrofft, de Dana le voyageur, de Longfellow le charmant poëte.
Dans la vaste étendue de la Nouvelle-Angleterre, le puritanisme du dix-septième siècle a répandu sa rigide morale et son souffle deliberté.
Au sein de ce pays, peuplé par les proscrits du gouvernement anglais, éclata, en 176o, la première protestation contre les exigences fiscales de ce gouvernement, puis la première émeute qui amena la guerre de l'Indépendance et l'affranchissement des Etats-Unis.
Elle était grande et belle, la maison d'un autre colonisateur, dans les régions encore sauvages de l'Amérique du Nord. Vers la fin du dix-septième siècle, près de la Delaware, elle apparaissait comme une merveille entre les wigwams des Peaux-Rouges et les huttes éparscs de quelques Suédois etde quelques Hollandais, premiers colons de la Pensylvanie.
D'un côté, une vaste pelouse ; de l'autre, un
jardin, dessiné selon les règles de l'art, cultivé par des mains expérimentées ; plus loin, la forêt primitive, les sapins séculaires qui, du haut de leur cime, avec leur longue barbe de mousse blanche, semblaient, comme les patriarches d'une vierge nature, regarder avec surprise les mouvements de la race humaine et ses œuvres singulières.
Au milieu des verts gazons, des plates-bandes de fleurs indigènes et de fleurs exotiques, des bordures de fraisiers et des plantations d'arbres fruitiers, la maison à deux étages, construite en fines briques, recouverte en tuiles luisantes, au pied de la façade éclairée par de hautes fenêtres, un perron en pierres de taille par lequel on arrivait à des portes en chêne ciselé, sous une arcade entourée d'une sculpture représentant les rameaux et les grappes d'une vigne ; toutes choses merveilleuses dans un pays où l'on ne voyait que des toitures en paille de maïs, des cabanes en bois, et, au lieu de vitres, des carreaux de papier. A l'intérieur du seigneurial édifice, autres prodiges : des appartements revêtus de haut en bas d'élégantes boiseries, des
meubles, des tentures, des rideaux en étoffes brillantes, voire même des tapis et une argenterie superbe.
Le maître du logis était très-hospitalier. Quoiqu'il se souciât fort peu pour lui-même des progrès de la science gastronomique, il avait une table somptueusement servie et faisait venir à grands frais les meilleurs vins de France et d'Espagne. Pour ses promenades, il avait fait venir aussi d'Angleterre des chevaux de race et une voiture. Personne n'avait encore vu rouler une voiture dans cette région du Nouveau-Monde.
Mais s'il employait une partie de ses revenus à ces luxueuses habitudes, il en consacrait une plus considérable à des actes de bienfaisance. Il accomplissait fidèlement les œuvres prescrites par la loi religieuse. Il délivrait de leur prison les débiteurs insolvables, assistait le vieillard et l'infirme, secourait les braves gens qui ne trouvaient pas d'ouvrage ou qui ne pouvaient pas travailler, et pieusement ensevelissait les morts.
Ainsi vivait au dix-septième siècle, sur les bords de la Delawarre, Guillaume Penn, le galant homme, le sincère et courageux apôtre d'une
secte persécutée et finalement le fondateur d'une grande ville et d'un grand Etat.
Noble et touchante est son histoire ; impérissable le souvenir de ses qualités. L'orage a brisé le vieil orme au pied duquel il réunissait les chefs des tribus indiennes pour conclure avec eux un pacte qui ne fut pas rompu. Mais les Indiens parlent encore de cet homme juste, qui fut l'ami de leurs aïeux et jamais ne les trompa.
Le temps a détruit sa maison de Pennsbury où il travaillait à ses règlements de colonisation et déterminait l'emplacement de sa capitale. Mais la secte des quakers, dont il fut dans ce pays le chef et le guide, a prospéré et s'est propagée avec ses principes de droiture, de mansuétude et de charité. Philadelphie a été construite selon le plan qu'il avait lui-même tracé. Il n'y a pas en Amérique une ville plus belle etplus régulière, pas une où l'on remarque un tel esprit d'ordre et où l'on compte tant d'institutions de bienfaisance.
Dans l'Amérique du Sud, dès le seizième siècle, s'élevaient des maisons dont on ne peut lire l'histoire sans un profond intérêt, les mai-
sons des Jésuites et des Franciscains. Ces religieux ont fait là un travail de civilisation bien plus difficile, plus généreux et plus chrétien que celui de la Nouvelle-Angleterre et de laPensylvanie.
Après leur débarquement sur la côte du Massachusets , les Pères pèlerins commencèrent par élever autour de leurs habitations une palissade pour se défendre contre les attaques des Indiens, et tantôt ils s'allièrent à ces peuplades, tantôt leur firent la guerre. Les premiers colons de la Pensylvanie, les Suédois et les Hollandais, étaient souvent aussi en lutte avec les Indiens. Une gravure du temps représente leur rustique chapelle construite de façon à pouvoir, au besoin , servir de forteresse, avec une porte solide et des ouvertures faites exprès pour y braquer des canons de fusil.
Guillaume Penn crut devoir payer aux Indiens une partie du territoire qui lui avait été livré en toute propriété par Charles II. Il était juste et doux et jamais il n'eut avec eux aucune difficulté. Mais il les laissa dans leur ignorance et leur sauvagerie. Par les présents qu'il leur fit, il leur
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donnait seulement une satisfaction matérielle et passagère qui ne pouvait changer leur condition. Il ne s'efforça point, comme notre chevaleresque et religieux Champlain, de les convertir au christianisme.
Dans l'Amérique du Sud, à travers les plus rudes obstacles et les plus effrayants périls, les prêtres catholiques entreprirent avec ardeur cette noble tâche. Dans cette région, les Indiens exploités, opprimés, torturés par les Espagnols éprouvaient un sentiment d'horreur pour la race blanche. A son approche ils fuyaient et, quand ils en trouvaient l'occasion, se vengeaient cruellement.
Le missionnaire allait les chercher au fond des forêts pour leur annoncer la bonne nouvelle : « Gloire à Dieu dans les cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »La croix à la main, la charité dans le cœur, la parole onctueuse sur les lèvres, il allait avec confiance au-devant des plus révoltés. Il apprivoisait leur nature farouche par sa mansuétude, leur orgueil barbare par son humilité. Il les captivait par ses doux enseignements, et peu à peu la conquête
opérée par ]a révélation évangélique s'achevait par la loi d'ordre et de travail : l'agricole, l'industriel, le commercial travail.
Dans le domaine de la tribu sauvage, où naguère on n'entendait retentir que les cris de guerre et de vengeance, s'élève l'église où désormais résonnera la pieuse invocation et l'hymne de miséricorde. Près de l'église est la maison du missionnaire, le défenseur, l'instituteur du village ; puis, sur deux lignes parallèles, les cabanes des habitants uniformément construites ; puis bientôt apparaît le jardin avec ses fruits , le champ avec ses moissons, le coral avec ses bestiaux, l'atelier avec ses ustensiles. Très-inhabiles encore sont ces nouveaux ouvriers de l'agriculture et de l'industrie. Mais ils ont un très-bon vouloir, et le prêtre est là qui étudie leurs aptitudes, stimule leur zèle, prend lui-même, pour leur donneri'exemple, le soc delà charrue, la truelle du maçon, le rabot du menuisier. Divers métiers sont nécessaires au bien-être de la communauté. L'infatigable prêtre les apprenait pour en enseigner. Et elles étaient heureuses, ces
honnêtes communautés. Ulloa, le savant marin espagnol, qui les vit de ses propres yeux, dit qu'elles étaient comme des familles réunies sous le gouvernement paternel. Les philosophes du dix-huitième siècle, Voltaire, Buffon, Montesquieu, qui n'aimaient pas le christianisme et avaient une aversion particulière pour les Jésuites, ont été obligés de rendre justice à l'œuvre des Jésuites dans le Paraguay.
Elles étaient heureuses, ces communautés d'Indiens convertis, heureuses par la tranquillité et la sérénité de leur vie, parle résultat de leur travail, par leur amour fraternel, par leur respect et leur affection pour le missionnaire, qui était à la fois leur chef spirituel et temporel.
L'Atlantide des anciens, l'Utopia de Thomas Morus, la Salente de Fénelon, le Projet de paix perpétuelle du bon abbé de Saint-Pierre, le Phalanstère de Fourier, tous ces rêves de fabuleux bonheur étaient réalisés par ces institutions religieuses sur le sol du Nouveau-Monde.
D'année en année, leur nombre s'accroissait avec leur prospérité. En 1636, les Jésuites
avaient fondé dans le Paraguay plus de trente bourgades, et chaque bourgade renfermait quatre à cinq mille âmes. Les missions des Franciscains se multiplièrent également dans les autres province de l'Amérique du Sud, notamment en Californie. Vers le milieu du dix-huitième siècle, on pouvait compter plus de oOO 000 Indiens enlevés à la barbarie et soumis à l'Espagne.
Comment Charles TU, ce prince éclairé, ce fidèle catholique, a-t-il pu s'associer'aux haines du marquis de Pombal, de madame de Pompadour, et ordonner l'expulsion des Jésuites?
Etrange résolution, si contraire aux sentiments religieux, si préjudiciable à ses intérêts de souverain dans le Nouveau-Monde ! Si étrange qu'elle fût, sans être expliquée, elle s'accomplit.
Les Indiens abandonnèrent la communauté, dont le lien sacré pour eux était rompu. Privés de leurs chers maîtres, les uns tombèrent dans une morne torpeur; d'autres se retirèrent dans les grottes des montagnes, dans les profondeurs des bois, et reprirent leurs habitudes sauvages.
Nul gouvernement n'a pu les rassembler de nouveau, ni les remplacer dans ces domaines, qu'on appelait les Réductions ou les Estancias, et là où l'on admirait la fertilité du sol, la beauté des édifices, l'activité et le contentement d'une race régénérée, on ne voit plus que des champs incultes, des sentiers déserts et des murs en ruines. Devons-nous voir aussi tomber en ruines nos maisons de charité et d'instruction religieuse, ces admirables écoles des Frères de la Doctrine chrétienne, que nulle institution laïque ne peut remplacer, et ces crèches, ces salles d'asile, ces salles d'étude, auxquelles de saintes femmes dévouent tout leur cœur et toute leur existence? Dernièrement, un membre du conseil municipal de Paris a demandé que les généreuses communautés auxquelles ces maisons appartiennent fussent remplacées par des escouades d'intendants, d'instituteurs, d'infirmiers et de valets laïques. Pourquoi? On ne sait. Peut-être ce défenseur offioiel des deniers publics a-t-il besoin pour ses amis et ses électeurs d'un certain nombre d'emplois qu'il tâchera de faire convenablement rétribuer. Peut-être pense-t-il que la Révo-
lution, dont il est un des représentants, n'a pas encore fait assez d'extravagances ni commis assez de crimes, et qu'il convient d'ajouter une belle page toute neuve à son histoire. Peut-être est-il affligé de cette maladie qui parfois dans les bas-fonds s'engendre si vite et produit de si singuliers effets. Hommes et femmes, ceux qui en sont atteints ne peuvent, sans frémir, passer près d'une église ou d'un couvent, et ils entrent en fureur à l'aspect d'une soutane, comme le taureau à l'aspect d'une étoffe écarlate. Peut-être ce conseiller un peu obscur a-t-il songé à se faire tout à coup un grand renom par une grande entreprise. En ce cas, nous devons l'avouer, son moyen ne serait pas mal choisi. S'il parvenait à détruire nos institutions religieuses d'enseignement et de charité, il laisserait bien au-dessous de lui Erostrate, qui avait seulement brûlé le petit temple d'Ephèse.
Ces institutions, le catholicisme s'en glorifie, etla France particulièrement a le droit d'en être fière. C'est en France qu'elles sont nées ; c'est de la France qu'elles se sont répandues à travers le monde.
Vers l'an 60O, le généreux évoque saint Landry, qui vendait jusqu'à ses habits sacerdotaux pour secourir les indigents, fonda l'IIôtel-Dicu de Paris, et en remit la direction à des religieuses qu'on appela soeurs hospitalières. Elles s'engageaient à soigner constamment, patiemment, les malades. Pour essayer leurs forces, pour être sûres de ne point faillir à leur tâche, avant de prononcer leurs vœux perpétuels, elles faisaient un noviciat de douze ans.
Douze siècles se sont écoulés. Dans cet espace de temps, quelle quantité de changements et de bouleversements dans les mœurs et les lois, dans l'intérieur des familles et le gouvernement des Etats, dans la vie des peuples et des rois !
A travers ces transformations et ces catastrophes, l'humble communauté des Hospitalières a gardé son caractère primitif, continué régulièrement son œuvre, et, comme un grand chêne étend au loin son branchage, elle a au loin étendu ses ramiiications.
En 1776, Howard, le célèbre philanthrope anglais, visitait dans nos provinces plusieurs hôpitaux établis sur le modèle de l'Hôtel-Dieu
et no ss lassait pas d'admirer le bon ordre et la propreté de chaque salle, les doux soins des .sœurs pour chaque malade.
« Vous aurez, a dit le Christ, toujours des pauvres parmi vous. »
Chacun sait, aujourd'hui, que le nombre des pauvres s'accroît par les révolutions, qui prétendent enrichir tout le monde. Pour remédier à ces nouveaux fléaux, la charité doit devenir plus ingénieuse et plus active, et le catholicisme, heureusement, produit une charité infatigable.
Après les Hospitalières, voici venir les Sœurs de Sainte-Marthe, qui se dévouent aussi au soulagement des malades; les sœurs de la Visitation et du Sacré-Cœur, qui élèvent les jeunes filles ; les Ursulines, qui les premières ont organisé les crèches de l'enfance ; les sœurs de Bon-Secours, les sœurs de la Providence, les sœurs de Saint-Vincent de Paul, récemment les Petites-Sœurs des Pauvres et les Àuxiliatriccs du Purgatoire, qui visitent et soignent les pauvres à domicile.
Quelques-unes de ces communautés ont été fondées par de haut;- personnages, d'autres par
LA VIE DANS LA .MAISON Va
des gens d'une condition obscure, et toutes les classes de la société sont, sans distinction de fortune ou de naissance, représentées dans ces bienfaisantes associations. La gloire d'un blason, le prestige de l'or, s'abîment là dans un profond sentiment d'humilité et d'égalité évangélique. Les égalitaires de la démocratie n'ont jamais rien produit et ne peuvent rien produire de semblable. La même vocation impose aux religieuses le môme costume , et on ne les désigne que par leur nom de baptême en y joignant le titre de sœur. Elles sont sœurs l'une de l'autre par leur foi chrétienne, sœurs compatissantes de tous ceux qu'elles doivent instruire et consoler, sœurs magnanimes de ceux qui les outragent.
Dans l'un de leurs plus humbles ordres, l'ordre des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul , qu'on appelle aussi les Sœurs grises , en raison de la couleur de leur robe, et les Sœurs de charité, on peut voir à tout instant des descendantes de la plus haute aristocratie accomplir avec un parfait contentement la plus modeste tâche d'ouvrière ou d'institutrice, ourler ibj leurs
mains délicates de grosses étoffes pour donner une leçon de travail à de pauvres orphelines, triturer patiemment des drogues pour la pharmacie, enseigner les premières lettres de l'alphabet à des enfants rétifs, faire la cuisine à des vieillards.
Le bien qu'elles font, ces vaillantes sœurs, qui pourrait le dire ? Elles sont liées à tout ce qui souffre. Elles comprennent toutes les peines, elles répondent à toutes les douleurs.
Dès leur origine, elles consolent dans son deuil la noble femme qui, de concert avec saint Vincent de Paul, a institué leur corporation, Louise de Marillac, nièce de Marillac, l'illustre garde des sceaux, veuve toute jeune d'Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis.
Dès leur origine, on invoque de divers côtés leurs services , et elles vont avec une ferme résolution partout où elles peuvent accomplir une œuvre utile, donner un bon exemple. La peste éclate en Pologne. La Pologne ! que c'est loin ! quelle difficulté pour y arriver ! Depuis le jour où Henri III alla prendre dans cette région
du Nord une couronne, que très-vite il abandonna , on en a bien oublié le chemin. Mais rien n'arrête le zèle des Sœurs de charité. Des rives de la Seine elles iront intrépidement jusqu'aux bords de la Vistule assister l'inconnu qui languit dans un état de pestiféré.
Une bande de forçats se révolte, épouvante ses gardiens. Les sœurs iront, par leurs doux regards et leurs douces paroles, apaiser cette troupe féroce.
Une guerre civile , la guerre de la Fronde , agite et tourmente plusieurs de nos provinces. Les Sœurs pacifiques iront, dans les villes et les campagnes où le canon tonne, consoler l'infortune.
Les anciens chants du Nord nous représentent les Yalkyries planant sur les champs de bataille pour prendre les morts et les emporter dans le Yalhalla. Les peuples Scandinaves ont, dans leur mythologie, déifié ces messagères d'Odin.
Nos Sœurs de charité ne songent pas seulement aux morts. Elles s'occupent du blessé, de la maison où il peut être transporté, du lit qui
lui sera fait, des médicaments qu'on doit lui administrer. Il souffre physiquement et moralement, irrité par la douleur, exigeant, méchant peut-être. Elles s'inquiètent de cette double souffrance, et d'abord s'efforcent de pourvoir à ses besoins matériels, puis, par de délicates remarques , par d'affectueuses exhortations , elles essayent d'apaiser l'agitation de son esprit, le trouble de son cœur. Qu'elles sont contentes si elles parviennent ainsi à le faire sourire ! Qu'elles sont heureuses si elles le réconfortent en ranimant dans son âme le sentiment de la foi et le sentiment de la famille !
Enfant, j'ai vu passer dans les rues de Besançon une femme âgée, dont le costume n'était certes pas brillant : une robe et un tablier en laine noire, un fichu blanc, une coiffe blanche. Jeunes et vieux, soldats et bourgeois, riches et pauvres, tout le monde avec respect s'inclinait devant elle. C'était la sœur Marthe, la fille d'un honnête paysan des environs.
A vingt ans , entraînée par une vocation irrésistible, elle avait quitté sa maison champêtre pour entrer au couvent de la Visitation.
puis elle s'était entièrement consacrée au service des hôpitaux militaires.
Il faudrait de longues pages pour relater ses actes de commisération et de dévouement. Pendant les guerres de la République et de l'Empire, sans cesse il arrivait à Besançon des convois de prisonniers et de blessés. Elle allait à leur rencontre jusqu'à deux ou trois lieues de distance, pour prendre soin plus vite des plus nécessiteux. Elle les amenait à l'hôpital et veillait sur eux jour et nuit. A cette œuvre continue, elle joignit, pendant le siège de Besançon, une autre grande tâche. C'était en hiver. La ville, défendue par l'intrépide général franccomtois Marulaz, bloquée de tous côtés par les Autrichiens, toutes les communications interrompues et les approvisionnements trèsrestreints, beaucoup de gens souffraient du froid et de la faim. Alors sœur Marthe, après avoir donné tout ce qu'elle possédait, s'en allait de quartier en quartier, frappant à chaque porte, quêtant, sollicitant, amassant tout ce qu'on pouvait lui accorder : du pain et des vêtements, quelque argent, un peu de vin, des bûches de
sapin, des fagots, et çà et là enlevant au besoin à des mains avares une chaude couverture ou un précieux morceau de viande pour ses chers malades! Elle était née vaillante. L'ardeur de sa charité la rendait audacieuse.
Sa récolte faite, elle revenait au centre de la cité, sur la place Saint-Pierre, allumait ses foyers, préparait en plein air sa cuisine, distribuait aux malheureux rassemblés autour d'elle le butin qu'elle avait conquis, puis une bonne soupe prestement cuite, et retournait à son hôpital où l'attendaient d'autres misères.
Le récit de ses belles actions s'était, sans qu'elle y prit garde, répandu à travers la France. Les soins généreux qu'elle avait eus pour les blessés et les prisonniers l'avaient aussi rendue célèbre dans les diverses contrées de l'Europe. Dès le commencement de la Restauration, Louis XVIII voulut la voir. Elle alla à Paris et fut reçue à la cour, présentée aux princes et aux princesses, un peu surprise dans sa modestie des compliments qu'on lui adressait, mais point fière et point embarrassée. De Madame la duchesse d'Angoulême, olle rocut la
décoration de la Fleur-de-Lys en diamant, etelle eut la poitrine couverte de médailles d'or par l'empereur Alexandre, par l'empereur d'Autriche et par le roi de Prusse. Ces trois souverains savaient que, par ses soins généreux, elle avait arraché à la mort plusieurs de leurs sujets. Elle pouvait alors demander beaucoup. Elle n'employa son crédit qu'à obtenir des secours pécuniaires pour quelques humbles indigents et la grâce de quelques déserteurs. Elle pensait toujours à ses chers soldats, dont elle avait pendant près d'un demi-siècle, jour par jour, si bien sondé les plaies et partagé les douleurs.
Après ces royales solennités de Paris, elle rentra tranquillement dans son humble demeure de Besançon, et y mourut à l'âge de soixantequinze ans, pauvre comme elle avait vécu.
Pauvre d'argent , mais riche de bonnes u'uvres !
Au troisième siècle de l'ère chrétienne, un préfet sommant le diacre saint Laurent de révéler les trésors qu'on lui attribuait, celui-ci répondit en montrant une assemblée do vieil-
lards décrépits, d'enfants chétifs, et d'esiropiés : « Voiltà mes trésors. »
Ainsi pouvait dire en toute sincérité sœur Marthe.
Ainsi peuvent dire ces sœurs de charité , quand elles ont passé leur vie en France, on quand elles ont fait bénir le nom de la France en de lointaines contrées, par leur courageuse mission.
Ceux qui veulent les supprimer sont-ils sûrs d'avoir tant de vertus, et de faire tant de bien avec tant de désintéressement? Aucun d'eux ne peut avoir de telles prétentions.
Mais le temps, « ce grand maître, » disait Charles-Quint, le temps et les événements produisent quelquefois dans les idées les plus tenaces de singuliers changements. Par un subit coup de foudre sur leur chemin de Damas, ou par l'effet de diverses circonstances inattendues, quelques-uns de ces nouveaux réformateurs peuvent en venir à demander pour eux ou pour leurs femmes, ou leurs enfants, un asile dans ces établissements contre lesquels à présent ils vocifèrent. Ils y seront reçus avec une admi-
LA VIE DANS LA MAISON Si
rable bonlé. Us sentiront leurs cœurs attendris à l'aspect de ces douces, sereines ligures qu'ils condamnaient sans les connaître, et ils contempleront avec un sentiment de respect et de gratitude ces maisons qui leur étaient odieuses.
Autrefois le respect pour les maisons était plus facile et plus sur. On ne construisait point, comme aujourd'hui, en vertu d'un arrêté municipal, ou d^une rigide spéculation, des villes et des villages, sur un plan uniforme, en de longues lignes symétriques qui attirentie regard sans offrir rien de précis à la pensée. Autrefois, dans la variété de leur structure, de leurs encorbellements, de leurs croisillons, de leurs pinacles et de leurs galbes, les maisons avaient des physionomies distinctes. Le manoir du gentilhomme n'était point construit comme le logis du fabricant, ni la retraite du magistrat comme un salon de jeu. Les maisons étaient les divers vêlements de diverses existences, les indices extérieurs d'une dignité, d'une profession, d'un caractère.
11 y en avait qui, par leurs riantes façades, leurs légères dentelures et leurs ornements
8i LA VIE DANS LA MAISON
mythologiques, invitaient aux joyeuses réunions. Il y on avait qui du haut de leur fronton prêchaient l'Evangile aux passants. Nos bons aïeux se plaisaient à manifester leur foi. Sur la porte de leur demeure, ils plaçaient une image du Christ, de la Vierge ou du saint patron de la famille. Parfois ils y joignaient une invocation religieuse , ou une sentence morale : Gloire à Dieu! Espoir en Dieu! Que Dieu bénisse ï entrée et la sortie! Deus providebit 1 / Qui ben ferot ben troverotf Cette naïve maxime a été souvent répétée en Franche- Comté, et celle-ci :
Prier Dieu n'attarde pas, Faire aumône n'appauvrit pas, Bien d'autrui n'enrichit pas.
C'est une joie de visiter une ville régie par une sage administration, embellie par la science et l'art, enrichie par un honnête travail. C'est une joie de contempler en une calme rêverie quelque paysage gracieux ou grandiose. Mais il est telle maison de chétive apparence, tel édi-
1. Dernièrement, j'ai encore vu cette inscription sur la façade d'une belle maison d'Ornans, avec la date de 1720.
fice lézardé par le temps qui suffit pour captiver l'attention au milieu des villes les plus intéressantes et des sites les plus attrayants; dans la merveilleuse vallée du Grésivaudan, les tours démantelées du château de Bavard; dans la bourgade de Stratfford-sur-Avon, le cottage de Shakespeare : dans la charmante cité archiépiscopale de Salzbourg, l'humble toit sous lequel naquit Mozart; en Suisse, dans l'idyllique canton d'Argovie, les massives murailles du château de Rodolphe, le glorieux fondateur de la dynastie de Habsbourg ; dans le riant pays de Souahe, un autre château féodal qui appartenait aux Hohenzollern, les ancêtres de Guillaume, empereur d'Allemagne; sur les bords de la Neva, eu face des plus magnifiques palais, la cabane en bois où comme un simple ouvrier s'établit Pierre le Grand, quand il créait, cet immortel souverain, sa nouvelle capitale.
D'âge en âge reste attaché à la maison le prestige d'un nom, l'éclat d'un événement, et la maison ainsi devient un monument historique, une des richesses d'une nation.
Dans notre pays de France, nous les avons
8G lA VIE DANS LA MAISON
curieuses et nombreuses, ces richesses d'un autre temps. Si nous pouvions les oublier dans nos aberrations politiques, les étrangers nous les rappelleraient par les hommages qu'ils leur rendent. Us viennent ici de loin les voir eL se plaisent à les décrire.
Quelques années avant nosderniers désasl tes, en de riantes journées de printemps, sur nos boulevards et sur nos quais, plus d'un passant a dû remarquer un homme d'une haute taille, droit et ferme comme l'hicory de sa terre natale, tête superbe encadrée comme une tête de patriarche dans une épaisse chevelure et une longue barbe blanche, une physionomie à la fois attrayante et imposante, un sourire si doux qu'il semblait l'éclosion de tout un monde de douces pensées, et un regard saisissant, tantôt scintillant comme un éclair, puis rêveur et recueilli, avec une sorte d'étonnement comme s'il pénétrait dans de mystérieuses régions.
C'était Longfellow, le célèbre poëte américain, le savant philologue. Il venait de sa ville de Boston visiter la France comme il avait visité plusieurs autres contrées avec
son esprit lumineux et sa nature sympathique.
Nos bâtiments modernes ne l'attiraient guère, mais nos anciens quartiers et nos édifices légendaires. Chaque jour il partait de son hôtel pour s'aventurer dans une de ces vieilles rues dont il connaissait les traditions. Il s'en allait cheminant le long de la Seine, quelquefois seul, décidé à se rendre en droite ligne à son but, mais ne pouvant passer sans s'arrêter devant l'étalage d'un bouquiniste, quelquefois tenant parla main sa jeune fille, sa blonde Edith, image de plusieurs de ses poésies, candide et riante, modeste et belle, inondée d'un flot de cheveux d'or comme une vierge byzantine.
Le soir, quand il rentrait dans son cercle de famille, quel plaisir de l'entendre raconter les événements desajournée, ses belles emplettes chez les libraires, ses découvertes inespérées et le bonheur qu'il avait eu de voir une maison illustrée par quelque conte populaire, par quelque noble page d'histoire, par quelque nom de grande dame, de bel-esprit, de savant!
Toutes ses pérégrinations ne lui donnaient.
s8 LA VIE DANS LA .MAISON
pas cependant la même satisfaction. Les travaux de M. Haussmann dérangeaient parfois tristement son programme. Un soir il rentra la tête basse. Il recueillait alors une quantité de notes pour sa traduction de Dante. 11 aurait voulu voir la rue du Fouarre, où Dante avait assisté aux leçons du docte Siger. La rue du Fouarre était démolie. On n'en pouvait retrouver aucun vestige. Ce fut un des regrets du cher poëte américain.
Un jour peut-être ses biographes chercheront aussi cà noter les lieux où il a vécu. J'espère qu'ils trouveront encore la rue de Rivoli, et dans cette rue l'hôtel du Jardin, la maison parisienne où il a passé tout un heureux été.
Ce qu'il y a dans les villes de maisons brillantes, ce que j'en ai vu en France et en d'autres pays me fait souvent songer aux trois cassettes de la ravissante Portia de Shakespeare, trois cassettes par lesquelles se décidera le sort de plusieurs prétendants.
Sur la première, qui est en or, on lit cette inscription : « Qui me choisit aura ce que beaucoup désirent. »
Sur la seconde, en argent : « Qui me choisit aura ce qu'il mérite.
Sur la troisième, en plomb : « Qui me choisit devra risquer tout ce qu'il a. »
Le prince de Maroc est ébloui par la première ; le prince d'Aragon, séduit par la seconde. Le chevalier Bassano choisit la troisième, et par là conquiert le bonheur auquel il aspirait.
Cette cassette qui n'attire point les regards, qui no tente point les orgueilleuses ambitions, qui dans son humble enveloppe renferme le trésor vainement cherché ailleurs, me représente l'image des plus enviables richesses de la maison : le cercle domestique, la vie intérieure, lavie de famille, le home enfin, selon l'expression anglaise.
Le home, tel que nous le comprenons, ne se trouve point partout. Il ne peut guère exister sous le ciel des tropiques où l'habitation n'est qu'un asile pour les heures de la nuit, un refuge accidentel pour les heures d'orage, sur ce sol toujours vert et toujours fleuri, où l'homme passe la plus grande partie de son temps en plein air, dans une molle indolence, los bras inertes, l'esprit ineulte.
Le home existe dans les régions où par une grâce providentielle la nature du climat suscite l'activité du corps et de la pensée, resserre la famille autour du foyer, et produit de douces coutumes d'hospitalité et de charité.
L'homme a besoin de l'homme, dit Odin, le dieu Scandinave, dans son Havamal . Ce besoin se fait surtout sentir dans l'isolement et dans les contrées peu productives.
Les Islandais le savent, les pauvres Islandais, et, si petite que soit leur cabane, ils y garderont une place pour le voyageur qui a faim et qui a froid. Au delà du cercle polaire, dans une des îles Loffoden, un marchand me disait d'un air de triomphe : « Voyez comme ma maison est bien située! De quelque côté qu'on arrive, c'est la première qu'on aperçoit, et l'étranger ne peut passer devant ma porte sans entrer. » En descendant le Muonio au nord de la Finlande, parfois nous quittions notre barque pour visiter les maisons disséminées le long du fleuve. Toutes les maisons étaient vides ; toutes les portes ouvertes, et sur chaque tahle une jatte de lait et du pain. C'était en automne. Dès
le matin , les habitants du gaard solitaire allaient à travers champs récolter leur foin ; mais, avant de sortir, ils songeaient que quelque passant pouvait venir en leur absence, fatigué et altéré. Pour ne pas manquer à un devoir d'hospitalité en se rendant à leurs travaux agricoles, les bons Finlandais laissaient leur demeure ouverte et plaçaient sur la table leurs humbles provisions.
En d'autres voyages, j'ai retrouvé ce même sentiment héréditaire de charité dans les maisons des Slaves du sud et des Slaves du nord.
« Savez-vous , dit le Slave chrétien des bords de la mer Noire, le doux et patient Bulgare , opprimé par les Turcs, savez-vous ce qu'il advint à la mère de saint Pierre pour avoir manqué à la loi de charité ? »
Si on l'engage à faire son récit, il raconte cette légende populaire, fort peu orthodoxe, mais curieuse par sa naïveté :
« Quand saint Pierre fut appelé à prendre les clefs du ciel, sa vieille mère le suivit, disant qu'elle désirait entrer avec lui dans le séjour des bienheureux. « Non, s'écria-l-il, non.
<( les portes du paradis vous sont fermées et il <( vous faudra passer par celles de l'enfer. Rap- « pelez-vous les fautes que vous avez commises « dans la vie de ce monde. Riche comme vous « étiez avec vos maisons, vos pâturages, vos « bestiaux, et malheureusement dominée par « le démon de l'avarice, vous n'avez jamais « rien pu donner aux pauvres pour l'amour de « Dieu. Un jour, deux mendiants arrivent à votre « porte et se mettent à implorer, par leurs chants « piteux, votre miséricorde. Ils l'implorent du « matin au soir sans pouvoir vous attendrir. « A la fin, vous leur jetez un méchant lambeau « de laine et un morceau de pain dur comme le « fer, en gémissant et en criant : « A quoi me « sert-il d'avoir des champs et des moutons? « Que me restera-t-il si je suis ainsi à tout in- « stant dévalisée parles Turcs et les mendiants ? »
« Hélas! ma mère, ces deux inconnus que « vous avez si rudement traités, c'étaient deux « envovés célestes : saint Elie et saint Nicolas.
« Un autre jour, vous êtes marraine de deux <- nouveau-nés , vous assistez aux fêtes , aux « dîners du baptême, mais sans rien donner à
« vos filleuls, pas un vêtement, pas un bonnet, « pas une chaussure. Les pauvres petits tout « nus vous accusent devant le Seigneur.
« Ce n'est pas tout. Vous avez vendu à d'hon- « nêtes voyageurs qui vous payaient en bel « argent des cruches que vous disiez remplies « de bon vin, et dans lesquelles vous aviez mis « les trois quarts d'eau. Vous avez emprunté « des sacs de farine à de confiants voisins et « vous la leur avez rendue avec un mélange de « poussière. »
« En parlant ainsi, saint Pierre s'avance vers la porte du paradis. Sa mère en silence le suit. Saint Pierre traverse sans difficulté le pont étroit et léger comme un fil de soie. Mais, sous le pied de sa vieille mère, le fil se casse, et elle tombe dans les profondeurs de l'enfer.
« Saint Pierre, chef des apôtres, se meta prier « pour elle : « Seigneur Dieu, dit-il, ayez pitié « de ma mère, pardonnez à sa pauvre âme. »
« Il pria ainsi pendant trois ans et trois jours, et, au bout de trois ans et trois jours, Dieu lui dit : « Ainsi soit-il ; jette une longue « corde dans le gouffre infernal, ta mère la
9i LÀ VIE DANS LA MAISON
« saisira pour monter vers l'espace lumineux, « et soixante et dix âmes pourront sortir de l'en- « fer avec elle ens'attachantà ses vêtements. »
« Et saint Pierre ayant fait une longue corde la lança vers l'abîme en proclamant la grâce céleste. Mais la méchante femme , voyant les soixante et dix âmes qui voulaient l'accompagner , leur dit en colère : « Retirez-vous. Je « suis la mère de saint Pierre, c'est moi qui « l'ai nourri ; c'est moi qui l'ai bercé. Vous « autres, misérables damnés, vous n'avez pas « de tels titres. Retirez-vous. »
« Le Seigneur entend ces mots. La corde se brise et la vieille impénitente retombe dans les profondeurs des solennelles ténèbres. »
C'est au foyer domestique que nous percevons nos premières notions. C'est là que, par renseignement et l'exemple dans la famille, nous nous imprégnons peu à peu des idées et des sentiments dont toute la vie nous reconnaîtrons l'influence.
« Heureux, dit Lamartine, celui que Dieu a fait naître d'une bonne et sainte famille ! C'est la première des bénédictions de la destinée. »
« Ce qui dans mon souvenir, dit Marmontel, fait le charme de ma pensée, c'est l'impression qui me reste des premiers sentiments dont mon âme fut comme imbue et pénétrée par l'inexprimable étendue de tendresse que ma famille avait pour moi. Si j'ai quelque bonté clans le caractère, c'est à ces douces émotions, au bonheur habituel d'aimer et d'être aimé, que je crois la devoir. Ah ! quel présent nous fait le ciel lorsqu'il nous donne de bons parents ! »
Ceux-là se trompent qui prétendent faire de la vie un joyeux vaudeville, en répétant chaque jour, avec la même ritournelle, le même banal refrain : « Chantons, buvons, aimons ! »
La vie est sérieuse, la vie est un combat, un combat fréquent, sinon perpétuel , pour le riche comme pour le pauvre ; combat du plus superbe ainsi que du plus humble ; combat contre les accidents inattendus et les infirmités inévitables, contre les intempéries des saisons et les revers delà fortune, contre les douleurs physiques et les douleurs morales ; combat de l'astuce des Lilliputiens contre Gulliver; combat de l'aigle contre un au Ire aigle; combat d'Antée,
fils de la Terre , contre Hercule : les forces d'Aiitée se raniment quand il touche la terre ; il ne peut succomber que lorsque son terrible adversaire le saisit dans ses bras et l'enlève à l'élément natal.
Dans la lutte de la vie, l'homme ainsi se ranime par les réminiscences du jeune âge et le sentiment de la famille.
Faust, ne pouvant plus supporter les tortures de son esprit, va boire le poison mortel, quand soudain retentissent les cloches et les cantiques annonçant la solennité de Pâques. Cette sainte musique lui rappelle les jours de son enfance, les fêtes de la maison paternelle. Il écoute et il s'écrie : « Ah ! résonnez , doux chants du ciel ! mes larmes coulent, la terre m'a reconquis, etc. »
Combien d'hommes ont été ainsi sauvés du désespoir par les souvenirs de famille !
Combien il en est qui, pour soutenir ou relever l'honneur de leur maison, pour accomplir le vœu d'un père ou d'une mère, pour justifier l'amour d'une femme, ont fait des actes prodigieux de courage, de patience et de dévouement.
Nec patria, nec imper ator, sed uxor.
C'est l'inscription qu'une noble veuve fit graver sur la tombe de son mari, le baron de Laudon, l'un des plus glorieux généraux d'Autriche.
Être calme et se plaire dans sa maison, voilà, dit le poëte Young, les deux signes certains d'une âme saine.
Pour qu'on se plaise en sa maison, il n'est pas nécessaire qu'elle soit grande et brillante.
Il ne faut pas croire non plus qu'on ne se laissera point abuser par de fausses et trompeuses images, si l'on cherche cette satisfaction du foyer domestique loin du monde des riches.
Les riches sont souvent méconnus et calomniés.
Une chaumière et son cœur ! vieille phrase banale dont on a ri très-justement.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans ! chanson d'étudiants, effervescence juvénile.
La petite maison blanche aux volets verts avec un réseau de clématite ! un des rêves de J.-J. Rousseau. Le misanthropique philosophe, tortureur de soi-même, seltn l'expression de Byron, n'y aurait pas plus trouvé le repos que
dans sa solitude de Saint-Pierre et dans les jardins d'Ermenonville.
La vérité est que de la plus humble mansarde, de la plus obscure demeure champêtre, de braves gens-peuvcnt faire le sanctuaire des plus douces émotions.
Je me figure, clans la silencieuse bourgade de Ilof, la chambrette où une vaillante femme est tout le jour à l'œuvre, filant, tricotant, et faisant son ménage, car elle n'a pas le moyen de payer une servante. Près d'elle est un jeune homme entouré d'une masse de livres, et travaillant aussi du matin au soir sans relâche. Cette femme est la veuve d'un pasteur qui ne lui a laissé aucune fortune. Ce jeune homme est son lils, inconnu encore, mais bientôt célèbre, Jean-Paul Richter.
Je me figure, près des houillères de Dewley, le noir cottage occupé par la famille Stephenson : le père, la mère et six enfants. Le père, employé à la pompe de la houillère, ne gagnait pas plus de 45 francs par semaine. A ce chétif salaire, le lils aîné, Jacques, joignit celui qu'il obtint pour trier le charbon dans le même établissement.
et dès que le second fils, Georges, fut -en âge de travailler, il suivit gaiement l'exemple de son frère. Toute la journée ses petites mains détachaient les pierres et le schiste collés aux blocs de charbon. Pour cette tâche, il recevait chaque samedi environ 4 francs qu'il remettait fidèlement au logis. Peu à peu l'honnête et laborieuse famille acquérait ainsi le moyen de vivre, et le plus petit accroissement de rémunération lui semblait un trésor. La Providence, qui veille sur le passereau, veille ainsi sur l'homme innocent, déshérité par la fortune. Elle a pour les affligés des dons salutaires. Elle répand dans les cœurs de doux et naïfs contentements que plus d'un riche envierait. Grande fut la joie de Georges quand, de son rude état de trieur de charbon, il fut élevé à celui d'auxiliaire de son père, dans le maniement de la pompe. Quelque temps après, ses directeurs lui confièrent la direction d'une importante machine. Cette fois, dit-il, me voilà heureux. Il gagnait alors vingt sols par jour, et il aspirait à être ouvrier mécanicien. Samachine fut son premier élément d'étude . Pour en observer la structure, les dimensions,
il la démontait et la remontait pièce par pièce. Puis il apprit à lire et à écrire, et il est devenu l'habile ingénieur dont le nom a retenti dans toute l'Europe. L'Angleterre lui a dû sa première locomotive et son premier railway. Pendant quinze années, il prit part à la construction des principales lignes de chemins de fer. Riche et célèbre, il se retira dans une habitation champêtre et y finit doucement sa noble carrière.
Innombrables sont les témoignages de ces contentements du cœur dans la maison du pauvre, de ces succès obtenus par l'honnête et patient travail. J'en citerai encore deux exemples :
Voici, dans une humble maison de Rochefort, un gentilhomme du Bourbonnais réduit par des revers de fortune à occuper un emploi de douze cents francs dans les bureaux de la marine. Douze cents francs ! Nul autre revenu ! Et six garçons et deux filles à élever ! Mais Dieu lui avait donné une noble femme, fidèle épouse, tendre mère, ne redoutant, pour accomplir son devoir, nulle peine et nulle veille. Il lui confie le gouvernement de sa maison, et, à mesure que
ses enfants grandissent, il se dévoue à leur instruction.
« Chaque soir, dit l'un d'eux, des leçons, qu'il savait varier selon nos âges et nos aptitudes, développaient les dispositions de chacun de nous. C'est peut-être à cette éducation domestique, la seule que sa position de fortune lui permît de nous accorder, qu'il faut attribuer la satisfaction que nous lui avons donnée. Jamais aucun de nous n'a eu à se reprocher une action répréhensible.
« Le mérite personnel de mon père, son exactitude à remplir ses devoirs et la constante dignité de sa conduite ne tardèrent pas à lui mériter l'intérêt de ses supérieurs. Son fils aîné fut admis dans les bureaux du port aux appointements de quatre cents francs ; le second fut embarqué en qualité de pilotin. Nos ressources étaient notablement augmentées. Mon troisième frère continuait ses études au collège de notre ville natale. Ma grand'mère et une de mes tantes s'étaient chargées des frais de son éducation. De rapides progrès lui permirent de venir bientôt se joindre à nous, et, dès son arrivée à
Rochefort, il fut employé dans les bureaux de la marine avec un traitement de trois cents francs. Tout était en commun entre nous. Moimême j'apportais à la masse les dix francs de solde qui m'étaient alloués en qualité de mousse. Je profitais en outre des leçons d'hydrographie et de dessin qui étaient données gratuitement tous les matins aux enfants de la ville. »
Le brave petit garçon, qui faisait un si bon emploi de son temps et de son argent ! Il avait la vocation de la marine. Il s'est engagé tout jeune à bord d'un navire de commerce, puis à bord d'un bâtiment de l'Etat. Il s'est distingué par son intelligence dans des navigations difficiles, par son courage dans de mortels combats. Il .s'est élevé de grade en grade par son mérite, et un jour, dans cette même ville de Rochefort. où on l'avait vu faire son dur service de mousse, il rentrait pair de France, préfet maritime, viceamiral.
C'était M. Jurien de La Gravière.
Heureuse destinée ! il a honoré le nom de son père et il a eu la joie de voir son fils conquérir vaillamment aussi son rang dans la marine.
Après ses longs voyages et ses glorieuses batailles, l'amiral se plaisait à raconter les joies de famille qu'il avait eues dans l'humble maisonnette de Rochefort.
Un homme qui, par la noblesse de son caractère, par sa douceur et sa bonté, a laissé un vivace souvenir dans le cœur de ceux qui l'ont connu, M. le comte Joseph de Villeneuve, a tracé un autre intéressant tableau de famille dans un château, le château de Bargemon, un des domaines de ses aïeux. On la regardait avec respect, cette demeurepatriarcale des Villeneuve, « si mémorables, dit Nostradamus, tant pour l'antiquité de leur race que pour les moyens, seigneuries et vertus de leurs ancêtres très-excellents et renommés ».
Libéralité de Villeneuve : c'est un ancien dicton de la Provence.
Dans les dernières belles années du règne de Louis XVI, le château de Bargemon était habité par un vénérable octogénaire, qui, après avoir gagné la croix de Saint-Louis par ses services dans la marine, n'aspirait qu'à finir en paix ses jours sur son sol natal, nu milieu de ses livres.
Jl était instruit et il possédait une bonne bibliothèque.
Mais voici venir la nouvelle ère de l'humanité, les glorieux principes de 89, la proclamation des droits de l'homme, l'attendrissement des âmes sensibles, l'enthousiasme d'une quantité de naïves bonnes gens, et, après toutes ces belles émotions, la fureur de la plèbe, la frénésie de l'iniquité, la violation et l'écrasement de tous les droits les plus sacrés.
Le vieux marin infirme ne pouvait plus rester seul dans le château de Bargemon. Son fils aîné se hâta de le rejoindre, amenant avec lui sa femme et ses dix enfants, un abbé qui enseignait le latin aux garçons, etune vieille servante dévouée. Trop nombreuse était cette famille pour pouvoir émigrer, trop faible avec des enfants en bas âge pour pouvoir résister aux violences démagogiques. Elle ne pouvait se soutenir dans ces jours d'épreuves que par sa foi et son union.
Dès les premiers temps de l'œuvre révolutionnaire, elle avait perdu, par la suppression des droits féodaux, une grande partie de ses revenus. Les démocrates du pays, dans leur
ardeur républicaine, enviaient le reste : le bois et le pré, la maison et la terrasse. Au pied de cette terrasse s'étendait un jardin ombragé par des cyprès.
Un jour, dans un de leurs élans patriotiques, les vertueux réformateurs de Tordre social se précipitent sur ces arbres, les abattent comme des signes féodaux et transforment le jardin en une place publique pour y danser la carmagnole. Un autre jour, ils brisent les pierres sépulcrales, descendent au nom de la patrie en danger dans les caveaux séculaires pour y chercher du salpêtre, et forcent les filles de leur ancien seigneur à s'adjoindre aux femmes furibondes qui arrachent les ossements des tombeaux.
Les bons maîtres du château, qui de leur vie n'avaient fait le moindre mal, les enfants, innocents agneaux, ne pouvaient sortir sans être grossièrement insultés, et ne pouvaient rester au logis sans avoir à subir, souvent le jour et quelquefois la nuit, les visites domiciliaires, les perquisitions à main armée. Une fois, les farouches délégués duComité de salutpublic, trou-
vant la porte barricadée, mirent un baril de poudre sur le seuil, « en proférant, dit M. le comte Joseph, de tels cris de mort que nous crûmes notre dernier moment venu. Notre bonne éplorée nous fit réciter nos prières, disant qu'on allait nous précipiter du haut de la terrasse. Je confesse n'avoir jamais prié avec plus de ferveur. Un arrêt du district, déclarant que nous étions parents d'émigrés, mit tous nos biens sous le séquestre. Nous n'avions plus pour vivre que les restes de la dernière récolte. Nous étions tous habillés comme les plus humbles gens du village. Sur notre tête, un bonnet en peau de mouton ; à nos pieds, de gros souliers ferrés, et souvent ma mère exprimait la crainte de ne pouvoir, quand ils seraient usés, renouveler ces grossiers vêtements. La perspective de l'avenir était si sombre que mes pauvres parents en étaient venus à penser qu'un jour nous serions forcés de vivre du travail de nos mains, et ils examinaient entre eux les aptitudes de chacun de nous pour les métiers les plus durs. »
En peu de temps, quel changement!
Naguère, dans le cours de leur calme et nui-
LA VIE DANS LA MAISON iu7
forme existence, les châtelains de Bargemon se plaisaient à recevoir une fois par mois le Mercure de France qui leur donnait quelques nouvelles littéraires, et leur citait les noms des nobles admis dans les carrosses du roi. Maintenanties démagogues de leur canton se faisaient un devoir de leur envoyer les journaux qui proclamaient la chute de la royauté, les scélératesses des nobles et leur châtiment.
Un matin ils trouvaient dans le Moniteur cette révélation :
» Qui cause la disette? — Les aristocrates.
— Qui brûle les châteaux? — Les aristocrates.
— Qui refuse l'impôt? — Les aristocrates. — Qui arme les bandits? — Les aristocrates. »
Une autre fois ils apprenaient cette sentence d'une grande cité voisine de Bargemon : «• Le représentant Fréron écrit de Yillc-Plate, cidevant Toulon, que déjà trois cents conspirateurs ont été fusillés; que plus de six mille familles toulonnaises sont parties. Il ajoute que Toulon va être rasé. Alors elle sera doublement ville plate. »
Enfin un rayon «h' Lumière surfit au milieu
des ténèbres sanglantes. Le règne de la Terreur expire. L'espoir rentre dans le cœur du juste et de l'opprimé.
Comme on voit, après la tempête, une nichée d'oiseaux se lever sous lafeuillée qui l'abritait, secouer ses plumes et prendre son essor ; ainsi les jeunes de Villeneuve se préparent à quitter le toit paternel.
Leurs privilèges héréditaires ne seront pas reconstitués; la fortune qui leur a été enlevée ne leur sera pas rendue, et ils ne retrouveront pas les appuis qu'ils auraient eus autrefois par leur nom et leurs alliances. Mais leur esprit s'est développé dans leur studieuse retraite ; leur courage s'est affermi dans les épreuves de leur enfance, et leur âme s'est imprégnée des saintes leçons de la famille. Ils s'en iront de par le monde en un temps de trouble et de défaillance sans jamais faillir. Ils s'en iront, gardant partout, en toute circonstance, le sentiment du devoir, l'honneur de la maison. Ayant perdu leurs biens matériels, ils s'en iront avec les richesses du cœur et de l'intelligence, et conquerront noblement leur place. L'un d'eux, qui porle le
nom de marquis de Trans, le plus ancien marquisat de France, se dévoue à l'étude et devient membre de l'Académie des inscriptions. Un autre obtient, comme son aïeul, un grade élevé clans la marine. Les autres sont préfets, députés, directeurs généraux de nos grandes administrations, et partout impriment la trace de leur salutaire action.
Celui qui, dans ses Souvenir dun sexagénaire, nous a retracé sa vie d'enfant à Bargemon, le comte Joseph, étant directeur général des postes, a créé, malgré une vive opposition, le service des facteurs ruraux. A cinquante années de distance, les candidats au Sénat et à la députation doivent, bénir sa mémoire. Sans cette institution des facteurs ruraux, comment pourraientils répandre dans les villages de leur département lours circulaires et leurs professions de foi?
Aux armes des Villeneuve, le roi Charles VIII ajouta une fleur de lys.
A travers toutes les révolutions, les Villeneuve sont restés fidèles à la fleur de lys.
Ceux qui ont eu le bonheur d'aimer la maison auront encore, s'ils sont obligés de la quitter, le
bonheur d'y revivre par la pensée. « On n'emporte point, disait Danton, la patrie à la semelle de ses souliers. » Non. Mais on emporte en son cœur le souvenir du foyer béni, et l'on peut au loin en reproduire l'image. Les Anglais n'y manquent guère. Partout où ils vont s'établir, ils cherchent à reconstituer l'habitation qui leur, fut chère, le cottage ou le hall, le counter ou le drawing-room. Autant que la différence du climat le permet, partout ils veulent régler leur vie journalière comme en Angleterre, maintenir leurs coutumes traditionnelles. Citoyens du monde bien plus que jadis le dois romanus, partout ils gardent leur caractère distinctif, partout ils veulent retrouver le home britannique.
Les autres peuples du nord de l'Europe, avec un sentiment non moins tenace, mais moins absolu et plus naïf, gardent le même souvenir de la maison natale.
En Amérique, au milieu des pompeuses constructions de l'hôtelier ou dubanquier,l'émigrant suisse se plaît à bâtir un chalet comme dans le canton de Berne ou d'Unterwalden.
A Java, sous le ciel ardent des tropiques, on
LA VIE DANS LA MAISON i i i
peut voirie Hollandais allumer un feu de tourbe pour se faire un simulacre de son foyer d'Amsterdam.
En ses lointaines pérégrinations, nul Suédois n'oubliera l'aspect de son gaard solitaire, au bord du lac argenté, au milieu des forets de sapins.
En quoique lieu qu'ils fussent autrefois, les Allemands s'en allaient rêvant VAbendmhe avec une bonne pipe, sous le regard de deux yeux bleus dans une gemùthliche Gesellschaft. C'est ainsi que souvent je les ai vus aux temps de ma jeunesse. Peut-être à présent n'ont-ils plus les mêmes joies.
Et nous que l'on dit si légers et si mobiles, nous n'avons point les goûts nomades des autres nations. Nul pays ne nous semble meilleur que le nôtre. Nous ne pouvons sans effort nous résoudre à nous en éloigner, et à peine l'avons?nous quitté que nous désirons le revoir, qu'il nous tarde de rentrer dans notre maison.
Les incendiaires, les iconoclastes, les sauvages de la République de 1793, ont détruit ou dévasté un grand nombre de nos châteaux et
de nos maisons de premier ordre. Les deux nouvelles républiques n'ont pas aidé à réparer ces ravages. La mission des républiques en France n'est pas d'édifier, mais de détruire.
De magnifiques édifices démolis par des hordes féroces ne seront pas rebâtis, ou du moins pas en entier tels qu'ils étaient autrefois.
Le temps et les révolutions ont produit de grands changements dans nos mœurs, dans nos fortunes, et, par là, dans l'architecture et l'organisation de nos habitations.
D'année en année, nous voyons disparaître ces constructions essentiellement françaises, ces hôtels entre cour et jardin, d'un aspect à la fois imposant et gracieux; le silence du côté delà rue ; les arbres et la verte pelouse de l'autre côté ; les portraits des ancêtres dans la bibliothèque ; l'oratoire et le prie-Dieu près du salon. Là, nulle boutique et nul locataire. Pas d'autres habitants que la famille dont on lisait le nom gravé en grosses lettres au-dessus de la porte d'entrée. C'était la gloire du quartier. Les gens les plus considérables s'honoraient de voir cette grande porte s'ouvrir devant eux; les pauvres
etles affligés en fraachissaientle seuil avec confiance. De génération en génération, la vie se continuait dans cette demeure fidèle à de nobles enseignements, respectée des grands, chère aux petits, souvent honorée et souvent bénie.
Mais voici le spéculateur qui, à l'aide d'un habile architecte, fait son calcul. Le terrain est cher. Chaque parcelle doit en être ménagée avec soin et rapporter un périodique intérêt. Le jardin est supprimé ; la cour rétrécie ; là s'élève un amas de moellons comme une tour de Babel, et réellement la diversité des individus qui s'établit dans ces murailles, depuis le sous-sol jusqu'à la mansarde, fait songer à la tour de Babel. Dans les principaux appartements, tout est sacrifié à la vanité. Pour que la salle à manger soit plus large et le salon plus éclairé, on se résigne à vivre dans des chambrettes, où l'air et la lumière pénètrent à peine, et l'espace est si restreint qu'on ne peut avoir ses domestiques près de soi. A la fin de la journée, grooms et cuisinières, cochers et femmes de chambre de tous les étages, montent au haut du perchoir sous les toits, dans un corridor qui forme une
espèce de phalanstère où la morale est exposée à plus d'un accroc et l'autorité des maîtres à plus d'un rude commentaire.
Cet édifice n'est pas une maison. C'est un caravansérail que Ton découvre par hasard, où l'on fait, selon les circonstances, une halte plus ou moins longue clans le voyage de la vie. On n'y est point attiré par une empreinte du passé; ou n'y sera point retenu par une pensée d'avenir. L'aïeul n'a point vécu dans ces murs, et l'enfant qui y naît ira probablement grandir ailleurs. Ainsi grand nombre de Parisiens vieillissent et meurent sans avoir connu les joies du foyer héréditaire.
Encore un calcul, encore un progrès, et l'on en viendra, ce dont Dieu nous garde ! au régime des Américains, qui, pour n'avoir point de domestique à diriger, point de provisions à faire, aucun souci d'ameublement ni déménage, se mettent avec femme et enfants en pension dans un hôtel, mangent à la table des voyageurs, vont à leurs affaires, rentrent fatigués et s'endorment, ayant peut-être gagné beaucoup de dollars, mais pas un in-
LA VIE DANS LA MAISON Ho
stant d'expansion de cœur, pas une heure de vie intime.
« La vie de l'Américain, a dit M. de Hubner, n'est qu'une vaste et longue campagne, une suite non interrompue de combats, de marches et de contre-marches. Les douceurs, l'intimité du fover domestique ne trouvent que fort peu de place dans sa fiévreuse et militante existence. Mais c'est la femme qui souffre le plus de ce régime. Elle ne voit son mari qu'une fois dans la journée, et le soir, quand, brisé de fatigue, il rentre pour chercher le sommeil. Elle ne peut alléger le fardeau qu'il porte, partager ses peines qu'elle ne connaît guère, puisque, faute de temps, le commerce des âmes existe à peine entre eux. Comme mère aussi, sa part à l'éducation de ses enfants est minime. Ceux-ci passent la plus grande partie de la journée hors do la maison et s'élèvent eux-mêmes. Ils ignorent l'obéissance et le respect dû aux parents, mais ils apprennent aussi à se passer de leur protection et à se suffire à eux-mêmes. »
Grâce au ciel, nous n'en sommes pas encore à ce débordement de l'industrie américaine. Le
mal, parmi nous, est comparativement très-restreint. En regardant do côté et d'autre, on peut voir combien en notre chère France il y a encore de braves maisons qui ont conservé les douces joies de la vie intérieure dans la vie d'action, les saines coutumes, les salutaires croyances et les liens de famille ; combien il y en a dans la noblesse, dans la magistrature, dans la bourgeoisie, jusque dans les ménages les plus humbles ; combien il y en a à Paris et dans les provinces, dans les villes et dans les campagnes. Je me souviens de la Franche-Comté, ma province natale, des villages de la montagne, de plusieurs maisons que j'ai souvent visitées, simples maisons de paysans si laborieuses et si heureuses. Toute la semaine, le travail régulier et la nourriture rustique, Je pain de seigle, le lait caillé, les pommes de terre. Le dimanche et les jours de fête, un dîner qu'on pouvait appeler un vrai festin. Au retour de la grand' messe, le chef de famille s'asseyait au haut de la table, ayant à côté de lui sa femme, ses enfants, puis les petits-enfants et les domestiques. Car, dans nos campagnes, le domestique n'est
point, comme dans les villes, relégué à l'antichambre ou à la cuisine. C'est un ouvrier qui s'associe aux travaux dn maître, l'accompagne à la grange, à la charrue, et contribue pour une bonne part à la prospérité de la maison.
Sur cette table du dimanche, on servait un solide morceau de lard et de bœuf bouilli, un plat de légumes, etl'on voyait, chose superbe, apparaître vers le milieu du dîner deux ou trois bouteilles de vin qui se partageaient également entre tous.
Tout le monde s'en allait ensuite aux vêpres, la mère et ses filles en tête, les hommes portant sous le bras leur paroissien pour unir leur voix à celle des chantres du lutrin. En sortant de l'église, les jeunes gens se rassemblaient au jeu de quilles et luttaient entre eux de force et d'adresse. Les vieillards s'entretenaient des travaux de la campagne, des apparences de la récolte, de l'administration du village, parfois peut-être des nouvelles politiques qu'on n'apprenait point alors par les journaux, mais par les ouï-dire de la ville recueillis aux jours de foire et de marché. Le soir, à l'heure de l'ange-
lus, toute la famille était rentrée au bercail. Après un frugal souper, la maîtresse de la maison donnait le signal de la prière. Toute la communauté se rangeait à genoux autour du foyer. L'enfant répondait aux oremus et aux litanies.
Eu hiver, la soirée se prolongeait à la lueur dos rameaux de sapins pétillant dans le foyer. Des voisines apportaient leur tricot ou leur quenouille, et quelque bonne vieille se mettait à raconter les traditions populaires du pays. Quelquefois son récit était tout à coup interrompu par des sons douloureux. C'était, en ces sinistres heures de la cruelle saison où nulle étoile n'apparaît dans le ciel noir, où, par le vent du nord, des tourbillons déneige sont soulevés, comme dans le désert les tourbillons de sable par le simoun. Dans chaque église alors, le sacristain sonne la cloche pour guider le voyageur égaré sur son chemin. On écoutait avec un saisissement de cœur les sifflements de l'ouragan, les vibrations de la cloche. Puis les vigoureux garçons sortaient en toute ïiâte pour essayer d'accomplir un acte de charité, et
les femmes et les enfants faisaient une nouvelle prière pour les pauvres gens en peine.
Toutes les familles étaient alors si étroitement unies que, lorsque le père ou la mère venait à mourir, on ne songeait point à partager leur succession. Les enfants continuaient à vivre sous le même toit, et à gérer ensemble, comme par- le passé, leur propriété. On a vu clans un de ces villages trois frères épouser trois sœurs, et s'établir ensemble dans la même demeure. Au bout d'un an, il y avait dans la maison trois berceaux. Si un enfant pleurait, celle des jeunes femmes qui se trouvait là le prenait dans ses bras, l'allaitait, l'endormait, sans s'inquiéter de voir si c'était son propre enfant, ou celui d'une de ses sœurs.
Pendant longtemps, on n'a point su dans ces cantons ce que c'était que des billets, assignations, protêts et autres termes de la chicane commerciale. Celui qui avait quelque argent à sa disposition le prêtait tranquillement sur parole à qui en avait besoin. L'huissier était alors une sorte de personnage fabuleux, dont bien peu de gens connaissaient le nom , et
que l'on n'avait jamais vu dans les villages.
Les paysans n'étaient pas riches ; mais, grâce à leurs habitudes de travail et de sobriété, tous à peu près étaient à leur aise et pouvaient encore prélever sur leur récolte la part des pauvres. Outre les pauvres ambulants, auxquels on faisait ponctuellement l'aumône, chaque maison avait ses pauvres attitrés, qui venaient, quand bon leur semblait, s'asseoir au foyer domestique, qui, en hiver, s'y installaient pondant des semaines, pendant des mois entiers. On les considérait, pour ainsi dire, comme des membres delà famille.
Telles étaient les mœurs simples et honnêtes de nos aïeux. On ne voyait dans nos campagnes ni cornettes de dentelles, ni robes de mousseline, mais de bons et solides vêtements en toile ou en laine filée, teinte, tissée dans le village. Les hommes portaient de longs habits en droguet brun, des culottes recouvertes sur le genou par des guêtres en cuir ou des bas en laine ornés d'une jarretière rouge, un chapeau do feutre à larges bords et de gros souliers enrichis d'une boucle en cuivre. Les femmes se
revêtaient, aux jours de fête, d'une ample robe de serge et portaient sur la tête un bonnet en velours noir entouré d'une épaisse frange en soie, et traversé par une épingle d'argent. Habits de droguet, robes de serge, épingles et chaînes d'argent, tout était de nature à durer longtemps et à faire l'ornement de plusieurs générations.
Je dois avouer maintenant que tout cela est un peu changé. Mais souvent je revois, dans ma pensée, ces bonnes maisons, comme autrefois je les ai vues en réalité, et c'est encore une douce vision.
Pour une raison de bien-être, un plus prompt changement doit se faire dans la maison du settler au milieu des districts incultes de notre cher Canada. Difficile est son commencement. Si l'Etat concède à de très-bas prix des terrains non défrichés et si ces terrains sont d'une nature fertile, ce n'est pas sans beaucoup de peine ou sans beaucoup de frais qu'on parvient à les ensemencer.
Les bois de chêne et de sapin qui, dans nos pays, ont une si grande valeur, ne sont là-bas
qu'un grave inconvénient dans les cantons éloignés des fleuves ou des autres voies de communication. En prenant possession du lot qui lui est adjugé, le «olon doit d'abord abattre les grands bois dont le sol est couvert, les amasser ensemble à l'aide de plusieurs couples de bœufs attelés successivement à chaque tige, et les brûler, puis réunir les tisons à demi consumés et en faire un nouveau bûcher. C'est un étrange spectacle que celui d'un de ces brasiers, pétillant, éclatant la nuit, et répandant au loin ses lueurs ardentes. Quelquefois, par un coup de vent, le feu se communique à des arbres sur pied, court de rameau en rameau et dévore un large espace. Mais on ne s'en inquiète guère. Il se passera encore bien du temps avant que, dans ces régions, on en vienne à la nécessité de ménager le bois.
Une fois le terrain éclairci par la hache, déblayé par le feu, le proprétaire entoure son domaine d'une clôture, et alors seulement prépare sa charrue, ouvre ses sillons.
Quant h sa demeure, elle est rapidement et économiquement faite, grâce à l'usage établi
dans le pays. Le jour où il veut la construire, il appelle à son aide ses voisins, c'est-à-dire les défricheurs établis autour de lui à plusieurs lieues de dislance. Tous arrivent avec leurs bœufs et leurs ustensiles. Celui-ci charrie les poutres qui doivent former les murailles du lorjlioiise ; celui-là les ébranche ; cet autre taille les mortaises. Puis les différentes pièces de l'édifice sont rejointes, étagées, et souvent il arrive, par ce concours de tant d'hommes expérimentés, que telle famille d'émigrants campée le matin sous une frêle tente se repose le soir sous un toit solide. Cela s'appelle le travail de la bee (l'abeille). C'est en effet un essaim d'abeilles qui construisent en commun une nouvelle ruche. Le colon n'a point de salaire à offrir à ses charitables architectes ; il leur donne seulement la nourriture. Mais le service qu'il a reçu d'eux, il le rendra à son tour à un nouveau venu .
Sa maison, si vite charpentée, le met à l'abri du froid et de l'orage ; mais il ne récoltera pas avant plusieurs mois le premier produit de son pénible labeur, et, dans sa retraite, ce n'est pas
une petite difficulté de faire venir les provisions dont il a besoin. La seule ville où il puisse se les procurer est peut-être à vingt lieues de distance, vingt lieues d'un chemin incertain, mal frayé à travers les bois, et parfois impraticable dans la saison des pluies.
Cependant le jour vient où il n'a plus à redouter qu'une minime partie de ces difficultés. Il élève des bestiaux ; il récolte du blé et du maïs; il a près de lui l'érable qui distille le sucre. Son jardin lui donne des légumes savoureux ; les lacs ou les rivières lui donnent du poisson ; les forêts, du gibier en abondance. Le jour vient où il peut se plaire à regarder, avec sa femme et ses enfants, les champs qu'il fertilise, la maison que graduellement il embellit, et songer avec bonheur qu'il a lui-même conquis celte honnête fortune par son travail et sa persévérance.
Au nord de la Suède, le défricheur, qu'on appelle nybyggare, entreprend un travail plus pénible et bien moins sûr. C'est ordinairement un domestique qui, à l'aide de quelques épargnes, aspire à devenir propriétaire, un soldat libéré
du service, ou un Lapon qui vend ses derniers rennes et renonce à la vie nomade. Le gouvernement accorde gratuitement au nybyggare une certaine étendue de terrain, l'exemption de tout impôt pendant près d'un demi-siècle. De plus, il lui donne trois tonnes de grain la première et la seconde année de son labeur, et deux tonnes la troisième. De pareilles conditions semblent assez avantageuses. Mais dans les provinces où elles sont offertes au pauvre colon, dans la Nordbotlmio et la Vestrebothnie, le climat est si rude, l'hiver si long, l'été si incertain, le sol si rocailleux, la couche de terre végétale si mince, et sur un vaste espace si peu de vie et de mouvement ! Pas un proche voisinage, pas un secours immédiat en cas de besoin, à peine de loin en loin quelque chétive habitation.
Seul, sans l'amour et le devoir de la famille, nul homme n'oserait s'établir dans de telles contrées.
Avec une femme et des enfants, il se met à l'œuvre, bâtit sa cabane en bois, arrache les racines d'arbres et les blocs de pierres de son
champ, creuse, bêche, ensemence. Tout pour lui dépend des résultats de ses premières années. Si les vents froids ou les gelées anéantissent les germes de ses cultures , s'il n'a plus rien à recevoir de l'Etat, il ne peut plus continuer ses tentatives ; il est obligé d'abandonner le champ qu'il a si péniblement labouré, la maison qu'il a construite avec un si bon espoir, et de chercher un emploi de domestique dans une autre maison. Si , au contraire , il obtient quelques fructueuses récoltes, il est sauvé. Il achète une vache, puis un cheval, vend du beurre, emploie son cheval à divers travaux lucratifs, et, par un rigoureux système d'économie, peu à peu il amasse un petit pécule qui sera sa ressource dans les mauvais jours. Il ne deviendra pas riche, mais il aura la joie de laisser à sa famille une habitation et le moyen de vivre.
Pour les pauvres gens, le moyen de vivre, c'est la grâce providentielle, c'est la fortune.
Sans la vertu des liens de famille, elles ne pourraient subsister, ces maisons de Norvège, si curieuses à voir, vastes maisons éloignées l'une de l'autre, plus éloignées encore des villes
et des villages. En hiver, sur les froids plateaux, elles apparaissent comme des îlots disséminés dans un océan de neige. Parfois alors elles ne peuvent plus avoir aucune communication avec leur entourage ; elles sont détachées, séparées du monde entier. Mais, dans chacune de ces maisons, la famille forme un petit monde à part, une colonie de laboureurs et d'ouvriers. Grâce à sa bonne entente et à son activité, elle échappe dans sa séquestration aux souffrances de la disette, au danger de l'ennui. Dès l'automne, la prudente maîtresse du logis a fait ses provisions, et tout l'hiver est employé à d'utiles Ira vaux. Les femme filent, lissent le chanvre et la laine, façonnent le linge et les vêtements. Los hommes forgent, rabotent, charpentent. Leur isolement les oblige à faire plusieurs métiers. Eux-mêmes fabriquent leurs principaux instruments d'agriculture, fabriquent leurs charrettes, ferrent leurs chevaux. Les enfants aussi sont occupés. Un maître d'école ambulant vient périodiquement s'installer près d'eux pendant une ou deux semaines, et, lorsqu'il les quitte, c'est le père ou la mère qui continue à leur
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donner des leçons de lecture et d'écriture.
En Chine, l'autorité du père de famille subsiste encore comme au temps de Confucius, 650 ans avant l'ère chrétienne.
Parmi plusieurs tribus nomades de l'Arabie, parmi plusieurs peuplades de l'est de l'Europe, notamment en Serbie et en Bulgarie, l'organisation delà famille a conservé un caractère patriarcal. On ne peut, sans un vif intérêt, observer les résultats de cette organisation dans la Bulgarie chrétienne, sous le joug de l'islamisme.
Grâce à la zadrooga, c'est-à-dire à l'association de famille régie par un chef auquel chacun fidèlement obéit, il y a, dans chaque maison bulgare, assez d'hommes pour défendre la femme contre l'insolence d'un musulman, assez de ressources pour subvenir aux besoins des veuves et des orphelins, assez de mains laborieuses pour qu'on ne soit pas forcé d'avoir recours à des ouvriers d'une autre race qui peuvent être des espions, ou qui peuvent introduire au foyer domestique de fâcheuses innovations. Ainsi se perpétuent dans la maison les vieux souvenirs et les vieilles coutumes. Les jeunes
femmes y restent à l'abri des périlleuses tentations; les jeunes hommes y ont une vie régulière et agréable. Grâce à leurs associations de familles, les Bulgares ont gardé, sous la domination de l'empire turc, leur religion et leur nationalité.
Maison et famille! quel charme en ces deux mots ! Parmi les nouveaux réformateurs de la société, y en a-t-il réellement qui puissent songer à abolir l'hérédité de la maison, à dissoudre la famille, ces deux éléments d'ordre et de prospérité dans la vie des nations?
«La famille, a dit M. de Lamartine, est évidemment un second nous-mêmes, plus grand que nous-mêmes, existant avant nous, et nous survivant avec ce qu'il y a de meilleur en nous. C'est l'image de la sainte et amoureuse unité des êtres.
« J'ai souvent compris qu'on voulût étendre lafamille, mais la détruire! C'est un blasphème contre la nature, et une impiété contre le cœur humain. Où s'en iraient toutes les affections qui sont nées là, et qui ont leur nid sous le toit paternel? La vie n'aurait point de source, elle
130 LA VIE DANS LA MAlSwN
ne saurait d'où elle vient, où elle va. Toutes ces tendresses de l'âme deviendraient des abstractions de l'intelligence. Ah! le chef-d'œuvre de Dieu, c'est d'avoir fait que les lois les plus conservatrices de l'humanité fussent en même temps les plus délicieuses de 1 individu. Tant qu'on n'aime pas, on ne comprend pas. »
« Heu! fugaces! Hélas! Posthumus, Posthumus, elles s'écoulent, les fugitives années, et il faut quitter le domaine, la maison, l'épouse aimée. »
Ainsi dit avec un accent de tristesse Horace l'épicurien.
Elle est triste, en effet, cette idée de la mort, pour ceux qui ont mis leur joie dans les amphores de Falerne ou les souvenirs de Lalagée; triste aussi pour un grand nombre de ceux qui ont eu de tout autres aspirations. Elle apparaît comme une menace dans les projets du savant, comme un sombre avertissement dans les con-
134 LA MORT jjAxNS LA MAISON
quêtes de l'ambition, comme une ombre sinistre dans l'éclat du pouvoir.
Louis XIV, le glorieux roi, l'écartait de son esprit. Pour la fuir, il abandonna sa résidence de Saint-Germain, d'où il voyait à l'horizon la ilèche de la cathédrale de Saint-Denis, tombeau de ses aïeux.
On se souvient à Vienne du prince de Kaunitz, le fameux ministre de Marie-Thérèse. C'était lui qui disait si naïvement : « La Providence emploie cent ans à faire un grand homme pour la prospérité d'une monarchie. Après, elle se repose pendant cent ans. Que deviendra la monarchie autrichienne quand je ne serai plus?»
Mais il ne voulait point songer qu'un jour il ne serait plus. Il ne voulait rien voir et savoir rien des choses de la mort, ni monuments funèbres, ni obsèques , ni deuil. Le mot de mort ne devait pas même être prononcé devant lui. Vixit, disaient les Romains pour proclamer un décès. A l'impressionnable Kaunitz, cet euphémisme eût paru encore trop dur.
Un jour, on lui annonce l'avènement de Fré-
déric-Guillaume au trône de Prusse. 11 apprenait ainsi que Frédéric le Grand avait cessé de vivre. Uu autre jour, un de ses employés' lui remet une pièce que Joseph II devait signer et lui dit : « Notre empereur ne signera plus rien. » Kaunitz baissa la tète en silence. Il avait compris.
Tel est, en général, dans la nature humaine, l'instinct de conservation et le désir de vivre, que souvent l'homme refuse même de croire à l'absolu trépas.
Une quantité de légendes populaires nous représentent la continuité de la vie dans la mort, par la puissance de la gloire ou de l'amour, selon la sentence inscrite à Varsovie sur la tombe de Sobieski : Morte quis fortior? Gloria et amor.
Les Grecs racontent que saint Jean est enseveli dans File de Pathmos. 11 n'est pas mort. Il repose en un doux sommeil, attendant le jour où s'accompliront les événements prédits par l'Apocalypse.
Les anciens chants du Nord célèbrent le valeureux Siegfried enterré dans une montagne.
Un jour une main de fer frappe sur son tombeau ; elle frappe si fort, qu'elle brise les rochers. Le vieillard se réveille et s'écrie :
— Quel est le téméraire qui ose ainsi venir me troubler dans mon repos?
— C'est moi, Orm, ton fils.
— Que demandes-tu encore? L'an dernier, je t'ai donné un amas d'or et d'argent.
— C'est vrai. Mais à présent je veux avoir Birting-, ton puissant glaive, pour combattre le géant de Berne.
— Je te donnerai Birting- si tu me promets d'aller venger ma mort en Irlande.
— Je te le promets.
Siegfried se lève, remet son épée au vaillant garçon, puis rentre dans son cercueil.
Une ville tout entière a été engloutie par un cataclysme, dans la Baltique. Elle subsiste au fond des flots, comme jadis à la surface de la terre. Quelquefois, par un temps calme, à travers les flots limpides, on peut voir les habitants passer dans les rues, et, dans le silence du soir, parfois aussi on peut entendre sonneries cloches de ses églises.
Charlemagne et Frédéric Barberousse consei\ vent aussi la vie dans le tombeau. Charlemagne est dans le Wundersberg, la montagne des merveilles, dont lescavilés renferment toute une magique cité : palais, églises, jardins, et des forèls d'arbres fruitiers, et des rivières, et de vertes prairies. Il est là, au milieu d'un cortège de princes, l'immortel empereur, la couronne sur la tète, le sceptre à la main, la poitrine couverte d'une cuirasse d'or sur laquelle descend sa longue barbe blanche entourée d'un collier de perles. Avec son attitude imposante, son regard profond, il est doux et affable pour ceux qui l'entourent.
Frédéric Barberousse est dans les grottes de Kyfhaussen, assis devant une table de marbre, la tète appuyée sur sa main et les yeux fermés. Sa barbe blanche ne cesse décroître. Quand elle sera assez longue pour faire trois fois le tour de la table près de laquelle il dort, il se réveillera. On le verra sortir de sa retraite, suspendre son écusson à un arbre desséché, qui aussitôt reverdira, et les peuples entreront dans une nouvelle phase.
Le Cid est mort depuis longtemps, et il n'a pas encore été enseveli. A la demande de Chimène, on l'a porlé dans l'église de Saint-Pierre de-Cadenas, et là, sur un banc à dossier, près do l'autel, on Ta assis revêtu de riches habits que le Soudan lui avait envoyés, tenant à la main sa fameuse épée Tizena. Et voilà qu'un jour, par hasard, un juif entre dans l'église, et, se voyant seul, s'approche de l'image cadavérique et lui dit : « A ta barbe jamais chrétien ni Maure n'a touché. Mais j'y toucherai, et nous verrons ce que tu feras. »
A cette injure, la vie rentre dans le corps du héros. De sa main, ranimée par un flot de sang subit, il tire rapidement son glaive. Le juif, saisi d'une terreur panique, tombe à la renverse.
La chronique espagnole ajoute qu'en recouvrant ses sens il alla trouver un prêtre et se convertit au catholicisme.
Une autre chronique religieuse rapporte que saint Jean l'Aumônier, palriarche d'Alexandrie, revint aussi à la vie, non point pour venger une injure, mais pour faire un acte de commisération.
« Un peu de temps, dit-elle, avant qu'il mourût, une femme avait sur la conscience un horrible péché qu'elle n'osait confesser. Lors, saint Jean lui dit : « Ecrivez-le, scellez le pa- « pier et rapportez-le-moi. Je prierai pour « vous. » Ainsi fut fait. Bientôt Jean tomba malade et reposa en Notre-Seigneur. Et quand la pécheresse ouït dire qu'il était mort, elle pensa qu'il avait laissé à quelqu'un son écrit, et qu'elle était ainsi injuriée et déshonorée. Alors elle s'en alla sur la tombe du bienheureux patriarche, le priant, en pleurant, d'avoir pitié d'elle et de lui dire à qui il avait remis sa confession. Jean sortit de son cercueil revêtu de ses habits sacerdotaux, avec deux évèques enterrés à côté de lui, et il dit : « Pourquoi donc ne cesses-tu de pleurer? Vois, « nos étoles sont entièrement mouillées par tes «larmes. » Puis, lui présentant le papier qu'elle lui avait confié : « Regarde, ajoute-t-il, le sceau « est intact, brise-le et sois consolée. » Elle obéit, et ne vit plus dans son billet aucune trace de son douloureux aveu. Il avait été effacé par les prières du charitable prélat. »
Dans plusieurs de nos provinces, on a dit qu'à la fête de Noël, à l'heure où l'étoile miraculeuse apparut aux yeux des bergers de Bethléem, les morts se réveillent dans le cimetière et se lèvent sur leur cercueil. Le prêtre se lève avec eux et leur dit les saintes paroles de la Nativité.
A la prise de Jérusalem par les Croisés, les morts, dit Guillaume de Tyr, sortirent de leurs tombeaux pour saluer les vaillants soldats qui du joug des infidèles délivraient la cité sainte.
En Irlande, dans une des îles du lac de Killarney, jadis vivait un seigneur qui, par ses vertus, chaque jour se faisait bénir. D'âge en âge, sa mémoire s'est conservée dans le pays où il répandait ses bienfaits, et Tondit qu'il ne peut oublier les lieux qui lui étaient chers. De temps à autre, il apparaît à la surface dulac, regarde en silence le château qu'il habitait, la cabane du fermier, les champs et les bois, puis baisse la tête et redescend au fond des eaux. Chacune do ces apparitions est pour le paysan le présage d'une bonne récolte.
Autrefois, en Russie, on croyait que chaque
année, à certains jours, les morts revenaient visiter leurs parents avec une affectueuse sollicitude, désireux de trouver le ménage en bon ordre et lés enfants bien élevés. On ne pouvait les voir, ces chers morls, mais chacun avait le sentiment de leur présence, et, pour fêter leur retour, la maîtresse de maison rangeait avec soin, sur la table, les mets et les boissons qui pouvaient leur être agréables.
Dans les provinces de la mer Baltique, cette commémoration des morts ne dure pas moins de six semaines. Pendant six semaines, à partir de la Saint-Michel, les paysans d'Esthonie, de Livonie, de Courlande, cessent de travailler à la chute du jour et se couchent de bonne heure pour ne pas troubler les fidèles revenants dans leurs visites nocturnes.
Ainsi l'homme, condamné à mourir, ne veut point mourir entièrement. Il garde dans sa sépulture le sentiment qui l'a le plus ému pendant sa vie; il tressaille encore, il palpite sous sa froide enveloppe. Son corps est anéanti, et son âme revit dans le monde par ses souvenirs, par sa piété et sa tendresse.
Dans la Grèce antique, c'est Protésîlas, un des héros d'Homère, qui revient, dà l'empire des ombres, visiter sa veuve, dont rien ne peut apaiser la douleur. Dans les temps modernes, c'est la douce fille qui du fond de sa fosse dit à samère : «Je vous en prie, ne pleurez pas. Quand vous pleurez ainsi, je ne puis dormir dans mon cercueil. » C'est le terrible cavalier qui vient chercher Lénore sa fiancée, et sur son cheval l'emporte, à travers les ténèbres nocturnes, dans la région des morts. C'est la tendre femme dont on raconte , en Danemark, cette touchante histoire, que je reproduis dans toute sa naïveté :
Dyring s'en va dans une île et se marie avec une jeune fille. Il vécut sept ans avec elle, et en eut six enfants.
La mort entre dans le pays et lui enlève la jeune femme.
Dyring s'en va dans une île et épouse une autre jeune fille.
Il épouse cette jeune fille et l'amène chez lui. Elle était méchante et haineuse.
Elle arrive à la porte de la maison.
Les six enfants de la morte sont là qui pleurent.
Les petits enfants bien affligés, elle les repousse du pied.
Elle ne leur donne ni bière ni nourriture, et elle leur dit : « Vous souffrirez la faim et la soif. »
Elle leur enlève leurs coussins bleus, et leur dit : « Vous coucherez sur la paille. »
Elle leur enlève leurs flambeaux de cire, et leur dit : « Vous resterez dans l'obscurité. »
Le soir, bien tard, les enfants pleurent ; leur mère dans la terre les entend.
Elle les écoute dans son cercueil : « Il faut que je retourne dans ma maison. »
Elle s'avance devant Noire-Seigneur et lui dit: « Ne puis-je aller voir mes petits enfants ? »
Elle prie si ardemment, que Notre-Seigneur la laisse partir.
— Tu reviendras au chant du coq, tu ne resteras pas plus longtemps.
Elle se lève sur ses jambes fatiguées, et sa tombe s'entrouvre.
14 i LA .MORT DANS LA MAISON
Elle s'avance vers le village. Les chiens hurlent en levant la tête.
Elle arrive près de sa maison. Sa fille aînée est à la porte.
— Pourquoi es-tu là, ma chère fille? Où sont tes frères et sœurs ?
— Tu n'es pas ma mère. Ma mère était belle et riante. Ma mère avait les joues blanches et roses. Toi, tu ressembles à une morte.
— Comment serais-jc belle et riante? Je suis morte. Comment pourrais-je être blanche et rose? J'ai été dans le cercueil si longtemps!
Elle entre dans la chambre et trouve les petits enfants avec des larmes sur les joues.
Elle brosse les vêtements de l'un, elle peigne le second, elle relève le troisième, elle console le quatrième.
Le plus petit, elle le prend sur ses genoux comme si elle voulait l'allaiter.
Elle dit à sa fille aînée : « Ya prier Dyring de venir ici. »
Et quand il entre dans la chambre elle lui dit avec colère :
« Je t'avais laissé de la bière et du pain, et mes petits enfants ont soif et faim.
« Je t'avais laissé des coussins bleus, et mes petits enfants sont sur la paille.
« Je t'avais laissé des flambeaux de cire, et mes petits enfants sont dans l'obscurité.
« S'il faut que je revienne, il vous en arrivera malheur.
« Voilà que le coq rouge chante. Les morts doivent retourner dans la terre.
« Voilà que le coq noir chante ; les portes du ciel s'ouvrent.
« Voilà que le coq blanc chante. Je ne puis rester plus longtemps. »
Dès ce jour, chaque fois que Dyring et sa femme entendaient les chiens grogner, ils donnaient aux enfants de la bière et du pain.
Chaque fois qu'ils entendaient les chiens aboyer, ils avaient peur de la morte.
Chaque fois qu'ils entendaient les chiens hurler, ils tremblaient de la voir apparaître.
La mort a été viviliée par ces légendes ; elle a été glorifiée souvent mieux que la vie par les plus grands artistes et les plus éloquents écri-
vains ; elle est encore poétisée par divers anciens usages et diverses croyances.
Poétiques sont les présages qui, en différents lieux, annoncent son approche : le cri strident du grillon, le chant plaintif d'un oiseau, le tintement d'une cloche invisible, parfois une voix inconnue qui appelle le malade, parfois une blanche figure qui fait le tour de sa maison, ou la chute de son portrait, ou la fracture d'un arbre dans son jardin.
Dans ma chère province de Franche-Comté, on explique par une douce pensée la prolongation d'une agonie. Quels que soient la faiblesse et l'épuisement du malade, si un tendre regard reste fixé sur lui, ce regard le tient attaché à la vie. Tant qu'il voit la sincère douleur de ceux qu'il aime, il ne peut mourir.
A ce mouvement du cœur se joint une idéale croyance. Quand vient le moment suprême , quand le corps a perdu toute sa force, on croit que l'âme, dégagée des liens matériels, fait un sage examen du passé et prévoit l'avenir. Il semble alors, a dit un philosophe anglais, qu'une lumière surnaturelle pénètre à travers le corps
délabré, comme la clarté du jour à travers les fissures et les crevasses d'une prison.
De là le caractère solennel des dernières paroles d'un mourant, des novissima verba souvent prophétiques.
Cette croyance remonte jusqu'aux temps les plus anciens.
Jacob, se sentant près de sa lin, appelle ses fils et leur dit : « Assemblez-vous afin que je vous annonce ce qui doit arriver dans les jours derniers. »
Socrate dit dans sa prison : « J'ai grand désir de faire ma prophétie, car pour moi voilà venu le moment où l'homme a la faculté de prophétiser, le moment de la mort. »
Aristote exprime en termes formels cette même pensée. « Quand l'àme, dit-il, est sur le point de se séparer du corps , elle voit et annonce les choses de l'avenir. »
C'est pour offrir un passage à cette âme fugitive que les braves gens de la Franche-Comté ouvrent toutes les fenêtres de la chambre où le malade vient de rendre son dernier soupir.
Comme un signe de sa nature immortelle, on dépose dans son cercueil des branches de •
romarin, celte plante vivace qui, dans sa dessiccation, ainsi que dans sa fraîcheur, exhale un doux parfum.
Comme un signe de sa complète renonciation à toutes les choses de la terre, on lui ferme les yeux. Etienne Pasquier se les ferma tranquillement lui-même , après avoir adressé à sa famille ses dernières exhortations et ses derniers adieux.
A la poésie de la mort les traditions populaires associent même les animaux. Les lions creusent la fosse du saint ermite dans le désert. Les corbeaux poursuivent et dévorent les meurtriers de saint Meinrad.
Les abeilles prennent part aux douleurs de la maison pour laquelle si assidûment elles travaillent. Quand vient un nouveau deuil, on doit le leur annoncer, sinon les gentilles petites bètes seraient offensées et s'en, iraient.
Les rouges-gorges ensevelissent sous des feuilles de fraisiers les pauvres enfants égorgés dans la foret.
Ces braves petits rouges-gorges, ce n'est pas sans raison qu'on les aime et qu'on les protège.
Une légende raconte qu'ils s'en vont loin, bien loin dans la région des pleurs et des grincements de dents, portant à leur bec une goutte d'eau qu'ils laissent tomber sur les bûchers de l'enfer, et c'est la flamme de ces bûchers qui leur rougit la poitrine.
Une autre légende dit que lorsque Notre- Seigneur était sur son Calvaire le rouge-gorge fut profondément ému de le voir dans son agonie. Il eût voulu, le bon petit oiseau, pouvoir arracher les clous qui transperçaient les pieds et les mains du divin Crucifié. Dans l'espoir de le soulager, il voulait au moins lui enlever un des aiguillons do sa couronne d'épines, et il ne réussit qu'à se déchirer la poitrine. Alors un des anges qui planaient autour de la croix lui dit : « Tu seras béni pour l'œuvre pieuse que tu as tenté d'accomplir : la tache de sang versé restera sur ton sein et sur celui de tes descendants, comme le signe de ton courage ; et parce que tu as eu pitié des souffrances du Rédempteur, les hommes auront aussi pitié de toi dans les mauvais jours, et les enfants se réjouiront de te voir. »
loO LA MORT DANS LA MAISON
<( Ceux qui meurent jeunes, disaient les anciens, sont aimés des dieux. »
« To die , to sleep , mourir, dormir , » dit Shakespeare.
« Mieux vaut, dit le proverbe oriental, être assis que debout, mieux vaut reposer que marcher, mieux vaut dormir que veiller, et ce qui vaut le mieux, c'est d'être mort. »
L'auteur des vieux quatrains de la danse des morts dit au paysan :
A la sueur de ton visage Tu gagneras ta pauvre vie; Après long travail et usage, Voici la mort qui te convie.
« La mort consolatrice, » dit le doux poëte
ngfellow.
« La mort, dit Montaigne, l'unique port des
tourments de cette vie, l'unique bien des créatures, seul appui de notre liberté et prompt remède à tous maux. »
Sur la tombe d'une jeune Italienne, on lit cette brève et mélancolique épitaphe :
Luerezia implora pnce.
Sur la porto de son cabinet, le poète toulousain Maynard fait graver cette inscription :
Las d'espérer et de me plaindre De? Muses, des grands et du sort, C'est ici que j'attends la mort Sans la désirer ni la craindre.
La mort a été tellement considérée comme une délivrance, que de son éloigneraient indéfini, ou de sa suppression, les bonnes gens du moven âge ont fait un châtiment.
Il invoque en vain la mort, le malheureux juif, maudit pour avoir outragé Notre-Seigneur sur le chemin du Calvaire, condamné à errer à travers le monde, sans trêve et sans relâche, jusqu'à la fin des siècles.
Il voudrait bien aussi mourir, l'infortuné
marin qui, en punition de ses blasphèmes, doit conduire sans cesse, sur toutes les mers, son vaisseau-fantôme, un vaisseau de si prodigieuse dimension que les matelots, montant tout jeunes dans les huniers, ont, quand ils en redescendent, les cheveux blanchis par l'âge.
Il aspire ardemment aussi à la mort, le bûcheron à jamais campé dans la lune avec le fagot qu'il taillait le dimanche; et le chasseur qui, pour avoir aussi profané le jour du Seigneur, doit, toutes les nuits, chasser par les ravins, par les forêts; et la pauvre femme de Falster qui expie, par une vie interminable, son péché d'orgueil. Elle avait employé sa fortune à bâtir une église. L'édifice achevé lui parut si beau qu'elle se crut en droit de demander à Dieu une récompense. Elle le pria de la laisser vivre aussi longtemps que son église subsisterait. Son vœu fut exaucé. La mort passa devant sa porte sans entrer. La mort frappa autour d'elle parents, voisins, amis. Elle vécut au milieu de toutes les guerres et de tous les fléaux qui ravageaient le pays. Elle vécut si longtemps qu'elle ne trouva plus aucun être humain avec lequel elle put s'en-
trelenir; elle parlait toujours d'une époque si ancienne que personne ne la comprenait. Elle avait bien demandé une vie perpétuelle, mais elle avait oublié de demander aussi la jeunesse. Et elle perdit la faculté de se mouvoir, et l'ouïe, et la vue. Alors elle se fit enfermer dans une caisse de chêne et porter à l'église. Chaque année, à Noël, elle recouvre pendant une heure l'usage de ses sens, et le prêtre s'approche d'elle pour prendre ses ordres ; elle se soulève de son cercueil et dit : « Mon église subsiste-t-elle encore? — Oui, répond le prêtre. — Hélas! murmuret-elle, plût à Dieu qu'elle lut anéantie ! » Et elle s'affaisse en poussant un profond soupir, et le coffre de chêne se referme sur elle.
Innombrables sont les graves réflexions sur la fin de la vie ; innombrables les profanations du sentiment de la mort par les chansons bachiques et anacréontiques; innombrables les invocations au repos du cimetière dans les chagrins de l'amour, les désespoirs de l'ambition, les accès de misanthropie.
Sans désespoir aucun, on peut très-volontiers songer à la mort, et, sans aucune misanthropie,
on peut se plaire à voir les cimetières. Je ne parle pas des grandes nécropoles qui attirent les curieux et occupent les archéologues; je ne parle pas de la colline riante où est le cimetière de Constantinople.
Ouvert de tous côtés, il attire tous les regards par sa fraîche verdure et son aspect pittoresque. Une large rue le traverse dans toute sa longueur, et des sentiers le sillonnent en tous sens. Par cette rue passent Panier et le muletier qui transportent les denrées d'un quartier à l'autre. Dans ces sentiers se promène une foule oisive : Francs et Grecs, Arméniens et Turcs, causant et fumant, errant de ci, de là, au gré de leur fantaisie, ou s'asseyant indolemment sur le marbre d'un tombeau à l'ombre des cyprès. Par là on monte au faubourg de Péra; par là on descend vers le sentier qui conduit aux Eaux-Douces. Au haut de la colline, les palais des ambassades européennes; plus bas, les palais du sultan, les mosquées et les minarets, les flots du Bosphore, et, sur l'autre rive de cette mer d'or et d'azur, la côte d'Asie, l'imposante cité de Scutari,
C'est de toute part une beauté sans pareille. Seulement le cimetière de Constantinople n'a point le calme austère du champ des morts. C'est une place publique, un grand chemin, un panorama.
Mais nos humbles cimetières de campagne! on ne peut les voir sans une religieuse émotion. Un mur rustique ou une haie d'aubépine les entoure. Nul attelage caparaçonné ne s'arrête à leur porte, nul monument fastueux, nulle pompeuse épitaphe ne les décore. Des tertres de gazon, des croix en bois avec une date et un nom, quelquefois pas de nom, quelques plantes champêtres et quelques arbustes, rien de plus. Là repose l'honnête laboureur qu'on a vu si longtemps creuser d'une main ferme son sillon ; la bonne mère de famille qui a bravement aussi rempli sa tâche, l'aïeul vénéré et l'enfant que l'on regarde comme un petit ange enlevé de ce monde avant d'avoir connu les peines et les périls. Peut-être y a-t-il là, selon l'idée de Gray, des âmes de poètes, des esprits d'orateurs, des mains qui auraient pu tenir le sceptre des empires, des hommes qui seraient
devenus célèbres si, pour développer leurs facultés, la fortune et l'éducation ne leur avaient manqué.
N'ont-ils pas été plus heureux dans leur obscurité? Ils reposent dans leur dernière demeure près de la maison où ils ont vécu et ne sont point oubliés. La mort n'a pas rompu les liens qui les unissaient à leur communauté chrétienne. Pendant leur vie, ils se souvenaient de leurs devanciers. On leur garde après leur mort un même fidèle souvenir. On prie pour eux dans l'église, au foyer domestique, et l'on sème des fleurs sur leurs tombes. Au printemps, quand ces fleurs s'épanouissent, quand le gazon du sol funèbre reverdit, quand sur la petite croix en bois gazouille le chardonneret ou la mésange, tout est si riant et si vivant! On dirait une fête de résurrection.
Au delà de l'Oural, dans les immenses plaines de la Russie asiatique, le cimetière rustique est ainsi égayé par des plantations de bouleaux. De loin, le voyageur cherche à les voir, et se réjouit quand il les découvre. Elles lui annoncent, dans sa solitude, le voisinage des habi-
talions humaines. Elles lui servent parfois de phares à travers l'océan des steppes.
Sur nos côtes maritimes, souvent les cimetières de nos villages de pêcheurs sont établis non loin de la plage ; la terre paisible près des vagues orageuses, l'asile immuable en face des navires emportés par la tempête.
Sur les montagnes couvertes de sapins, la plupart des cimetières sont au bord de la forêt. Le bûcheron qui passe sa vie dans les bois se complaît peut-être dans l'idée de reposer après sa mort sous leurs verts rameaux. Celui qui s'y rend chaque jour, avec sa hache et sa charrette, ne peut manquer de songer à ses prédécesseurs qui dorment là près de lui taudis qu'il continue son labeur, et il s'agenouille sur la fosse de ceux qu'il a aimés.
Les malheureux qui s'enrôlent dans la francmaçonnerie des libres-penseurs n'ont point ces bons sentiments et n'accomplissent point ces pieux devoirs. Pour eux, cœur et âme, tout meurt avec le corps. Pas une autre vie. Pas de Dieu. Sincèrement je les plains, et ils sont bien à plaindre. Leur lamentable doctrine les prive
des meilleures émotions et des plus doux enseignements. La vie si brève sans avenir, sans même ce something dont parle le poëte, ce quelque chose après la mort; les souffrances imméritées sans les consolations, le triomphe du vice sans le châtiment, la perte des' êtres les plus chers sans l'espérance de les revoir, le monde sans son Créateur, l'homme sans la Providence. Quel abime! quel néant!
A celui qui dans l'aberration de son esprit proclame ce néant, A. Barbier dit dans ses ïambes :
Souviens-toi, moribond, que là-haut tout est vide. Va dans le champ voisin prendre une pierre aride, Pose-la sous ta tête et, sans penser à rien, Tourne-toi sur le flanc, et crève comme un chien!
Grâce au ciel, l'effroyable négation ne fait pas de nombreuses conquêtes, et le sentiment de tous les peuples la condamne.
D'un des pôles à l'autre, depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes, dans les pays civilisés et les contrées sauvages, dans les villes les plus superbes et les cabanes les plus pauvres, partout on retrouve, sous différentes for-
mes et différents noms, dans des doctrines nettement définies ou dans de naïves et grossières traditions, l'idée d'un être surnaturel, d'une puissance divine, et la croyance à un autre monde.
Partout la pensée exprimée en ces beaux vers par Delille :
O vous, qui de l'Olympe usurpant le tonnerre, Des éternelles lois renversez les autels,
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez : vous êtes immortels..
Et vous, vous du malheur victimes passagères, Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels, Voyageurs d'un moment aux rives étrangères^ Consolez-vous : vous êtes immortels.
Faut-il, pour constater le fait, remonter jusqu'aux plus anciennes nations?
Dans l'Inde, toutes les passions humaines, tous les éléments sont représentés par des dieux. La conception rudimentaire de l'immortalité de l'âme est dans le dogme de la métempsycose, et le suWj est un sacrifice religieux. Ce n'est point par une servile soumission à un horrible usage, ni par un excès de ten-
dresse conjugale, que les femmes se jettent sur le bûcher de leurs maris. C'est dans l'espoir de renaître par cette immolation à une nouvelle vie. Quand la flamme les dévore, des pigeons qu'on retenait jusqu'à ce moment captifs sont lancés dans les airs. Ils représentent les âmes des victimes volontaires, affranchies des liens corporels et prenant un libre essor.
En Egypte, une autre quantité de dieux, le principe du bien et du mal représenté par Isis et Typhon, et le dogme de la transmigration. On a longtemps cru que les Egyptiens, en embaumant les morts et en leur construisant de riches tombeaux, ne songeaient qu'à conserver, par ces ingénieux procédés, la demeure future à l'âme qui, après de nombreuses migrations, revenait chercher son corps pour le ranimer et recommencer avec lui une nouvelle existence. Il paraît bien démontré aujourd'hui que cette coutume des embaumements doit être tout simplement attribuée à une raison hygiénique, ou à une pensée affectueuse. Selon la croyance générale des Egyptiens, tous les hommes ne devaient point passer par le corps de différents
LA MORT DANS LA MAISON iGl
animaux. Ceux-là seuls qui par leurs fautes méritaient un purgatoire subissaient pour un temps plus ou moins long les rigueurs de la métempsycose. Les bons, les purs entraient dans des régions idéales; les méchants étaient précipités dans le feu éternel : deux des principaux éléments de la mythologie grecque et romaine, le Tartare avec son Cerbère, les Champs- Elysées revêtus par l'Ether d'une lumière de pourpre.
Largior hic eampos cellier et lumine vestit purpureos.
Au temps de Marco Polo, en quelque lieu qu'un prince mongol mourût, il devait être transporté jusqu'à l'Altaï et enseveli dans cette montagne vénérée. Les conducteurs du funèbre convoi égorgeaient les gens de bonne mine qu'ils rencontraient le long- de la route, en leur disant : « Allez dans l'autre monde attendre votre maître pour le servir. « On égorgeait aussi pour le même service les plus beaux chevaux.
Par d'étranges images, le Coran et les légendes musulmanes nous représentent les destinées de l'homme en ce monde et dans l'autre.
Il y a, dit une de ces légendes, un arbre sur lequel veille sans cesse un ange dont la tête s'élève à dix mille ans dedistance au-dessus du septième ciel, et dont les pieds plongent à un8 profondeur de cinq cents années de marche dans les entrailles de la terre. Cet arbre porte autant de feuilles qu'il y a d'êtres humains vivants. A chaque naissance, une nouvelle feuille surgit avec le nom du nouveau-né. Dès qu'il meurt, la feuille sur laquelle il est inscrit se dessèche et tombe.
Les âmes des fidèles sont, par l'ange de la mort, enveloppées dans une étoffe de soie et confiées à un oiseau qui les porte au ciel ; les âmes des pervers sont enveloppées dans un linge enduit de poix et jetées en enfer.
Toutes ces âmes resteront à la place qui leur a été assignée jusqu'au jugement dernier.
Et d'abord tout mourra , les anges mêmes, et les chefs de la milice céleste, Gabriel et Michel. Dieu restera seul, et s'écriera : « Maintenant, à qui appartient le monde? »
Quarante ans après, tout sera ressuscité. Toutes les âmes réunies dans la vallée de Jo-
saphat se réveilleront au son delà trompeté d'Israël.
Gabriel, descendant des régions éthérées avec ses sept cents ailes lumineuses , ira lui-même réveiller Mahomet et lui présenter le borak pour le mener tout droit au ciel. Le borak est le merveilleux quadrupède dont Abraham se servait pour faire ses pèlerinages à la Mecque. Il a les pieds du dromadaire, les ailes de l'aigle et une tète déjeune fille. Sur son front est inscrite cette sentence : « Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète. »
Les autres morts se réveilleront avec une grande crainte. Adam s'écriera : « 0 Seigneur, je ne m'inquiète ni d'Eve ni d'Abel, j'ai peur pour moi ! » Abraham dans son anxiété oubliera Sara et son fils Isaac. Moïse oubliera son frère Aaron. Mais Mahomet priera pour tous les musulmans.
Toutes les âmes s'achemineront alors vers les sept ponts du Sirah, qu'il faut traverser dans toute leur étendue. Chacun de ces ponts est mince comme un cheveu, tranchant comme la lame d'une épée, et sa longueur est de trois
mille années de marche. An premier pont, l'infidèle tombe dans l'enfer; au second, celui qui a failli à la loi de la prière; au troisième, celui qui n'a pas fait l'aumône; au quatrième, celui qui a passé le Ramadan sans jeûner; au cinquième, celui qui n'a point fait de pèlerinage; au sixième, celui qui n'a pas encouragé le bien ; au septième, celui qui n'a pas écarté le mal.
Ceux-là seuls qui parviendront à traverser les sept ponts entreront en paradis, et quel merveilleux paradis ! Là, chaque être aura d'immenses domaines, des tentes de perles et d'émeraudes, des femmes d'une beauté parfaite , quatre-vingt mille domestiques ; à chaque repas, trois cents mets savoureux servis dans trois cents plats d'or et des flots de vin à volonté.
Bien avant Mahomet, dans l'antique empire des Perses, Zoroastre parlait à ses disciples du pont de la résurrection, un pont immense qui rejoint la terre au ciel. Là est l'ange de justice qui pendant cinquante sept ans continue son rigide examen. L'àme qui a conquis l'éternelle félicité rencontre sur le pont un être qui lui dit : « Je suis ton bon ange. J'étais pur dès ma
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naissance. Tu m'as rendu plus pur encore par tes bonnes actions. » Celle qui est condamnée à l'enfer rencontre un spectre hideux qui lui dit : « Je suis ton mauvais génie. Corrompu dès mon origine, j'ai été encore plus corrompu par tes vices. »
Aux anciens Scandinaves, la religion d'Odin promettait aussi un paradis, non point resplendissant de lumière comme celui des Perses, ni voluptueux comme celui des musulmans, mais bruyant, sombre et grossier comme la race de pirates et de guerriers qui devaient y trouver la récompense de leurs sauvages exploits.
Ce paradis, c'est le Yalhalla. On y arrive par cinq cents portes, et quatre cent trente-deux mille guerriers y sont admis. Leur joie est de renouveler dans l'espace éthéré les combats qu'ils ont soutenus dans ce monde. Ils se revêtent de leurs armures et s'élancent l'un contre l'autre avec ardeur. Mais ceux qui sont blessés dans ces joutes célestes ne souffrent pas, et ceux qui tombent transpercés par un glaive se relèvent aussitôt. Quand la bataille est finie, on dresse les tables du festin, et les élus s'asseoient
sur des sièges d'honneur à côté des dieux. On leur verse dans de grandes coupes la bière la plus pure et le lait de la chèvre Heidrun, dont les mamelles sont intarissables. On leur sert chaque jour les membres fumants d'un sanglier qui, chaque soir, se retrouve intact. Odin est au milieu d'eux, mais il ne fait que boire et ne mange pas. Il donne les mets qu'on lui présente à deux loups qui le suivent fidèlement, et porte sur l'épaule deux corbeaux qui lui disent à l'oreille les nouvelles de ce monde.
La table des héros est servie par les valkyries. Ce sont de grandes et belles femmes qui portent légèrement la cuirasse, et manient avec adresse la lance aiguë. Elles assistent à toutes les batailles et planent sur tous les champs de mort. Quand le jour des combats est venu, quand le cri de guerre résonne à leurs oreilles, elles quittent à la hâte leur demeure et s'en vont chevauchant dans les airs; leurs yeux bleus étincellent de joie, leurs longs cheveux flottent au gré du vent. Sur leur tète brille le casque d'or, sur leur poilrmc une armure sans tache, et leur cheval ardent bondit, secoue
son frein d'airain et baigne la terre d'un flot d'écume.
Les valkyries se mêlent aux combattants, raniment leur ardeur, prolongent leur défense et recueillent, le soir, les âmes des braves pour les emporter dans le Yalhalla.
L'un des dogmes les plus anciens et les plus répandus est celui qui, de la vie future, fait la continuation de la vie actuelle avec les mêmes habitudes et les mêmes travaux, dans de meilleures conditions.
Ainsi, avant leur conversion au christianisme, les Lapons pensaient que les morts allaient retrouver, dans une autre région, des troupeaux de rennes et de vastes pâturages, mais des rennes superbes, et des pâturages couverts toute Tannée d'un abondant lichen.
Pour arriver à cette heureuse contrée, il fallait traverser des terres arides, de noirs marais, et cheminer longtemps par des sentiers ténébreux. Afin d'aider le mort à faire ces voyages, on mettait dans son cercueil des viandes saches, du poisson salé, un flacon d'eau-de-vie, les us-
tensiles nécessaires pour allumer du feu, et quelques pièces d'argent.
Maintenant encore, plus d'un Lapon, en concluant quelque marché, ne veut point être payé en papier-monnaie, mais en beaux et bons rixdalers d'argent, et ces rixdalers, il les enfouit dans le sol à la dérobée. L'un d'eux, à qui l'on reprochait de priver ainsi sa famille de ses économies, répondit naïvement : « Si je donne tout ce que je possède, de quoi donc vivrai-je dans l'autre monde? »
En Ecosse, on fait aussi un sinistre tableau des landes et des rocs qu'il faut franchir pour entrer dans l'autre monde. Heureux, dit une ancienne ballade qu'on récitait jadis en divers clans le jour des funérailles, heureux celui qui, pendant sa vie, a gratifié d'une paire de souliers neufs quelque vieux mendiant ! car lorsqu'il se mettra en marche pour accomplir, pieds nus, son rude trajet, à l'entrée d'une vallée pleine de ronces et de genêts épineux, il rencontrera un vieil homme qui lui rendra ses souliers neufs.
Le descendant des Peaux-Rouges, le pauvre
Indien de l'Amérique du Nord qui vît du produit de sa chasse, comme le Lapon, le pauvre pâtre nomade, du produit de ses troupeaux, rêve comme le Lapon la continuation de sa vie terrestre en l'idéalisant. Comme le Lapon, il a une longue pérégrination à faire après sa mort pour arriver à sa dernière demeure, des montagnes de neige à gravir, un fleuve impétueux h traverser avec une frêle petite barque. S'il a, par sa mauvaise conduite en ce monde, irrité le Grand-Esprit, il est condamné à rester plongé dans une eau bourbeuse, en face d'une plaine verdoyante qu'il s'efforce vainement d'atteindre. Si, au contraire, il a été intègre, charitable, vaillant, il aborde sur une terre féconde où il n'aura plus à subir les rigueurs d'un long hiver, où, avec sa squaw, sa fidèle compagne, il élèvera son wigwam entre des lacs remplis de poissons et des forêts pleines de gibier.
C'est là son paradis, et ce n'est pas chose facile de lui en faire concevoir un autre.
Pour le réconforter dans sa rude traversée, on ensevelit avec lui une pipe, du tabac, et parfois une bouteille de wisky. Pour qu'il se
présente décemment dans le pays des âmes, on le pare de ses plus beaux ornements, on lui peint la ligure comme pour un jour de fête et l'on place à côté de lui ses armes.
Dans le cercueil de sa femme, on dépose du fil, des aiguilles, des ciseaux, un morceau de peau de daim pour faire des mocassins, et divers ustensiles de ménage.
Au sud comme au nord de l'Amérique, les diverses peuplades d'Indiens conservent pieusement la mémoire de leurs morts.
Les Guyaros écoutent avec un plaisir mélancolique les chants du macahan. Ils croient que cet oiseau est le messager des âmes et leur apporte des nouvelles de leurs pères.
Quand notre vaillant Lasalle, le colonisateur de la Louisiane, apparut avec ses compagnons au milieu d'une tribu d'Indiens, sur les rives du Mississipi , ces bons Indiens se mirent à pleurer. « C'est leur coutume, dit un de nos anciens missionnaires, lorsqu'ils voient arriver des gens qui viennent de loin, parce que cela les fait souvenir de leurs parents morts, qu'ils
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croient on voyage par delà les frontières de l'ouest en de lointains pays. »
Près des grands lacs de l'Amérique du Nord, les Indiens, en regardant les légères vapeurs qui s'élèvent dans les soirs d'été sur les plaines humides, pensent que ce sont les Ames de leurs pères planant à la surface de la terre.
Quand les Indiens sauvages du Canada ensevelissent un de leurs parents, ils se dépouillent de leurs meilleurs vêtements pour en couvrir son corps, de leurs plus solides chaussures pour les lui mettre aux pieds, et de temps à autre, avec une généreuse inquiétude, ils vont ouvrir sa tomhe pour y déposer de nouvelles flèches, de nouveaux mocassins ou quelque autre chose essentielle.
Mais leur cruel souci, c'est lorsqu'ils perdent un enfant en bas Age. Le pauvre petit être si faible ! comment pourra-t-il faire son dur voyage? Gomment, s'il n'y trouve un secours charitable, pourra-t-il vivre dans la région où il faut chasser et pécher?
Sa mère le pare de son mieux pour qu'il plaise à ceux qu'il rencontrera.
Elle met à côté de lui quelques délicats aliments et reste épouvantée des souffrances auxquelles il est exposé.
« Un jour, dit le voyageur anglais Carver, quand j'étais au milieu des Indiens, un enfant de quatre ans mourut au milieu d'une tente voisine de la mienne. Les parents furent profondément affligés de cette perte. Quelque temps après, le père mourut aussi. L'Indienne, qui jusque-là était restée inconsolable, essuya ses larmes et se montra calme et résignée. Je me hasardai à lui demander le motif d'un si subit changement. Elle me répondit : « Notre « enfant était si petit qu'il ne pouvait pourvoir « à sa subsistance dans l'autre monde, et son « père et moi nous ne cessions de penser aux « misères qu'il devait subir. Mais voilà que son « père est parti pour la même région. C'est un « habile chasseur, il prendra soin de notre en- « faut. »
Le père Hennepin rapporte qu'une petite Indienne étant morte après avoir été baptisée, la mère, voyant un de ses voisins malades, appela le missionnaire et lui dit dans sa naïveté
payenne : « Ma fille est toute seule au pays des âmes, toute seule étrangère parmi les gens de ta nation. Je t'en prie, baptise cet homme qui va mourir, afin qu'il la rejoigne dans le monde des chrétiens et l'aide dans ses travaux. »
La pauvre mère païenne ne peut penser, comme la mère .chrétienne, que son enfant est, par la mort, délivré de toute douleur. C'est le Christ qui a dit : Sinite parmdos venire ad ??ie, laissez venir à moi les petits enfants. C'est un des psaumes de la liturgie chrétienne qui dit : Laudate , pueri , Domimtm, enfants, louez le Soigneur; c'est dans les cimetières chrétiens de l'Espagne qu'il y a pour les enfants une place réservée, qu'on appelle Ya?igelorio, la place des anges. C'est la foi chrétienne qui donne à l'homme le vrai sentiment de cette vie éphémère et la vraie consolation à la dernière heure de ceux qu'on aime.
A l'approche de cette dernière heure, quelle scène douloureuse !
Dans la chambre sombre, toute une famille réunie autour d'une mère mourante. Le méde-
ci n vient de partir, balbutiant d'une voix Irisle quelques mots, quelque phrase inachevée, comme si en répondant à d'anxieuses questions il voulait se faire comprendre et s'affligeait d'être compris. Ce qu'il n'a pu nettement dire, on l'a deviné, et tous les cœurs sont dans l'angoisse, toutes les poitrines oppressées, tous les yeux pleins de larmes.
Ah ! si de cette mère aimée on pouvait retarder la fin par un cordial sacrifice, avec quelle joie ses enfants abandonneraient une partie de leur existence pour prolonger la sienne ! Hélas ! ils sentent venir la mort, et à les voir dans leur lugubre altitude et leur morne silence on dirait qu'ils sont déjà sous l'impression de son souffle glacial.
Mais voici le médecin de l'àme, le curé de la paroisse, l'ami, le confident, le guide de la famille, en chaque grave occasion. Tous les yeux se tournent pieusement vers lui, et un rayon de satisfaction éclaire le visage de la malade. Le bon prêtre s'approche d'elle avec un doux regard et de doux accents, prèle l'o-
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reille au dernier cri de sa conscience, recueille ses derniers souhaits et, au nom de Dieu dont» il est l'organe, lui donne la bénédiction des derniers sacrements.
La mère alors appelle ses enfants pour les faire participer à la grâce qu'elle vient de recevoir. Ils vont l'un après l'autre s'agenouiller devant son lit, et pour chacun d'eux elle a une sage et touchante prière, pour les aînés un affectueux encouragement, pour les petits de tendres vœux. Aines et cadets, tous, elle les prie de rester fermement unis, de garder la mémoire des enseignements de la famille, la foi en Dieu, la loi d'honneur et de probité. Ensuite elle les conjure de ne point tant se désoler de la voir mourir, puisqu'elle n'est séparée d'eux que pour peu de temps, puisqu'elle espère vivre avec eux dans le monde éternel, et de sa main décharnée, de sa voix tremblante, elle les bénit.
Et son œuvre terrestre est achevée
Vertueusement elle a vécu, en paix elle s'endort.
Ceux qui ont vu ces religieuses mortes, dans leurs consolations et leurs espérances chrétiennes, peuvent dire avec saint Paul :
O mort, où donc est ta victoire?
0 mort, où donc ton aiguillon''
Par Alfred TENNYSON'.
Vous devez demain vous éveiller de bonne heure, chère mère, et de bonne heure rn'appeler. Demain sera le plus heureux jour de la riante nouvelle année, le plus gai, le plus ravissant de la joyeuse nouvelle année. Car je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
Il y a, dit-on, beaucoup d'yeux noirs, mais aucuns si brillants que les miens. On parle de
i. Le célèbre lauréat anglais. Je reproduis sou poème de la Heine de mai, comme uue naïve et touchante expression d'un sentiment de joie, c-i d'un sentiment de deuil daus la maison.
Marguerite et de Marie, de Catherine et de Caroline. Mais dans tout notre pays, nulle, dit-on, n'est si belle que votre petite Alice. Et je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
Je dors toute la nuit d'un si profond sommeil que je ne m'éveillerais pas, si dès l'aube du jour vous n.e m'appeliez à haute voix, et je dois cueillir des boutons de fleurs, des bouquets, des guirlandes. Car je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
En traversant la vallée, qui croyez-vous que j'aie vu? Robin, appuyé sur la balustrade du pont, à l'ombre d'un coudrier. Il songeait, mère, au regard perçant que je lui ai lancé hier. Car je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
Il m'a prise sans doute pour un esprit. J'étais tout en blanc, et sans prononcer un mot, j'ai glissé devant lui comme un éclair. On dit que
je suis cruelle. Mais je ne m'inquiète pas de ce qu'on dit. Je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
On dit que Robin meurt d'amour. Non, cela ne peut être. On dit, mère, que son cœur se brise. Peu m'importe. Assez d'autres vaillants garçons me courtiseront un jour d'été. Je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
La petite Eftie descendra demain avec moi dans la prairie, et vous serez là aussi, mère, pour me voir couronnée reine de mai, et de loin et de tout côté viendront les bergers. Car je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
Autour du portail, le chèvrefeuille entrelace ses rameaux flottants. Le long des tranchées dans la prairie éclôt la douce fleur du coucou. Sur les terrains humides, la sauvage chrysanthème brille comme une flamme. FA je
serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
Les vents de la nuit se lèvent et passent sur le vallon; à mesure qu'ils passent, les étoiles semblent plus lumineuses. Il n'y aura pas une goutte de pluie en tout ce mémorable grand jour. Et je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
Toute la vallée sera verte et fraîche et paisible. Sur la colline s'épanouiront la primevère et la renoncule, et le ruisseau courra limpide et gai entre ses rives fleuries. Car je serai la reine de mai, ô mère, je serai la reine de mai.
Vous devez donc demain vous éveiller de bonne heure, chère mère, et de bonne heure m'appeler. Demain sera le plus heureux jour de la riante nouvelle année. Car je serai la reine de mai, û mère, je serai la reine de mai.
Si vous vous éveillez de bonne heure, chère mère, de bonne heure appelez-moi. Je voudrais voir se lever le soleil de la nouvelle année. C'est la dernière fois que je le verrai. Vous me déposerez ensuite dans la terre et l'on ne s'occupera plus de moi.
Hier soir j'ai vu le soleil se coucher, et avec ses derniers rayons finissait la bonne vieille année, ce cher vieux temps, la paix de mon esprit. Voici la nouvelle année, ô mère, mais je ne verrai pas les fleurs des champs ni les feuilles des bois.
Au mois de mai dernier, nous faisions une couronne de fleurs. La joyeuse journée! Dans la prairie, au pied de l'aubépine, on me proclamait reine de mai, et sous les rameaux du coudrier, autour du grand orme, nous dansions jusqu'à l'heure où les étoiles du Chariot luisaient au haut des cheminées.
Plus de fleurs sur la colline et le givre sur nos vitres. Je voudrais seulement vivre encore assez longtemps pourvoir la primevère. Je voudrais voir la neige se fondre et le soleil se lever à l'horizon. Avant mon dernier jour, j'aspire à contempler encore une fleur.
Le corbeau croassera sur la cime des ormes agités par le vent. Sur l'herbe jaunie sifflera ^pluvier huppé; sur le ruisseau voltigera l'hirondelle au printemps, et moi, mère, je serai toute seule dans ma sombre fosse.
Aux vitres des fenêtres et sur ma tombe, en été, de bonne heure le soleil luira, avant que le
coq chante dans la ferme sur la colline, tandis que vous dormirez chaudement et que tout dans la contrée en silence reposera.
Quand les fleurs renaîtront, mère, vous ne me verrez plus dans les champs au crépuscule du soir. Vous ne me verrez plus quand de la fenêtre desséchée viendra le vent d'été soufflant sur les sillons d'avoine et sur les joncs des marais.
Vous m'ensevelirez, chère mère, à l'ombre de l'aubépine, et quelquefois vous viendrez visiter mon tombeau. Je ne vous oublierai pas. Je vous entendrai quand vous passerez , quand votre pied se posera au-dessus de ma tête, au milieu des longues herbes.
J'ai été capricieuse et maussade. Mais à présent vous me pardonnerez, ô mère, vous me pardonnerez et m'embrasserez avant que je m'en aille. Non, non, ne pleurez pas. Ne vous désolez pas à cause de moi. Vous avez un autre enfant.
!8i] LA REINE DE MAI
Si je le puis, mère, de mon lieu de repos je reviendrai près de vous, et vous ne pourrez me voir, moi je vous regarderai, et il ne me sera pas possible de vous parler. Mais je vous entendrai et souvent, souvent, je serai avec vous quand vous y penserez le moins.
Adieu, adieu. Lorsque je vous aurai dit adieu pour toujours, et lorsqu'on m'aura portée hors de cette demeure, ne laissez point venir Effie sur mon tombeau avant qu'il soit reverdi. La douce Effie, elle sera meilleure que moi.
Elle trouvera tous mes ustensiles de jardinage sur le plancher du grenier. Qu'elle les prenne! C'est à elle. Je ne jardinerai plus. Mais priez-la d'avoir soin du rosier que j'ai mis sur la fenêtre de notre chambre et du vase de réséda.
Adieu, chère mère, appelez-moi avant l'aube. Cette nuit je n'ai pu dormir. A présent mes
yeux se ferment, et je voudrais voir se lever le soleil de la joyeuse nouvelle année. Ainsi , chère mère, si de bonne heure vous vous éveillez, de bonne heure appelez-moi.