PREFACE
Alphonse Lusignan, membtrè èe la Société Royale, et l'un des plus brillamts écrivains canadiens, est mort sans laisser de fortune.
Ses confrères, qui admiraient son talent et chérissaient sa bonté d'âme, ont voulu, chacun, apporter quelques pages à ce livre, dont la vente devra aider sa famille à élever un monument funéraire à Vhomme distingué qu'elle regrette.
Les Editeurs.
Le 5 janvier dernier, à neuf heures du matin, la tête appuyée sur l'épaule de celle qui fut l'admirable compagne de sa vie, Alphonse Lusi^nan, le front calme et le sourire sur les lèvres, a rendu son âme à Dieu, dans la sérénité d'une conscience droite, et cette paix faite d'espérance et de résignation dont la religion sait entourer les mourants.
Il n'était pas seulement pour moi l'écrivain captivant avec qui l'on entre et vit malgré soi, par
la seule impression des idées, en communion d'âme et de sympathies.
Ce n'était pas seulement le confrère loyal et éclairé qui vous encourage de la voix, et vous soutient au besoin du coude et de l'épaule.
Ce n'était pas seulement le collaborateur de trente ans, avec qui une constante identité d'opinions, de vues et d'aspirations vous crée une parenté intellectuelle souvent plus difficile à briser que celle du sang.
C'était même plus que le camarade d'enfance qui a foulé près de vous les cailloux de la même route, qui s'est mouillé le front aux mêmes orages, qui a courageusement porté côte à côte avec vous le poids du jour, et accepté sans jamais faiblir sa part des luttes quotidiennes.
C'était l'ami !
L'ami comme on n'en rencontre pas trois fois dans son existence.
L'ami pour qui vos joies sont des triomphes et vos chagrins des catastrophes ; dont l'intimité ensoleille vos jours de folle jeunesse, et répand je ne sais quelle fraîcheur sur votre âge mûr;
dont l'afFection est toujours là pour vous donner la dernière poignée de main au départ, et la première au retour.
L'ami toujours franc, toujours bon, toujours fidèle, qui ne compte pas avec vous, et sur qui vous pouvez toujours compter ; dans l'âme de qui vous pouvez lire comme en un livre ouvert, avec qui vous n'avez jamais besoin d'explications, qui vous comprend mieux que vous-même, dont le sourire vous enorgueillit plus qu'un succès, et dont un simple serrement de main vaut, quand le .cœur est blessé, tous les surswiu corda du monde.
Voilà l'ami que j'ai perdu, et à ceux qui ont pu apprécier tout ce qu'il y avait de chaud et d'élevé dans cette belle intelligence et cette poitrine vibrante à toutes les saintes émotions, je puis le dire les larmes aux yeux, et sans crainte de n'être pas compris, voilà l'ami que je pleurerai jusqu'à ce que ce soit à mon tour de descendre dans la tombe.
Que voulez-vous, on n'a qu'une seule vie à vivre ; et voilà trente-deux ans bien comptés que la sienne se trouvait mêlée à la mienne, comme
un rayon qui traverse une goutte d'eau, 1 éclaire et la réchauffe, on l'env^eloppant tout entière d'un reflet caressant.
Alphonse Lusignan était né à Saint-Denis, comté de Saint-Hyacinthe, le 27 septembre 1843, d'une famille originaire de Pranzars, dans le Poitou.
Son ancêtre s'appelait Jean Miel de Lusignan, et appartenait à l'armée, régiment de M. de la Val trie. Plus tard, on a écrit Amiel et même Hamiel.
La particule, que cette origine lui donnait droit de porter, le vaillant écrivain — républicain en pratique comme en théorie — la retrancha de son nom par instinct démocratique.
— Je suis du peuple, disait-il quelquefois ; à quoi me servirait cette marque distinctive d'une caste à laquelle je n'appartiens pas de fait ? Je n'en mérite aucu^^es félicitatioDS : il y a peut-être ercore plus d'orgueil à laisser de côté la particule qu'on a, qu'il n'y a de vanité à s'affubler de celle qu'on n'a point.
Tout Lusignan est là : hcnnête et Icpû^ie jusqu'aux conséquences extrêmes.
Il n'avait que deux ou trois ans, lorsque son père — qui était marchand — ruiné à la suite des événements de 1837, auxquels il avait vaillamment pris part en payant de sa personne et de son sang dans la fameuse journée de Saint-Denis, émigra au " Petit Maska", qui fut depuis Saint- Hyacinthe.
C'est là que mon ami passa ses chères années de collège, dont il a si souvent évoqué le souvenir dans ses spirituelles chroniques.
Comment j'ai connu Lusignan ? Je ne m'en souviens guère. Il me semble que je l'ai toujours connu.
Quand il apparut à Québec, il sortait du séminaire, après trois ans de théologie.
Il nous était arrivé pour faire son droit à l'université Laval, avec une réputation de talent hors ligne.
Les autres étudiants qui l'avaient connu au collège racontaient de lui des choses merveilleuses.
Il avait commencé ses études à sept ans, et les avaient terminées à quinze, après avoir — petit
prodige — décroché tous les premiers prix d'excellence, dans ses classes, depuis la Septième jusqu'à la dernière année de philosophie.
Le fait est que la facilité avec laquelle Lusignan s'assimilait les détails les plus ardus des sciences, des lettres et des langues, avait quelque chose d'extraordinaire.
Il saisissait tout, comprenait tout, retenait tout sans le moindre effort.
On raconte des légendes à ce sujet.
En voici une que Lusignan rapporte lui-même — et qu'il explique à sa manière — dans une chronique où il saluait l'intronisation pontificale de son compagnon d'études et ami de cœur, Mgr Elphège Gravel.
" Il n'est guère de mes lecteurs du district de Montréal, dit-il, qui ne connaisse l'intelligente figure d'Amédée Forget, le greffier du Conseil Exécutif du Nord-Ouest. Elle était plus fine et plus épanouie encore que d'ordinaire le jour que, se rappelant un souvenir de collège, il fit irruption dans mon bureau avec deux ou trois amis, anciens élèves comme lui du collège de Sainte- Marie de Monnoir, afin d'apprendre la vérité sur un fait qui l'intriguait, et en même temps faire décider un pari qu'il tenait contre eux.
" — Est-ce vrai, me dit-il avec un petit sourire sceptique, est-ce vrai que tu as appris le grec en quinze jours ? Eux disent oui, moi je dis non.
" — Es-tu fou ? qu'est-ce que tu me contes là ?
" — Je te conte ce que notre professeur de grec, M. Gravel, nous a dit en pleine classe. Comme il trouvait qu'après plusieurs mois nous n'en savions pas long, il nous fit honte en nous disant que tu avais appris la lanç^ue en quinze jours, et que si nous voulions nous livrer sérieusement à son étude, nous pourrions la savoir nous aussi, dans un temps plus long, c'est vrai, mais tout de même assez court.
" — Et vous avez cru cela ?
" — Pas moi, dit Forget.
" — Nous avions cru que cela vous était possible, dirent les autres.
" — C'est une bonne blague, repris-je ; j'en entends parler pour la première -fois, mais voici peut-être ce qui a pu lui donner naissance :
•' Le conseil des études du collège de Saint- Hyacinthe avait nommé professeur de grec M. l'abbé Lamarche, le chanoine d'aujourd'hui, qui n'en savait pas un traître mot. M. Lamarche apprit aussitôt ses lettres et nous les montra le lendemain. En sorte qu'il apprenait le grec en même temps que nous, sauf qu'il avait une avance de vingt-quatre heures. Jugez si nous devions faire de rapides progrès, moi surtout qui étais paresseux ! Au bout de cinq mois, vint la récitation pour le prix de grammaire ; je ne savais même pas l'article. J'échouai sur toutes les
questions. ** ïu me rapporteras ta grammaire," me dit M. Lamarche ; ce qui signifiait qu'il me faudrait l'apprendre quand même, sur mes heures de récréation et de congé.
" C'était pendant l'examen général de la miannée, qui se tenait en présence de toute la communauté. Le tour de ma classe, la Versification, arriva le lendemain. Les élèves qui subissaient l'examen s'asseyaient en hémicycle au pied d'une estrade, portant tout le professorat. Nous étions interrogés séparément ; chacun venant se placer, à tour de rôle, debout vis-à-vis le milieu de l'estrade le dos tourné à ses compagnons. Mon examen commença. Notre professeur, M. Lamarche, et le directeur du collège, M. Lévesque, m'interrogèrent l'un après l'autre. Je ne sais combien de subjonctifs, d'impératifs, d'aoristes, de futurs, de conjugaisons, de déclinaisons, de pronoms, et autres choses tombèrent de mes lèvres savantes dans les oreilles stupéfaites de mes examinateurs. Pas une faute, mes amis, pas une seule ! C'était un feu roulant de questions difficiles et de réponses sagaces. J'eus un succès bœuf.
"J'avais à peine repris ma place, que M. le grand-vicaire Desaulniers, que l'on venait de nommer supérieur du collège à son retour d'Europe, et qui m'avait fixé pendant l'examen au point de m'intimider, me fit signe de monter sur l'estrade.
" — Dis-moi, fit-il de ce ton brus(|ue qui n'était qu'un masque à sa douceur, mais qu'il n'ôtait jamais, dis-moi donc : tu ne savais pas un mot
de grec hier, et aujourd'hui tu en sais plus que tes camarades ; qu'est-ce que cela veut dire ?
" — Ça veut dire, monsieur, que j'ai étudié depuis hier, répondis-je en prenant un air aussi simple que possible.
" M. ])esaulniers a toujours eu, depuis, la plus haute idée de ma mémoire.
" Savez-vous comment j'avais pu passer un aussi bon examen ? J'avais derrière moi deux forts en grec, qui me soufflaient les réponses, et j'avais l'oreille iine. . . .
" C'est ainsi que se font les réputations de collège.
" Je demandai plus tard à Elphège Gravel si cette histoire de Forget était vraie.
'' — Sans doute, me dit-il.
" — Et tu n'as pas honte d'avoir fait une pareille menterie à tes élèves ?
" — Comment, une menterie ! En quinze jours n'avais-tu pas appris le grec . . . plus ou moins ? ''
Très bien ! mais quand même on ne lirait pas entre les lignes ce que l'humilité du narrateur cherche vainement à dissimuler, il faudrait bien tout de même admettre qu'un individu sur qui l'on peut faire courir de pareilles histoires doit avoir plus d'une fois étonné les gens par ses tours de force.
On ne fait ne pareils prêts qu'à ceux dont la fortune est bien établie.
Bref, le nouvel arrivé était classé d'avance, non seulement parmi les intelligents, mais encore parmi l'élite de ceux-ci.
C'était une puissante recommandation auprès de nous, qui n'aimions guère les imbéciles ; mais il avait en outre une qualité qui ne nous permit pas de lui refuser nos sympathies les plus vives : c'était un confrère de la plume ; et pour nous, jeunes militants, il n'y avait pas de meilleur titre à notre amitié.
De plus, il était libéral. Son grand-père avait été tué à Saint-Denis ; son père y avait été blessé. Jugez.
Ajoutez à cela un extérieur des plus engageants, avec un air de modestie vraie, dans la démarche un peu cléricale que lui avait laissée l'habitude de la soutane.
Etait-il beau ? Mon Dieu, il parait que oui, car toutes les femmes en raffolaient. Mais la beauté physique qu'on lui attribuait consistait surtout dans ses grands yeux veloutés et profonds, et — je le crois — dans la bonne nature et la finesse d'esprit qui rayonnaient sur ses traits.
beaucoup plus que dans la régularité de ceux-ci.
Il était, dans son extérieur et dans ses manières, ce qu'il a toujours été comme écrivain : un mélange de je ne sais quelle rudesse affectée, avec un charme indéfinissable de tendresse et de bonhomie qui lui gagnait les cœurs.
Et puis il était si réellement bon garçon qu'il devint bientôt le favori du cénacle.
On ne parlait que de Lusignan.
Or, lui et moi, nous avions trop de relations avec les hommes politiques de l'époque, et nos chevaux de guerre piaffaient trop hargneusement sous leur caparaçon bourgeois, pour que notre séjour au pensionnat de l'université Laval se prolongeât longtemps.
Une chronique de la Patrie du 7 février 1891 va nous faire connaître les circonstances qui entraînèrent mon ami dans le sentier que j'avais déjà pris moi-même :
" On était en 1868. Elections générales. . . .
" Personne n'assistait plus assidûment que les étudiants de l'université aux réunions des comités électoraux, chacun <lans son camp. Le comité général des libéraux désigna un jour X et moi pour aller répandre l'évangile dans la Beauce.
Ni Tun ni l'autre de nous ne connaissait la Beauce autrement que de nom ; c'est à peine si nous aurions pu la fixer quelque part entre l'île d'Anticosti et Montréal ; mais c'était du nouveau, c'était un voyage ; X et moi nous dîmes oui, et nous nous mîmes en frais d'affronter les espaces, les Beaucerons, — et quelque chose de plus redoutable. Internes que nous étions à l'université, il nous était défendu de découcher sous peine d'expulsion. La permission nous aurait certainement- été refusée d'aller en campagne électorale. Nous prîmes un biais.
" Nos patrons, deux célèbres avocats de Québec, nous remirent des autorisations pour régler, entre leurs clients, après enquête et inspection, les différends qui les partageaient. Armés de ces pièces, nour nous rendîmes chez le recteur de l'université à l'heure où nous savions qu'il était absent, et nous lui laissâmes un mot pour lui dire que, à raison de notre mission et de son importance, nous présumions permission de voyager durant deux ou trois jour?. Le recteur d'alors est aujourd'hui le cardinal Taschereau, homme sévère s'il en fut, et qui nous aurait immanquablement refusé notre demande.
" Nous l'escomptâmes donc, et nous partîmes pour la Beauce, dans un superbe équipage, avec l'espoir bien prononcé de faire partager aux naturels nos préférences politiques. Le candidat que nous allions combattre était le propre cousin du recteur. Celui-ci, pensions-nous, ne saurait jamais que nous avions démoli son parent, ou, le sût-il,
il lui paraîtrait tout simple qu'étant sur les lieux, nous nous fussions rendus à l'invitation des électeurs de leur adresser la parole.
" Mais il en tourna autrement, vous allez voir.
" Ni X ni moi n'eûmes la flatteuse réception que nous attendions. Lui resta à Sainte-Marie, ûgé qu'il était à l'auberge par la vision de deux splendides brins de filles, et je fus dépêché à Saint- Joseph. Ici, pas de beautés enivrantes, et je me levai le lendemain, dimanche, après un sommeil réparateur, assez tôt pour me mettre en rapport avec le chef de mes amis politiques avant la messe, et pour assister à l'office, mes livres bleus à la main.
" C'était la première fois que j'improvisais en public. Je tremblais nécessairement. Mes trois premières phrases furent plutôt déclamées par un rhétoricien que dites par un orateur. Je pris bientôt mon aplomb, cependant, et débitai autant d'âneriea qu'en puisse dire un enfant qui parle politique et finances sans en savoir le premier mot. Une attaque, chez nous, n'est pas complète, si elle n'embrasse qu'un parti et laisse à l'écart le représentant de ce parti, le candidat-cible. J'attaquai donc le cousin du recteur, et la moindre accusation que je lui jetai à la tête fut qu'il était franc-maçon. On m'avait bien renseigné là-dessus avant mon départ de Québec ; c'était l'emporte-pièce qui trouerait à jour la candidature du cousin.
" J'étais à lire consciencieusement le certificat qui en avait paru dans un journal, lorsqu'un attouchement entre les épaules me porta à croire que
quelqu'un s'intéressait à moi. Cet attouchement, suivi d'une poussée qui me précipita en bas des marches de l'église, et d'un coup d'œil sur les formes athlétiques de mon agresseur, un nommé Vachon dit Pommerleau, me convainquit aussitôt que je n'étais pas en pays ami. Mais, me rappelant aussitôt la recommandation de mon patron, un vétéran des hustings, qui m'avait dit de toujours faire face à l'ennemi dans ces circonstances, de tenir tête à la masse et de paraître même plus brave qu'en réalité, je remontai les degrés, et je fis un appel solennel à la patience du public. Une vingtaine de partisans, tout ce que nous comptions de libéraux dans la paroisse, se groupèrent autour de moi et me dirent de "jaser" aussi longtemps que je voudrais. Fut dit, fut fait ; et Pommerleau dit Vachon ne se montra plus. Je "jasai " à cœur joie ; mais vous ferez bien de ne croire qu'à demi aux trouées. désastreuses faites par mon éloquence dans le parti adverse.
" X, lui, à la même heure, s'adressait au peuple de Sainte-Marie. Dès sa pt-emière parole, le marguillier en charge lui demandait en faveur de qui il voulait parler."
" — Pour le candidat Libéral, répondit- il.
" — Eh bien, alors, mon gros, tu peux descendre.
" — J'ai le droit de \ arler, je parlerai, riposta mon ami.
" — Ne fais donc pas ton jars, mop bonhomnie, reprit la voix grave du marguillier ; descends, va ! sinon nous allons te porter à la rivière.
" La rivière léchait le chemin, lequel bordait la place de l'église.
" X comprit que des gens qui parlaient si posément étaient des gens déterminés, et comme il ne se souciait pas de prendre un bain en habit des dimanches, il descendit de la tribune, secoua la poussière de ses souliers, et vint me rejoindre à Saint-Joseph, où nous fîmes le soir même la connaissance de notre candidat. Nous avions jusque alors risqué notre peau dans l'intérêt d'un inconnu.
" Trois jours durant, nous tînmes la campagne, d'où nous revînmes battus à plate couture. Nous nous enivrions de la lutte, des passes d'armes, des voyages à Saint-George, à Saint- François, à Saint-Frédéric surtout, mais il fallait rentrer à l'université. C'était le quart d'heure de Rabelais. Le directeur du pensionnat ne nous dit rien, et nous commencions à croire que notre escapade n'avait peut-être pas été remarquée, quand, le second jour, le recteur nous fit mander.
" Nous n'étions pas gros, vous pensez bien.
" — Vous êtes allés, nous dit-il dès l'abord, faire de la politique sous de faux prétextes. Vous avez découché du pensionnat sans permission, je pourrais vous chasser. Je n'en ferai rien ; le cas est nouveau. Vous, monsieur X, on a menacé de vous jeter à l'eau ; on aurait dû le faire, non pas pour vous noyer, mais pour vous saucer. Vous, monsieur Lusignan, on vous a descendu de votre estrade, on a bien fait : vous n'aviez pas d'affaire là. Allez, messieurs, mais ne recommencez pas.
" Quelques «emaines après, j'avais quitté l'université, et je recommençais. Quand j'ai terminé
ma carrière politique, en 1878, j'en étais à ma cinquante et unième campagne électorale. Si j'en avais dit des paroles inutiles ! "
Avant lui j'avais tourné bride vers des régions plus indépendantes; il vint me rejoindre dans une mansarde de la rue du Palais.
Qu'elle en a donc vu de toutes les couleurs, cette pauvre Mansarde du Palais, comme l'avait baptisée Faucher de Saint- Maurice, et où Marmette a transporté les scènes les plus vivantes de son dernier roman !
Elle eut même durant quelques semaines pour troisième habitant, Mgr l'évêque de Nicolet, dont j'ai parlé plus haut. Et de là date une amitié dont je m'honore ; car — avec Lusignan plus qu'avec n'importe qui — le dicton était vrai : les amis de nos amis sont nos amis.
Une anecdote, que je retrouve dans le récit
d'un voyage qu'il fit au Labrador en 1885, illustre
éloquemment la chose :
" Nous arrivons à Montréal sur les dix heures, dit-il, et je cours chez Fréchette. Nous nous embrassons, je déjeûne encore, et nous allons passer l'après-midi à Laprairie. Il s'agissait de mettre la main sur ce brave Alphonse Le Duc, commis-
saire de l'Exposition de la Nouvelle-Orléans près notre gouvernement fédéral, que je tenais beaucoup à revoir, — un vieil ami de vingt ans que j'avais vu pour la première fois deux ou trois semaines auparavant. Notre connaissance s'était faite en des circonstances que le lecteur me permettra bien de lui dire . . . .
" Fréchette avait connu Le Duc aux Etats- Unis, en 1866, et ils étaient devenus intimes en moins de rien, de cette intimité qui rend nos moelles sœurs et ne font qu'un de deux cœurs. A la vie, à la mort. Or il lui cassait journellement les oreilles de mon nom. Inutile de dire que c'était la même chose, quand il venait au Canada, pendant les années qui ont préce'dé son retour définitif : il ne me parlait que de l'autre Alphonse. Je pourrais ajouter qu'il a continué depuis. En sorte que, lui nous servant de trait-d'union, nous nous aimions de confiance.
" Nous étions un trio d'amis, mais le triangle n'était pas encore équilatéral. Il l'est aujourd'hui.
" Un dimanche matin, du mois d'août dernier, comme j'allais à mon bureau chercher mon courrier, j'aperçus un beau type canadien debout sur les marches du perron.
" — Monsieur Lusignan, me dit-il en me tendant la main, je suis M. Le Duc.
" — Alphonse !... Comment vas-tu, vieille branche ?
" — Au plus que parfait. Et toi, mon ancien ?
" Le tutoiement était venu de lui-même ; il dure et durera,"
Hélas ! le triangle est brisé ; mais le souvenir de ces bonnes choses-là ne se brisera pas, lui.
J'ai eu et j'ai encore de nombreux et bons amis : je serais ingrat de l'oublier. Mais je bénirai le ciel jusqu'à la fin de mes jours de m'en avoir donné deux comme ceux-là.
Notre principale occupation dans cette mansarde, qui est devenue presque célèbre, était de faire du journalisme. Elle était vaste, et c'était le rendez- vous de tous ceux qui, à cette époque d'effervescence littéraire, travaillaient un peu de la plume, soit pour s'amuser, soit pour se faire un nom, soit pour se procurer les douze dollars par mois que la brave mère Tessier gagnait dix fois, mais ne réclamait que bien rarement.
J'ai dit que Lusignan était parmi nous un favori ; j'ajouterai que c'était un favori un peu exploité, par exemple.
Si l'un de nous s'absentait, ou se couchait trop tard pour fournir sa copie du lendemain, Lusignan était toujours là pour le remplacer.
Il tirait son crayon de sa poche, s'installait au coin d'une table, et sans hésiter, sans effort, dans
le brouhaha des conversations et des rires, il comblait, avec une patience d'ange, par esprit d'obligeance e^ par amour du métier, la lacune laissée par le paresseux ou l'absent.
Et quelle providence pour nos imaginations en détresse !
Quand nous étions vidés — ce qui arrive souvent même aux écrivains plus âgés — nous nous adressions à lui ; il avait toujours des sujets d'article plein ses poches.
Il avait même des notes, recueillies par-ci parlà, et qu'il mettait sans compter à la disposition de ceux qui, comme moi par exemple, avaient la prétention de se tenir au-dessus de ces misères.
On a dit plus tard que Lusignan n'aimait pas le travail.
C'est une injustice, et j'en appelle à tous ceux qui l'ont connu alors.
J'en appelle à ceux qui l'ont vu écrire en même temps pour la Tribune, pour \ Union nationale, pour le Journal de Saint-Hyacinthe, et plus tard pour la Nation et pour V Union.
J'en appelle surtout à ceux qui l'ont connu du-
rant les trois années qu'il a rédigé à lui seul le Pays de Montréal, quand il y faisait tout, depuis les articles de fond, jusqu'aux faits divers de la chronique locale, depuis la traduction des dépêches jusqu'à la rédaction des réclames et des annonces.
Non, au grand jamais Lusignan n'a été un paresseux !
Plus tard, quand vinrent les désappointements, les soucis d une existence peu favorisée de la fortune, quand il entra dans la vie routinière de l'employé public et dut se faire à tous les plis du moule, il perdit sans doute l'habitude du travail d'initiative.
En outre, devant l'apathie de ses compatriotes pour les choses de l'intelligence, il se dit, comme tant d'autres : A quoi bon î et se croisa les bras.
Mais lors même qu'il ne produisait rien, Lusignan travaillait.
Il étudiait la langue, fouillait les glossaires, feuilletait les philologues, et empilait des extraits qui seront une mine pour les travailleurs de demain.
Moins de douze heures avant sa mort, il appelait sa fille et lui faisait prendre en note deux mots qu'il venait de trouver dans un journal parisien, avec prière de constater l'acception spéciale qu'il croyait leur découvrir.
Aussi, en fait de langue française — mes confrères ne m'en voudront pas de le proclamer ici — c'était notre maître à tous.
Il avait bien ses idées à lui, qu'il nous était permis de partager plus ou moins ; mais ses connaissances lexicographiques étaient sans rivales au Canada.
Tous les arcanes de la langue lui étaient familiers ; nulle nuance d'expression ne lui échappait ; nulle difficulté grammaticale ne l'a jamais fait broncher.
Mais sa grande valeur comme linguiste n'était pas encore ce qu'il y avait de plus remarquable chez Lusignan considéré comme écrivain ; c'était son incomparable dextérité de style.
On peut être plus chaleureux, plus doré, plus puissant ; on n'est pas plus habile. Il jonglait avec la phrase comme un prestidigitateur japonais avec ses disques et ses boules de cuivre.
Son style coulait de source, balancé, miroitant, à pleins bords, sans trace de fatigue, avec juste assez de heurts pour briser la monotonie et accentuer la valeur des tonalités.
Et comme la note sincère vibrait sous le réseau des variations savantes !
Comme le léger tremblement de l'émotion contenue se laissait bien deviner plutôt qu'entrevoir sous le tissu des formules, drapé quelquefois d'une façon plus ou moins fantasque !
Tous ceux qui savent un peu ce que c'est que d'écrire le français le diront comme moi, il n'a manqué à Lusignan que le milieu pour devenir un maître.
S'il eût étudié et vécu à Paris, il n'eût pas eu dans la presse parisienne de supérieur pour l'article de genre.
Malheureusement pour lui et pour nous, si bien doué qu'il fût, il n'a pas eu de théâtre. Il n'a eu qu'un tréteau, sur les planches duquel sa conscience d'homme supérieur a trop souvent dédaigné d'entrer en scène.
Mais que de succès quand il se décidait à venir seulement saluer le public !
Pas un écrivain canadien, je crois, n'a été lu plus assidûment que Lusignan. Ses bluettes les plus légères, les plus capricieuses fantaisies de son imagination, ses boutades mêmes étaient goûtées, savourées, dégustées jusqu'au bout.
Un article portant la signature de Lusignan n'était jamais remis au lendemain ; et c'est là un critérium qui ne trompe guère, quoi qu'on en dise !
On conserve encore vivace le souvenir de la campagne qu'il mena, le lendemain des élections de 1867, contre l'intervention indue du clergé dans notre politique. Car Lusignan avait quitté Québec trois ans auparavant pour venir prendre la rédaction en chef du grand organe libéral de Montréal.
Trois mois durant, seul contre tous, comme un preux des anciens jours, il revendiqua les droits du citoyen libre, contre les abus — trop nombreux quelquefois — commis au nom de la religion mal comprise.
Cette campagne est restée légendaire.
Le cheval fut tué sous le cavalier — il était sa-
crifié d'avance, du reste -- mais le cav^alier est sorti vainqueur de la lutte.
Le sentiment public fut remué ; les hommes sages du clergé comprirent la situation ; et petit à petit, tout ce qu'avait proclamé Lusignan fut sanctionné à Rome et entra si bien dans la nomenclature des choses indiscutables, que les adversaires du temps, ceux qui dénonçaient alors le jeune polémiste comme un homme sans principes parce qu'il réclamait l'égalité des partis devant la religion, sont aujourd'hui les premiers à dénoncer l'ingérence du prêtre dans la politique, et voilent leur face scandalisée lorsqu'un chef libéral accepte des honneurs conférés par le saint-siège, — sous prétexte qu'il y a là immixtion religieuse dans le domaine purement temporel.
0 Lusignan, tu as au moins assez vécu pour voir cela !
On dit qu'au moment de la mort toutes les phases les plus importantes de l'existence se déroulent devant nos yeux ; n'est-ce pas un peu ce spectacle d'aujourd'hui et la réminiscence de la grande bataille d'autrefois qui ont fait éclore sur
ta lèvre le sourire bon enfant que la marmoréenne rigidité de la mort a si étrangement respecté ?
Ce fut une mêlée homérique.
Quel brio ! quelle verve ! quel entrain •
Avec quelle crânerie ce gaillard de vingt-quatre ans relevait l'épée brisée des vaincus, et jouait tout, journal, parti, avenir, dans une passe d'armes où il se savait écrasé d'avance !
Ce fut la suprême protestation du bon droit bafoué, contre la force brutale triomphante ; et cette protestation fut foudroyante d'éloquence.
Tous les jours, Lusignan avait quatre à cinq colonnes virulentes dans le Pays ; et elles étaient lues jusqu'à la dernière ligne, je vous le jure !
Oh la fine lame ! oh les vaillants coups de pointe ! les franches attaques, les habiles dégagés, les fulgurantes ripostes ! J'en entends encore le cliquetis ; j'en vois ercore les étincelles.
Durant cette vie agitée, et en dépit de l'accablante besogne que lui imposaient la politique et ses pompes, l'infatigable journaliste avait trouvé le moyen d'étudier son droit ; ou plutôt il le savait par intuition — comme il avait appris le
Ses patrons avocats avaient été alternativement Me Fournier, qui fut plus tard ministre de la Justice et conseiller de la cour Suprême, le juge Papineau et Me Joseph Doutre.
Il fut le premier président du Cercle Légal, avec deux futurs procureurs généraux — MM. Robidoux et Taillon — comme vice-présidents.
Le Pays mort, il se fit admettre au barreau, et épousa, riche d'espérances, Mlle Melançon, la fille d'un avocat bien connu de Joliette, et la nièce d'Anatole Parthenais, ce sculpteur de génie, mort à vingt-cinq ans après avoir été trois fois couronné par l'Ecole impériale des Beaux- Arts de Paris.
Pais il alla exercer sa profession à Saint-Hyacinthe, où vivait toujours sa famille.
De terribles concurrents l'y attendaient dans la personne de Mercier, de Bourgeois, de Fontaine, de Morrison et autres.
Il brilla cependant. Mais comme il était encore plus piètre homme d'affaires qu'habile jurisconsulte, personne ne fut surpris de lui voir accepter la situation, dans le service civil, que lui offrirent, en 1874, les libéraux arrivés au pouvoir.
Il fut d'abord secrétaire particulier du ministre de la Justice, sir Aimé Dorion, puis celui de M. Fournier, ministre de l'Accise, et de son successeur, M. Geoffrion.
Plus tard, on l'installa au poste qu'il occupait, d«ns le même département, lors de sa mort.
Dans l'intervalle, il avait été appelé à représenter le ministère public, devant les assises du district d'Aylmer, durant une couple de sessions.
Lusignan était membre de la Société Royale du Canada depuis 1885, et officier d'Académie de France depuis 1887.
Il laisse de nombreux écrits, mais peu d'ouvrages de longue haleine.
Ses travaux les plus importants sont : un fort pamphlet politique intitulé : La Confédération, couronnement de dix années de mauvaise administration, 1867 ; un important recueil de jurisprudence, continuation du Digeste de T. K. Ramsay, 1872 ; et enfin Coups d'œil et coups de plume, un premier volume de chroniques auquel doivent venir s'ajouter deux ou trois autres, choisis parmi les œuvres posthumes de l'écrivain.
Maintenant le brave garçon, le joyeux camarade, le brillant lutteur est parti pour le voyage éternel.
Et pour les amis qui le regrettent aujourd'hui, finie la jeunesse !
Comme c'est court tout de même une vie !
Pour moi cette séparation est un déchirement. C'est tout un pan du passé qui disparaît pour toujours dans l'abîme que les années ont creusé derrière moi.
Le passé ne peut jamais être qu'un cadavre, c'est vrai ; c'est quelque chose de mort et de bien mort ; mais il suffit de se rencontrer deux vrais amis d'autrefois pour en évoquer le fantôme.
Et comme nous l'avons évoqué souvent, Lusignan et moi, à Montréal, à Québec, à Ottawa, à Saint-Hyacinthe, à Lévis, à Nicolet,
Le doux fantôme blanc qui fut notre jeunesse !
Hélas ! c'est hni !
Il me revient à la mémoire quelques vers ^ue j'adressais sur ce sujet, du fond de mon exil de Chicago, à mon vieux compagnon de chambrée, à l'occasion de son mariage.
Il y a de cela ving-t-quatre ans, et nous parlions déjà du passé. . . Mon Dieu que l'on vieillit donc vite !
Nous aurions voulu, tant nous sentions battre D'ardeur et d'espoir nos cœurs de vingt ans, Ivres de désir, monter quatre à quatre — Fous que nous étions ! — l'échelle du temps.
Nos âmes brûlaient pour la même cause ; Nos cœurs s'allumaient au môme foyer ; Et quand arrivait l'heure où tout repose. Nous nous partagions le même oreiller
Ail! mon pauvre ami, il est bien dur et bien froid l'oreiller sur lequel repose aujourd'hui ta tête, et que ne peuvent plus partager ceux que tu aimais et qui t'ont aimé !
Il est glacé pour jamais ton brave cœur si bon, si dévoué, si franc, si loyal, et qui a toujours appartenu plus aux autres qu'à toi !
Ils sont pour jamais éteints, ces yeux qui se mouillaient si facilement, et que tu détournais avec brusquerie pour cacher cette exquise sensibilité dont tu rougissais comme d'une faiblesse l
Oui, tu es là, seul, glacé, mort, enterré, fini !
30 LUSIGr^AN
Mais tu es encore bien vivant parmi nous, va !
Ce n'est pas de toi qu'on peut dire : les morts vont vite.
Au moment même où j'écris ces lignes, solitaire et plongé dans le silence de la nuit, comme toi dans la paix du tombeau, je te sens près de moi, qui respires la même atmosphère, qui mets la main sur mon genou, qui lis par-dessus mon épaule, et qui me dis avec cette émotion dissimulée à laquelle je viens de faire allusion :
— Allons, c'est assez plaisanter ! parlons d'autre chose !
Et, pendant qu'une grosse larme tombe sur mon feuillet noirci, je te réponds :
— Oui, mon vieux, tu as raison, parlons d'autre chose !
Louis Frécheïte.
Au seul nom de Lusignan, ma pensée se porte sur notre lano^ue et sur son avenir au Canada. D'autres pourraient dire mieux que moi tout ce qu'il fit pour en conserver la pureté et en montrer les ressources. Je me contenterai de dire combien il l'aimait, comment il savait l'aimer et combien il avait raison de l'aimer.
Quiconque a suivi ses travaux littéraires n'a pu s'empêcher de remarquer combien sa phrase s'animait à l'article de la langue. Certes, il fut
toujoui's chaud en politique, toujours très chaud en ce qui touchait à la prospérité ou l'honneur du Canada français ; mais dès que la question 'de notre langue se soulevait, il devenait brûlant. Si c'était au cours d'une conversation, sa parole se dégageait vive, alerte, enthousiaste, pétillante ; il faisait face à trois, à cinq, à dix, ripostait, frappait de taille et d'estoc et ne se retirait qu'après s'être assuré, ou plutôt, qu'après avoir assuré à la langue de ses pères une victoire décisive. S'il se trouvait à écrire, sa plume alors faisait vibrer sur le papier des notes tantôt douces et tendres comme les accents du poète qui rêve de sa fiancée, tantôt mâles et stridentes comme les cris du guerrier qui lutte pour sa patrie. Chez lui, cet amour de la langue était devenu plus que de la passion, plus que de l'enthousiasme, plus que Ju lyrisme : il avait atteint les limites extrêmes où il se nomme jalousie. Aimable jalousie dans un grand comr qui n'en connut pas d'autre !
Mais, je me hâte de le dire, s'il aima tant notre langue, c'est qu'il sut l'aimer. Loin de lui cette admiration béate qui couvre du nom de hardiesse
et même de beauté tout mot nouvellement fondu, toute expression récemment frappée. Lusignan fut toujours un puriste. Cependant il admettait progrès dans la langue comme dans tout le reste ; et il saluait d'un applaudissement sincère tout effort calculé pour enrichir notre langue de nouvelles ligures ou de nouvelles harmonies. Aussi il ne sépara jamais l'étude des classiques de celle des romantiques et des modernes, et il sut arriver dans son style à une intelligente combinaison des qualités des uns et des autres. Il a laissé plus qu'un exemple sous ce rapport ; il a laissé un livre de préceptes. Dans ses Fautes à corriger ^ quelques écrivains, se sentant un peu piqués, n'ont vu que de la critique, et l'on sait trop bien que, non sans cause, ils détestent le critique ; d'autres n'ont voulu y voir qu'un jeu d'éplucheur de mots. Je ne nierai point qu'il y ait ci et là dans l'ouvrage quelque outrance ou même quelque faute ; mais un homme sérieux, qui se donne la peine d'en prendre une vue d'ensemble, y verra un respect de la langue pareil au respect avec lequel un vrai patriote touche et porte son drapeau.
Oui, c'est bien le mot, Lusignan avait adopté comme drapeau du Canada notre belle langue frança,ise, et en cela il avait raison. S'il est vrai de dire que les mœurs d'un peuple en façonnent la langue, il est vrai aussi que c'est dans l'atmosphère d'une langue que le tempérament national se forme et se constitue. Tout peuple qui perd sa langue est condamné tôt ou tard, à perdre son caractère distinctif, puis sa vie nationale. Qui n'a senti deux doigts de rouge sur son front, en entendant un des nôtres dire, voire même dire en public : Cet homme vaut dix ou vingt mille piastres ? Pourquoi ? C'est que ce ne sont point là des mœurs françaises, et que, grâce à Dieu, nous n'en sommes pas encore rendus au degré de mercantilisme qui fait apprécier un homme à la valeur de son avoir. Ce fut ce patriotisme bien entendu qui porta Lusignan à se lancer au secours d'une langue souvent attaquée et trahie par les siens. " Non, non, m'a-t-il dit souvent, ce ne sont point les Anglais, mais ce sont bel et bien nos propres journalistes qui tuent notre langue." Avait-il raison ? A ceux-là de prononcer qui suivent
mieux que je ne puis faire la marche de nos journaux. Mais, s'il m'est permis dexprimer un désir en tout conforme au désir de notre ami, c'est celui de voir quelqu'un prendre la place qu'il a trop tôt laissée vide, et se condamner, par patriotisme, à épurer notre langue, au risque d'être comme lui parfois le point de mire des attaques des écrivains qui s'oublient et se négligent. En face d'une autre langue, plus universellement parlée, plus facile et devenue nécessaire, la nôtre ne vivra qu'à la condition de se nourrir scrupuleusement de sa sève.
J'aurais désiré vivement tresser une plus belle couronne sur la tombe de notre ami défunt, autour de la croix à l'oii^bre de laquelle il attendra la résurrection ; j'aurais pu la tresser avec la nomenclature de ses actes de foi humble et de charité dont je fus l'heureux et peut-être le seul témoin. Mais pourquoi révéler ce que Dieu a déjà récompensé ? Il est de ces fleurs qui peuvent germer sur la terre, mais qui ne sauraient s'épanouir qu'au ciel.
J. J. FiLLATRE, O.M.I.
Université d'Ottawa.