‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 2 sur 22 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

— Dites donc, vous autres là-bas, quand vous aurez fini de vous becqueter, faudra l'dire. En v'ià des fricassées de museaux, mauvais moussaillon !

Tout le monde se retourne à ces cris lancés d'une voix de stentor par le quartier-maître, Dick Gunning, un vieux dur à cuire, chevronné et médaillé, qui, du haut de la passerelle, surveille les allées et venues des visiteurs admis à bord de

S8 UÎ^E RENCONTRÉ

la frégate de Sa Majesté, la Superb, ancrée depuis trois jours dans le port de Montréal.

Mais il ne prend guère souci des curieux, ce joli couple qui, assis sur l'affût luisant d'une pièce à longue encolure, s'isole dans cette foule houleuse et bigarrée.

Ils semblent n'avoir rien ent'^ndu ; les yeux rivés dans les yeux, ils se parlent à peine, tant ils ont de choses à se dire, et laissent au contact de leurs mains étroitement unies le soin de se transmettre mutuellement leurs sentiments intimes.

Pourtant, ce ne sont pas des amoureux, on le voit, et il faut un œil mal exercé aux choses tendres comme celui de l'intraitable gabier pour s'y tromper.

Après tout, on aurait mauvaise grâce de lui en vouloir à ce pauvre homme. Dans les harems de Smyrne, des bateaux de fleurs de Hong-Kong, sur les pelâtes d'Acapulco, dans les cafés du Caire où il a fait ses études galantes, il n'a guère pu s'exercer à des distinctions subtiles en fait de sentiment. D'ailleurs, la mauvaise pensée n'estelle pas toujours la première à venir ?

UKE RENCONTRE 39

Sa brusquerie de tout à l'heure a cependant l'air de lui peser ; il descend de son poste d'observation et s'approche du jeune mousse. Son œil s'est radouci, sa face parcheminée se distord dans une sorte de sourire qui, sans être aimable et gracieux, n'est cependant pas menaçant.

Le groupe charmant formé par les deux enfants est bien fait du reste pour apaiser à première vue la tempête la plus violemment déchaînée.

Lui, c'est Jack, Jack tout court, l'enfant gâté de l'équipage : dix-huit ans et bientôt cinq ans de service à la mer, blond, de ce joli blond anglais si beau chez l'enfant du peuple au visage plein, aux bonnes joues rougies par la santé et le grand air, si laid chez nos gommeux importés au front aplati, au nez crochu, aux joues flasques, aux dents longues et au cou grêle. Il porte avec aisance son costume de marin, propre comme un sou, reluisant comme un écu neuf.

Elle, eh bien ! c'est Nelly, la délicieuse soubrette de Mme Harrisson, une de nos élégantes de la rue Sherbrooke, chez qui elle fait la pluie et le beau temps. Elle y est l'arbitre des desti-

nées, tant la grande dame est sure que jamais sceptre ne fut en meilleures mains ; tout le monde la choie, tout le monde l'aime. Combien de fois des indiscrets ont voulu savoir de Mme Harrisson où elle avait déniché ce trésor ! Ils en ont été pour leurs frais, car elle n'est pas femme à dire de quelle misère elle tira la pauvre enfant si pimpante aujourd'hui dans ses gais atours du dimanche.

Pas très grande, mais solidement bâtie, des épaules robustes, la taille bien campée, Nelly ressemble comme deux gouttes d'eau à son compagnon. Egalement blonde et également rose, elle lui arrive presque à l'oreille maintenant qu'il s'est levé à l'approche de son supérieur. Sa toilette est simple, mais pleine de cachet, on y sent l'influence du milieu ; la note criarde a disparu, les nuances sont tempérées et tranchent sur ce dévergondage de falbalas aux teintes multicolores qui émaillent le pont de la frégate.

— Voyons, Jack, demande le quartier-maître, à quoi pensez-vous donc d'accaparer cette particulière et de filer le parfait amour quand vous êtes

de service pour surveiller ces vauriens qui saligotent notre frégate ?

Il est bon de dire que ce pauvre Dick n'avait pas décoléré depuis le matin de voir ainsi sa perle, son beau navire souillé au contact impur de la population grouillante qui l'avait envahi, et qu'il s'en prenait à tous de la rage qu'il ne pouvait assouvir à son gré sur les vrais coupables ; quant à Jack, il avait évidemment mangé la consigne depuis sa rencontre avec Nelly.

— C'est vrai, quartier-maître, répondit-il, j'ai oublié, mais, voyez-vous, je suis bien excusable, je viens de retrouver ma sœur.

— Ta sœur ! propre à rien ! Tu me la bailles belle ! Une sœur, toi qu'on a ramassé dans les épaves de la Mary-Jane, et dont le livret, comme le mien d'ailleurs, n'a jamais pu dévoiler ni le père ni la mère, toi dont l'état civil commence au Boys Home chargé de purger la capitale du Royaume-Uni des \^agabonds de ton espèce !

La douce Nelly avait reculé devant cette brutale algarade ; le feu lui était monté au visage en entendant insulter ainsi son frère ; sa nuque

sillonnée des veines d'or de sa chevelure frisottante était devenue éearlate, son œil clair et franc dardait un regard de flamme sur le malencontreux trouble-fête qu'elle apostropha rudement, en dépit des efforts de l'infortuné Jack effrayé des conséquences que pouvait avoir une dispute.

Mais elle se moquait bien, Nelly, de la discipline, des règlements, quand on traitait ainsi le seul parent qu'elle eût jamais possédé ; il lui fallut parler.

— Monsieur, dit-elle, vous êtes un lâche de traiter ainsi un inférieur qui ne peut pas se défendre. Jack a dit vrai, c'est mon frère, et si vous m'aviez parlé ainsi à moi...

Gunning en avait connu de dures depuis quarante ans bientôt qu'il naviguait sous l'étendard de Sa Majesté et qu'il cinglait sous toutes les latitudes ; bien des fois il avait affronté les balles et les boulets ; un jour même, au Dahomey, il commandait une escouade de débarquement qui s'était fait fort malmener par les amazones de la garde Royale, mais, jamais, au grand jamais, il n'avait été témoin d'autant d'audace.

Cette petite Nelly l'épatait littéralement ; son toupet avait absolument subjugué ce vieux bloc, ce cœur pétrifié sous les coups de garcette reçus dans l'enfance et restitués avec usure dans l'âge mûr. Le vieux ne put que balbutier une réponse :

— Mademoiselle, mademoiselle, fit-il humblement, pardon, j'ignorais, mais, vous savez, le service ... la consigne . . .

— Pas d'excuses, quartier-maître, reprit Jack avec fermeté ; j'ai eu tort et je suis en faute, mais une fois n'est pas coutume, vous ne me punirez pas, n'est-ce pas, mon vieux Dick ?

— Bien sûr que non, mon petit ; tu es un brave, et ta sœur est une gaillarde ; vous me plaisez tous les deux, et je vous pardonne, mais à une condition, c'est que vous allez me conter votre histoire ; vrai de vrai, cela va me faire du bien, il y a si longtemps que je n'entends que le sifflet du chef et la sirène du bâtiment. Je n'ai jamais eu ta chance à toi, morveux, depuis quarante ans que ma carcasse se ballotte sur la grande tasse, je n'ai pu trouver le plus petit cousin, et j'ai dû y renoncer. Allons-y, contez-moi cela ; mais avant.

laissez-moi bourrer une pipe, le monde ne vient plus si dru et le lieutenant est rentré dans sa cabine ; après tout, le dimanche est fait pour les chrétiens.

Sortant alors de sa poche un brûle-gueule au fourneau noir d'ébène, Gunning s assura d'abord de la propreté intérieure de sa dévote amie, la bourra soigneusement à même une palette noirâtre rongée aux quatre coins par ses chicot^ récalcitrants, l'alluma avec précaution pour ne pas faire tousser sa voisine, puis enfouissant son menton poilu dans la paume de sa main calleuse, il dit simplement :

' — Ça y est, bon ! commencez, les enfants.

Comme tant d'autres j'avais suivi la foule des badauds, des traînards qui lie sachant que faire de leur dimanche étaient venus visiter la Superb ; je n'avais rien perdu de cette scène, ni l'interpellation du quartier-maître, ni la surprise du jeune marin, ni l'indignation de la jeune fille, ni enfin, l'apaisement. Qui plus est, bien avant que l'œil inexpérimenté du vieux gabier eût rien soupçonné, j'avais remarqué l'attitude de ces deux

jeunes gens si légers, si insouciants qui se promenaient côte à côte, musardant avec cette admirable naïveté du troupier et du marin, esclaves du devoir dont les oreilles s'étonnent d'entendre enfin de douces paroles au lieu des duretés du commandement ou des grossièretés de la chambrée ou du faux-pont auxquelles ils sont habitués. Je les avais vus s'arrêter tout à coup, face à face, les mains jointes, et le matelot avait déposé sur le front de sa compagne un chaste baiser.

Il n'en fallait pas plus pour émouvoir la curiosité d'un désœuvré comme moi.

Je dévoraisdes yeux ce trio dans lequel Gunning, devenu très doux, parlait en père de famille interprétant à ses enfants la bible dominicale.

Le tableau est bien gracieux à contempler ; les deux enfants paraissent ne pas pouvoir détacher leurs yeux du vieillard qu'ils écoutent bouche bée ; la tête de Nelly est appuyée sur la robuste carrure de Jack, et leurs cœurs battent à l'unisson.

Tout à coup le vieux s'arrête. Je vois de suite qu'il a donné un conseil ou fait une proposition qu'on hésite à suivre ou à accepter. D'un coup

d'œil loyal, Jack et Nelly se consultent et se comprennent aussitôt, Ils se lèvent tous deux et suivent le quartier-maître jusqu'à la cabine du premier officier où Gunning pénètre d'abord, pour les annoncer sans doute. Il ressort ensuite, les fait entrer et ferme la porte, mais non sans échanger avec Nelly un de ces sourires typiques dont le sens doit être : confiance.

Lorsque la porte est close, le bonhomme pousse un soupir de soulagement si expressif, si humain, si comique que je ne puis réprimer une joyeuse envie de rire ; et les derniers é3lats sont encore sur mes lèvres, lorsque je m'approche de lui pour lier connaissance.

L'affaire se corse et ce serait dommage de ne pas connaître la fin de l'intéressant roman qui, depuis une heure se déroule devant moi sans que j'aie encore pu rien y comprendre.

Le quartier-maître doit être l'homme qu'il me faut pour obtenir des confidences ; sa trogne rougeaude indique assez qu'il existe des moyens de persuasion qui lui délieront la langue si je puis les mettre en œuvre et si les circonstances s'y prêtent.

Lier connaissance à bord d'un vaisseau en station n'est pas chose difficile. Ils sont si heureux, les habitants de ces prisons flottantes de s'épancher auprès d'un nouveau venu !

Je m'approche alors de maître Gunning, un excellent cigare à la main, je le lui offre gracieusement, et l'interroge avec intérêt sur les campagnes et les actions d'éclat qui lui ont valu ses croix et ses médailles.

La recette est infaillible ; le grognard le plus hargneux et le plus grincheux,' fût-il hérisson ou porc-épic devient agneau en face d'une pareille indiscrétion.

Le seul danger à redouter est d'ouvrir trop fort les écluses du souvenir et de s'exposer à une débauche narratoire dont il est ensuite impossible d'opérer l'enrayement.

Néanmoins, je réussis à maintenir cette exubérance dans ses justes limites et à tirer de Gunning le récit suivant :

Par une dure nuit de janvier, la police de Londres opérait une descente dans un des repaires les plus sombres de la métropole. Sur la plainte

d'un Juif quelconque, dont on avait tenté de dévaster la boutique à trois boules, les coins et les arrière-recoins de Whitechapel avaient reçu la visite des émissaires de Scotland Yard, en dépit de la coutume qui semble interdire ces perquisitions en hiver pour laisser à la misère, au froid et à la faim le soin d'accomplir l'œuvre vengeresse de la société triomphante.

Arrivés au sixième étage d'une maison abandonnée de Baldwin Court, les hommes de police avaient entendu des gémissements sortir d'un galetas sans fenêtre, sans air et apparemment sans habitants. Avec l'aide de leur lanternes sourdes, ils avaient découvert au milieu de cette obscurité, le spectacle le plus lamentable qui ait jamais touché cœur de policeman. Sur le plancher gisait, enveloppé à peine dans une couverture trouée, le cadavre hideux, méconnaissable d'une femme jeune encore, et dont la mort devait remonter à quelques heures. A ses côtés, deux petits enfants émaciés, livides, avaient dérobé un coin de la couverture pour cacher leur nudité, et s'étaient étendus pour partager avec résignation

le sort de leur pauvre mère. Dans ces corps si frêles la vie s'était révoltée et leurs sanglots avaient attiré l'attention de la police.

Le premier soin des policemen fut d'examiner la mère : elle était bien morte et le cadavre était glacé. Restaient les enfants, petits chérubins blonds de huit à dix ans, bien bâtis, mais exténués par les privations de tout genre.

— Comment vous appelez- vous ? leur demanda un des agents avec une bienveillance inaccoutumée.

Hélas ! les pauvres petits ne pouvaient renseigner la police, car ils ne s'étaient guère inquiétés de ce détail. C'est avec une frayeur mal dissimulée qu'ils avouèrent ne se connaître d'autres noms que ceux de Jack et Nelly par lesquels les appelait leur mère.

Là se bornait leur état-civil. Quant à la profession, Jack cirait les bottes des miliciens en habits rouges qui le favorisaient de leur confiance, et Nelly vendait des allumettes aux vieux messieurs qui, pour un penny, trouvaient drôle de dévisager et de faire rougir la pauvre enfant.

Depuis huit jours, ils avaient tous deux cessé leur commerce pour garder leur mère, pauvre poitrinaire dont ils ravivaient le corps de leur douce chaleur enfantine. La mort l'avait surprise sans qu'ils s'en aperçussent, et ils continuaient à réchauffer le cadavre sans comprendre que le froid qui l'avait envahi marquait son passage dans un monde meilleur.

Après une courte consultation, les policemen décidèrent d'emmener d'abord les enfants au poste de police pour les habiller et les faire manger, puis de voir à l'inhumation de la mère.

Jack et Nelly se laissèrent emmener sans mot dire : que leur importait de suivre ces hommes aux longues tuniques bleues qui leur parlaient doucement, maintenant qu'ils ne pouvaient plus entendre la voix de celle qui, pour eux, résumait le commencement et la fin du monde ?

Au poste, ils furent débarbouillés, habillés, réchauffés et bourrés de bonne soupe militaire. Lorsque le capitaine les appela, ils semblaient avoir tout oublié. La mobilité de leur caractère enfantin avait effacé dans leur esprit jusqu'au

UNE feEMCONTËË 5l

souvenir du passé, et ils paraissaient parfaitement heureux.

La séparation même qu'on leur annonça lorsque la police leur eut trouvé place dans les institutions de charité qui pullulent à Londres, n'eut pas le don de les émouvoir. L'éducation n'était pas venue développer entre ce frère et cette sœur l'instinct du lien familial. Jamais une parole de tendresse n'avait uni leurs cœurs ; seule, la noire misère avait été leur trait-d'union, et maintenant, la misère disparue, ils se regardaient avec l'étonnement naïf de se trouver si bien, tous deux à la fois. Le seul sentiment qui parlât en eux était l'envie de ne pas retourner à leur ancienne position.

Jack fut envoyé au Boys Home et Nelly à la Girls' Friendly Society, deux associations qui se chargent d'élever les enfants abandonnés, puis de les faire émigrer vers les colonies anglaises.

Un adieu bien sec s'échangea entre ces deux orphelins qui ne devaient alors jamais songer à se revoir, et qui entraient dans la vie par des routes qui semblaient ne jamais devoir se joindre.

Depuis lors l'existence de ces deux êtres fut bien agitée, bien diverse ; ils furent ballottés à travers bien des territoires et sur bien des mers, comme Gunning m'en fit le récit.

Jack resta six mois au Boys' Home, puis à l'âge de dix ans, il demanda à faire partie d'un convoi dirigé sur Cape-Town. Aussitôt débarqué, il entra chez de riches colons de l'intérieur séduits par sa bonne mine.

Mais la domesticité avait peu d'attraits pour ce courageux garçon dont le cœur grandissait avec l'âge. Trois ans plus tard, muni de quelques économies, il revint au Cap, où il accepta les offres d'un capitaine marchand qui l'avait rencontré sur le quai, et qui l'engagea comme mousse et aide sinier.

Il avait navigué pendant quatre ans sur les mers du Sud, du Cap à Sydney, de Valparaiso à Bornéo, de Calcutta à Zanzibar, passant par toute la gamme des pays tropicaux, lorsqu'un beau jour, séduit par l'élégant costume des gabiers de la Superh, alors stationnée à Madagascar pour remplacer ses apprentis matelots décimés par la

fièvre, il s'était enrôlé. Accepté d'emblée, Jack avait vite conquis les sympathies de l'équipage et des officiers, et lorsque la frégate appelée à faire partie de l'escadre de l'Atlantique pour porter le pavillon du contre-amiral Watson, était venue en station à Montréal, il achevait son service et ses supérieurs faisaient, tout au monde pour le retenir.

L'existence de Nelly jusqu'à ce jour avait été moins mouvementée, tout en ayant sa large part d'imprévu. Jusqu'à quinze ans, elle était restée à l'orphelinat où son bon air, sa propreté, sa gentillesse lui avaient valu l'amitié de tous ; au lieu de l'envoyer de suite à l'étranger, on l'avait gardée à l'Institution, où elle avait appris la couture, le ménage et le service.

Huit années s'étaient ainsi écoulées quand elle demanda à être envoyée au Canada, au refuge de la société à Regina. Un besoin instinctif de sentir autour d'elle l'air, l'espace, de voir le ciel, de contempler le soleil, dont elle avait ouï parler, mais qu'elle n'avait pas encore pu apercevoir dans l'enfer londonnien, la poussaient à solliciter ce changement.

S4 tJNÈ tlÈNCONfRÊ

Le voyage avait été pour elle une longue surprise : la mer d'abord, immense sous la voûte azurée, puis cette longue traversée d'un territoire infini sur lequel l'astre flamboyant faisait le tour de l'horizon, cette prairie dont la teinte uniforme semblait une autre mer sans fin, ces villes dont le nom lui était inconnu : Québec, Montréal, Ottawa, Winnipeg, Regina la reine des prairies, tout était pour Nelly d'une joyeuse nouveauté.

Emerveillée de ce spectacle, de ce plein air, elle rêvait qu'un jour viendrait où, appuyée sur sur un bras vigoureux, elle pourrait enfin se tailler un domaine, se créer le home qui avait manqué à son enfance abandonnée.

Aussitôt arrivée au refuge,. Nelly fut remarquée par les dames qui s'étaient empressées de venir faire leur choix parmi les nouvelles débarquées.

Mme Harrisson, femme de l'aide-de-camp du gouverneur Dewdeney, frappée de son joli minois, l'engagea immédiatement, et en fit bientôt une compagne inséparable de ce qu'elle appelait son exil en pays sauvage.

trME RENCONTRE Ô5

M. Hiirrisson donna bientôt sa démission pour occuper à Montréal dans la compagnie du chemin de fer du Pacifique une position importante, qui l'obligeait à résider dans la métropole, où Nelly était arrivée avec sa maîtresse six mois avant que fût annoncée à coups de canons l'entrée de la Superh.

Par quel curieux retour sur le passé la nouvelle de cette visite émut-elle aussi profondément la jeune Anglaise ? Quel désir irrésistible de revoir ce lambeau flottant de la terre natale secoua-t-il cette jeune âme ?

Toujours est-il qu'aussitôt libre, Nelly monta dans sa chambrette pour s'habiller. Elle se sentit aussitôt envahie d'un désir intense de visiter la frégate, et, du même coup, les souvenirs d'enfance revinrent en foule à son esprit. Pour la première fois, depuis dix ans, elle songea à ce petit être frêle, Jack, son frère, — lui avait-on dit, — que la police avait ramassé à ses côtés dans le taudis de Baldwin Court. Qu'était-il devenu ? Où était-il ?

La frégate était amarrée au quai Victoria ; une foule épaisse de flâneurs et de badauds se près-

sait sur les cordes qui protégeaient l'entrée de la passerelle ; un fusilier de débarquement montait la garde et repoussait timidement les curieux ; à l'avant un groupe de matelots entourait un d<='S leurs qui lançait à tous vents, sur son accordéon, des refrains récoltés dans les beuglants du nouveau et de l'ancien monde.

Nelly avait escaladé prestement la passerelle, et arrivée sur le pont, cherchait un cicérone. Ses yeux tombèrent sur un jeune matelot qui, tranquillement appuyé sur la coupée, examinait la foule grouillante et sans cesse renouvelée. Elle s'approcha de lui en lui demandant d'être son guide dans ce dédale où elle se perdait. Il accepta avec un compliment qui, si baftal qu'il fût, n "était pas trop mal tourné.

Mais quoi ! cet air, le son de cette voix, tout dans le jeune homme émeut profondément Nelly ; son cœur bat plus vite, un nom lui vient aussitôt aux lèvres :

— C'est toi, Jack ?

— Est-ce toi, Nelly ?

Et les voilà dans les bras l'un de l'autre comme

je les avais vus dans l'après-midi en face de cent yeux braqués.

Telle est l'histoire que j'arrachai cheveu à chev^eu de mon vieux navigateur sans cesse tenté de m'échapper par quelque tangente.

A deux ans de distance, ce récit est encore aussi frais dans mon esprit que s'il était d'hier, et tout agrémenté des fioritures dans lesquelles se complaisait mon quartier-maître.

J'ai même souvenance que le bonhomme pleurait comme un veau en terminant le récit de la confession dont il avait été le dépositaire.

— Enfin, lui demandai-je, que vont-ils faire maintenant qu'ils se sont retrouvés ?

— Ça, je n'en sais rien. Je les ai conduits au capitaine, mais je ne sais pas ce qu'il leur aura dit. Uold man est un bon vieux, il a dû leur donner un bon conseil.

Le mystère était maintenant éclairci, et je savais tout ce que pouvait m'apprendre mon Gunning, que je quittai aussitôt en lui souhaitant le bonsoir.

Le croirait-on, je dormis fort mal toute cette

68 Vm ËËl?fCONTRË

nuit-là, en pensant à ces deux enfants, à ces deux heureux de ce monde, aujourd'hui réunis, et je me promis de savoir la fin de l'aventure.

Le lendemain, sur les cinq heures, après la manœuvre, je me dirigai encore vers la Superh dont la flamme royale se déployait au gré d'un joli vent du nord-ert, tandis que l'onde clapoteuse s'ébattait en jolie mousse blanche sur ses flancs goudronnés.

Je demandai le quartier-maître Gunning.

— Présent ! répondit le vieux marin en accourant et en me tendant la main.

Puis, sans attendre ma question : Ils sont partis les mioches, partis tous deux ce matin, fit-il.

Deux mots d'explication m'eurent vite appris que Jack avait obtenu son congé par anticipation, qu'il avait touché sa masse et dit un dernier adieu aux amis de la Superh, pour suivre sa sœur et s'établir avec elle sur le sol libre du Canada, où tous les déshérités trouvent une famille

Gunning n'était pas de cet avis et considérait Jack son matelot de prédilection comme un homme perdu ; mais le capitaine en entendant l'histoire de

UNE REl^CONTRE 59

Nelly et de Jack, en écoutant la jeune fille décrire avec enthousiasme ce grand pays du Nord-Ouest qu'elle avait parcouru, avait de suite conseillé à son matelot de la guider, de la protéger et de fonder avec elle un établissement durable où ils pussent ensuite faire double souche d'honnêtes gens.

La dernière parole du capitaine avait été : " Aimez-vous, travaillez, et Dieu fera le reste !

Il y a quelques mois à peine, je faisais le voyage de Winnipeg à Calgary, pour le compte d'une maison de commerce qui m'avait envoyé — placer ses produits — des machines agricoles, le long de la ligne du Pacifique ; mon itinéraire indiquait que je devais m'arrêter à Qu'Appelle, un peu avant Régina, et je descendis du train, au matin, mal éveillé, assez abasourdi par la route, et d'excessivement mauvaise humeur.

Je demandai au chef de gare de m'indiquer où se trouvait le bureau de poste de l'endroit, et de m'appeler un homme pour m'y conduire avec mes bagages.

— Vous tombez bien, monsieur, me dit-il, voilà

justement le frère de la maîtresse de poste qui arrive avec son wagon ; il va vous emmener.

J'ouvris un œil indifférent sur le nouvel arrivé qui faisait gaîment claquer son fouet et sonner les grelots de deux beaux alezans râblés et trottant haut ; du coup je restai stupéfait.

— Voyons, je n'ai pas la berlue ! C'est Jack ! Eh ! oui, Jack en fermier prospère, le large

chapeau sur le front, la chemise de flanelle entr 'ou verte, le pantalon dans les bottes, l'air joyeux et fier de vivre.

Il saute de sa voiture, pour prendre mes bagages, mais je le devance et empoigne sa main avec une effusion à laquelle il ne comprend rien.

— Montons, lui dis-je, nous causerons en route.

Pendant le cours du trajet, je dévoile rapidement à Jack les indiscrétions de ce bon Gunning, dont il rit à gorge déployée.

— Nous voici arrivés, me dit-il bientôt en me montrant du bout du doigt un coquet magasin tout blanchi à la chaux dont la galerie est garnie

de marchandises choisies et devant lequel, signe de prospérité, une rangée de mustangs attendent patiemment, la bride sur le cou, que leurs cavaliers aient fini leurs emplettes ou leur causette.

Jack saute en bas de la voiture et appelle sa sœur à grands cris :

— Nelly, Nelly, un ami de Montréal !

Nelly accourt ; en deux mots Jack lui explique l'affaire pour l'amener sur la première marche du magasin où tout le personnel la suit, et je fais une entrée triomphale au bras de la patronne, heureuse de la joie de son frère.

Mes deux nouveaux amis me firent passer une journée délicieuse à visiter leur installation, leurs champs, leur bétail, leurs amis, et à écouter leurs plans et projets d'avenir.

Le bonheur de ces braves gens me réjouissait profondément, mais enfin il y avait, pour moi, quelque chose qui clochait, un ou deux éléments qui manquaient.

C'est joli, frère et sœur, mais ce n'est pas assez. Je ne sais si Jack comprit mes regards qui se reportaient de l'un à l'autre, toujours est-il qu'il

s'approcha de moi et me glissa ces mots à l'oreille :

— Attendez un peu et calmez-vous. Ce soir vous verrez du nouveau, je ne vous dis que ça.

Cette parole me rassura.

Les voisins, invités à passer la veillée, accoururent en foule pour voir le monsieur de Montréal ; il me fallut faire connaissance avec tout le village et serrer la main à tous les dignitaires, mais je remarquai de suite que Nelly avait insisté particulièrement pour me présenter un de «es amis, un beau brun dont elle me fit un éloge intarrissable, tandis que Jack, de son côté, mettait une persistance non équivoque à me faire apprécier les mérites et la tournure d'une jolie blondinette à la mine éveillée, qui semblait ne pas peser deux onces entre les mains de ce colosse.

Il était fort tard quand je me couchai avec une tête pas mal lourde, mais enfin j'étais parfaitement rassuré sur 1^ sort futur de Nelly et de Jack, et n'avais plus aucun doute que la race était en bonne voie d'accroissement.

En effet, trois mois après avoir quitté mes bons amis, je reçus à Montréal la dépêche suivante qui clôt dignement ce frêle et tendre roman :

Qu'Appelle, 15 mars 1892.

Deux noces célébrées aujourd'hui. Nelly et le beau brun ; Jack et la jolie blonde. Nous buvons à votre santé. Hurrah for Gunning !

Marc Sauvalle.

SIT El TERRA LEVIS

An au-ftil thought, a life revwvcd, The human-hearted man Iloved.

Tennyson.

Si quelque chose primait chez Lusignan tout le reste : intelligence, savoir, esprit, habileté, ardeur dans la mêlée, son humilité même, c'étaient l'humeur amicale, la bonté, l'humanité de son cœur.

Un trait en commençant. J'arrive un jour au bureau de Lusignan, au moment où il ouvrait son courrier. De ses nombreux journaux il faisait un paquet qu'il emporterait à la maison ; ce

6Q SIT El TERRA LEVIS

serait une partie de sa lecture et de son étude pendant la veillée ou la première heure matinale et solitaire du lendemain. Puis venaient les lettres. Son courrier n'était pas toujours volumineux, mais n'était jamais nul.

Je le vois encore élever la lettre qu'il vient de prendre, à la hauteur de son monocle, contre la lumière de l'unique fenêtre de son bureau, et découper avec des ciseaux sur la largeur une ténue bandelette qui se détache en spirale de l'enveloppe, dont il retire ensuite le contenu indemne après l'opération.

La lettre est une petite feuille pliée en deux, dont la moitié est blanche. Il l'étend devant lui, et, y appliquant les mains à plat, la divise en écartant de la partie écrite la partie intacte. Puis il plonge celle-ci dans une grande enveloppe papier-ministre, où commence à grossir une collection informe de feuillets de toutes teintes et de toutes grandeurs.

A la deuxième lettre il en fait autant. A la troisième de même.

Cela prenait moins de temps qu'il n'en faut

SlT El TERRA LEVÏS 67

pour le dire. Il était vif, systématique, et ne perdait pas de mouvements.

Je ne m'expliquais pas cette économie de bouts de papier, dans un bureau d'employé public, où dordinaire la papeterie est après tout le fonds qui manque le moins.

Je vis là, pour le moment, une marque de bonté paternelle. C'était une chose naturelle que cet homme eût des attentions pour ses enfants, quand il eu avait pour tout le monde.

Mais je m'étais trompé.

Quelques jours après, j'assistais encore au dépouillement de sa correspondance. La grande enveloppe, béante, était encore là, qui avalait toutes les pages de politesse.

— Ah ça, mais c'est donc une pratique dont tu ne t'écartes pas ?

— Ma foi, mon cher, voici. Il est utile que tu le saches, puisque tu peux m'aider.

Et j'avais le cœur tout remué quand il m'eut demandé, en me poussant une de ses grandes enveloppes, de lui collectionner des rebuts blancs pour les petits pauvres de l'orphelinat Saint-Joseph.

Page 1