LE SUICIDE ET LA CRIMINALITÉ AU JAPON
Par E. TARNOWSK1
L'empire du Soleil Levant vient de faire une carrière prodigieuse, qui a rempli d'étonnement le monde entier. Le joliLilliput d'hier est devenu le géant Brobdingnag. qui ne cesse de grandir encore et, de son ombre menaçante, semble couvrir tout le Pacifique et l'Asie orientale. Nous n'allons point parler de ses exploits militaires, qui sont à la mémoire de tout le monde. Il faut encore avoir on vue que la puissance du Japon moderne n'est pas une force militaire seulement, et ses succès ne sont pas dus qu'aux canons et aux baïonnettes. Le développement industriel et commercial de ce pays des miracles n'est pas moins surprenant que l'expansion de son influence politique. Il y a à peine une trentaine d'années, le trafic international du Japon était presque nul. une cinquantaine de millions d'yens (importation et exportation . A présent, il atteint la somme imposante de presque un milliard d'yens, il est vingt fois aussi grand qu'il était au temps de la guerre turco-russe en 1877. C'est un progrès colossal ; nul autre pays dans la même période de temps ne nous présente rien de pareil. Et les mêmes chiffres, exprimant une agitation fébrile, un accroissement d'énergie nationale le plus intense.
Arch. Anllir. .uni. 1907-5 i
peuvent être cités pour l'industrie, les transports, le développement intellectuel du peuple. Prenons par exemple l'augmentation de la flotte commerciale du Japon en bateaux à vapeur. Quarante ans à peine se sont écoulés que le Japon ignorait presque les bâtiments à vapeur. Ses navires commerciaux n'étaient que des jonques chinoises et l'art de la navigation était presque inconnu à ces insulaires murés dans leurs îles par un gouvernement défiant et soupçonneux. Mais en 1886, les Japonais avaient déjà 92 bateaux à vapeur jaugeant 92 milliers de tonnes, un peu plus que l'Autriche d'alors. En i8o,5, les entreprenants insulaires possèdent 528 bateaux de 33 1 milliers de tonnes, ils ont dépassé la Hollande et la Russie (sans la Finlande). Dix ans passés, les fils du Soleil Levant se trouvent être au quatrième rang, ils ont devancé la France et la Norvège, leur flotte commerciale compte 1.766' vapeurs de 728 milliers de tonnes, elle ne le cède en nom bre qu'à l'Angleterre, les Etats-Unis et l'Allemagne1. Et son progrès ne se ralentit pas.
Ces chiffres peuvent nous suffire pour nous faire une idée approximative du développement industriel et commercial du Japon moderne. Ce développement est un fait bien connu et bien établi par de nombreux travaux et mémoires ; nous n'avons pas à y insister davantage. Il nous fallait seulement montrer que le Japon actuel est travaillé par une agitation fébrile, par une excitation et une hausse rapide de l'énergie nationale, se faisant jour dans toutes les manifestations de l'activité de ce peuple, entré résolument en concurrence sans merci avec ses devanciers de la civilisation européenne.
Ces métamorphoses subites, ce passage rapide d'un état asiatique immobile, fermé, cloîtré, inaccessible aux influences étrangères au rang des puissances civilisées de premier ordre n'ont pu s'effectuer sans produire de profonds changements au moral du peuple japonais. Du moins, c'est ce qu'on devait attendre d'après les lois psychologiques de la nature humaine. Il est vrai que l'âme des Japonais est différente de celle des Occidentaux et ce qui est une vérité en Europe ne l'est pas encore en Extrême-Orient.
1 Sans compter les voiliers. Leur nombre csl moindre au Japon qu'en France et en Norvège, mais c'est aux vapeurs qu'appartient l'avenir commercial sur la mer.
E. Tarnowski. — LK SUICIDE KT LA CRIMINALITÉ Al JAPON SU
Mais, toutefois, il serait inconcevable que le moi psychique de ceux de Nippon eût pu rester invariable à travers toute cette série féerique des succès éclatants, des changements politiques et économiques à vue d œil. La statistique, quelque incomplets et sujets à caution que soient ses chiffres, peut nous donner certains renseignements en cette matière-là. Mais tout d'abord, nous devons bien suivre la règle de méthode qu'on doit toujours observer en examinant les statistiques d'un pays lointain et insuffisamment connu: il ne faut pas tirer des chiffres que l'on a sous les yeux autre chose que ce qu ils présentent, c'est-à-dire ne pas déduire des conclusions qui ne seraient pas établies sur des faits réels et se garder de toutes estimations gratuites et arbitraires.
Commençons par la statistique des suicides au Japon1. Le suicide est en constante progression au pays du Soleil Levant. Voici les chiffres :
NOMBRES DBS SUICIDES VNNKES ■■" xv. „ —
Absolu Pour 100.000 hab.
1900 8 . 'ii ."1 181
igoli 10. -229 20G
Le nombre des suicides a presque doublé en vingt années. C'est une augmentation fort rapide, mais qui s'explique très bien par la tension extraordinaire de l'énergie nationale durant toute cette période mouvementée et inquiétante. Dans la plupart des pays européens, le chiffre des suicides, après une hausse continue pendant les trois quarts du xixc siècle, tend à présent à devenir stationnaire ou même à décroître (en France et de même au Danemark et en Allemagne). Mais le Japon est en plein développement de son activité industrielle et pacifique, son ascension vertigineuse aux sommets de la civilisation contemporaine
'Nos chiffres sont tirés du Résumé statistique de l'empire du Japon, éd. '1" Bureau de la Statistique générale du Cabinet Impérial.
ne peut se passer de victimes, tombées en chemin : les faiBlesou les surexcités s'exterminent. Par le niveau de la tendance au suicide (proportion pour 100.000 habitants) le Japon est au rang de la France et de l'Allemagne, surpassant de beaucoup les pays slaves, l'Angleterre et les pays latins du Sud. Ce niveau élevé de la tendance au suicide donne au Japon un air de vieille culture intellectuelle et d indifférence pour la vie caractérisant les civilisations anciennes. Mais nous n'allons pas nous arrêter sur l'examen des causes probables du développement du suicide au Japon ne s'en tenant qu'à nos chiffres. Voyons d'abord les modes de perpétration du suicide. Nous pouvons ici comparer les chiffres correspondants des deux pays, la France et le Japon, vu que le nombre des suicides est presque le même dans les deux :
NOMBRE MOYEN ANNUEL DES SUICIDES MOUE DE PERPÉTRATION DES SUICIDES — -^ — —
— France (1898-1900) Japon (1899-1903)
Pendaison 3.644 5. 02g
Submersion 2.4*4 a. 568
Armes à feu 1 .on 1 182
Armes blanches (instruments tranchants, etc.) 2Ï2 356
Poison 220 '.40
Asphyxie 83a. ?
Chute d'un lieu élevé iîag ?
Autres moyens 407 7 1 T>
Totai 9-786 !)-°9l)
Les chiffres ci-dessus présentent certains caractères de ressemblance ainsi que de diversité. Au Japon, de même qu'en France et dans presque toute l'Europe, les modes les plus fréquents du suicide sont la pendaison en premier lieu et la submersion ensuite. Un nombre presque égal de personnes des deux sexes se noient chaque année en France et au pays des Nippons. La pendaison est très fréquente au Japon : plus de 55 pour 100 suicides ont recours à ce moyen, tandis qu'en France, deux cin quièmes. Une différence notable entre les deux pays se montre à l'emploi des armes à feu : 1 i ou i 2 des 100 suicides français ont recours à une arme à feu (en Espagne et en Italie tout un tiers du nombre total), et au Japon, 2 pour 100 seulement. Cette différence s'explique aisément par ce fait que le Japon, jusqu'à l'ère
E. Tarnowski. — LE SUICIDE ET LA CRIMINALITÉ Al JAPON 813
de Meiji (1868). ignorait presque les armes à feu. L'armement du guerrier japonais, avant les réformes militaires du siècle passé, consistait surtout en armes blanches comme en plein xvic siècle, les canons et les fusils étaient en petit nombre et de vieux systèmes. A plus forte raison, la population agricole des districts ruraux n'avait-elle aucune idée de ces engins formidables, invention néfaste des barbares d'outre-mer. Il est vrai qu à présent les soldats japonais ont appris à manier très bien ces belles machines à tuer, mais la population non guerrière ne les a pas encore trouvées à son goût. D'autre part, le nombre des suicides commis à l'aide des armes blanches est fort restreint au Japon : il y est plus répandu qu'en France, mais du reste, n'est préféré que par 4 pour ioo des suicidés Cela montre que le fameux « karakiri », qui selon le rite habituel doit s'accomplir à l'aide d'un poignard, n'est que le privilège des classes nobles (kwazokou et shizokou, anciens samouraï). Le peuple (heimin), pour finir ses comptes avec la vie, devenue trop lourde, a recours aux moyens plus vulgaires et démocratiques : la corde et 1 eau (celle-ci pour les femmes surtout). Le poison est peu usité comme moyen de mort volontaire en France comme au Japon. L'asphyxie (au moyen des réchauds) et la chute d'un lieu élevé semblent être peu fréquents au Japon, où ces moyens ne sont pas enregistrés séparément.
Une particularité remarquable de la statistique japonaise des suicides, c'est la part relativement fort grande qu'y prend la femme. En Europe, en règle générale, les femmes ne font que i \ ou i/o des suicidés, en France par exemple 23 pour ioo, en Allemagne uo pour îoo, en Autriche 18 pour îoo, etc. Et au Japon sur ioo suicidés on trouve 3g femmes, c'est une tendance des femmes au suicide presque inconnue en Europe. En France se donnent la mort en année moyenne7.o6yhommeset 1. 1 17 femmes ; au Japon. 5. 074 hommes et 3.5 16 femmes, cela veut dire que les Japonaises se suicident plus souventque les Françaises, mais les Japonais, moins souvent que les Français. C'est un fait caractéristique pour le Japon actuel, mais nous manquons de renseignements pour émettre une explication plausible de ce fait. Notons en passant que, à cause des dissensions domestiques, jalousie, amour otïensé, etc.. se suicident plus de 1 .800 Japonaises en moyenne annuelle etle nombre correspondant des Françaises n'est que de "ioo environ.
Une autre particularité des suicides japonais, c'est leur précocité. Le nombre moyen annuel des suicidés au-dessous de seize ans en France n'est que de 75 ; au Japon, il est trois fois plus élevé. Pour 1 00 suicidés en France, a 1 n'ont pas atteint trente ans ; au Japon 35. Au contraire les personnes âgées de plus de cinquante ans, font presque la moitié (46 pour 100) des suicides en France et seulement un tiers (35 pour 100) au Japon. On pourrait en conclure que la condition des vieillards est plus favorable au Japon. La déduction serait inverse pour les jeunes gens et les femmes. Les femmes, dans les groupes de jeunes suicidés, font la majorité. En 1903, par exemple, il n'y avait que 353 suicides de sexe masculin âgés de moins de vingt ans, mais le nombre des femmes — suicides de même — âge était bien supérieur, 56 1 . Il est vrai que dans les âges suivants, les hommes l'emportent sur les femmes et, passé quarante ans, leur nombre est deux fois aussi grand. Mais ce penchant de toutes jeunes femmes et filles japonaises à la mort volontaire est fort significatif et donne à penser. Il faut noter ici que la part que la femme japonaise prend à la criminalité générale de son pays est très faible (8 pour 100), bien moindre que celle de la femme européenne. On pent donc présumer, en s'exprimant avec quelque emphase, que celle-là est plus vertueuse en même temps qu'elle est plus malheureuse que celle-ci. Mais ceci, il faut le retenir, n'est qu'une conjecture qui ne peut avoir qu'une valeur fort relative.
Quant aux motifs du suicide ils sont, à ce qu'il paraît, différemment classés et compris au Japon, de sorte que la comparaison avec la France est difficile. On peut s'en convaincre par ce petit tableau.