‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 12 sur 22 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

A mon ami Ludovic Ranoamy.

Au mois de juillet de l'année mil huit cent quatre-vingt-dix, j'étais allé passer une aprèsmidi à l'Eden- Musée de New -York.

Assis près de la seconde porte intérieure, à côté d'un de mes meilleurs amis, Ludovic Ranoamy, célèbre avocat bostonais, d'origine française, nous regardions, en gens oisifs et distraits, la longue file de visiteurs, de curieux qui venaient sans relâche admirer les célébrités de l'époque.

Ce jour-là — un jeudi, s'il m'en souvient bien — ce défilé n'avait rien de bien intéressant : les rentiers encore à New-York et les boutiquiers de Broadway, en rupture de comptoir, seuls, s'étaient donnés rendez-vous au Musée.

A un moment cependant, Ludovic se souleva légèrement de son banc, et, me désignant une jeune femme qui entrait donnant la main à un petit garçon de cinq à six ans, me dit :

— Cette ressemblance est étonnante ! Voilà une femme qui me rappelle, trait pour trait, une héroïne ....

— D'une page d'amour ? hasardai-je en souriant.

— Hélas, non ! Ce qu'elle me rappelle date de 1870, et tout ce qu'a touché cette année fatale est douloureux pour ceux qui n'ont pas oublié la mère patrie ....

La femme dont Ludovic parlait était une brune à l'air distingué, et dont la physionomie douce et agréable avait cependant quelque chose de décidé et d'énergique. Le costume et l'aspect général dénotaient une étrangère, une'Canadienne ou une Espagnole.

Ludovic ne la perdait pas de vue. Très ému par cette apparition soudaine qui évoquait en lui quelques pénibles souvenirs, il avait peur de se tromper ou d'être le jouet d'une illusion des sens.

Mais le peu que mon ami m'avait dit avait excité ma curiosité. Je désirais savoir à quels événements cette femme s'était trouvée mêlée, et je le pressai de m'en faire le récit. Ludovic, pour satisfaire mon désir, me raconta ce qui suit :

Après les premiers revers de l'armée française, me dit-il, j'étais parti pour la France avec quelques-uns de nos amis des Etats-Unis.

Arrivés au Havre, nous nous étions engagés dans une compagnie de francs-tireurs, et notre compagnie fut placée sous les ordres de Garibaldi.

Jj Oncle Garibaldi, comme l'appelaient les Allemands, à cette heure de désastre, venant combattre pour la France, nous apparaissait comme une sorte de guerrier vengeur, et nous étions tous persuadés qu'aux clairons garibaldiens devaient répondre les clairons de la victoire.

La composition de l'armée de l'aventurier cosmopolite s'harmonisait bien avec le tempérament

du chef. Toutes le.s nationalités y étaient représentées: les Egyptiens, les Américains, les Italiens, les Espagnols, les Grecs, les Anglais, les Suédois et surtout les Polonais, avec leur brave et infortuné Bosack lianlcé.

Dans la légion où je servais, se trouvaient un certain nombre de Canadiens. Leur chef, un grand vieillard à longue barbe grise, le père Carillon, s'était maintes fois fait remarquer par son audace et surtout par son incroyable adresse. Toujours aux avant-postes, il manquait rarement avec son (jood rifle les sentinelles prussiennes, qui pourtant, il faut leur rendre cette justice, défilaient avec une prudence tout allemande.

Uaide de camp du père Carillon, son compagnon inséparable, était sa fille, la plus aimable enfant qu'il fût possible de rêver. Mlle Marie, comme les intimes seuls avaient le droit de l'appeler, était le portrait du père pour le courage et la bravoure.

Intrépide, aventureuse, aimant le danger et souriant à la mort, cette enfant de dix-huit ans, à l'âge oii la jeune fille devrait ouvrir son cœur à

l'amour, partageait les bonnes et les mauvaises journées du soldat, et vaillamment, toujours en éclaireur, faisait le coup de feu avec l'ennemi.

— Et, interrompant le conteur, tu crois, lui dis-je, reconnaître Mlle Marie dans ton étrangère de tout à l'heure ? . . .

— Peut-être, reprit Ludovic ; elle lui ressemble d'une façon frappante. Mais Mlle Marie du camp garibaldien n'avait pas les beautés féminines de notre étrangère. Marie portait les cheveux ras, comma un troupier véritable. La bise froide de décembre avait hâlé son teint très mat, et ses traits amaigris donnaient à sa physionomie une expression virile qui n'était pas sans charmes.

Le père Carillon s'était pris d'amitié pour moi ; je vivais avec lui, j'étais le frère d'armes de Marie ; et, s'il fut jamais sous le ciel une affection pure et sincère, c'était bien celle que j'avais pour cette Canadienne qui, à mes côtés, exposait sa vie pour la mère patrie.

A Châtillon, avec Riccioti Garibaldi, nous surprenions un détachement de Wenter. Emportée par une furia toute française, Marie allait être

frappée par un fantassin de la landwer ; mais, prompt comme l'éclair, le père Carillon, de son fjood rifle, étendait mort le Prussien.

. Dans la forêt de Plaunoise, centre de tous nos mouvements, nous étions cernés par un gros de cavaliers Allemands ; nous ne dûmes notre salut qu'à l'arrivée de braves camarades.

Ces dangers communs avaient resserré nos liens d'amitié. J'avais pour le brave Canadien une sorte de vénération filiale ; il me témoignait tant de bontés, tant de sollicitude ! Et lorsque, le soir de nos longues marches, fatigué, découragé, je m'assayais auprès de lui, je sentais mes forces revenir, l'espoir renaître en mon cœur, en l'entendant parler de la France.

Nos chefs nous recommandaient toujours la plus grande prudence.

— Ne vous laissez pas faire prisonniers, disaient-ils; n'oubliez-pas que, pour l'Allemand,

VOUS n'êtes point soldats de troupes régulières, et être prisonniers c'est pour vous la mort !

Comme si le Français qui se lève pour se battre, pour défendre son pays, qu'il ait ou non un uniforme n'est point un combattant ! Et pourquoi donc faut-il, pour avoir le droit de verser son sang, un pantalon d'ordonnance, et une capote nuniérotée et immatriculée ?

Voilà ce que nous nous disions entre nous ; mais nous prenions cependant nos précautions, car les Allemands, par de terribles exemples, nous montraient sans cesse que les actes chez eux répondaient aux paroles, et que ce qu'ils promettaient, ils le tenaient toujours.

A la bataille de Dijon, un de nos officiers fut fait prisonnier : les Poméraniens le bridèrent vivant !

De telles horreurs nous indignaient, nous mettaient hors de nous-mêmes, et le père Carillon avec son accent, répétait :

— Ces Prussiens sont donc des sauvages !

Un soir, par une tempête effroyable de neige et de vent, nous étions en grand'garde. L'ennemi

était signalé. Tous les feux av^aient été éteints, malgré le froid ; et, resserrés les uns contre les autres, des couvertures jetées sur les jambes, nous étions plongés dans une sorte d'engourdissement voisin du sommeil.

Le père Carillon, de temps en temps, seul, se levait, allait visiter les sentinelles et s'assurer que tout le monde veillait.

Toute la vie je me rappellerai cette soirée ; elle avait quelque chose de si triste, de si sombre, que parfois nous nous sentions envahir par une vague terreur. Le vent, en s'engouffrant dans dans les hautes tutaies du bois de Plaunoise, avait des accents déchirants, et la neige qui tombait violemment ballottée nous empêchait de nous distinguer entre nous. Lorsque le vent se calmait, nous entendions les hurlements lugubres des loups des forêts voisines, ou les sinistres glapissements des renards, qui se disputaient les restes de quelque cheval abandonné.

Marie était à côté de moi. Epuisée de fatigue, la pauvre enfant avait besoin de repos, et, la tête appuyée sur mon épaule, elle essayait de s'endormir.

Mais, depuis quelques instants, le père Carillon prêtait l'oreille. A travers les déchirements du vent, il avait cru distinguer un bruit étrange. Ayant passé sa vie dans les savanes du nouveau monde à lutter contre des adversaires agiles et félins, ses sens s'y étaient développés, et, avec une admirable finesse, il distinguait, par l'ouïe comme par la vue, le moindre bruit, le moindre mouvement fait loin de lui.

Le bruit qu'il avait entendu l'avait frappé. Si faible que fût ce bruit, il avait cru reconnaître le son produit par deux fusils qui s'entrechoquent.

Le père Carillon s'approcha de moi :

— Il me semble, me dit-il, qu'en dehors de nos lignes de sentinelles, là-bas, sur la lisière du bois qui est à notre gauche, quelque chose a remué. . . . Ecoutez ! . . .

Mais, nous n'entendions rien ; le vent seul gémissait dans les arbres de la forêt.

— C'est étonnant, me dit-il à mi-voix, je croyais pourtant bien avoir entendu marcher. . . Tenez, ajouta-t-il, écoutez de nouveau.

Cette fois, comme le père Carillon, j'entendis, en effet, des bruits de branches cassées .... Il n'y avait pas à s'y tromper, on marchait là-bas, dans l'obscurité.

— Debout ! debout ! commanda à voix basse le vieux Canadien.

Et instinctivement, chacun porta la main à la batterie de son fusil pour s assurer qu'elle était en bon état, qu'elle pouvait jouer.

— Je vais aller en avant, nous dit le père Carillon ; si je fais feu, repliez-vous immédiatement sur le centre de la légion . . .

Et, glissant sur la «neige comme un serpent, le Canadien disparut.

Marie s'était rapprochée de moi. Une inquiétude mortelle s'était emparée d'elle ; elle pressentait un danger, et, tremblante, elle murmurait :

— Père va-t-il bientôt revenir ?. . . Va-t-il loin?...

Nous avions tous l'oreille attentive ; à travers les branches nous nous efforcions de voir.

Il y avait quelques minutes que le père Ca-

rillon nous avait quittés ; il avait eu le temps d'arriver jusqu'à la lisière du bois. . . Tout à coup un cri se fît entendre, puis un éclair brilla et une détonation retentit. J 'avais reconnu le bruit de la carabine du Canadien. Pour que le père Carillon eût fait feu, il fallait qu'il eût couru un danger, qu'il fût en péril. Le cri qui avait été poussé, que nous avions tous entendu, était un cri de désespoir, un cri d'appel au secours, et, oubliant la consigne, nous nous précipitâmes en avant.

Aveuglés par la neige que le vent nous jetait au visage, nous allions au hasard, nous enfonçant dans les crevasses, nous heurtant contre les arbres renversés ; mais, soutenus par l'idée que le père Carillon nous avait appelés, nous luttions, nous voulions arriver à son aide.

Marie, l'intrépide enfant, nous précédait. Le danger que pouvait courir son père lui avait enlevé toute prudence ; elle allait criant d'une voix pleine de sanglots :

— Père ! père !

Et ces appels déchirants nous bouleversaient l'âme !

146 LE pfcRE CARÏLLON

Nous* étions à cent verges de la lisière du bois. Un brutal Wenta ? retentit, et en même temps une dizaine de coups de fusil étaient tirés. Les Prussiens étaient là.

Je m'étais précipité vers Marie. Les balles avaient sifflé à ses oreilles, mais aucune ne l'avait atteinte. Sans riposter aux coups de feu des Allemands, je l'entraînai. Les Prussiens étaient en force, et nous n'étions pas une quinzaine de francs- tireurs ; essayer une attaque eût été une folie inutile et sans résultat.

Marie était brisée par la douleur; elle sanglotait, réclamait son père :

— Ils l'ont tué, ils l'ont tué ! répétait-elle . . .

J'essayai de la rassurer, de lui dire que son père allait rentrer au camp, mais tous mes efforts furent vains.

Les tristes pressentiments de Marie n'étaient, hélas ! que trop fondés. Le père Carillon ne

LE Pmt CARILLON 147

reparut pas. Toutes les recherches faites pour retrouver son corps furent infructueuses ....

Ce ne fut que quelques semaines après sa disparition que les restes de notre brave compagnon furent découverts.

Notre légion, alors au complet et renforcée de plusieurs compagnies de francs- tireurs, ayant attaqué les Poméraniens qui occupaient la forêt de Plaunoise, lés en délogea.

En avançant vers l'intérieur du boiSj nous fîmes une lugubre découverte. Dans une clairière, attaché à une branche d'un gros chêne, un cadavre se balançait. Les corbeaux avaient commencé leur funèbre office, et l'homme était méconnaissable.

Mais, il portait le costume noir de nos francstireurs ; il avait une barbe longue et grise, et tous nos camarades n'hésitèrent pas à déclarer que ce cadavre était celui du vieux père Carillon.

Sur la poitrine du Canadien, les Prussiens avaient attaché un billet portant ces mots écrits en mauvais français : Punit come franc-tireur !

Les Poméraniens nous payèrent cher cet assassinat ; nous fûmes pour eux sans pitié, et tous ceux qui nous tombèrent entre les mains furent impitoyablement fusillés. Dans l'espace de dixsept jours, nous en passâmes par les armes trentesept ! . . .

Les restes du vieil et brave Canadien furent enterrés à l'endroit même où son cadavre avait été découvert.

A quelques jours de là, Marie quittait le camp français, et avec un de ses compatriotes, repartit pour le Canada En me faisant ses adieux, elle me remit en souvenir de son père, une médaille de vermeil avec une légère chaîne d'or qu'elle tenait du père Carillon.

Il y a vingt-deux ans que cette tragique histoire s'est passée, ajouta Ludovic. Eh bien, elle est toujours présente à ma mémoire, et je n'ai jamais pu regarder cette médaille qui est là, suspendue à mon cou, sans avoir des larmes dans les yeux et sans penser au vieux Canadien mort pour la France ! . . . "

Au moment où Ludovic finissait ce triste récit, l'étrangère qui rappelait à mon ami la Canadienne du camp garibaldien vint à repasser devant nous.

Ludovic, allant résolument droit à elle, s'inclina en disant :

— Mademoiselle Marie Carillon ?

Et l'étrangère, la voix tout émue, tendant la main à mon ami, s'écria :

— Ludovic Ranoamy !

Les deux francs-tireurs de Garibaldi s'étaient retrouvés. On parla du père Carillon qui dormait là-bas, près de Dijon.

Marie faisait, chaque deux ans, le voyage de France, pour aller visiter le tombeau de son père.

— Cette année, dit-elle, ce sera la première fois que mon jeune fils, le petit Louis, viendra avec moi voir où repose son grand-père.

Et la gentille Canadienne caressait la tête intelligente de son brun petit garçon, dont les yeux brillèrent en entendant parler du grandpère.

Ludovic prit l'enfant sur ses genoux, et l'embrassant :

150 LE fÉRE CARÏLLON

--- Seras-tu content d'aller en France, lui deinanda-t-il ?

— Oui, répondit l'enfant, parce que je veux être soldat français, moi aussi, pour aller venger grandpapa !

J. J)E LORDE.

J'avais huit ans, il y a déjà longtemps, hélas ! Je demeurais dans un petit bourg de Bretagne où j'ai passé mon enfance.

Un soir, il faisait un froid humide et pénétrant, et cependant touS; dans la paroisse, hommes et femmes, petits et grands, avaient un air de fête qui faisait un heureux contraste avec les tons gris et brumeux du ciel.

A l'heure de l'angélus, le sacristain, frappant à

(1) Cette bluette et celle qui suit ont paru à la fin de 1881 et au commencement de 1882 dans La Nouvelle-France, revue publiée à Québec, sous la signature Arnaud,

tour de bras sur l'unique cloche de l'église, venait de rappeler aux habitants du village que le lendemain était une des quatre grandes fêtes de l'année ; une fête carillonnée, comme on dit dans le pays ^ Quelques paysans, avec ce dandinement particulier à l'homme des champs harassé par un labeur continu, traversaient, en hâtant le pas, la petite place de l'église, où ils entraient. C'étaient les retardataires du confessional, car on croit encore au bon Dieu dans ces bourgades perdues au fond de la Bretagne.

Dans la cheminée de la cuisine à l'âtre immense auprès duquel les domestiques de la maison, assis en rond, pendant les longues veillées d'hiver, racontaient à tour de rôle ces lugubres et fantastiques histoires de loups-garous, qui se transmettent de génération en génération dans les campagnes bretonnes, trois hommes vigou* reux avaient placé une bûche énorme, qui devait brûler huit jours durant ; la bûche de Noël, en

(1) Dans certaines paroisses de France on carillonne à l'occasion des grandes solennités religieuses, au moment de l'élévation tous les dimanches, et pour les baptêmes. Le carillonneur frappe la cloche, en cadence, avec deux petits mailletst

un mot, car, le lendemain était l'anniversaire de la naissance du Sauveur.

Ma mère m'avait promis, si j'étais bien sage, de me conduire cette année-là à la messe de minuit. Dieu sait si depuis longtemps j'attendais la nuit de Noël avec impatience.

D'abord, il avait été bien entendu que je ne me coucherais pas ce soir-là, moi qu'on avait l'habitude invariable de mettre impitoyablement au lit tous les jours à huit heures.

Depuis bien des semaines, je repassais dans mon imagination d'enfant toutes les joies inconnues dont je pourrais alors prendre ma part.

Comme cela devait être beau l'église éclairée avec cette profusion de lumières dont ma bonne m'avait décrit si souvent les merveilleux effets, quand il ferait si noir dehors ! Comme cela sera drôle de voir la mine effarée de la vieille Jeanneton Massé, la gardeuse d'oies, qui sommeillait toujours accroupie sur ses talons, dans

l'allée, à deux pas de nos chaises, quand elle sera réveillée en sursaut par un couac sonore du gros ophicléide qui avait la prétention d'accompagner, à lui seul, tous les chantres du lutrin !

Aussi quels efforts héroïques je dus faire pour refouler l'horrible envie de dormir qui commença à me prendre dès avant neuf heures du soir î

Enfin l'heure tant désirée sonna.

C'était une toute petite église, bien humble, celle où j'entendis ma première messe de minuit.

Avec sa tour carrée servant de refuge à des centaines de corbeaux, qui depuis de nombreuses générations y avaient élu domicile, entourée de trois côtés, comme elle l'était, par un ancien cimetière depuis longtemps abandonné, elle me semblait bien misérable, à moi, cette pauvre vieille église qui datait du seizième siècle, et faisait l'admiration des archéologues à la recherche de monuments druidiques égarés dans les landes bretonnes, qui la visitaient en passant.

Cette nuit-là, pour la circonstance, elle avait un air de fête inaccoutumé, quelques douzaines de cierges fichés sur trois grands lustres en bois doré, répandaient sur le groupe des fidèles une lueur incertaine et blafarde. De gros bouquets de fleurs artificielles de diverses couleurs, dans des potiches largement coloriées, s'étageaient sur les gradins des trois autels brillamment éclairés. Le gros missel, aux pages enluminées, sur son pupitre recouvert d'un tapis de velours grenat, était là, attendant l'arrivée du prêtre.

Enfin la petite porte donnant de la sacristie sur le chœur de l'église s'ouvre, et le curé de la paroisse, droit et ferme malgré ses quatre-vingtdeux ans, s'avance vers l'autel.

Quatre enfants de chœur en soutaneîles rouges et en surplis blancs, portant de gros cierges, lui font escorte. Puis les chantres, un par un, arrivant à là file, vont se placer autour du grand lutrin.

Le vieux prêtre, dont les longs cheveux bouclés, blancs comme la neige, ont des reflets d'argent à la lueur des cierges, a revêtu ses plus beaux ornements. Sur son aube en fines dentelles artistement brodées, œuvre de patience d'une bonne et sainte vieille demoiselle, la bienfaitrice du village, s'étale la superbe chasuble en soie brochée des grands jours.

Ils étaient longs les états de service du bon vieux curé. Le jour où Napoléon, alors premier consul, avait cru devoir permettre à Dieu de se laisser adorer dans ses temples, il était venu prendre charge des âmes de cette petite paroisse, et y était toujours resté.

En vain, pendant son long et ingrat ministère, lui offrit-on des cures plus avantageuses ; il persista à vouloir demeurer, pour y mourir, dans ce presbytère de petit village où il se savait aimé et vénéré de tous. Les douze ou quinze cents francs de son modique traitement, dont il donnait une bonne moitié aux pauvres, lui suffisaient pour vivre ; que lui fallait il de plus ?

Comment aurait-il pu quitter tous ces braves

MA MeMière messe de minuit 1Ô7

gens qui, chaque dimanche, se pressaient autour de lui pour entendre, par sa bouche, la parole de Dieu qu'il leur avait appris à connaître ?

Comment abandonner tous ces morts, couchés là-bas dans le cimetière, qu'il avait aidés à passer dans l'éternité en leur promettant ses prières, et que lui seul n'avait pas oubliés ?

Comme tous les vieux prêtres de ce temps-là, le bon curé était, prétendait-on, entaché d'une forte teinte de gallicanisme. Un fait bien certain, c'est que, en dépit de tous les efforts de son vicaire, jeune ecclésiastique partisan de la plus pure doctrine romaine, jusqu'au jour de sa mort, les cérémonies se firent d'après les anciens rites, dans sa petite église.

Le maître chantre, vieux bonhomme qui devait bien avoir dans les soixante-quinze ou quatrevingts ans, tenait comme son curé à toutes les choses du temps passé. Malgré son grand âge, il n'aurait voulu céder à personne sa place au

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lutrin ni le devoir de donner le ton à ses acolytes.

Seul, à peut-être vingt lieues à là ronde, il avait conservé l'ancienne coutume de chanter des noëls à la messe de minuit, et il ne concédait que difficilement à son fils, robuste forgeron à la voix de stentor, qui était appelé à lui succéder dans sa charge importante, quelques-uns de ces cantiques de circonstance que nous trouvons si vieux aujourd'hui, mais qui étaient très en vogue alors dans les paroisses de Bretagne.

On venait de loin pour entendre les noëls du vieux chantre, et, comme j'en avais entendu gloser par le notaire qui posait pour esprit fort, j'attendais avec grande impatience. ^

Le moment solennel arrivé, le bonhomme se lève, tousse, crache, s'essuie du front à la nuque avec son grand mouchoir à carreaux bleus et rouges, relève la tête, se rengorge et d'une voix plus chevrotante et plus cassée encore que d'ha-

MA PREMIERE MEftâË t>Ë MÎÎÎÛtT 15P

bitude — ce qui pouvait bien être attribué à quelques verres de vin de trop qu'il avait pris pour s'éclaircir la voix — il entonne à tue-tête un noël que je n'ai malheureusement pu retenir en entier, mais dont voici le premier couplet, tel qu'il s'est gravé dans ma mémoire d'enfant :

Adam fut un pauvre homme De se laisser tenter Par un morceau de pomme Qu'il ne put avaler ; Sa femme, sans cesse Le tourmente, le presse.

D'en manger un p'tit ^, Disant que la sagesse.

Que le diable avait dit, Etait dedans ce fruit.

Naturellement, le poète auteur de ce noël oublié, vingt- cinq ou trente couplets durant, repasse tous les événements principaux qni se sont produits sur la terre depuis cette heure néfaste, ou notre premier père subit l'ascendant funeste de la première femme, jusqu'au jour où le genre

(1) Un p'at s'emploie dans certaines campagnes de France pour un 'peu.

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humain fut délivré, par la naissance du Christ, des conséquences fâcheuses que lui avait values son inqualifiable gourmandise.

Maintenant, chaque fois que tinte la cloche qui appelle les chrétiens à la messe de minuit, mes souvenirs se reportent à quelques trente-cinq ans en arrière, dans cette pauvre petite égfise bretonne, et là je revois, comme si c'était d'hier, tout près du bon et vénérable prêtre qui l'écoutait avec béatitude, le vieux chantre entonnant ce chant singulier dans lequel un barde inconnu exhale naïvement sa mauvaise humeur contre notre premier père, pour s'être laissé tenter par un morceau de pomme qu'il ne peut pas même avaler.

FUNÉRAILLES D*UN RÎCHÈ l6l

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