LE MOUVEMENT SOCIOLOGIQUE
Par M. Alexis Bertrand, professeur à la Faculté des Lettres de Lyon Correspondant de l'Institut .
Qu'est-ce que la Sociologie? par C. Bouglé. — Revue <!<' Psychologie sociale; Esquisse dune Sociologie, par E. Waxweiler.
Si l'abondance et la variété des publications prouvent la vitalité et le progrès d'une science, c'est à coup sûr la sociologue qui fait en ce moment les plus rapides progrès et pas une autre science ne saurait lui être comparée pour la vitalité ou la fécondité. Mais quand on ne se contente pas des apparences de surface et qu'on va au fond des choses, il faut en rabattre : non pas qu'un déluge de mots recouvre un désert d'idées, mais on s'aperçoit que la science nouvelle est encore, sur bien des points, à la période d'essais et de tâtonnements et que c'est précisément pour cette raison qu'elle pousse dans toutes les directions ses racines et ses branches. Elle embrasse plus qu'elle n'étreint: sous le nom de sociologie, ce sont des questions de méthodologie et de métaphysique sociale qui usurpent trop souvent la place qui devrait être réservée aux recherches positives et aux résultats acquis et consolidés. Les trois publications que nous analysons aujourd'hui s'accordent à constater et à déplorer cet état d âme des sociologues et cet accord est déjà un effort heureux pour sortir d'un état de choses qui ne saurait s'éterniser sans un grave préjudice pour la science nouvelle.
I. « Qu'esl-cc i/uc la Sociologie l ? ». Le litre seul de l'ouvrage de M. Bouglé indique que l'on discute encore sur la définition et la nature de cette science, (pie sa circonscription n'est pas encore parfaitement délimitée. « C'est, dit-il, par l'action qu'il faudrait répondre.
1 Qu'est-ce (jiie lu Sociologie1! par ('.. Bouglé, professeur de philosophie sociale à l'Université de Toulouse. Paris, Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine.
Entendons : par des progrès sociologiques. Le moindre grain d'induction positive ferait bien mieux notre affaire que cent boisseaux de dissertations abstraites. » M. Bougie a trop de goût et de mesure pour déverser ses cent boisseaux sur l'intellect du lecteur ; mais il faut convenir que ce n'est pas sans habileté que dans sa préface il devance ainsi et énerve d'avance la critique. Ce sont bien, sinon des dissertations abstraites, du moins quelque chose qui n'y ressemble que trop. Les titres mêmes de ses'chapitres sont un aveu, il suffit de les transcrire : la sociologie populaire et l'histoire ; les rapports de l'histoire et de la science sociale d'après Cournot ; les théories récentes sur la division du travail; l'année sociologique. Autant de sujets fort intéressants et de petits procès savamment et élégamment instruits ; mais, à vrai dire, presque tout l'intérêt du livre est dans la réponse que l'auteur fait à la question qu'il se pose dans le premier chapitre. Qu'est-ce donc pour lui que la sociologie ?
La sociologie est l'étude des formes sociales considérées en ellesmêmes, dans leurs conséquences et dans leurs causes. Par formes sociales, entendez les rapports sociaux qui demeurent stables et permanents alors que les individus eux-mêmes que ces rapports relient entre eux se groupent en cercles de rayons inégaux (cercles concentriques, ou tangents, cercles qui se coupent, interfèrent, s'enchevêtrent de mille façons), se remplacent, disparaissent et ne sont que très relativement l'objet d'une science, puisque, selon le mot d'un ancien, il n'y a de science que du général. « De même que je puis, abstraction faite de leurs différentes matières — or ou marbre, granit ou chêne — décrire, comparer, classer les formes de ditférentes statues, de même je puis, abstraction faite de différences propres aux individus, décrire, comparer, classer les rapports qui les relient : ce seront les formes sociales. » Qu'on n'objecte pas que ces formes sont vaines et vides : il sufiit d'observer même superficiellement la cité dont on fait partie et les hommes qu'on coudoie tous les jours pour reconnaître que leurs empreintes sont réelles et indélébiles. L'armée n'est pas en dehors des soldats, et pourtant, tandis que les soldats se renouvellent, l'armée garde ses lois, ses mœurs, son esprit même ; le monde a beau n'exister nulle part, ses conventions et ses préjugés enveloppent les individus et les jettent tous dans un moule semblable ; l'église demeure quand les fidèles meurent qui ont reçu son empreinte ; semblablement ce serait mythologie, mysticisme, littérature, métaphysique que d'attribuer à la société une existence en soi, une réalité substantielle ; mais l'ensemble des rapports sociaux et des formes sociales qu'elle ne crée pas, qui la font exister et qui fondent une réalité scientifique de genres et d'espèces d'une nature originale et singulière, est l'objet d'une science également singulière et originale, la plus complexe et la plus difficile de toutes les sciences.
Ces formes sociales démontrent en quelque sorte par leur action
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et leurs conséquences, la sorte de réalité qui leur appartient : elles pétrissent et modèlent à leur image les individus, tous les individus sans exception selon l'inégale réceptivité de chacun, car, à vrai dire, l'individu isolé n'existe pas ; si vous vous refusez à spécifier méthodiquement la société dont il l'ait partie, grande ou petite, durahle ou momentanée, homogène ou hétérogène, totale ou partielle, organisée ou inorganisée, hiérarchique ou égalitaire, vous serez réduit à imaginer au lieu d'observer et à créer de toutes pièces l'homme de la nature, l'individu artificiellement isolé, contradiction vivante, puisque, fût-il séquestré depuis sa naissance, il est toujours le produit de mille générations d'individus naturellement associés. La sociologie reconnaît volontiers que de nombreuses causes matérielles ou idéales concourent aux transformations de la société et ne se proposent nullement de les embrasser toutes : son domaine est plus restreint : la philosophie de l'histoire n'est pas son ambition puisqu'elle se propose seulement de déterminer, parmi ces innombrables causes d'évolution et de dissolution, les formes sociales qui interfèrent avec elles par une action infiniment puissante, parce qu'elle est continue.
Et des conséquences elle s'élève aux causes, non qu'elle ait la prétention de remonter à l'origine première des sociétés, origine qui échappe forcément à l'observation, mais parce que l'action de la race, du sol, des besoins, bref les causes ethniques et géographiques, psychologiques et économiques, religieuses et morales ne peuvent être niées que par deux sortes d'esprits faux : ou ceux qui, par scepticisme, nous interdisent toute recherche des causes, même prochaines et expérimentales. ou ceux qui, par dogmatisme intransigeant, excluent toutes sortes de causes, sauf celle qu'il leur a plu d'ériger arbitrairement en cause unique et universelle, par exemple les partisans du déterminisme économique ou matérialisme historique. On comprendra bien la pensée de M. Bougie et sa conception à la fois large et précise de la sociologie si l'on compare cette science nouvelle à une autre science à la fois très ancienne et très neuve, la géographie: celle-ci ne se contente pas de décrire, elle classe les formes terres' res, bassins et baies, pics et plateaux; elle en étudie les conséquences, par exemple la répartition des habitants et la position des villes : elle remonte aux causes ou raisons des phénomènes géographiques en demandant à la géologie de lui expliquer la constitution de telle montagne, le régime de tel tleuve. Résumons donc en une formule bien simple la définition de la sociologie : se placer au point de vue géographique, c'est observer les formes terrestres, leurs conséquences et leurs causes: se placer au point de vue sociologique, c'est observer les formes sociales, leurs conséquences et leurs causes.
II. Parmi ces causes des phénomènes sociaux, l'auteur des savantes et originales recherches sur les lois de l'imitation et la psychologie de l'économie politique. G. Tarde, mettait au premier rang celles qui
sont plus spécialement psychologiques, rajeunissant ainsi la psychologie en même temps qu'il donnait à la sociologie une base d'opérations. Telle est aussi la pensée dominante des fondateurs d'une Revue de Psychologie sociale dont le premier numéro est de juin 19071. Dans la foule des périodiques qui traitent soit de la sociologie en général, soit des diverses sciences sociales particulières, économie politique, droit, criminologie, pédagogie, esthétique, science des religions, médecine légale, psychiatrie, assistance, hygiène, la nouvelle revue prétend se distinguer et se caractériser par le cadre et par l'esprit : par le cadre, car elle embrassera l'ensemble et s'étendra à tous les domaines de la sociologie ; par l'esprit, car elle groupera dans une collaboration continue des spécialistes habitués à user, chacun dans une section définie de la science sociale, de la même méthode, la méthode d'observation psychologique .
Mais il y a psychologie et psychologie ; celle du xvih0 siècle, simpliste et métaphysique, se heurte à toutes les données de la psychologie moderne qui voit dans l'homme un être infiniment complexe, pétri de passions, esclave des instincts, serf de ses hérédités et de son tempérament, chargé des préjugés de son milieu, poussé par les courants ambiants de désirs et de craintes, de folie et d'enthousiasme, perdant finalement son originalité propre, son moi réel, et se refusant obstinément à entrer dans les cadres d'une psychologie sommaire et artificielle comme celle où s'est complu non seulement le xvme, mais encore toute la première moitié du xixe siècle. Par exemple, les économistes, sur la foi de cette psychologie non pas fausse, mais faussée par excès de simplification, ont étudié abstraitement les formes économiques (population, rente, loi de l'offre et de la demande), non les agents économiques, l'échange plus que les échangistes, le salaire plus que les salariés. Ils se sont fait une conception schématique de Yhojno œconornicus, à laquelle il est temps de substituer la notation directe des caractères psvchologiques des producteurs et des consommateurs « tels que les font les atavismes variés, les habitudes professionnelles, les esprits de corps, les haines de classes, le sentiment de la justice et, en général, toutes les passions et tels que les forme encore leur mutuel contact lorsque, par exemple, groupés dans les marchés, ils suivent les impulsions supérieures inexplicables sans le secours des lois de la psychologie sociale ». Comme les médecins modernes, le groupe des psychologues sociaux rompra de même avec la manie classique de distraire la maladie de la personnalité du malade, l'acte de la personnalité de son auteur, le délit de la personnalité du délinquant et, en général, l'individu de son milieu ambiant Ces indications suffisent pour montrer que la Revue de Psychologie sociale s'est fait un beau et vaste programme de recherches et s'efforcera de
1 Revue de Psychologie sociale, 24. rue de Condé, Pans.
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prendre pied dans le réel, d'étudier l'homme même et non un automate créé à son image pour la plus grande commodité des spéculations, la vie même et non son ombre vaine, son vague reflet dans la pensée du savant. Je ne m'étonne pas de trouver dans la liste des collaborateurs les deux fils du plus illustre des psychologues sociaux, G. Tarde : qu'ils mettent en pleine valeur, avec le renfort d'ouvriers jeunes, actifs et ardents à la tâche, le splendide domaine dont ils sont les héritiers.
III. Sous la ressemblance extérieure des formules et l'apparente identité des déclarations, qu'on ne s'y trompe pas, ce sont bien deux écoles qui sont ici en présence : l'école de M. Durkeim cl l'école de Tarde, la première s'attachant aux formes sociales, au fait social initial qui est la contrainte; la seconde aux forces sociales, aux faits sociaux qui sont infiniment variés comme les événements mêmes de notre vie psychologique individuelle. Voici un sociologue belge, M. E. Waxweiler1, qui va peut-être mettre d'accord les adversaires. Disons sociologisle et non sociologue pour faire plaisir à l'auteur de cette esquisse, qui est un travail considérable de plus de iioo pages in-4° Tout le monde est sociologue, bien peu sont sociologistes : « Il y a plus, dit-il, de sociologues dans un groupe quelconque de personnes cultivées qu'il n'y a de sociologistes dans l'élite entière des hommes de science. » Sa définition de la sociologie différera sensiblement ries deux précédentes : « Il y a place aujourd'hui pour une science nouvelle de la vie, cpii étudiera, chez les êtres doués d'aptitudes déterminées de la sensibilité physique, et particulièrement chez les hommes, les phénomènes auxquels donnent lieu les réactions des individus les uns à l'égard des autres. Par définition, cette science sei^a une physiologie ou, plus exactement, une éthologie sociale, dans le sens reconnu par les naturalistes au mot éthologie. » Si je comprends bien cette définition, elle retient de la première conception ce qu'elle a d'essentiel, qu'il y a des formes sociales, des réactions des individus les uns à l'égard des autres selon des lois assignables, et de la seconde, que la sociologie es( une science biologique et psychologique, car le mot éthologie enveloppe ces deux points de vue. Tout cela pourtant demanderait un surcroîl d'explications et l'auteur ne nous les refusera pas. Entendons par éthologie la science des rapports de l'être avec son milieu et éclairons cette définition par des distinctions précises : si l'on imagine un biologiste qui désirerait arriver à la connaissance de tous les êtres, il serait amené à les considérer sous les aspects fondamentaux suivants : extérieurement, en s'attachant spécialement à la matière vivante, il se placerait alors au point de vue
1 Emile Waxweiler, Esquisse d'une Sociologie. Travaux <.!<• l'Institut de Sociologie Institut Solvay, parc Léopold, Bruxelles, fascicule II).
morphologique ; intérieurement, toujours en Rattachant à la matière vivante, il les étudierait au point de vue anatomique ; intérieurement encore, en s'attachant spécialement à l'activité vitale, il devrait se placer au point de vue physiologique ; et, eniin, extérieurement, toujours en s'attachant à l'activité vitale, il se placerait au point de vue élhologique. La sociologie est donc un chapitre de la science biologique ou, comme s'exprime le fondateur de l'Institut belge, M. Solvay, un chapitre de l'énergétique physio- et psycho-sociologique^. Et il faut se hâter de restreindre l'objet si vaste de ces recherches : étudier la sociabilité ou l'aptitude humaine à l'empreinte sociale, ce n'est pas étendre nécessairement ses investigations à toute l'échelle zoolo ■ gique, car. selon l'auteur, les animaux ne présentent que des rudiments d'affinité sociale; ils sont, dit-il, allophiles, ils ne sont pas, à proprement parler, sociables; et l'affinité sociale qui est propre à noire espèce, il l'appelle d'un nom qu'il fera peut-être difficilement passer, Yhomilétisme.
L'ouvrage envisage successivement tous les procédés de l'analyse sociologique et, dès lors, comment analyser d'aussi minutieuses analyses? « En somme, dit l'auteur, l'ensemble réalise à peu près un Becueil de problèmes sociologiques accompagnés de quelques indications pour leurs solutions, en vue de les ramener à un point de vue commun. Il ne s'y rencontre aucune loi, aucune conclusion n'y est formulée. Ceux qui savent où en sont, en sociologie, l'observation et l'expérimentation, ne s'en étonnent pas trop. » Ne nous étonnons pas qu'un seul des membres de l'Institut belge n'achève pas la tâche dévolue à l'Institut tout entier : il est temps d'appliquer à la sociologie le principe fécond de la division du travail et de comprendre que celte science collective ne fera de progrès que par une systématique coopération des idées. Il y a dans ce livre, si riche de détails, d'une si grande plénitude d'idées et étendue d'érudition, quelque chose qui me charme particulièrement : ce sont de nombreuses lignes de points suspensifs, aveux philosophiques des lacunes de la science Les géographes d'autrefois ne voulaient pas se résigner à laisser du blanc dans leurs cartes et les contrées inexplorées ils les zébraient, au petit bonheur, de rivières ou de montagnes; les sociologues ou sociologistes n'ont que trop conservé cette tradition antiscientifique; M. Waxweiler s'en est courageusement affranchi et c'est plaisir d'avoir à louer un auteur et pour ce qu'il dit et pour ce qu'il ne dit pas. Quand il connaît la topographie d'une région, il la décrit supérieurement; quand il ne fait que l'entrevoir ou la deviner, il l'avoue franchement et nous est encore un guide précieux en indiquant des directions et en circonscrivant d'un trait léger les régions inexplorées. Son livre donne beaucoup plus que
1 Notes sur des formules et introduction à l'énergétique physio- et psycfio sociologique, par Ernest Solvay.
le titre ne promet : c'est plus qu'une esquisse, c'est un programme magistral qui fait espérer infiniment du groupe de savants qui ont le rare mérite de ne pas confondre avec la moisson d'aujourd'hui la lâche de demain, la dot effective de la jeune science avec les espérances.
Alexis Bertrand.
A Monsieur le Professeur Lacassagne.
Asile de Villejuif, le 24 septembre 1907.
Mon cher Directeur,
La lettre du dernier numéro des Archives d'Anthropologie criminelle (aoùt-sepl. 1907) m'incite à vous écrire ce mot que vous pourrez insérer, si vous le jugez à propos comme se rapportant à l'article précédent sur l'escroquerie au Trésor.
La période médico-légale préliminaire de la folie est à considérer aussi bien au point de vue des attentats dont les prochains malades peuvent devenir les victimes qu'au point de vue de leur propre délinquance.
A ce point de vue spécial, Sérieux et Raymond ont, avec raison, insisté pour les paralytiques généraux en particulier sur celte phase prémonitoire de la démence où ces malheureux sont encore méconnus en tant que malades. C'est la curée fructueuse.
Les gens indélicats ne s'y trompent pas toujours, leur délinquance en éveil sait flairer clans ces affaiblissements prédémenliels la suggestibilité morbide et l'euphorie propice à l'application de combinaisons criminelles fructueuses. Tanlôt certains escrocs mettent en avant les paralytiques latents qui s'y prêtent inconsciemment et restent l'enjeu captif aux mains de la justice qui condamne et reconnaît ensuite l'erreur, mais le vrai voleur échappe.
D'autres fois, la combinaison se réduit à une affaire commerciale ou financière combinée de telle sorte que le malade assume les responsabilités en échange de son avoir que les comparses font disparaître en le laissant acculé à la faillite. Les familles attribuent alors parfois la maladie reconnue tardivement au chagrin de ces mécomptes qui sont déjà une conséquence d'un mal antérieur latent.
L'étude récente de M. le D1' R.-A. Reiss sur l'escroquerie au Trésor dont l'Espagne lient le record m'a remis en mémoire une série d'escroqueries de ce genre dont furent victimes les déments paralytiques. J'ai cru qu'il serait intéressant de signaler ici un complément à L'excellent travail précité de M. le professeur Reiss, de Lausanne. C'est la fréquence relative de cette escroquerie à l'égard d'affaiblis mentaux, en particulier des paralytiques à la phase médico-légale.
Nous avons eu l'occasion d'observer deux déments paralytiques qui
furent victimes de l'escroquerie au Trésor; l'un deux avant son internement y perdit une dizaine de mille francs. Sa famille attribuait la démence à la secousse morale due à la perte; il est plus que probable que. grâce à son affaiblissement démentiel, il se prêta à une escroquerie facile à éventer.
D'autres déments ont reçu à l'asile des lettres d'Espagne offrant le gain fictif qui sert d'appât. Ces lettres nous arrivaient de l'adresse antérieure des malades.
Les affaiblis mentaux semblent particulièrement recherchés par les escrocs qui semblent en faire le diagnostic très net ainsi que le montrent ces cas. L'escroquerie au Trésor, qui n'est qu'une amplification du vol à l'américaine, cadre avec la mégalomanie imminente. La victime croit toujours recevoir en garantie de ses avances une somme disproportionnée (sacocbe ou valise remplie de vieux parchemins ou journaux au lieu de billets de banque ou bijoux).
Voici la lettre par laquelle notre dément fut engagé dans la voie des avances d'argent qui le ruinèrent avant l'internement :
o Monsieur, prisonnier dans cette ville pour faillite, je viens vous demander si vous voulez m'aider à retirer une somme de SOO.000 francs en billets de banque que je possède dans une malle qui se trouve en dépôt dans une gare en France : pour cela, venez ici lever la saisie de mes bagages en payant au greffe du tribunal les frais nécessaires pour vous emparer d'une valise contenant un secret dans lequel j'ai caché un chèque de 3oo.ooo francs payable au porteur et le bulletin nécessaire pour retirer la malle en gare
<« En récompense je vous céderai le tiers de la somme. Ne sachant si vous êtes à la même adresse et dans la crainte que cette lettre ne vous arrive pas, j'attendrai votre réponse pour signer mon nom et vous confier mon secret.
<( Je ne puis recevoir votre lettre en prison, mais vous enverrez une dépèche à cette adresse à mon ancien serviteur qui me la remettra en toute sécurité: Santos Madera 7, Madrid.
» Dans l'impatience de votre réponse, je ne signe que :
« P.-S. — Surtout, répondez bien par dépèche et non par lettre et, par précaution, au lieu de votre nom signez Blas. »
J'ai signalé ce cas dans mon volume Démence, p. 4°^ (Paris 190e»).
Veuillez agréer, mon cher Directeur, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.
D1' A. Marie.
D1' R. Jude, médecin aide-major de i'e classe aux hôpitaux <le Tunisie, les Dégénérés dans les Bataillon* d'Afrique, un volume in-16, de iiS j> Vannes. Le Beau, 1907.
Cepetit volume ne manque pas d'intérêt : il est composéd'études prises sur le vif. Successivement l'auteur nous montre comment est composé ce milieu militaire spécial, l'attitude des « hommes » au bataillon. Ces « Joyeux ». pour la plupart condamnés parles tribunaux civils avant leur incorporation, sont presque tous des dégénérés : aussi leur réunion constitue comme « une foule » de toqués, foule dans laquelle il va mise en commun de qualités ordinaires et création de caractères nouveaux.
L'individu, dit M. Jude, placé dans un pareil milieu est éminemment suggestionnable. Chez les prédisposés, il naît bientôt des idées de persécution ; il y a exagération de la tendance aux obsessions et aux impulsions. Le niveau intellectuel et moral s'abaisse, d'où, par imitation, le développement extraordinaire de la pédérastie, une floraison caractéristique de tatouages, de véritables épidémies de mutilations.
Tel est cet épouvantable, ce dantesque Bikibi.
Là il se forme d'étranges groupements. Deux grandes bandes : les Parisiens et les Marseillais, puis les Indépendants, composés « d'Indécis », de Moulons, parmi lesquels on distingue les « Charognards », les « Marocains », les « Aiglons >>. les « Vautours », les « Satous ».
M. Jude. médecin instruit et consciencieux, donne d'intéressants détails sur la pédérastie en prison, les ménages, les tatouages. Ce serait là autant d'études à traiter successivement et d'une façon complète: les matériaux abondent, l'observation est facile. M. Jude, d'après l'étude que nous analysons et dans laquelle il a fait preuve de grandes qualités, est, mieux qu'un autre, à même d'entreprendre un pareil travail et de le mener à bonne fin. Nous le félicitons sincèrement de son opuscule sur les « Bat. d'Ail'. », en attendant des mémoires spéciaux et de grand intérêt pour la médecine légale et la médecine d'armée. A. Lacassagne.
L)r Emile Laurent, le Criminel aux points de vue anthropologique, psychologique et social. Préface de M. le professeur Lacassagne. Paris. Vigol frères, éditeurs. i<)"cS, -'î'i pages.
L'auteur des Habitués des /irisons de Paris est bien connu des lecteurs des Archivespar les nombreux travaux qu'il a publiés dans nos colonnes. Une nouvelle édition de son livre vient de paraître chez Vigot, avec ce titre : le Criminel aux points de eue anthropologique, psychologique e social. Combien je regrette, pour ma part, que le I)r Laurent ait abandonné sa première désignation. Son livre, en effet, contient une série d'observations curieuses de faits très bien rapportés
sur la population des prisons. Pourquoi vouloir traiter maintenant du criminel, d'autant plus que la première idée qui vient à l'esprit lorsqu'on lit les intéressants chapitres du livre du Dr Laurent, c'est de se demander de quel criminel il veut nous parler. Je lis morphologie et physiologie du criminel? et je me demande : mais de quel criminel? Je crois, en effet, pour ma part, qu'il n'existe pas un criminel, mais des criminels différents, non seulement d'après la variété de leurs actes antisociaux, mais d'après leur conformation cérébrale. Or, dans le livre que j'examine, je ne vois aucune classification. Lorsque l'auteur étudie « la psychologie du criminel », veut-il parler du voleur, du parricide ou du jeune apache incorrigible? Cependant le Dr Laurent admet bien qu'il va des distinctions à faire : c'est ainsi qu'il parle du marchand de vins qui a frelaté son vin et s'est laissé prendre, du garçon de banque qui a emprunté sur sa caisse et n'a pu restituer la somme à temps et, enfin, des anormaux qui sont victimes de l'hérédité que l'éducation seule est capable de sauver.
Je répéterai encore la même objection lorsque je lis dans le chapitre Dégénérescence et Criminalité : « Prenant un à un tous les stigmates principaux physiques et psychiques, je n'ai pas eu de peine à les retrouver variés et combinés chez les criminels. Aussi, je croirais volontiers, avec Giuseppe Sergi, que le criminel est la synthèse de toutes les dégénérescences humaines. »
Néanmoins le livre du Dr Laurent est intéressant, je le signale aux criminologistes qui sont à la recherche d'observations. L'auteur a vécu pendant plusieurs années au contact des criminels comme médecin des prisons et sa moisson a été fructueuse. E. M.
Dr J. Héricourt, V Hygiène moderne. Paris, Ernest Flammarion, éditeur, rue Racine, 26 (Bibliothèque de philosophie scientifique), 3 1 1 pages.
Excellent livre de vulgarisation où l'on trouvera traitées avec compétence et exposées avec la plus grande clarté les questions d'hygiène individuelle ou collective récemment mises au point.
L'ouvrage est divisé en quatre parties :
i° L'individu, avec un chapitre sur l'arthritisme, sur les candidats à la tuberculose, sur le régime alimentaire, sur les jeux et le sport, sur la vie sexuelle, etc.;
20 La maison, avec une étude remarquable de la vie domestique et de la maison de demain ;
3° Les collectivités ; le principal danger qui menace les collectivités, c'est la contagion et, alors, sont étudiés les habitations collectives, les voitures publiques et les théâtres, le baiser entre enfants;
4° La vie extérieure. La lutte contre la tuberculose, contre le péril syphilitique, est exposée en deux chapitres; à signaler aussi comme particulièrement intéressante la contagion par les insectes et par les animaux domestiques. E. M.
REVUE L>tS JOURNAUX ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES 871
Les causes de la mort subite. — Le l)1 Ascarelli de Home a pu examiner 83 cas de mort subite et pratiquer 5o autopsies.
Il a constaté que la mort avait été causée 21 fois par des maladies des vaisseaux, i5 fois par des maladies du cœur ou du péricarde, 5 fois par des infections de l'appareil respiratoire, \ fois par des maladies non infectieuses. 1 fois par diverses infections, 1 autre fois par des infections multiples: 3 fois le résultat fut douteux. Il faut ajoulei' que 68 pour 100 des individus étaient artério-scléreux.
(Prov. Méd. I
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE LÉGALE DE FRANCE Séance du 10 juin 1907.
Empoisonnement par 1 acide phénique. — Drs Thoinot et Balthazard — L'empoisonnement par l'acide phénique (C'il' <>H est un genre d'accident relativement récent. Tardieu ne le mentionne pas. L'adulte absorbe quelquefois l'acide phénique dans un but de suicide. Généralement, il échappe aux dangers d'erreur médicamenteuse, étant prévenu à temps par l'odeur et la causticité du produit. Les accidente sont dus le plus souvent à une méprise des médecins. infirmiers et infirmières, prescrivant ou administrant des lavements trop concentrés. Mais là comme pour l'ingestion fortuite. les victimes sont presque toujours des enfants.
Voici deux cas de mort par le phénol survenus sous forme de mort subite (au sens de Brouardel, c'est-a-dire morts rapides et dans lesquels, chose curieuse, la présence et la nature du poison ont été des trouvailles d'autopsie.
Premier eus. — L'n homme tombe brusquement dans la rue et meurt trois heures après a l'hôpital. Alcoolique d'habitude, il avait fait des excès de boisson depuis la veille. Ca lavre en hon êlat de conservation. Peut-être léger piqueté hémorragique. Le poumon présente une coloration rose carminé très spéciale, analogue à celle que donne l'asphyxie par l'oxyde de carbone, et résultant sans aucun doute d'une action spéciale de l'acide phénique sur le sang. Foie gras. Reins : pointillé hémorragique. Cerveau : lésions vasculaires et méningées douteuses.
La muqueuse buccale est blanche, épaissie 1 à 2 millim , parcheminée, détachable. Même aspect sur la langue, le pharynx, l'épiglotte. L'œsophage présente une coloration gris perle et une consistance cartonnée; extérieurement il est coloré en rose hortensia. L'estomac, lui aussi, est rosé extérieurement ; sa muqueuse olfre l'alternance d'un fond rouge uni avec des raies gris perle ou blanc crémeux, qui sont
des crêtes des plis. Aspects analogues dans le duodénum et jusque dans l'iléon, avec diminution graduelle.
Odeur de phénol dans tous les viscères et dans le contenu de l'estomac.
Constatation du phénol par transformation en acide pi crique G6H"2 (AzO2)3 OH. Dosage : i gramme dans l'estomac.
Deuxième cas. — Un homme est trouvé mort dans sa chambre, quelque temps après le départ d'une maîtresse avec qui il s'était disputé; près de lui le commissaire de police trouva un flacon vide, et le négligea, n'en ayant pas remarqué l'odeur.
Teinte carminée dans les poumons.
Foie gros | i.ySo gr. |. Extérieurement et intérieurement on discerne une dégénérescence graisseuse aiguë. Le caractère aigu de la dégénérescence se reconnaît notamment à ceci qu'aux masses graisseuses se trouvent mêlés des corpuscules et des détritus éosinophiles, donc protéiques.
L'autopsie n'a eu lieu que huit ou dix jours après la mort, mais les détails histologiques restaient nets, grâce à une action conservatrice du phénol, particulièrement remarquable dans le foie et dans le rein. Dans le cerveau, cependant, les détails tins de la structure sont effacés.
Tube digestif comme ci-dessus.
L'examen histologique de l'œsophage montre que C<; H;1 OH a agi non comme nécrosant , mais comme fixateur j des éléments de tissus ont été fixés sur place dans leur forme.
Les cellules œsophagiennes de Malpighi, entre autres, se trouvent remarquablement « préparées », leurs denlrites protoplasmiques sont vus rétractés, mais très nets.
C6 IF OH agit donc tout autrement que SO4 H- (acide sulfurique). Les traînées grisâtres déjà signalées par Hoffmann ne sont nullement des produits de nécrose, comme le croyait cet auteur. Le magma gris est constitué par du mucus coagulé, au-dessous duquel la muqueuse est « fixée ».
Suivant Hoffmann, les interstices des plis muqueux étaient mieux conservés que les plis : c'est le contraire que nous constatons et il nous est facile d'en trouver l'explication. L'estomac vivant, au contact du toxique, se contracte en masse, jusqu'à donner le volume du poing ; les plis sont serrés avec force l'un contre l'autre; dès lors, le liquide n'est plus en contact qu'avec leurs crêtes, et il exerce sur elles seules l'action fixatrice décrite ci-dessus.
Vingt grammes de phénol ont été trouvés dans l'intestin. Les cellules cérébrales n ont pas été fixées par le pfténolcomme tant d'autres dans l'organisme. L'heure de l'injection du poison n'a pu être déterm inée.
Dr Socquet. — La mort après ingestion de phénol peut survenir très rapidement, en inoins d'une heure. Un célibataire aisé, cardiaque et
absorbant régulièrement de la digitale, meurt; par quel mécanisme, peu importe. Suivant un usage populaire, les domestiques achètent une
liole d'acide phénique et en versent une partie dans une assiette qu'ils mettent sous le lit ; la liole à moitié vide est abandonnée dans la cuisine, le cocher croit y reconnaître du vin blanc, en remplit un verre et, chose incroyable, boit tout ce verre d'un seul trait; en moins d'une heure il élad mort. — Or le rentier, célibataire, avait institué pour sa légataire universelle sa femme de chambre, qui se trouvait être sa maîtresse depuis six mois; les héritiers du sang, frustrés, formulèrent l'hypothèse suivante : pour hériter plus vite, la servante avait empoisonné le maître; le cocher ayant menacé de la dénoncer, elle l'avait empoisonné aussi Une double exhumation fut ordonnée par le Tribunal, et l'accusation reconnue fausse. Il faut retenir celte possibilité invraisemblable, pour un homme pressé, assoiffé, au gosier peut-être blasé, d'avaler entièrement un verre qui exige sûrement plusieurs gorgées, sans reconnaître qu'il s'agit de phénol.
Autre cas. Dans un hôpital, un alcoolique très agité et à un moment camisole, se lève la nuit, et boit environ ioo grammes de la solution d'acide phénique, teintée de rose, dans laquelle baignent des thermomètres. 11 meurt également en une heure. Odeur de phénol dans l'estomac, hémorragie méningée, lésions pulmonaires. La solution phéniquée rose, réglementairement titrée à 5 pour ioo, se trouvait dans l'espèce diluée par des additions successives.
D1 Chassevant. — J'ai expérimenté sur des cobayes l'acide phénique. Une solution aqueuse injectée dans le péritoine les tuait en trois heures; avec une même quantité de solution huileuse, il y avait survie ; la mort ne survenait avec la solution huileuse qu'après injection d'une dose triple. Cette efficacité trois fois plus grande de la solution aqueuse s'explique par le fait suivant, que la solution aqueuse seule provoque des lésions péritonéales ; par ces lésions se produit une absorption rapide; alors que la solution huileuse, lentement absorbée par une séreuse restée saine, est éliminée graduellement en temps utile l.
Dr Thibiehge. — J'ai vu à l'hôpital Tenon, il y a environ vingt-cinq ans, un empoisonnement par lavement phénique chez une typhique. Au lieu de j5 milligrammes, la surveillante avait fait administrer y gr. ()<> d'acide phénique. Douleurs atroces avec début remarquablement subit, perte de connaissance, mort en quin/.e heures. Autopsie par Brouardel, avec l'aide de Socquet. Escarres jaunes, etc.
D1 Laugier. — J'ai vu à Nanterre une intoxication accidentelle. Algidité, torpeur, raies. Lavage d'estomac et injection- de i.ooo grain -
1 En thérapeutique, les solutions huileuses d'acide phénique se montrent notablement moins irritantes que les solutions aqueuses ou alcooliques du même titre. La glycérine atténue considérablement la causticité de tes dernières Hallopeau). La vaseline phéniquée est très irritante Manquai .
Arch. Anthr. Crim. 1901 58
mes de sérum en une heure. Guérison. Les troubles ont, là aussi, éclaté brusquement, trois quarts d'heure après l'ingestion d'une cuillerée à café de solution concentrée d'acide phénique.
DrDupRÉ. — J'ai vu aussi des débuis brusques, environ un quartd'heurc après l'administration du toxique. Il s'agissait de lavements phéniqués administrés^ suivant l'usage de l'époque, à des typhiques ; il y avait erreur de la part des religieuses du service, et plusieurs malades étaient atteints en même temps. — On a signalé également de nombreux cas d'intoxication par pansements phéniqués après brûlures, dans les hôpitaux d'enfants ; les enfants seraient particulièrement sensibles à l'action du phénol. Je demanderai quel était l'état des urines dans les deux cas de MM. Thoinot et Balthazard. On a signalé leur coloration noire, surtout chez les enfants ; j'en demanderai la cause. Est-ce de l'hématurie ?
Dl" Balthazard. — Les urines avaient leur coloration normale.
Dr Chassevant. — J'ai observé souvent des urines très claires chez des cobayes. Le phénol s'élimine dans l'urine sous forme d'acides sulfo-conjugués et des produits d'oxydation (quinines et oxyquinones, oxyphénols supérieurs). Ce sont eux les agents de coloration.
Le diagnostic rétrospectif des troubles mentaux et des sillons unguéaux. — Chavigny, prof, agrégé au Yal-de-Grâce. — Un soldat paraissant atteint de troubles mentaux est envoyé par deux fois à l'hôpital, soupyonné à chaque fois de simulation, et finalement envoyé pourobservation au Val-de-Grâce, où il se montre parfaitement normal.
Aucun renseignement utilisable sur la nature des troubles mentaux vrais ou simulés, qui ont précédé. Le Dr C. constate sur les ongles du sujet un sillon, dont la production a été manifestement contemporaine des troubles mentaux allégués; il y a donc eu troubles de la nutrition à cette époque, et le Dr C. croit pouvoir en conclure que les troubles mentaux n'étaient pas simulés, mais réels.
Le Dr G. ajoute : La croissance des ongles de la main est, selon Dufour, de / millimètre par semaine ; aux ongles du pied, elle est deux ou trois fois moindre. Le professeur Pierret a déjà signalé la présence du sillon au cours de diverses maladies. Dans le cas actuel, il prouve nettement les troubles spontanés de la nutrition, carie régime alimentaire du malade est resté exactement le même dans les divers établissements où il a été observé.
D" Dupré. — La constatation du sillon prouve qu'il y a eu dénutrition à un moment donné, mais elle ne permet pas d'affirmer qu'il y ait eu à ce moment aliénation En effet, les simulateurs se dénourrissent parfois dans des proportions considérables, durant le temps de leur simulation. Le refus d'aliments, l'insomnie, l'agitation volontaire, etc., amènent chez eux un amaigrissement parfois extrême. La constatation
du sillon ne peut donc guère servir comme élément de diagnostic différentiel dans le cas de simulation supposée. Le signe du sillon en lui-même semble avoir été découvert par Beau.
Dr Vallon. — J'ai vu en effet des troubles de nutrition considérables se produire chez les simulateurs, notamment chez un qui se privait de sommeil et de nourriture, barbouillait sa cellule d'excréments, mangeait ses excréments, etc.. et qui ne renonça à son système qu'après tout espoir écroulé, après le verdict.
Je Pavais présenté au Tribunal comme simulateur avéré. Ce fait, et bien d'autres prouvent que la simulation peut compter comme l'acteur de dénutrition.
Le signe de l'ongle n'en est pas moins précieux à constater. Il peut, comme tout autre renseignement, demander à être interprété, et être d'une interprétation diflicile ou même impossible; il n'en mérite pas moins d'être recueilli D'ailleurs, si certaines maladies mentales ont pour accompagnement ou pour cause un état de dénutrition très marqué, on peut se demander si les autres, si toutes les maladies ne s'accompagnent pas à quelque degré d'un trouble de la nutrition. Je chercherai dorénavant le signe de l'ongle dans la plupart de mes malades, surtout chez ceux des intermittents qui se trouveraient rester à l'asile un peu longuement.
Dr Thibibrg . — J'ai observé sur moi-même la production de ce sillon, durant mes périodes de travail ; le moindre repos améliorait la nutrition de 1 ongle, et mes alternatives de travail et de congé, répondant à des périodes très courtes, dix jours, par exemple, ont pu ainsi rester inscrites sur mes ongles.
Le 1 )r G. présente des moulages pris par lui sur les ongles de son malade; ces moulages, surtout quand on les examine au jour frisant, donnent bien l'image en négatif du sillon unguéal observé. Leur présentation est très appréciée.
Un cas de myocardite paraissant d'origine traumatique. — MM. Jeanbrau et Rimbaud de Montpellier). — Observation minutieuse et longue. Conclusions médico-légales très combattues. Les auteurs admettent une incapacité de travail des neuf dixièmes 11 s'agit en elfet d'un rural, illettré, capable seulement de gros travaux. Quel peut être ce dixième d'effort dont il pourrait chercher à vivre?
( le salaire réduit dont on le juge capable lui ôte le droit à la pension définitive moitié du salaire primitif) dont il peut avoir réellement besoin. Il fallait admettre l'incapacité absolue, sous bénéfice de revision dans les trois ans. suivant la loi.
Dr G.-G. de Clerambault,
Médecin adjoint de l'Infirmerie spéciale des Vliénés j • i- ■ — ta Préfecture de I ■ Progrès Médical.
Nomination. — Ecole supérieure de Médecine de Florence. — I.e ])' Attilio Gevïdalli est nommé privat-clocent de Médecine légale.
Nécrologie. — Nous apprenons avec regret la mort de M. N. Vaschide, directeur-adjoint du laboratoire de psychologie expérimentale de l'Ecole des Haules-Etudcs à l'asile de Yillejuif, décédé le i3 octobre, à l'âge de trente-trois ans, à Paris.
— M. le D'J.-S. Swithin Wilders, ancien professeur de Médecine légale à l'Université de Birmingham.
L'état des yeux après la mort violente. — Le 8 septembre dernier, afin de subvenir aux dépenses d'une fille Bertin, son amie, un jeune découpeur sur métaux, Georges Amiot, se présenta chez une sexagénaire, Mme Lucas, domiciliée rue de la Folie-Méricourt. Par son frère, que cette vieille dame affectionnait beaucoup, il était au courant des aîlres de la maison.
Il frappa : Mme Lucas vint ouvrir. Se jetant sur elle, il la renversa dans le vestibule, referma la porte, saisit de nouveau à la gorge la malheureuse femme et l'étrangla. Elle pouvait ne pas être morte : il lui enfonça dans la- gorge un tournevis. Puis, ayant arraché les bagues et les boucles d'oreilles qu'elle portait, il fouilla les meubles et s'enfuit en emportant une somme de 1.700 francs en or et en billets.
Amiot était arrêté le lendemain ainsi que sa maîtresse sur laquelle on trouva quelques-uns des bijoux volés.
A l'audience, Amiot a renouvelé les aveux qu'il avait faits à 1 instruction.
« Si, après l'avoir étranglée, je l'ai frappée d'un coup de tournevis, a-t-il ajouté, c'est qu'elle me regardait avec ses yeux grands ouverts. J'avais peur! »
Me de Fallois a obtenu l'acquittement de la fille Bertin qui n'avait cessé d'affirmer qu'elle avait ignoré l'origine des bijoux saisis sur elle.
Quant à Georges Amiot, pour lequel avait plaidé MeBrack, il a été condamné à mort.
Le procès Thaw. — Tout New-York était impatient de connaître le verdict du procès Thaw. Une foule énorme était massée toute la nuit devant le Palais de Justice ; mais les jurés ne pouvaient arriver à se mettre d'accord. A minuit, ils ont été de nouveau enfermés jusqu'au matin 10 h. 1/2. Ils ont demandé le soir à voiries pièces à conviction, le plan du théâtre du crime et à entendre Thaw, dont l'état mental semble les préoccuper le plus. On les a dit également partagés ;
d'autre part, on prétend que huit jurés sur douze sont en faveur de l'acquittement.
On croit à un verdict transactionnel déclarant Thaw coupable de meurtre au second degré, ce qui entraînerait la détention à perpétuité, ou d'homicide au premier degré ou au second degré entraînant des peines de vingt et quinze années de prison.
Aux Etats-Unis comme en Angleterre, le jury doit arriver à une décision unanime, à défaut de laquelle un nouveau procès devant un nouveau jury est ouvert ou l'action judiciaire est abandonnée.
Les New-Yorkais sont excités au plus haut point. On parie dans les bars et les restaurants : à \ contre i que Thaw sera acquitté, à S contre i qu'il sera condamné, à i5 contre 7 que le jury ne pourra se mettre d'accord.
Les hésitations du jury ont rendu confiance à Thaw et à sa famille dans un acquittement. L'accusé fait même emballer ses effets personnels clans sa prison.
La police a eu grand' peine à dégager Mme Thaw des mains de la foule qui aurait mis ses vêtements en lambeaux pour garder un souvenir d'elle et de la cause célèbre dont elle est l'héroïne.
Après des débats qui durent depuis cinquante-six jours ce procès sensationnel est à recommencer. A la suite de quarante-sept heures de délibérations infructueuses et parfois violentes, le jury a été congédié. On dit que sept membres se prononçaient pour l'assassinat au premier degré, ce qui entraînait la peine de mort, alors que cinq autres se déclaraient en faveur de l'acquittement pour folie.
M. Jérôme a annoncé qu'il retraduirait Thaw devant les Assises en automne.
La presse anglaise; fait à propos de ce procès de sévères commentaires sur le système judiciaire des Etats-Unis et dit qu'en Angleterre cette affaire, qui a pris à New-York un caractère théâtral et scandaleux, aurait été expédiée en quelques jours. Il est probable qu'il en eût été de même en France.
Le roi de Bavière. — Le Xoucellisle de Hambourg signale que le roi Otto de Bavière est entré le 27 avril dans s;i soixantième année. On parle de moins en moins de l'infortuné, qui est enferme à Fin-tenried. à une heure de Munich, autrefois château de plaisir des rois de Bavière. Il a autour de lui son maréchal de la cour, deux gentilshommes de la cour et deux médecins. Ces personnages alternent tous les mois avec des remplaçants. Tous les huit jouis vient le célèbre psychiatre von Grashen. et une fois par an le ministre de la maison royale vient constater l'état de santé du roi.
Le prince régent Luilpold se fait adresser un rapport régulier, mais ne vient jamais voir le malade, pas plus que ses autres parents, car les visites irritent celui-ci.
Autrefois, le roi avait des moments de lucidité, mais ils ont disparu actuellement et il n'est plus sujet à aucune impression. Sa sauté physique est bonne jusqu'à présent.
Un curieux syndicat. — Vn syndicat, qui a du moins le mérite de l'originalité, vient de se constituer à Marseille, sous la dénomination de « Syndicat des chanteurs ambulants et estropiés français ».
Voici, dans leur texte fantaisiste, quels sont les statuts du nouveau syndicat. Ils ont été approuvés à l'unanimité :
Statu du Syndicat des chanteurs ambulants estropiés français.
Article itr. Tous menbres du dit syndicat doit être Fronçais;
Art. 2. Les menbres du syndicat doivent s'abstenir de chanter et de déclamer des chansons et monologues contre le gouvernement de la République fonctionnaires polices ainsi que les ministres enseignant qu'importe la nuance de la religion;
Art. .'5. Le devoir d'un syndiqué qui se trouve dans une ville sachant qu'un individu simule ou qu'il appartient à une exploitation de mendicité el surtout étant étranger, le syndiqué doit avertir les autoritées;
Art. 4. Il est bien entendu que pour être menbre du syndicat fauï être estropié d'une infirmité voyante ou apparente ;
Art. .".. Les femmes estropiés ou infirmes sont de droit menbre et adeptes au titre français ;
Art. 6. Aucun menbres du bureaux ne sera rétribué ou indemnisée.
Une délégation a été chargée de se rendre à la préfecture pour y déposer les statuts du nouveau syndicat et le placer sous la protection des autorités.