‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 13 sur 22 · FUNÉRAILLES D'UN RICHE · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES D'UN RICHE

Un soir, les cloches sonnant à toute volée un glas funèbre, annoncent qu'un homme vient de mourir. Puis les journaux du lendemain donnent le nom du mort et annoncent le jour et l'heure des funérailles.

C'était un citoyen important, bien posé dans le monde ; il aura un cortège magnifique, car qui voudrait passer pour ne l'avoir pas connu ?

C'est par un froid âpre d'une matinée de janvier. De légers flocons de givre se détachant sur le fond grisâtre du ciel, comme des paillettes d'argent, descendent en tournoyant vers la terre couverte de neige.

A la porte d'une maison de belle apparence, où

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Un long ruban de crêpe est accroché, stationne un corbillard attelé de deux chevaux richement caparaçonnés de noir. Une foule de personnes venues de tous les quartiers de la ville paraissent attendre impatiemment le signal du départ ; toutes, plus ou moins, croient devoir prendre un air triste de circonstance. Combien pourtant, parmi ces gens qui sont là frappant du pied, battant des mains pour combattre l'engourdissement du froid qui les gagne, étaient les amis de celui qu'ils viennent conduire à sa dernière demeure ? Très peu assurément. Beaucoup ne lui ont jamais parlé, quelques-uns ne l'ont pas même vu.

Enfin, le cercueil tout couvert de fleurs, porté par quatre employés des pompes funèbres, est déposé sur le char funéraire, derrière lequel viennent se placer les fils du mort, les yeux encore tout rouges des dernières larmes qu'ils ont versées, et les autres membres de la famille, puis

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une longue file se forme sur deux rangs, et silencieusement se met en marche.

Ce défilé si long qui s'avance lentement à travers les rues de la ville, c'est un adoucissement à la douleur de la veuve et des enfants, qui prennent pour des marques de sympathie sincères ce qui n'est le plus souvent que l'accomplissement d'un devoir social.

Le convoi arrive à l'église toute tendue de noir. L'orgue qui, quelques minutes auparavant, lançait ses notes les plus gaies pour une messe de mariage, commence à gémir lugubrement.

De longs rideaux de crêpe rabattus sur les étroites fenêtres ogivales tamisent la clarté du jour. Les lumières tremblotantes des cierges qui entourent le catafalque luisent dans cette demi-obscurité comme les lucioles aux premières ombres du crépuscule. Tout cela répand une teinte de tristesse vraie sur ces physionomies d'indifférents.

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Bientôt le prêtre officiant, entouré d'un nombreux clergé en surplis blancs, s'avance pour faire la levée du corps; Les chantres à l'air lamentable — tristesse de commande qu*ils doivent à tout mort qui paie généreusement ses funérailles -^ viennent se ranger autour du catafalque.

Alors commencent, se mêlant aux sourds gémissements de l'orgue, ces chants d'une harmonie si douce et si triste qui s'élèvent vers le ciel quand l'église implore la clémence du Tout-Puissant pour ceux qui sont allés le rejoindre dans l'éternité.

Ces chants lugubres, si beaux dans leur simplicité, cette demi-obscurité qui vous entoure, cette acre odeur d'encens que l'on brûle autour du mort, ces lumières de cierges qui, comme des larmes de feu, se détachent sur le fond sombre du drap mortuaire, tout cela finit par vous monter au cerveau, par vous serrer le ca3ur. Rappelant vos propres souvenirs, vous vous laissez aller à songer à ceux que la mort vous a enlevés, vous vous reportez en esprit au jour où suffoqué par la douleur vous pleuriez, vous aussi, auprès du

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corps inanimé d'une personne aimée, et à ses tristes pensées Un sanglot vous motlte à la gorge, une larme vient humecter votre paupière, à vous, l'indifFérent de tout à l'heure.

Le service funèbre est terminé. Les amis du défunt montent en voiture pour lui faire la dernière conduite.

On arrive au cimetière.

Mon Dieu ! quelles sont tristes, en hiver, ces nécropoles des pays du Nord, et comme elle vous donne froid au cœur la vue de cet unique et grand linceul blanc sous lequel plusieurs générations de riches et de pauvres dorment côte à côte de l'éternel sommeil !

Vous chercheriez en vain, sous cette épaisse couche de neige, une tombe que vous avez vue pendant la belle saison couverte de fleurs pieusement entretenues par une main amie, si un grand orme dénudé qui l'ombrageait alors, n'était là pour en marquer la place.

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Pauvre vieux grand arbre ! La bise glaciale, après les avoir flétries, a brutalement arraché ses feuilles qu'elle a dispersées aux quatre vents du ciel. Le givre glacé pendant en stalactites d'albâtre, a remplacé le vert feuillage qui le parait, et ses branches raidies, bruissant sourdement, produisent, quand elles s'entrechoquent, des bruits de squelettes.

Qui sait si les tristes mois d'hiver n'auront pas aussi jeté un voile de glace entre le cœur et les souvenirs de la femme voilée de noir qui venait là pleurer et prier, alors qu'elle croyait à des regrets éternels ? Peut-être les petits oiseaux, ces petits amis fidèles du champ des morts, qu'ils ont dû déserter aux approches de la froide saison, reviendront-ils seuls, quand le printemps aura redonné des feuilles au grand orme, rompre par leur joyeux gazouillis le morne silence de la tombe déserte.

De la petite chapelle où les dernières prières ont été dites, le cadavre est porté au caveau de

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famille, où depuis longtemps sa place l'attendait. Le prêtre donne une dernière bénédiction, les portes du monument funèbre se referment en grinçant sur leurs gonds rouilles, parents et amis reprennent le chemin de la ville ; tout est bien fini.

Bientôt la dépouille mortelle de cet homme qui eut un nom, de la fortune, des honneurs, la considération de ses concitoyens, ne sera plus qu'un atome mêlé à la poussière des siècles.

Paul de Gazes.

Fragment cVim roman canadien de mœurs con temporaines.

Dans les premiers jours de septembre qui suivirent sa sortie du collège, Lucien Rambaud se présentait devant les examinateurs du barreau de Québec, pour être admis à l'étude du droit. Comme il venait de passer son baccalauréat, et qu'il avait encore la mémoire chargée du bagage de ses humanités, il fut admis d'emblée.

Mais, pendant qu'il attendait son tour dans un corridor du vieux palais de justice, un camarade le présenta à un étudiant en droit, qui allait ré-

clamer des examinateurs l'autorisation d'exercer la profession qui permet d'engendrer légalement chicane à ses concitoyens. C'était un grand beau garçon de vingt-deux ans, blond, le teint rosé, l'œil bleu, clair et vif, le front large, l'air intelligent et bon enfant.

Il marchait déjà la tête haute ; car la réputation commençait à s'attacher à sa personne. Un volume de vers qu'il avait publié quelques mois auparavant, et qui annonçait les plus heureuses dispositions avait attiré l'attention sur le jeune poète dont le nom était maintenant sur les lèvres de cous ceux qui s'occupaient alors de livres à Québec. C'était Emile Fougères.

Lucien, qui savait par cœur nombre de vers du poète, ne fut pas trop surpris de le voir absorbé dans la lecture, pourtant peu passionnante du Code civil canadien, tout récemment publié ; car il se doutait bien que Fougères avait dû négliger la société de MM. Pothier, Cujas, Dalloz et autres doctes mais peu récréatifs auteurs, pour faire plus assidûment sa cour à la Muse charmeuse.

Entre deux articles sur les successions ab intestat, qu'il brûlait du regard, le poète accueillit chaleureusement Lucien, dont la petite renommée collégiale de rimeur lui était parvenue par un jeune frère de Fougères, compagnon d'études de Lucien Rambaud.

— Faites-moi donc le plaisir de venir passer la soirée à ma maison de pension, 24 rue du Palais, dit Fougères à Lucien. J'y perche au troisième, à côté de la gouttière. Vous rencontrerez là de bons et joyeux garçons. Si nous sommes heureux dans nos examens, nous aurons raison de célébrer dignement ce beau jour ; si non, nous tâcherons de nous consoler d'un échec qui pourra facilement se réparer bientôt. D'ailleurs, il y aura ce soir, à la " Mansarde du Palais " — c'est ainsi que nous avons baptisé notre campement de bohémiens des lettres et de la basoche — il y aura réjouissances archi-solennelles à l'occasion du prodigieux succès que mon frère ès-poésie, Arthur Graind'orge vient de remporter. C'est renversant, mais trop long à vous raconter pour le quart d'heure, fît-il en rouvrant son code.

— Marignan, ajouta-t-il en s'adressant à un étudiant qui 1 écoutait, je te présente et te recommande M. Lucien Rambaud, futur poète, qui aspire aussi à devenir, comme nous, avocat avec ou sans causes, et qui nous fera le plaisir d'être, ce soir, des nôtres. Expose-lui donc un peu le motif de nptre réunion. Et Fou£fères se replongea furieusement dans son étude, tardive mais énergique, des successions embarrassées.

Voici ce que Marignan qui, lui, menait de front le journalisme et la fréquentation discrète du Palais, apprit à Lucien Rambaud :

Arthur Graind'orge, apprenti légiste, venait de faire paraître un poème satirico-badin, dans lequel il exaltait les cjualités stomachiciues de la bière fabriquée par un brasseur alors bien connu à Québec. Flatté de voir son nom figurer en rimes sonores dans une œuvre de poésie imprimée, le brasseur, qui avait du monde, avait envoyé ce jour-là même, à la Mansarde du Palais, que Graind'orge habitait avec Fougères, Maricrnan et deux ou trois autres de leurs amis, douze paniers de bière pour remercier l'auteur du poème de sa flatteuse réclame.

A la vue des cent quarante-quatre bouteilles allignées casque en tête, comme un régiment à la parade, dans la Mansarde du Palais — qui n'avait jamais contemplé, à la fois, pareille abondance de breuvage — Graind'orge, un peu porté à l'économie, s'était écrié devant ses amis plongés dans une admiration extatique :

— Mes enfants ! à raison de quatre bouteilles par jour, j'en aurai pour plus de trois mois !

— Ah bien, compte un peu là-dessus ! se dirent in petto Fougères ef Marignan, trop vite tirés de leur extase. Un événement aussi superlativement mirobolant ne saurait rester ignoré ni de nos amis en particulier, ni du public en général !

Voilà pourquoi, depuis le matin, les deux compères invitaient le ban et l'arrière-ban de la bohème lettrée de Québec à venir, ce soir-là^ s'abreuver largement aux dépens de l'heureux: Graind'orge, qui était certes loin de s'attendre à l'onéreux triomphe que ses bons amis étaient en train de lui organiser.

Les examens terminés. Fougères, qui avait été

reçu avocat avec distinction — les examens n'étaient pas bien sévères en cet heureux temps ! — emmena examinateurs et examinés à l'hôtel voisin où il paya une tournée à tout le monde. Suivirent deux ou trois autres libations, après lesquelles Lucien qui, manque d'habitude, commençait à se sentir tout drôle, s'empressa de prendre congé de la compagnie de plus en plus bruyante.

— N'oubliez-pas ... ce soir ! lui cria Fougères.

— Certes, j'en aurai bien garde ! répondit Lucien, tout heureu?^ de se voir admis dans le cénacle dont Fougères était le prophète écouté.

Vers les sept heures et demie, Lucien Rambaud, tout fier de son succès de l'après-midi, arpentait gaiement la rue Saint-Jean intra niuros, en route pour la gloire facile de son début dans le monde des lettrés en herbe de ce temps-là.

En septembre, la nuit vient déjà vite.

Parmi les passants qui se hâtaient vers leur logis, Lucien coudoya dans l'ombre deux élèves de sa connaissance qui trottinaient silencieux vers le petit séminaire. C'était le jour de la rentrée. D'un air vainquenr, il leur apprit son

admission à l'étude du droit, et les vit avec joie^ l'égoïste, s'éloigner après lui avoir lancé un long reofard d'envie.

Ressassant avec bonheur l'embêtement que devaient éprouver, à cette heure, tous ses anciens compagnons de captivité, Lucien aspira bruyamment deux ou trois bouffées de ce bon air de liberté après lequel il soupirait depuis si long* temps, et précipita sa marche comme un jeune chien qui a rompu sa laisse.

Quelques pas rapides l'amenèrent en face du numéro 24 de la rue du Palais.

Il sonna. Une bonne vieille vint ouvrir.

— M. Emile Fougères, s'il vous plaît, Madame ? demanda-t-il timidement.

— Il est au troisième, et pas seul, je vous assure ! répondit la vieille,* qui ajouta, avec un soupir attendrissant : — Encore une belle nuit qu'ils vont me faire passer ! . . .

Lucien, décontenancé, fila tout d'un trait et enjamba les escaliers avec ces vaillantes jambes de vingt ans qui ne demandent qu'à grimper toujours. Rendu sur le dernier palier, une clameur

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de voix mâles lui signifia qu'il était arrivé au terme de son ascension. Il frappa un coup et puis deux, à la porte d'où venait le bruit

— Entrrrez 1 vocifera-t-on à l'intérieur.

— Tiens, Rambaud ! cria Fougères, qui, la pipe aux dents, se préparait à faire sauter un bouchon. Arrivez un peu, mon cher, que je vous présente au héros de la soirée. — Mon cher Graind'orge, j'ai le plaisir de te faire connaître M. Lucien Rambaud, admis aujourd'hui à l'étude du droit, et qui a déjà fait avec succès au collège — le sournois ! — son petit doigt de cour à la Muse. Graind'orge est particulièrement heureux, monsieur Rambaud (Graind'orge salua froidement) du plaisir que vous lui faites de venir l'aider à déguster, en notre aimable compagnie, le liquide généreux qu'il doit à la magnanimité du plus grand brasseur des siècles passés, présents et futurs !

— - Pas de phrases, Emile ! cria Marignan. Versenous plutôt à boire !

— C'est plutôt ta poire . . . pour la soif, qui nous embête ! riposta Fougères ; tiens, avale et dévale de sur mon lit dont tu ravales, sans intervalles avec tes pieds de cavale, la chasteté célibataire î

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— Oh ! ah ! fil... à la porte ! s'exclamèrent dix voix. Dehors, misérable !

— Jamais ! tant que ma bouche pourra s'ouvrir, et ma langue la servir, s'écria Fougères avec un geste théâtral. Il reste encore cent vingt-sept bouteilles à vider ; à la vôtre, mes petits biberons !

Lucien, tout étourdi, se laissait présenter à droite et à gauche, quand la porte s'ouvrit avec fracas, pour livrer passage à trois nouveaux venus. En jetant un coup d'œil sur Graind'orge, Lucien remarqua une contraction des muscles faciaux de ce dernier, qui devait évidemment calculer l'effroyable trouée que ces soiffeurs allaient pratiquer dans son cellier.

La pièce de vingt pieds en carrés — c'était la chambre de Fougères et la plus spacieuse de la maison — contenait en ce moment dix-huit gaillards délurés en diable, tous buvant, fumant, parlant, criant et gesticulant à la fois. A travers l'épaisse fumée des pipes, on les voyait se démener comme des possédés, tandis que, par la lucarne, ouverte pour rendre l'air de la chambre

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respirable, s'échappait un effroyable concert de vociférations capables de tenir les voisins éveillés à cinq arpents à la ronde. Et pourtant il y avait là l'élite de la société actuelle : de futurs juges, un évêque, des députés, des avocats, des médecins, des hommes de lettres et des fonctionnaires, tous alors en herbe, mais aujourd'hui gravement installés dans la considération respectueuse de leurs contemporains.

La porte s'ouvrit de nouveau, et cinq à six autres visiteurs, s'engouffrant à leur tour dans ce pandémonium, bousculèrent un peu les premiers arrivés pour aller bruyamment saluer et féliciter Graind'orge de son étonnant succès, et le remercier de les avoir invités à s'en réjouir avec lui.

— Animal ! dit Graind'orge à Fougères, tu me paieras cela plus tard !

— Messieurs, messieurs ! s'écria Fougères, sans paraître entendre son ami, et tapant à tour de bras sur la table avec une bouteille vide pour obtenir nn peu de silence ; quoique nous ne soyons pas encore au complet, l'heure est venue de boire à la santé de notre hôte, Arthur Grain-

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d'orge, qui nous a tous conviés d'une façon si généreuse à partager le fruit, légitime mais surprenamment acquis de ses labeurs littéraires.

— Joli, le surprenamment !

— - Bravo ! hurla-t-on de partout.

— Ça manque de bière, insinua Fougères à Graind'orge, qui se leva, la bouche en cœur, mais la rage au ventre.

— Nous allons t'aider à monter les bouteilles de la cave lui dit traîtreusement Marignan. Allons, trois hommes de bonne volonté !

Dix se levèrent et sortirent pour revenir l'instant d'après avec des brassées de bouteilles.

Celles-ci se dégorgèrent, et les verres se remplirent avec un vertigineux ensemble; et, dans l'enthousiasme général, ils furent vidés trois fois coup sur coup.

— Pour la première fois qu'un livre canadien rapporte quelque chose à son auteur, déclamait Fougères, nous devons mes amis le faire connaître à la postérité la plus reculée. Car ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'une ère nouvelle et glorieuse s'ouvre pour nous, poètes, jusqu'aujourd'hui faméliques, mais dédaignés ? . . ,

— Eh bien, mon cher, interrompit un gros courtaud, vêtu de la jaquette rouge d'élève de TEkiole militaire, veux-tu crever de faim toute ta vie ; demande alors un peu des cuisses de poulet à madame la Muse... . Non, si tu veux manger au moins une fois par jour, tu feras mieux de piocher ton droit, mon vieux !

— Allons, Célestin Vachon, repartit Fougères, ne viens donc pas, en ce jour solennel, verser les tonneaux d'eau froide de ton positivisme sur la flamme de notre enthousiasme sacré !

— Eh ! mon cher, je me moque pas mal de toutes les poésies du monde, moi, quand j'ai faim et que je ne possède pas trente sous pour me payer à dîner, ce qui m'est arrivé plus souvent qu'à mon tour. Aussi me suis-je promis que, après avoir passé mes deux examens à l'Ecole militaire et touché les cent piastres que ça nous rapporte, je m'en vais m'escrimer ferme avec le code, tout en continuant de cultiver la prose vulgaire du journalisme, qui est le marche-pied de la politique, laquelle, dans tout pays, et surtout dans le nôtre qui est jeune encore, mène sûrement à la richesse et aux honneurs.

— C'est précisément parce que le pays est jeune, riposta Fougères piqué au jeu, qu'il faut 1« façonner à respecter les travailleurs de la pensée, qu'elle soit exprimée en vers ou en prose. Voilà pourquoi je veux crier à nos poètes, à nos jeunes écrivains qui se sentent quelque chose là : " Courage, frères! et persévérons dans notre voie. Clier^ chons l'idée généreuse, et soignons bien la forme, Imposons, à force de travail, le goût des belleslettres à nos compatriotes, pour forcer, nous aussi, l'avenir à nous ouvrir fraternellement les bras !

— " La victoire en chantant nous ouvre la barrière ! . . . " entonna quelqu'un qui commençait à s'allumer et que la discussion ennuyait.

— C'est ça, du chant ! cria-t-on.

— Edmond, VAndalouse ! VAndalouse !

Sans se faire prier, Edmond Fougères, frère

cadet du poète, chanteur attitré du Cénacle, se mit à chanter d'une voix de stentor :

Avez-vous vu dans Barcelone

Une Andalouse au sein bruni ... ?

Pâle comme un beau soir d'automne I

C'est ma maîtresse, ma lionne I

La marquesa d'Amaëgui." Q

Cette poésie endiablée de Musset finit de leur mettre à tous la cervelle en feu. Et le vacarme alla grandissant encore ; si bien que l'arrivée de quatre ou cinq autres camarades ne fut guères autrement remarquée que pour embrasser l'occasion d'une libation nouvelle.

Graind'orge, échauffé comme les autres, trouvait maintenant qu'on ne buvait pas assez, et soufflait comme un cachalot, par suite des ascensions répétées qu'il avait à faire de la cave au grenier.

La maison tremblait du faite jusqu'au sol, et la pauvre veuve Brindamour, qui tenait la pension, se tordait sur son lit solitaire, d'où le sommeil s'était enfui à l'épouvante.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmurait- elle, ça empire tous les soirs ! Ils vont, bien sûr, finir par tout démolir cette nuit !

Les infortunés voisins, aussi tenus en éveil, commençaient à ressentir des atteintes d'aliénation mentale, et, dans les cours les plus rapprochés les chiens donnaient, par leurs furieux aboiements, des signes de rage subitement déclarée. Cependant, après des efforts surhumains.

Fougères était parvenu à ramener un calme relatif en proposant à l'assemblée d'entendre quelques vers, cause de cette mémorable solennité. Comme Graind'orge, du reste timide de sa nature, ne réussissait qu'à se faire entendre à demi dans cette tempête à moitié assoupie, quelqu'un cria :

— Monte sur la table !

— Monte ! monte ! vociférèrent en chœur les vingt-cinq bohèmes chauffés à blanc.

Grand'orge dut s'exécuter, et récita quelquesuns des passages les plus saillants de son poème. Les trois vers suivants, restés célèbres, firent éclater un tonnerre d'applaudissements et de vociférations laudatives :

Buvons, buvons, amis, de ce bon Maoallomme, Venant directement du brasseur qu'il dénomme ; C''est ça qui vous retape et vous refait un homme....

Mais son débit monotone, et sa poésie fine et acérée souvent, mais manquant de couleur, et par trop paisible à la longue, finit par ne pas tenir les imaginations en bride. Aussi, le héros du jour —

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gloire éphémère ! — se vit-il obligé de descendre des hauteurs triomphales où il avait pour un instant plané.

— Fouiïères ! Fougères ! hurla la foule délirante.

Fougères était à la fois le barde et l'acteur du Cénacle. De sa voix de basse taille, seule capable de dominer le tumulte, il redit ses vers les plus colorés. Mais bientôt sa verve personnelle ne sut plus suffire à l'exigence générale, et l'on réclama avec des cris forcenés les sublimes envolées de Victor Hugo, les prosopopées les plus passionnées de Musset, les ïambes les plus fulgurants de Barbier.

L'enthousiasme alors ne connut plus de bornes et il fut un moment où Lucien, énervé par cette poésie volcanique et par les frénétiques transports qu'elle produisait, parut craindre de voir le toit sauter par-dessus les fortifications av^oisinantes.

— Eh ! là-bas, le petit qui sort du collège, cria le gros Vachon à Lucien, comment la trouves-tu, leur poésie ? ça ne vaut pas les classiques, hein !

La Mansardé dit Valais 185

— C'est plus enlevant, osa dire Lucien.

— Comment, toi aussi, fit dédaififneusement Vachon, tu donnes déjà là-dedans !

— Et il me paraît que je suis en assez bonne compagnie, répliqua Lucien en désignant leurs compagnons.

Ceux-ci applaudirent, tandis que Vachon haussait les épaules.

Cependant Graind'orge, plus excité que tous ses hôtes, qu'il n'avait pourtant pas conviés, cassait maintenant le goulot des bouteilles pour aller plus vite, tandis que le lit de Fougères s'écroulait 'SOUS la surcharge de sept invités trop remuants pour son équivoque solidité.

Chacun alors voulut jouer sa partie dans ce drame délirant, et l'on se mit à chanter en chœur les refrains les plus tapageurs de l'interminable répertoire de la Bohème.

Jusqu'à trois heures du matin, la veuve Brindamour, qui pensait voir à chaque instant la maison ïi'effrondrer sur son maigre corps convulsionné, recommanda son âme au Seigneur ; tandis que les voisins — bons bourgeois d'ordinaire

paisibles — devenus soudainement épileptiques, se ruaient à grands coups de genoux dans le dos de leurs épouses pleurnichantes, et vouaient à la damnation éternelle les énergumènes de la Mansarde du Palais. A trois heures du matin — que tous les héros d'Homère le lui pardonnent ! — Fougères, supérieurement gris, faisait un discours en grec ! Les mânes de Démosthènes durent rudement trépigner cette nuit-là !

La dernière bouteille étant vidée jusqu'à l'ultime goutte, et tous étant pleins comme des futailles après la vendange, lea invités de Fougères et de Marignan finirent par culbuter de conserve du haut en bas des escaliers, et par aller se dévei-ser et se perdre dans les rues devenues trop étroites pour maint d'entre eux.

Après quelques collisions avec des réverbères qu'il prenait pour ses nouveaux amis et qu'il em- V>rassait au passage, Lucien se retrouva en face de la maison d'un parent qui lui donnait l'hospitalité. Avec des efforts dignes des plus grands éloges, il parvint à faire jouer la clef de la serrure, réussit à se hisser sans trop de fracas

jusqu'à sa chambre, et finit par s'affaisser dans son lit, au centre d'un grand tourbillonnement de toutes choses.

Joseph Marmeïte.

Ottawa, 1892.

Les poètes et les plantes ont toujours été de francs amis. Qui pourrait jamais dire le nombre incalculable de strophes inspirées par le grand spectacle du règne végétal ? Les acres senteurs des bois, l'ombrage discret de la feuillée, les hautes futaies qui lancent vers le ciel leur ramure touffue et fière, et par-dessus tout, les fleurs, ces diamants de la nature dont la Providence s'est plu à émailler à pleines mains la verdure de nos campagnes : toutes ces choses ont été chantées à gorge déployée par les virtuoses de l'hémistiche et de la rime.

Mais pourquoi le cacher ? Le côté le plus mer-

veilleux de la nature végétale semble, jusqu'ici, avoir échappé à l'observation, un peu superficielle, des artistes du vers. C'est là un véritable malheur. Il serait à souhaiter que tous les fabricants d'idylles ou de bucoliques, à un titre quelconque, fussent un tant soit peu botanistes. Leurs métaphores y gagneraient en naturel et en exactitude, et l'inspiration qu'ils tirent du spectacle de la nature ne serait ni moins vive ni moins puissante.

Cicéron disait des études littéraires et philosophiques: Nohiscumfi peregrinantwr, riisticantur. Cette parole, on peut bien l'appliquer à l'étude des sciences naturelles ; et je crois que, dans ce cas, la vérité est encore plus frappante. L'ignorance où nous sommes quelquefois de ces sciences nous prive d'une foule de jouissances de l'ordre le plus élevé. Nous restons un peu, devant le spectacle toujours grandiose de la nature, comme ces ignorants de l'art qui ne voient guère, dans un musée de peintures, que les couleurs plus ou moins vives dont les artistes ont recouvert leurs toiles. La partie artistique et intellectuelle leur échappe complètement.

A ce point de vue, je ne connais rien de plus susceptible d'applications littéraires que les phénomènes de la vie des plantes. La Providence, prodigue de ses merveilles, les a semées ici avec profusion. Les lois de la création sont aussi belles, aussi sublimes, dans la plus humble des mousses que dans les astres immenses qui décrivent là-haut des courbes étonnantes de variété et de régularité.

L'étude sommaire de (Quelques particularités de la vie végétale suffira pour nous convaincre de cette vérité.

On dit généralement que les plantes sont des êtres vivants, privés de sensibilité et de mouvement spontané.

Cette définition, assez exacte lorsqu'on l'appli(jue aux plantes supérieures, perd beaucoup de sa valeur si on veut l'étendre à celles qui occupent les degrés inférieurs du règne végétal. Comment dire en effet que les plantes sont privées de mouvement, quand on voit ce qui se passe chez quelques-unes d'entre elles ? Sans doute elles ne se déplacent pas à la manière des animaux. Vous ne

verrez jamais un rosier se promener dans les allées d'un parterre ; pas plus d'ailleurs que vous ne voyez les éponges et les coraux prendre des courses au fond de la mer. Mais, si vous examinez les organes de ces plantes, racines, tiges ou fleurs, vous n'en trouverez pas un seul qui ne soit animé de certains mouvements, qui durent aussi longtemps que la vie.

Les racines, les tiges, les rameaux décrivent constamment des courbes dans le sol ou dans l'air ; les feuilles se tournent vers la lumière ; les tiges volubiles s'enroulent autour des corps voisins, à mesure qu'elles croissent : partout, en un mot, leur vie se trahit par le mouvement. Habitués que nous sommes, nous qui allons quelquefois si vite, à mesurer tout à notre aune, ces déplacements lents et restreints échappent le plus souvent à notre observation, mais il n'en sont pas moins réels.

Les plantes n'auraient pas de mouvements ? Mais voyez donc la feuille de la dionée ! Elle est divisée en deux lobes superposés le long de la nervure médiane. L'inférieur reste toujours com-

plètetneht inerte. Mais le «upérieur, armé de dents piquantes et acérées, présente à sa surface trois poils sensibles. Si l'on irrite l'un quelconque d'entre eux, immédiatement les deux moitiés du lobe se referment l'une sur l'autre, les dents se i^approchent, s'entrecroisent, et le tout reste ainsi tant que l'irritation persiste.

Vous comprenez ce qui attend les insectes étourdis qui vont faire la promenade sur cette feuille perfide. Leur arrive-t-il de toucher ces trois poils ? ils restent prisonniers, et la feuille les retient avec d'autant plus de force que, dans leurs efforts impuissants, ils froissent constamment et avec violence les poils terribles. Il y a plus. Dès qu'un prisonnier a été saisi, la feuille sécrète un liquide acre qui achève de tuer l'insecte déjà à demi-mort d'épouvante, et le digère sur place.

Notre rossolis n'a pas des mœurs moins carnassières. Sa feuille est un disque horizontal, large comme l'ongle du pouce, tout au plus. Sur ce disque se dressent un grand nombre de poils, surmonté chacun d'une goutte liquide extrêmement

194 LA POÉSIE CHEë: ht^ PLAMTËS

brillante. On dirait cette feuille toujours recouverte de rosée ; et c'est précisément ce qui a valu à la plante le nom de rossolis. Les insectes altérés vont, en toute ingénuité, s'abreuver à ce qu'ils croient être l'eau du ciel ; mais au moment où ils touchent la feuille, tous ces poils perfides se recourbent sur leurs victimes et les fixent sur place, en même temps que l'acidité du liquide trompeur les tue et les digère, comme dans la dionée.

Voulez-vous des mouvements plus curieux encore ? Regardez le sainfoin oscillant. Là, vous avez une feuille qui ne se meut pas sous l'influence d'une irritation extérieure, mais qui s'agite constamment, à peu près comme les oreilles d'un animal.

J'allais oublier la sensitive. Plusieurs d'entre vous l'ont sans doute déjà observée. Sa feuille ressemble un peu à celle de l'acacia. Elle se compose de folioles groupées deux à deux sur le rachis principal. Que l'on irrite un point quelconque de son étendue, qu'on l'expose à un violent courant d'air, à une secousse brusque ou à une forte vibration sonore, immédiatement les

petites folioles se superposent deux à deux, et l'ensemble de la feuille retombe le long de la tige. Si ces irritations ne se produisent qu'à de rares intervalles, les folioles ont le temps de reprendre chaque fois leur position primitive. Si les secousses sont rapprochées, la plante est prise de convulsions tétaniques, et reste toujours contractée.

Le mécanisme de tous ces mouvements des plantes est assez connu, mais ce n'est pas ici le moment de l'expliquer en détail. Qu'il nous suffise d'ajouter un fait. Toutes ces plantes remuantes, facilement irritables, deviennent d'un calme d'une tranquillité absolue, si vous les chloroformisez. La plus délicate sentitive, la dionée la plus vorace paraissent avoir changé complètement de caractère une fois qu'elles sont sous l'influence d'un anesthésique. N'est-ce pas tout à fait ce qui se passe chez l'homme et chez les animaux, eux qui perdent toute sensibilité en respirant les vapeurs d'éther et de chloroforme ?

Au point où nous en sommes rendus, nous voyons déjà qu'il est peut-être imprudent de

196 LA POl^^SÎÈ CttEJ^ LES t^LANTËS

définir les plantes : des êtres privés de mouvement. Cette définition devient encore plus boiteuse si nous l'appliquons aux plantes inférieures. C'est là que nous trouvons ces anthérozoïdes si curieux, petites cellules allongées, se mouvant rapidement dans le sol comme des infusoires, et allant se fixer sur une partie spéciale de la jeune fougère, pour en assurer le développement. C'est encore là que nous voyons ces diatomées à squelettes sciliceux, véritables merveilles de structure, qui se meuvent dans l'eau comme des animalcules véritables. Regardez ces algues à filaments cloisonnés. Chaque division renferme un petit cerceau, apparemment très tranquille. Attendez quelques .minutes : le compartiment se déchire et le cerceau se déroule ; c'est comme un animal, un serpent microscopique, qui se met aussitôt à la recherche d'un endroit où il pourra se fixer. Il se promène rapidement dans l'eau où l'algue mère a végété ; et après avoir visité un certain nombre d'endroits, entre lesquels il paraît vouloir choisir, il se fixe enfin, et là germe et pousse une algue semblable à celle qui avait produit le

cerceau. Eh bien, cette graine d'algue est nécessairement une plante ; et cependant elle se meut absolument comme les animaux. La ressemblance est si grande, que nous pouvons défier l'observateur novice de ne pas s'y laisser prendre. Pourquoi dire alors que les plantes sont privées de mouvement ?

Il y a plus. Tous les végétaux sont composés d'éléments microscopiques, cellules, fibres ou vaisseaux, accolés les uns aux autres en nombre incalculable. Parmi ces éléments histologiques, les uns servent exclusivement de support, de charpente. La vie en est complètement disparue. Les autres sont le siège de la vie. Mais la vie, cette force si mystérieuse dans sa nature et dans ses effets, se concentre dans un liquide spécial qui remplit la cellule et qu'on appelle protoplasme. C'est le protoplasme qui absorbe et qui produit. Eh bien, ce protoplasme est toujours et nécessairement en mouvemenj;. S'il s'arrête définitivement, c'est la mort. Nourrissez-le abondamment, le mouvement augmente. Irritez-le, refroidissez-le, anesthésiez-le, il se contracte,

perd sa transparence, son mouvement diminue, et, si l'irritation est assez forte, il s'arrête tout à fait ; il est mort.

Que conclure de tout cela ? sinon que le mouvement est comme l'un des caractères les plus généraux des phénomènes de la vie, et que, s'il y a souvent mouvement dans les êtres qui ne vivent pas, il n'y a jamais vie sans mouvement.

S'ensuit-il que nous devions, par suite de ces considérations, donner une nouvelle définition de la vie ? Pas le moins du monde, car ce serait une erreur' grave de croire que la vie se borne à des mouvements purement mécaniques. " Il est clair, dit Claude Bernard, que la propriété évolutive de Tœuf qui produira un mammifère, un oiseau ou un poisson, n'est ni la physique, ni la chimie. " C'est, d'après le grand physiologiste que nous résumons, le quid propriuni vitae, ou, comme disent quelques philosophes, primum principiuiYi operationis. N'est-ce pas encore ce qu'il voulait dire quand il définissait la vie : " L'idée, la force évolutive des êtres " ? Huit cents ans auparavant, saint Thomas avait défini la

La i»OÉSIE CHEZ LES t»LANTES 199

vie : " L'activité en vertu de laquelle un être se meut et se perfectionne." Ces deux définitions du grand philosophe et du grand physiologiste se touchent de très près, et l'on peut dire que l'idée fondamentale en est la même.

Quel beau spectacle que la rencontre de ces deux grands penseurs sur un terrain commun ! Qu'il fait bon de voir le prince de la philosophie arriver par la seule force de son raisonnement à une conclusion que les développements merveilleux de la physiologie ne feront que confirmer plus tard !

Au fond, y a-t-il là quelque chose qui doive nous surprendre ? L'accord entre la science de la raison et la science de l'expérience ne doit-il pas toujours exister, du moment que chacune d'elles reste fidèle à ses méthodes, et ne conclue pas au delà des prémisses.

Mgr D'Hulst, dans le compte-rendu du dernier congrès scientifique des catholiques tenu à Paris, en avril dernier, disait qu'on avait alors remarqué une tendance plus accentuée à un rapprochement entre la méthaphysique et la science expé-

âOO LA t>OÉSÎE CHE5: LÈS t>LAS^TES

rimentale sur le terrain des faits. Il ajoutait que le cadre de la méthaphysique d'Aristote et de saint Thomas se prêtait avec une merveilleuse souplesse aux exigences des hommes de laboratoire. " Peutêtre cependant, continuait-il, est-il nécessaire de le modifier un peu, car ce cadre a été dessiné par ses immortels inventeurs à la demande d'une expérience imparfaite, d'une connaissance inexacte des phénomènes naturels. Ce n'est pas manquer de respect à leur mémoire, c'est leur rendre justice au contraire que de supposer que, mis en possession des richesses scientifiques dont nous sommes nantis, ils auraient eux-mêmes retouché leur œuvre pour l'adapter de plus près à la nature.

" Cette manière de voir, présentée par plusieurs philosophes et de nombreux physiciens, n'aurait pas cependant rallié l'unanimité ; elle se serait heurtée à l'inviolable fidélité de certains représentants de la tradition scolastique, qui ne trouvent rien à changer à la formule des vieux maîtres pour opérer la fusion entre la cosmologie antique et la science contemporaine. Toutefois, ajoute le savant rapporteur, en sortant des séances du

LA POÉSIE etlË^: LES PLANTES âôl

congrès, les philosophes se déclamient plus contents des pliysicicns et les physiciens des philosophes."

Si nous revenons maintenant à l'étude spe'ciale qui nous occupe en ce moment, nous croyons en avoir assez dit pour faire voir que chez les plantes les phénomènes les plus intéressants ne sont pas ceux qui frappent l'œil de prime abord. En étudiant leur organisation avec soin, on reste frappé de la variété infinie des détails qui la composent et de la complexité étonnante des phénomènes qui s'y passent. La séparation entre les règnes animal et végétal nous apparaît alors assez difficile à préciser ; et si l'on se sent bien sûr de n'être jamais exposé à confondre un chat avec une rose, les deux règnes auxquels appartiennent le chat et la rose se touchent par leur base, et l'on arrive bientôt à un point où l'on ne sait trop comment distinguer nettement les caractères de l'animal de ceux de la plante. La vie nous apparaît, si l'on peut dire ainsi, comme une vigoureuse racine de laquelle s'échappent deux tiges puissantes : l'animal et la plante.

âOâ LA POÊ55IÉ CHEÎ5 LES Î^LANTËS

Me serait-il permis de conclure de toutes ces considérations que les lois qui régissent le monde végétal, connues dans toute leur exactitude, renferment tout autant sinon plus de poésie que les rêves les plus ingénieux des versificateurs ? Ces petites cellules où les actes vitaux s'élaborent d'une si merveilleuse manière, ces mouvements étranges qui animent partout et toujours la substance vivante, cette intéressante communauté qui fait d'une foule d'individus, pour ainsi dire distincts, un tout harmonieux et si parfait ; n'y a-til pas là de quoi satisfaire l'imagination la plus ambitieuse et la plus puissante ?

Nous pourrions encore .parler, toujours au même point de vue, du sommeil des plantes, puisque chaque végétal, arrivé le soir, donne à ses feuilles comme une position spéciale de repos, qu'elles n'ont pas durant le jour. Ces organes restent ainsi toute la nuit à dormir, à moins qu'une lumière vive ne viennent tout d'un coup les éveiller.

Si nous étions plus hardi, nous irions jusqu'à poser la grande question de la sensibilité des

LA POÉSIE cheîî: les plantes 20.S

plantes. Sans doute nous ne croyons pas à la sensibilité de la forêt enchantée, telle que décrite par le Tasse ; pas plus que nous ne croyons à la prière qu'un écrivain, un poète, fait adresser par une fleur mourante de soif à un nuage qui promène dédaigneusement ses flancs gonflés de pluie au-dessus de la pauvrette qui étouffe. Mais un être vivant qui se meut essentiellement, qui se contracte sous l'influence des irritants, qui se comporte vis-à-vis des anesthésiques comme les animaux, à qui personne ne refuse la sensibilité, n'en est peut-être pas dépourvu lui-même. Cette faculté admet d'ailleurs plusieurs degrés, depuis la sensibilité consciente jusqu'à la sensibilité à peine ébauchée des animaux inférieurs. Et qui sait s'il n'en reste pas encore une certaine dose pour la plante ? Si un scrupule plus ou moins fondé nous fait refuser toute sensibilité à la plante, qu'il nous soit au moins permis de croire que cette négation est très difiîcile à démontrer par les faits ; et les arguments de convenance ont singulièrement perdu de leur valeur aux yeux des travailleurs, quand il s'agit de faits purs et simples.

204 LA POÉSÎË CîïEZ LES t»LANTES

Quelle conclusion les amateurs de poésie peuvent-ils tirer de tout cela ? Elle nous semble bien évidente. Qu'ils continuent à se laisser impressionner par le côté poétique de la nature qui nous entoure, mais qu'ils fassent des efforts pour que leurs impressions, quelque vives qu'elles soient, reposent sur les données certaines de la science plutôt que sur les rêves de leur imagination. S'il le faut, qu'ils étudient un peu, un tout petit peu. Ils auront tout à y gagner, puisqu'ils seront alors plus certains de ne chanter que les choses qui existent, et de ne pas faire de trop grosses hérésies scientifiques. Que les littérateurs n'oublient jamais ces paroles de Claude Bernard : " La vérité du savant ne saurait jamais contredire la vérité de l'artiste. Je pense que dans les régions élevées, les connaissances forment une atmosphère commune à toutes les intelligences cultivées, dans laquelle l'homme du monde, l'artiste et le savant doivent nécessairement se rencontrer et se comprendre.

Mais ces réflexions ne s'adressent pas directement aux poètes qui font des vers. Il y a une

poésie qui est un peu de tous les âges et de tous les caractères ; tout le monde peut la comprendre. C'est cette grande voix de la création qm publie les louanges du Créateur. Ces sentiments vifs et profonds qui viennent au cœur à la vue des œuvres de Dieu seront d'autant plus vifs que nous comprendrons mieux les êtres qui nous entourent. A ce point de vue, nous devons tous être et rester des poètes. Et si nous ne sommes pas toujours de taille à ciseler des vers élégants, nous pouvons du moins rendre gloire à Dieu pour toutes les merveilles qu'il a jetées avec une si grande prodigalité autour de nous, depuis les solitudes infinies de l'espace jusqu'à l'humble cellule végétale. N'oublions pas cette parole d'un grand saint, à propos des merveilles que Dieu à semées partout dans l'œuvre de la création : " Nec viajor in illis, nec minor in idis. "

L'abbé Laflamme.

(Extrait)

J'ai fait mon tour de France. C'était là un rêve que je caressais depuis ma jeunesse ; et maintenant c'est un souvenir que je me rappelle avec bonheur. Tant il est vrai qu'il n'y a que l'avenir et le passé.

Le voyage n'a pas duré longtemps. Mes impressions ne sont pas mortes encore cependant, grâce peut-être au démon du poète qui n'a pas voulu lâcher le voyageur. Au reste, des plaisirs courts laissent souvent de longues émotions.

Qui peut dire l'émoi que l'on éprouve au dé-

part ? Qui peut dire aussi les joies du retour ? Quel plaisir et quel orgueil ! car l'orgueil se mêle toujours au plaisir. L'orgueil, c'est la première et la plus grande infirmité de notre nature. L'orgueil est d'origine céleste ; il est né à un moment de l'éternité, sur les marches du trône de Dieu ; voilà pourquoi, sans doute, il est encore si bien porté.

Nous trouvions à plaindre ceux ([ui ne pouvaient nous suivre à travers le vaste océan. Cependant ne faut-il pas qu'il reste (|uelqu'un au rivage pour jalouser celui qui s'en va? Sur tous les rivages il en est de même. La seule partance qui ne fait pas de jaloux, c'est la dernière, celle qui n'est pas suivi de retour.

Comme le dit la chanson de Clémence Isaure : ** J'ai vu son blanc mouchoir voler au vent ", quand le Château- Léoville, s'ébranlant sous sa lourde charge, se mit à descendre le fleuve, le pont savamment embarrassé, la machine toute disloquée, penché sur l'abîme comme un vieillard sur sa fosse, la gaieté était si vive et si tapageuse que parfois le navire lui-même semblait

MON VOYxVGE A PARIS 209

tressaillir et se relever. Le nom seul de la vieille France nous jetait dans le délire, et nous nous imaginions qu'à notre aspect et par reconnaissance pour notre culte idolâtre, elle allait, cette France aimée, évoquer ses siècles de gloire, réveiller ses héros endormis et nous étouffer sur son cœur.

C'était une illusion !

Les ombres, comme des oiseaux de mauvais augure, ouvrent sur nos têtes leurs larges ailes ; l'île de Bacchus nous envoie des senteurs enivrantes ; les montagnes de Beaupré s'affaissent dans le lointain comme des amitiés trahies ; les villages coquets s'endorment insouciants autour de leur clocher. Et nous voguons !

En voguant nous chantons :

Les Canadiens n'sont pas des fous, N'partiront pas sans prendre un coup !

Et nous remplissons nos verres, car la chanson s'envole mieux quand elle prend son essor des bords d'une coupe de vin.

Longue fut la première soirée sur le navire, longue et joyeuse ! C'était l'étourdissement d'un

coup de bonheur. Cependant les éclats de rire retentirent moins haut ; les chants moururent tour à tour ; les têtes fatiguées s'inclinèrent ; les yeux ne virent plus rien; l'esprit rompant les chaînes de la volonté qui l'avait tenu, se mit à courir en des infinis mystérieux, et plus d'un parmi nous revint en rêve s'enivrer de paix et d'amour au foyer de la famille. D'autres aussi, devançant la marche lente du vaisseau, passèrent les flots d'un coup d'aile, et vinrent s'arrêter au seuil de l'Europe, au sommet de la falaise crayeuse du Havre, sur cette terre étrange par ses fautes et ses grandeurs, qui fut durant tant de siècles l'arbitre destinées du monde et le bras de Dieu, — la terre de France !

Au réveil, toutes les pensées éparses dans les rêves revinrent comme des oiseaux au nid, et la réalité apparut plus belle et plus douce que jamais.

Le fleuve s'élargissait, s'élargissait ; les acres senteurs des algues et du varech montaient des vagues amères ; l'air était pur, vivifiant ; la brise soupirait dans les cordages> et son murmure

doux et monotone ressemblait à la symphonie des berceuses. Mille oiseaux, des pétrels, des goélands, des hirondelles de mer voltigeaient autour du vaisseau comme des feuilles qui tourbillonnent au vent. D'énormes marsouins sortaient des eaux profondes, de distance en distance, et faisaient luire au soleil la blancheur éclatante de de leurs dos arondis. Les îles défilaient tour à tour ou par groupes, enchâssées dans la nappe limpide comme des émeraudes dans un royal écrin. L'amphithéâtre superbe de la rive sud, avec ses champs alignés et ses rangées de maisonnettes blanches, s'éloignait toujours et se noyait, au fond, dans les flots de lumières qui tombaient du ciel; pendant que la côte aride du nord se dressait de plus en plus sombre, s'en allant jusqu'à ces régions inconnues que défend un éternel hiver, à ce pôle mystérieux de notre planète, où nul homme n'a jamais pénétré ! Et nous admirions la grandeur et la beauté de notre jeune patrie. Et, plongeant dans l'avenir comme il plongeaient dans l'espace qui s'ouvrait devant eux, nos regards cherchaient à surprendre les mystères de sa destinée.

Ûl2 MON VOYAGÉ A fARtS

Nous entrons dans le Golfe, où^ comme sur" l'océan, toute rive disparaît.

Les baleines montent de temps en temps à la surface pour respirer^ et les jets d'eau qu'elles lancent de leurs é vents ressemblent aux perles brillantes de nos fontaines. L'esprit étonné se demande où paraît davantage la puissance de Dieu : dans le cétacé formidable qui n'a pas trop d'un océan pour ses ébats, ou dans l'infusoire invisible qui meurt d'orgueil et d'épuisement quand il a traversé, vif, remuant, empressé, toute une goutte d'eau.

Deux banquises superbes, hautes comme des cathédrales gothiques, semblaient reposer sur des fondements inébranlables, au milieu du détroit de Belle-Ile. Sorties des mers du Nord, poussées par des vents implacables, entraînées par des courants qui ne s'arrêtent jamais, ces montagnes de glace se heurteront peut-être en des chocs épouvantables,et disparaîtront soudain, ou bien, parvenues sous des cieux plus chauds, lançant mille gerbes de lumière, elles s'écrouleront au soleil avec un fracas inouï. Et elles emporteront avec elles leurs

secrets. Car elles ont des secrets, ces majestueuses courrières du pôle. Elles savent peut-être le sort du navire vainement attendu ; elles ont peut-être promené sur leur faîte étincelant et nu les espérances ou les angoisses de plus d'un voyageur audacieux.

Peu à peu les rivages du Labrador et de Terre- Neuve s'affaissent. Ils s'enfuient à l'horizon brumeux, et se confondent avec les vagues lointaines. Rien ! plus rien !

Adieu les coteaux riants, adieu les caps arides, adieu les forêts sombres, les champs où l'homme moissonne pour sa famille, les fourrés oii l'oiseau chante ses amours !

La mer ! voici la mer !

Un cercle sombre entoure le navire qui fuit toujours. Il fuit, mais il semble immobile, car le cercle qui l'enserre fuit avec lui. Image de l'homme qui veut échapper à la douleur. La douleur, voilà le cercle qui nous étreint et qui glisse avec nous sur l'océan de la vie !

llli rohur et œs triplex circa pectus erat . . .

Celui-là fut sans doute armé d'un triple bronze.

disait Horace, il y a deux mille ans, en parlant de l'audacieux qui le premier osa livrer aux flots menaçants une barque fragile. Je comprends aujourd'hui les terreurs du joyeux poète de Tibur.

Les océans du Midi sont calmes, limpides, ensoleillés ; le ciel qui les recouvre comme une tente majestueuse est pur et serein ; les vents y passent mais n'y séjournent point ; la pluie y tombe, mais un rayon de soleil sèche bientôt les agrès rutilants et le pont verni du vaisseau. J3ans nos mers froides du Nord, la vague est souvent noire, menaçante ; le ciel est plein de nuages qui pendent déchiquetés comme des lambeaux de suaires ; les grains se précipitent de tous les côtés ; la tempête gronde souvent, et le navire soulevé par les flots, battu par le vent, se berce et plonge, roule et tremble sans trêve, jour et nuit.'

Le bercement, si doux d'abord qu'il semble le mouvement d'un hamac sous les bois, devient à la fin, pour le plus grand nombre, pénible, fatigant, insupportable. Alors cessent les rires, alors tombent les chants, alors languissent les conversations. Plus de bons mots ; l'esprit ne pétille

MON VOYAGE A PARÎS 215

plus ; le feu s'éteint. On ne se recherche plus avec le même empressement ; que dis-je, on s'évite, on se cache, on éprouve un vague sentiment de doute. L'amour propre lutte cependant ; la vanité lève la tête encore ; mais ce ne sont que les coups d'aile des oiseaux blessés.

Une tristesse profonde indéfinissable a passé sur le bateau. De la poupe à la proue, il règne un calme menaçant. Seul, le vent souffle toujours dans les cordages ; mais il n'éveille plus d'échos, et l'on dirait qu'il y a de l'ironie dans ses murmures.

Le navire s'enfonce plus avant dans la mer, et, dans le bercement, de longues vagues submergent les plats-bords et déferlent sur le pont. Les mâts décrivent dans l'àir des courbes élégantes ; l'hélice, à chaque long tangage, sort de l'eau fuyante et tourne dans le vide avec un fracas qui jette l'épouvante. Un malheureux, fourrant dans la porte du fumoir, sa tête livide, m'affirme que le pilote a perdu sa route, et qu'il ne fait plus que louvoyer.

— 'Nous n'arriverons jamais! fait une jeune

216 MON voVage a Paris

femme, pour la première fois blanche comme le marbre ; nous n'arriverons jamais, le navire vire, virCj vire î

Le chat du bord passa*

— Pourvu qu'il ne chavire ! observa une loustic qui ne tarda pas. à être puni de son calembour.

Quelque chose d'inusité oppresse les cœurs, serre les gorges, aveugle les regards. Pourtant le ciel seul est gris. Est-ce donc le regret du départ ? la pensée de ceux que l'on a quittés ? la peur de devenir la pâture des jolis poissons qui nous guettent ?. . .

C'est le mal de mer !

Les uns s'enfoncent dans leur couche humide et malsaine, incapables de supporter la vue de ce traître océan ; les autres, enveloppés dans leui*s chaudes couvertures de voyage, se couchent sur le pont, attendant, désespérés, quelques rayons de soleil, si le soleil existe encore, ou quelques gouttes d'eau-de-vie pure, s'il se trouve encore une gourde qui ne soit pas vide et un bon Samaritain qui ne soit pas plein. Un autre plus courageux, tibutant, gambadant, marche en zigzags

sur le pont trop étroit, aspire l'air vif â\i ciel, ouvre sa poitrine aux fraîches émanations de l'eau, afin d'échapper au sort commun. Un autre encore, moins poétique dans ses aspirations, ou plus pratique en affaires, va droit au bastingage, et penché sur la vague qu'il maudit, il lui crache toute sa rancune dans une clameur qui ébranle le vaigrage et fait éclater de rire ceux que le mal n'a pas atteints.

La mer a quelque chose de navrant dans sa monotonie, et le navire qui la traverse ne saurait avancer trop vite* Elle offre parfois^ cependant, Un spectacle admirable.

Appuyé sur le pavois, l'œil perdu dans le lointain, à l'heure où les ombres, comme des rideaux légers, laissent tomber leurs replis sur les vagues, vous contemplez un tableau merveilleux que le mouvement des eaux transforme sans cesse. Les vagues, sous le fouet des vents, se soulèvent et su heurtent. Elles se dressent comme les tentes d'un immense campement. Leurs cimes se déroulent en volutes étincelantes comme des tourbillons de neige, s'affaissent tout à coup avec un grand bruit

lonr

et deSàSouilldnnements terribles, se couronnent de panaches étranges qu'une force invisible enlève soudain pour les jeter comme un torrent sur le pont du navire.

Et ce sublime bouleversement de la mer, cette colère de l'implacable élément font passer sous nos yeux de ravissantes visions. Tantôt c'est une forêt épaisse avec ses capricieuses cimes noires qui se décomposent sur le ciel rose du couchant ; tantôt c'est un cap nu, plat, uniforme qui raye l'horizon d'une ligne sombre. Puis une vallée qui se creuse, un coteau qui s'arrondit, un rocher qui éclate, un village d'où montent des colonnes de fumée, une rangée de maisons blanches et de longues granges, comme dans nos campagnes. Et tout cela s'affaisse, s'écroule, disparaît soudain comme dans un cataclysme, pour renaître aussitôt sous la baguette d'un puissant enchanteur.

• Le grand enchanteur, c'est Dieu.

Quelquefois, lorsque le soleil à son coucher se dégage des voiles de brume et resplendit de ce suprême éclat des choses qui vont finir, la mer où il descend se transforme en un lac d'or fondu. Si

les values s'élèvent, elles ressemblent à des flammes que la rafale tourmente, et courent pareilles au feu des prairies.

La lune, un soir, dessina sur l'humide immensité des traînées lumineuses où tourbillonnaient des étincelles. Il passait un frisson sur les eaux, et dans les replis drus et mouvants les rayons s'émiettaient en millions de paillettes électriques. On aurait dit une route merveilleuse qui reliait la terre au ciel. Et l'âme émue s'envolait sur l'aile du rêve jusqu'aux pieds du Verbe qui féconde le néant.

Et pendant que le navire se berce et vogue, pendant que les flots se soulèvent et se heurtent sur leurs insondables lits, des troupes de dauphins gracieux mais voraces, alignés comme des militaires à l'exercice, s'approchent tout près de nous, nous suivent quelques instants dans l'espoir de croquer un bon morceau, puis nous devancent et s'éloignent, toujours en s'élançant avec un mouvement d'ensemble étonnant et plein d'àgileté, au-dessus de la mer où ils retombent toujours et finissent par disparaître.

â20 MON VOYAGE A l^AËIS

Des oiseaux infatigables, mouettes ou goélands, légers, rapides, blancs comme des flocons de tieige, se balancent dans les airs, tournoient, montent, salissent, planent, sans souci de la tem^ pête qu'ils bravent, sans effroi des flots irrités où ils se reposent confondus avec des panaches d'écume.

A l'aspect de l'immense océan, je me suis souvenu de Mairet, — un poète amoureux s'il en futy qui eut son heure de Vogtle, son rayon de gloire et son brin de vanité, comme tous les rimeurs, — ■je me suis souvenu de Mairet qui de bonne foi s'est cru le rival du grand Corneille, et je me suis demandé s'il n'exagérait pas un peu quand il disait:

Toutes les mers du monde où vont les matelots Pour éteindre mon feu n'ont pas assez de flots : L*eau ne m'étonne point ; si je dois rendre l'âme Dedans quelque élément, ce sera dans la flamme.

Après tout, il avait un peu raison ; il y a des feux que l'on ne saurait éteindre. C'est à peine si les années . qui détruisent tant de choses peuvent en modérer les ardeurs.

Uoa VOtAGE A λARÎS 221

Chaque jour nous approche des rivages du vieux monde. Nous évoquons le souvenir de ces hardis marins des siècles passés, qui ne craignaient pas de s'embarquer sur de frêles vais-* seaux pour chercher l'inconnu. L'amour de la science, le dévouement à la patrie, le désir d'a^ grandir le royaume du Christ les soutenaient dans leurs angoisses. Leur courage ne faiblissait pas dans ces longues et pénibles traversées. Nul péril ne les effrayait. Les yeux fixés sur dea mondes entrevus dans leurs rêves, ils voguaient, ouvrant au vent favorable leur voile de lin, à l'espérance les ailes de leur âme chrétienne.

Le ciel souriait à ces découvreurs de mondes qui allaient peut-être sans s'en douter^ trouver un rivage où la foi — cette fleur née dans le sang d'un Dieu - — pourrait germer de nouveau et s'épanouir librement, maintenant que l'Europe la laissait se flétrir au souflle délétère de son orgueilleuse philosophie.

PampHile Le May.

Au jflanc du gros rocher qui domine la côte, Et tout près des chalets dont les toits côte à côte Eclatent de blancheur dans l'azur du ciel clair. Voyez- vous se pencher au-dessus de la mer. Sous le calme tombé de midi qui repose, La petite maison dont le pignon est rose ?

Pour gravir le rocher, quand le temps le permet. Vous prenez un sentier qui conduit au sommet ; Mais déjà, de l'endroit où ce sentier commence La villa tout à coup vous apparaît immense. Un grand corps de logis avec une aile au bout, Dont les toits, étonnés d'être restés debout,

Sont si las, paraît-il, de vibrer quand il tonne, Qu'ils partiront, bien sûr, au premier vent d'automne. Et tout cela très vieux et noirci par le temps. Une masure aux ais disjoints depuis longtemps. Ou plutôt, de très loin, un squelette sans tête Remuant tous ses os cassés par la tempête.

Mais pourtant, autrefois, lorsque venait l'été, La villa, tous les ans, ouvrait avec gaîté Ses fenêtres qu'octobre en soufflant avait closes, Contente de revoir le soleil et les roses. Et les oiseaux, sachant les absents revenus. En quête de duvet pour leurs nids encor nus. Sur le seuil du logis frôlaient d'un vol sonore Les cheveux des bébés éveillés dès l'aurore.

Une année, en juillet, un matin qu'il pleuvait. Au momtmtoù le jour en retard se levait Sans chasser le brouillard arrêté sur la plage. Etonnée à bon droit, la villa, que l'orage Depuis une heure au moins ne cessait d'attrister, Vit arriver quelqu'un qui devait l'habiter. On entendit là-haut comme un bruit d'hirondelles C'était un essaim blond de jeunes demoiselles. Des Anglaises, dit-;on, que le village entier Aperçut sur le roc, au milieu du sentier.

Et dans les rangs brisés de ces miss un peu lasses Trottinaient gravement deux maîtresses de classes, Dont l'une commandait avec un geste amer Le gai pensionnat qui venait à la mer.

Bientôt se fut la fin de la saison des fraises

Tout près de la maison qu'habitaient les Anglaises,

Sur l'abîme où nul n'ose aujourd'hui se pencher.

Régnait une terrasse adossée au rocher.

C'était là, quand le jour se couchait en silence,

Sur ce plan qui semblait un plateau de balance

Cuivré par le soleil courbé sur l'horizon,

Au moment d'ordinaire où flambait la maison,

Que les miss, dont les voix se croisaient presque éteintes.

S'ébattaient dans le soir en empruntant ses teintes.

De loin, dans les reflets et les rayons tremblants.

On voyait s'agiter leurs petits bonnets blancs

Qui bientôt, deux à deux, apparemment sans causes.

Devenaient, en tournant, de petits bonnets roses.

C'était surtout joli lorsque le vent soufflait

Et que leur vêtement de tulle se gonflait ;

Car t"Out l'or du couchant qui ruisselait sur elles

Se fondait dans l'azur pour leur prêter des ailes ;

Si bien que, tous les soirs, sur la terrasse en feu.

Ce n'était plus les miss qu'on voyait dans l'air bleu.

Mais d'en bas, dans les prés, dîi perron des chaumières, Un vol de papillons tout brillants de lumières.

Or la pluie inonda le village au mois d'août. Le ruisseau du moulin déborda tout à coup, Et l'eau de la chaussée, au pied de la montagne, Vint, sortant de son lit, ravager la campagne. Un désastre réel, car le blé mûrissait. Quand la crue, en allant où le vent la poussait. Eut fini d'envahir la plaine tout entière. Elle emporta, la nuit, le pont de la rivière. Mais vers la fin du mois le temps se mit au beau. Et la lune, en voulant allumer son flambeau. Déchira de sa corne un des pans du nuage Dont la frange traînait sur les toits du village. Depuis lors, chaque jour dans l'azur s'éteignait, Lorsque un soir, juste à l'heure où le couchant saignait Dans l'œil-de-bœuf ouvert au portail de l'église. On entendit un chant qui venait sur la brise De la terrasse, en l'air, au flanc du rocher noir ; Un chant vif et léger que le ciel laissa choir. Et qui, comme un collier de perles qu'on égrène. En gerbe, éparpilla ses notes dans la plaine. Au loin, dans les échos qu'éveillait ce chant-là, C'étaient les miss, en chœur, tout près de la villa. Sur un fond de couleurs mollement remuées, Qui chantaient en valsai;it sous l'encens des nuées.

Papillons dont l'essaim s'arrêtait brusquement Pour voltiger ensuite et tourner lentement, Dans un grand tourbillon de fichus et de châles, Elles passaient ainsi sur des clartés très pâles. Mais au milieu du bruit de leurs ébats joyeux, Que tous les paysans pouvaient voir de leurs yeux, Un pêcheur aperçut du pied de la falaise, En regardant sombrer le soleil sous la braise. Au sommet dentelé du gros rocher muet, Comme un dos d'éléphant qui là-hdut remuait. En effet, tout à coup, du côté des rivages. Probablement miné par les derniers orages. Un gros quartier de roc se dressa dans le soir ; Et, pendant que les miss tournoyaient sans le voir. Se coucha sur le flanc pour rouler en arrière. Brisant, écrasant tout sous sa masse de pierre.

Un cri d'horreur soudain tomba du firmament. La terrasse parut se roidir un moment Sur les crampons tordus qui la tenaient captive. Puis sauta, sous le roc dans l'abîme sans rive. Le soleil ne vit rien avant de se coucher. Car la nuit, en planant au-dessus du rocher. Fit si bien dans le ciel, pour cacher ce désastre. Qu'elle éteignit le jour sans allumer un astre. Très lentement, en bas, la mer baissait sans bruit ; Et l'on vit de grands feux sur la grève, à minuit ;

C'étaient des paysans attardés dans les havres, Ou des pêcheurs en train de draguer des cadavres Qui, sans doute, enlacés en un suprême élan, Suivirent le chenal pour gagner l'océan.

Le village a grandi depuis quelques années.

Pour remplacer les miss, des fillettes sont nées,

Dont les yeux, bleus ou noirs, mais riants et moqueurs,

N'ont rien vu de ce drame oublié dans les cœurs.

Rien ne reste d'un deuil si profond et si sombre

Qu'il couvrit le pays tout entier de son ombre.

Si ce n'est la villa qui, lugubre en plein jour.

Finira par tomber dans l'abîme à son tour.

On raconte pourtant qu'à l'heure exquise et lente

Où le soir darde au loin sa lueur aveuglante.

Justement à l'endroit du gros rocher brutal

Où tournoyaient les miss dans un moment fatal.

Sous les feux d'un décor qu'au besoin le ciel change.

Il se passe, aujourd'hui, quelque chose d'étrange.

Né des derniers rayons éclos à l'occident.

Comme un rouet léger près d'un brasier ardent.

Un vol de papillons qui finit par s'étendre.

Sans chercher à monter, sans chercher à descendre.

Tourne, tourne, sans bruit, sur un fond de satin.

Pour mourir effacé quand le soleil s'éteint.

Août 1891. EUDORE EVANTTÎREL.

Ceux d'entre nous qui commencent déjà à compter parmi les anciens se rappellent sans doute la grande lutte qui s'est faite entre les classiques et les romantiques.

Les combattants de part et d'autre mettaient une passion réelle, qu'ils finissaient par communiquer aux spectateurs les plus proches, sans cependant atteindre la foule ordinaire, laquelle ne prêtait du reste qu'une attention bien passagère à ce brillant tournoi. Car, que peuvent faire, pour le commun des mortels, ces distinctions qui existent souvent beaucoup plus dans l'intention que dans le fait, et qui s'affirment ou

disparaissent suivant le point de vue auquel ori se place pour le juger. Et l'oin se rappelle sans doute avec quelle rigueur, il y a quelques années, une page irréprochable d'Ernest Hello a été déchiquetée et censurée par un de nos critiques qui avait cru voir sous les initiales de Fauteur, le nom d'un de ses adversaires.

Mais, aujourd'hui, ce n'est plus une lutte qui intéresse les seuls lettrés. Nous entrons sur un autre champ de combat où tout le monde — petits comme grands, ignorants comme savants — doit se préparer à se défendre : il s'agit en effet de la bataille du convenable contre l'inconvenant, — disons le mot — du propre contre le malpropre ; et, sur un terrain assez rapproché, il y a encore un débat qui s'élève entre la raison et un commencement très accentué de folie.

Il se fera toujours des œuvres assez légères, dangereuses pour la morale et pour l'intelligence ; mais, en général, ces créations fantaisistes, inspirées du moment, ne durent qu'un autre moment, et tombent bientôt dans l'oubli. Ce sont des maladies passagères. Mais, à côté de ces maladies, il

y a répidémie qui s'établit silencieusement à nos portes n'attendant que l'instant favorable pour envahir nos foyers. C'est donc le devoir de tous ceux qui ont des familles, de les protéger contre cette pestilence ; c'est le devoir de tout bon^^çitoyen d'avertir ses compatriotes -quand un danger prochain les menace. Et voilà pourquoi je viens aujourd'hui jeter le cri d'alarme.

Il s'est formé, depuis un certain nombre d'années, une école qui semble vouloir renverser toutes les barrières, rompre toutes les digues et refaire à ce torrent qui s'appelle la vie humaine un nouveau lit dans les égouts. C'est l'école réaliste ou naturaliste, dont les deux principaux représentants sont M. Emile Zola pour la prose, et M. Jean Richepin pour la poésie. Le nom de M. Richepin est moins répandu ; mais celui de M. Zola brille aujourd'hui au plus haut point dans le firmament de la librairie. Ses œuvres sont enlevées en quelques jours, et les éditions se succèdent avec une rapidité prodigieuse. J'ai vu sur un de ses livres, qui ne date pourtant que de deux ou trois ans, la marque du 114e mille. Ceci est

une véritable mine d'or pour les auteurs et pour l'éditeur. Nous allons voir dans quel terrain cet or à son origine, dans quelle fange il faut plonger pour l'aller découvrir.

Le principe de l'école réaliste, c'est qu'un auteur doit toujours décrire la vraie nature, et que, par conséquent, il a le droit et le devoir de tout dire, de tout peindre. Je conçois qu'un écrivain cherche le vrai et le reproduise à nos regards aussi fidèlement qu'il lui soit possible. Si l'école réaliste se contentait de mettre sagement ce principe en pratique, il n'y aurait certainement pas de reproches sérieux à lui faire. Et du reste, ce n'est pas elle qui a découvert cette méthode : tous les grands esprits s'en sont inspirés, toutes les grandes œuvres en sont imprégnées. Mais, d'un autre côté, il y a deux espèces de vrai, si l'on peut s'exprimer ainsi : le vrai qui est beau et bon, et le vrai qui est mauvais et repoussant. C'est cette distinction que l'école réaliste ne fait point, et c'est en cela que le principe dont elle s'inspire est si répréhensible.

Et qu'on veuille bien le remarquer : quand je

RÉALISTES ET DÉCADENTVS 233

parle de principes, en littérature, je ne donne pas à ce mot l'acceptation sévère et restreinte qui peut et doit lui convenir sur un autre terrain. L'écrivain doit avoir, dans sa manière de concevoir et de traiter son sujet, la plus grande latitude possible. L'art de la parole progresse et change comme tous les autres. Les grandes inventions modernes, qui permettent aux différentes nations du globe de communiquer presque instantanément les unes avec les autres, ont produit un échange constant d'idées qui a modifié profondément le travail de la pensée humaine, et lui a permis d'embrasser un plus vaste champ. De là de nouveaux aperçus, des horizons plus reculés, et, par suite, de nouvelles manières d'exprimer les situations extraordinaires, de peindre les immenses tableaux que la méthode des anciens serait peut-être incapable de rendre. Il faut être de son siècle et suivre — en le guidant — le progrès qui s'accomplit. Il faut aussi dire vite, juste, et aller droit au but.

Mais, si la manière de s'exprimer peut être modifiée, si les tableaux, grâce à un nouvel état

de choses, peuvent présenter un autre aspect, il faut encore que cet écart de l'ancienne méthode soit circonscrit dans les limites raisonnables, et conserve au moins les dehors de la dignité humaine. Car la nature elle-même, tout en faisant marcher le progrès, reste toujours grande, belle, vraie et chaste, n'aimant qu'on ne découvre son flanc que pour les besoins d'une science qui éclaire, et se voilant devant la foule qui ne cherche qu'à satisfaire une vaine curiosité ou un désir plus coupable encore. Il est permis à l'œil chercheur du savant de disséquer et de scruter les cadavres pour le bien de nos semblables ; mais je doute qu'on arrive jamais à admettre indiftéremment le public inquisiteur et vain à ces mystères de la nature que le Créateur, dans son infinie sagesse, a voulu dérober à nos regards.

Voilà la limite naturelle qui s'impose à la littérature, et que le réaliste franchit tous les jours ; voilà le principe qui doit guider le véritable écrivain, et dont l'école de M. Zola a rejeté bien loin le joug salutaire. Il n'y a plus de murailles, il n'y

a plus de rideaux; il n'y a même plus de vêtements. M. Zola abat les murs, soulève toutes les tentures, déchire les manteaux. Il ne peut pas même souflrir les ombres de la nuit ; il les éclaire constamment de ses rayons malsains ; de sorte que ses personnages sont obligés de passer chaque moment de leur existence sous le regard gênant et gêné du public. Pas une de leurs actions qui n'ait ses témoins. Quelle vie impossible pour l'acteur, quel spectacle embarrassant parfois pour les assistants !

N'est-ce pas là une exagération de la vérité qui devient par là même une fausseté ? Car, si toutes les actions qui se produisent, si toutes les paroles qui sont dites sont vraies et réelles, la manière dont elles sont présentées n'est ni vraie ni vraisemblable. Cette vie constamment étalée sous les regards n'est pas la vie ordinaire ; c'est une vie factice et faite pour les besoins du livre. Ce n'est pas ainsi que la nature procède. Elle a ses périodes d'ombre et de lumière. Elle a sa vie au grand jour, et celle qu'elle ensevelit sagement dans l'obscurité.

Et pour vous donner une idée de cette manière de tout dire et de tout faire voir, pour montrer les inconvénients véritables qui en résultent, il faudrait vous faire pénétrer dans le vif d'une de ces œuvres dont il est question, mettre devant vos regards les défauts que je leur reproche. Malheusement, ici, les citations ne sont pas possibles. En soulevant le voile discret que j'ai jeté sur les pages que j'analyse, il me faudrait vous prier, au nom de la décence, de fermer les yeux.

Mais ce n'est pas assez. Non seulement M. Zola s'arroge le droit de pouvoir photographier toutes les actions de la vie humaine — pour rendre hommage à la vérité — mais il semble rechercher de préférence celles qui sont le moins susceptibles d'être exposées aux regards du public. C'est un artiste qui ayant à faire le modèle d'une statue, au lieu de prendre de l'argile propre et inodore, se sert plutôt de fumier qu'il délaie et qu'il pëtrit avec un plaisir visible. Pourquoi ? Est-ce que la statue sera plus belle ? est-ce que la ressemblance sera plus frappante ? Non ; c'est seulement le goût de l'ouvrier, qui peut être partagé par le

grand nombre, mais qui, dans tous les cas, est un fort mauvais goût. Il fait du vrai, mais il pourrait le faire d'une façon un peu moins brutale.

Et George Sand, en parlant de ce naturalisme dans 1 art, comparait le double vrai que chaque école réclame à deux vases exposés sur une fenêtre : " l'un est un vase de fleurs, et l'autre... eh, c'est Vautre." Tous deux sont également vrais pourtant : mais il est sans doute permis de faire le choix.

Voyez — de bien loin, avec une lorgnette — voyez Zola dans VAssoTnnioir, Pot-Bouille, L'Œuvre etc ; c'est un panorama qui se déroule sous vos yeux ; fort ennuyeux du reste ; et l'auteur est là pour arrêter le mécanisme où passele tableau le plus repoussant, et vous noyer sous un déluge d'explications qui sentent réellement mauvais. Richepin fait le même métier dans les Blasphèmes.

Dans toutes les œuvres des réalistes, vous trouverez ce même désir de montrer les déchirures du vêtement, cette même tendance à décrire presque dans les moindres détails les monstruosités les

plus horribles. C'est un cabinet de dissection qui blesse à la fois la vue et l'odorat.

Ce n'est plus, du reste, une œuvre faite pour l'intelligence ; car il n'y a pas de plan arrêté, pas d'action proprement dite ; c'est une machine à sensation, et l'artiste, abdiquant son rôle élevé descend à l'état de simple manœuvre ; et, comme le dit un critique, " s'il n'y a que du corps dans votre œuvre et qu'elle ne parle qu'aux sens, vous n'êtes qu'un ouvrier sans âme et n'avez d'habile que les mains."

Mais les réalistes ont encore une nouvelle manière de cultiver le vrai. Non seulement ils disent tout, et en particulier ce qui est sale et laid ; mais ils établissent leur drame dans un monde spécial, dans une classe à part et qui forme réellement l'exception. Or, cette société ne représente pas plus la société humaine qu'une plante des tropiques, élevée en serre chaude dans les climats du Nord, ne donne une idée de la splendeur de sa végétation dans son sol naturel.

Pour peindre l'homme, il ne faut le prendre ni toujours parmi les héros, ni toujours parmi les

félons et les déshérités. Il faut choisir la vie moyenne, la vie ordinaire, qui presque invariablement, est bonne et honnête. Et, même dans cette existence moyenne, on ne doit point s'arrêter, sur ceux que des circonstances regrettables, les exemples et les conseils ont fait dévier de la ligne droite pour se former une conscience à part, comme le contorsioniste se fabrique une musculature qui lui est propre.

Et, du reste, s'il faut faire un choix dans les extrêmes, ne vaut-il pas mieux peindre le héros que le forçat ? On a également la vérité, mais ► une vérité qui élève et fortifie au lieu d'encourager les penchants déjà si impérieux de la mauvaise nature.

Mais ce n'est pas là l'idée du réalisme ; et Zola l'explique clairement dans les lignes suivantes de L Œuvre, où Sandoz, le poète, journaliste par nécessité, s'adresse à Claude, le peintre qui n'arrive jamais : " Hein, étudier l'homme tel qu'il est ; non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu 4^ ses organes... C'est nécessairement

la poussée d'un nouvel art dans un nouveau terrain... Oui, on verra la littérature qui va germer pour le prochain siècle de science et de démocratie. . .

" Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh ! pas grand' chose, un petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie de famille, et j'en étudierai les membres un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres; enfin, une humanité en petit, la façon dont l'humanité pousse et se comporte. D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d'histoire... Une série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s'ils ne m'écrasent pas..."

La maison pour les vieux jours est bâtie, et l'auteur est en outre millionnaire : c'est ce qu'il y a de plus solide et de plus vrai dans son œuvre. Les quelques lignes que je viens de citer con-

tiennent tout entières son idée et sa manière de la traiter. On peut cependant y ajouter, comme complément, ce qu'il dit dans la dédicace de ses Nouveaux contes à Ninon : " Je suis un vieil endurci dans le mal, j'ai gardé ma foi (sa foi dans sa mission), je crois même être plus intraitable encore, mais je me contente de m'enfermer et de travailler. . .

" Je ne riposte plus, j'attends qu'on s'habitue à mon air... C'est que j'ai quitté les sentiers où les fleurs poussent, où l'on ne cueille que des sourires ; j'ai pris la grande route, grise de poussière, aux arbres maigres , je me suis même, je le confesse, arrêté curieusement devant les chiens crevés au coin des bornes ; j'ai parlé de vérité, j'ai prétendu qu'on pouvait tout écrire, j'ai voulu prouver que l'art est dans la vie et non ailleurs."

Sans doute que l'art est dans la vie ; mais pourquoi aller le chercher avec plaisir dans ce chien tombé au coin d'une borne et ayant déjà les marbrures vertes de la chair qui se décompose ? Sans d(kite qu'il est beau de peindre l'humanité, mais non pas " une humanité en petit", façonnée par le milieu qu'elle occupe.

Et quel est ce '^ millieu " où l'auteur fait naître, vivre et remuer ses " bonshommes " ? C'est la classe des " déclassés " ; c'est la société mal bâtie et sans cohésion des " refusés " de l'art, des ** découragés " des lettres, des "^^nullités" de la science, et des paresseux de tous les états. Et pour être bien sûr de se trouver dans un monde vraiment à son choix, l'auteur fait à toutes ces gens une généalogie, afin de constater authentiquement l'hérédité de leurs vices, la tache originelle qui va s'agrandissant comme une tache d'huile. Nécessairement, il se trouve ça et là, dans le tableau, quelque honnête figure, quelque bon ménage, qui passent tout étonnés de respirer cette atmosphère de bouge. Mais ils font une ombre dans l'œuvre, et ce n'est pas d'eux que l'auteur s'occupe le plus, à moins que ce ne soit pour les rendre ridicules.

Voilà son " humanité en petit". Or, n'est-ce pas plutôt une humanité rapetissée, estropiée, malade ? Et quand ici l'auteur prétend peindre ** l'homme", est-ce qu'il ne nous ofïre pas l'image d'un être incomplet ? Est-ce là la vérité ? Un homme sans bras est une vérité, une vérité d'ex-

ception si voulez, mais c'est une vérité. Plusieurs hommes, plusieurs femmes, plusieurs enfants sans bras peuvent exister et former un groupe dont je vous ferais l'histoire vraie et détaillée. Mais si, en écrivant cette histoire, je prétends écrire celle de la race humaine, présenter comme générale, universelle, une situation qui n'est en réalité qu'un accident de la nature, je sors de la vérité et je tombe dans le mensonge savant, le plus dangereux de tous les mensonges ; et c'est lui (|ui est la base principale des œuvres de M. Zola.

Et si, du reste, il faut s'attacher aux détails, s'il faut — pour être neuf — prendre des épisodes qui forment exception, pourquoi un pinceau aussi réellement distingué que celui de M. Zola ne chercherait-il pas les actes qui consolent et grandissent, au lieu de s'attacher aux scènes qui affligent et repetissent ? Et s'il a l'ambition, comme il le dit, de faire l'histoire du " peuple ", pourquoi vat-il chercher ses sujet non dans le " peuple", mais dans la " populace", dont il exagère encore les vices et les mauvais instincts ? En effet, dans son livre La Terre, il peint des paysans qui

sont des êtres horribles et repoussants. L'exagération est telle que M. Francisque Sarcey, qui a été élevé et qui a toute sa famille dans le pays où Zola fait agir ses personnages, déclare que ce sont là des portraits absolument faux ; et cela, en réponse à une lettre de M. Zola qui lui demandait un certificat d'exactitude.

Pourquoi donc ce mensonge constant dans le seul but d'étaler aux regards des saletés ? Il y a des auteurs qui se sont illustrés en décrivant les belles et touchantes scènes de la nature, celles qu'on peut regarder sans rougir. Il y a des écrivains qui ont trouvé du beau et même du neuf parmi les gens honnêtes et propres. Pourquoi donc M. Zola ne les aurait-il pas imités ? Il les eût surpassés sans doute. Car, ce qu'il y a de plus regrettable dans l'œuvre de cet auteur, c'est qu'il n'avait pas beaoin, pour se distinguer et faire du bruit autour de son nom, de remuer toute cette boue, d'étendre toute cette pourriture. Il pouvait acquérir l'illustration — et peut-être aussi la maison des vieux jours et le million — avec l'aide seule de son incontestable et merveilleux talent.

On pardonnerait facilement à un écrivain de sC' cond ordre d'avoir recours à ces trucs vulgaires pour se faire remarquer ; mais pourquoi M. Zola qui a écrit tant de pages délicieuses, admirables vient-il mêler cette sale fumée à ses rayons ? pourquoi vient-il jeter ce fumier sur ses fleurs ? Et nous pourrions en dire autant de M. Richepin, qui semblait posséder ce souffle qui fait les grands poètes, cette flamme qui marque au front les élus de l'art. Pou^-quoi mettre à côté d'un vers harmonieux et noble un hémistiche que le latin même ferait difficilement passer ? Pourquoi, ayant cette belle flamme qui éclaire les sommets, aller chercher et montrer avec une pâle lanterne les immondices du ruisseau ? Pourquoi ramper quand on peut planer si haut ?

Ah ! je sais bien ce que l'école répondra : " Il faut mettre la plaie à nu ; il faut trancher dans toutes ces chairs gâtées, enlever ces excroissances, redresser ces diflbrmités." Amputez donc, cautérisez, si la chose peut se faire sans danger. Mais si vous avez l'intention réelle et sincère de faire le bien, qu'est-ce qui vous oblige à convier la foule

à VOS pénibles opérations ? Tranchez, coupez, remuez, fouillez ; mais, de grâce, ne venez pas promener partout ces chairs saignantes et putrides qui non seulement donnent des haut-lecœur, mais qui empoisonnent l'air et répandent autour d'elles la contagion. Au lieu d'étaler ces maladies devant le public, cherchez-en le remède et indiquez-le-lui. Au lieu de répandre le mal, répandez la guérison.

Mais non ;^ous Connaissez votre public ; vous savez qu'il écoute plus volontiers ceux qui flattent ses passions (jue ceux qui les répriment. Vous travaillez plutôt pour vous-mêmes que pour lui. Votre grand désir de produire le bien d'autriii, par l'exposé de la vérité, n'est qu'un grand amour de l'argent des autres que vous soutirez grâce à la surexcitation d'une malsaine curiosité. Bref, votre prétendu apostolat, votre mission philantropique n'est qu'une exploitation déguisée. Au lieu d'assainir, vous répandez l'infection avec un zèle et un succès déplorables ; et, comme on l'a dit avec beaucoup de vérité, "romanciers moralisants, vous devenez des conteurs licencieux." Nous en avons

fini, Dieu merci, avec ces saletés, avec ce dévoile ment en public de toutes les misères secrètes qui affligent l'humanité.

Mais l'école réaliste n'en reste pas là. Elle a uu nouveau genre de progrès, une autre amélioration, — s'il m'est permis d'employer ce terme agricole qui sent un peu la fumure. A côtés des idées neuves et des tableaux neufs, il y a aussi les expressions et les teintes nouvelles. La langue française, toute riche qu'elle est dans le domaine du sentiment, et si enrichie qu'elle ait été — pendant ce siècle surtout — dans le champ des arts et des sciences, ne suffit déjà plus à l'école réaliste. Il faut à ces génies subtils des nuances plus déli* cates encore. Et c'est une classe de cette école — les décadents ou sensualistes — qui s'est chargée de cette partie du travail. Car, bien que ces derniers se défendent hautement d'être réalistes et fassent profession de déprécier la nouvelle secte, ils en forment très réellement partie, comme l'in- . dique assez du reste leur nom de sensualistes. S'ils s'attaquent moins à la morale, ils gangrènent l'intelligence. C'est, après la corruption^ l'invasion de la folie.

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Et ici, je me sens plus à l'aise. Car si, tout à l'heure, il m'était interdit de faire des citations, par respect pour vous et pour moi-même, je puis maintenant ouvrir toutes grandes les portes et les fenêtres et laisser entrer une littérature aussi folle, mais moins immonde que la première. Il y a quelquefois, dans cette création ou plutôt cette fabrication quotidienne, d'heureuses rencontres, des expressions nouvelles qui sont d'une remarquable justesse ; mais, en général, l'ensemble, quoique portant à rire, est pénible.

Ecoutez plutôt un des prophètes de l'école, qui nous donne un échantillon de la nouvelle ^nanière, dans le premier numéro du Symboliste, du 7 octobre 1886.

Je vous avertis d'avance que c'est une peinture du boulevard des Italiens. Tâchons de comprendre.

"... Sous le poids de ciels aplanes, aux véhémentes clartés de lampadaire, monstrueuse et bigles, les maisons bordent la rue. Au trot clopé de hongres et de cavales pies, les roues de véhicules se tarrabalent ; ça, les piboles sonnent les sauts enluminés des bouffons; là, les bouches

ËÉALÎSTES ET DÉCADENTS HQ

équivoques de glabres marmonneux clament la vertu des babides. En longue talare, cols tors> mentons pelus de deux coudées ou squirreux, ou ponacre, des gentlemen ; . . ; Et, cauquemarres séculiers épris d'orbes amphicurtes, brelandiers aux phalanges expertes, scribes de maltalents perturbés, trafiqueurs de décrétales politiques, agioteurs au trébuchet, clercs afiineurs, natatoires sires, lifrelofres du canton de Vaud, totideurs d'âne, guérisseurs de fièvres quartes sur l'heure, écorcheurs d'anguilles par la queue — sous la clarté véhémente des lampadaires, par miles bigles et monstrueuses architectures — aux morsures superflues, de malitornes Ténites s'abreuvent!..."

Et l'auteur ajoute, pour se donner raison :

" L'objectif n'est que pur semblant, qu'apparence vaine, qu'il dépend de l'écrivain de varier, de transmuer à son gré."

Après cela, vous ne serez pas surpris d'entendre M. Paul Adam, un autre des maîtres, dire gravement :

" La plupart de nos œuvres seront accessibles aux lettrés ; les autres, les préférées, celles du grand Art, seront écrites pour les dilettanti compréhensifs que ne terrifiera point l'originalité de î'emblêmature, et qui, afin de multiplier leurs sensations — • la joie sublime — s'occuperont à sonder et à percevoir toutes les richesses du symbole."

" Du reste, ajoute-t-il ailleurs, les vrais décadents sont les classiques au parler si pauvre, dénué de toute puissance sensitive. Les gens des XV Ile et X Ville siècles ne dépassèrent pas en talent le bon journaliste. Il faut excepter VEsther de Racine, Saint-Simon et Labruyère; le reste ne vaut guère lecture."

C'est ce que j'appelle trancher une question.

M. Stéphane Mallarmé, dans un de ses voyages, est brusquement tiré d'un rêve contemplatif par le cri d'un employé de chemin de fer ; il rend compte dans les termes suivants de la sensation désagréable qu'il a éprouvée :

" La gloire ! je ne la sus qu'hier, irréfragable et rien ne m'interressera d'appelé par quelqu'un ainsi. ^ ^

" Cent affiches s'assimilant l'or incompris des jours, trahison de la lettre, ont fui, comme à tous confins de la ville, mes yeux au ras de l'hcrizon par un départ sur le rail traînés avant de se recueillir dans l'abstruse fierté que donne une approche de forêt en son temps d'apothéose.

" Si discord parmi l'exaltation de l'heure, un cri faussa ce nom connu pour déployer la continuité de cimes tard évanouies, Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violentée du poing, aussi étreindre à la gorge l'interrupteur : Tais-toi, ne divulgue pas, du fait d'un aboi indifférent, l'ombre ici insinuée dans mon esprit,

aux portières de wagons battant sous un vent inspiré et égalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque extraordinaire état d'illusion, que me réponds-tu ? Qu'ils ont, les voyageurs pour la gare aujourd'hui quitté la capitale, bon employé, vociférateur par devoir, et dont je n'attends, loin d'accaparer une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la Nature et de l'Etat, rien qu'un silence prolongé, le temps de m'exiler de la délégation urbaine vers l'extatique torpeur de ces feuillages là-bas trop immobilisés pour qu'une crise ne les éparpille bientôt dans l'air ; voici, sans attenter à ton intégrité, tiens, une monnaie.

" Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque barrière, je remets, sans dire un mot, au lieu du suborneur métal, mon billet."

C'est là le style des initiés, des dilettanti compréhensifs. Quand ces messieurs s'adressent au vulgaire, ou à un public mixte, ils ont un autre langage qui a bien aussi son côté grotesque.

Voici, par exemple, M. Anatole Baju, instituteur, qui daigne laisser tomljer, à propos du journal Le Décadent, les perles suivantes :

. . . . " Nous avons l'orgueil d'avoir vu notre tentative circonscrite au monde intellectuel, d'avoir plané si haut que le reste de l'humanité —

qui ne nous a pas compris, n'a guère pu que nous apercevoir " !

Puis, en traçant le portrait de ses collaboraborateurs î

" Parallèlement aux deux maîtres, Patil Verlaine et Jules Barbey d'Aurevilly, plane Maurice Du Plessys dans les hautes régions de l'art con^ temporain. Jeune, et quasiment vierge de toutes sortes de productions, il n'en est pas moins une sorte d'Atlas portant sur ses épaules le ciel tempétueux du monde décadent. . .

" Comme Socrate, il n'a rien écrit, tnais comme Soc rate, il a pensé. Sa collaboration se réduit à trois ou quatre articles d'esthétique ou pièces de Vers. Il aut-ait voulu produire davantage, mais son incurable mépris de l'écriture l'empêchait de prendre la plume."

C'est bien heureux pour nous !

Et M. Baju est instituteur ! Pauvres élèves, qui vivent sous sa férule !

Nous n'avons vu que la vile prose ; la poésie est encore plus raffinée ; c'est le comble, c'est l'acmé du sensualisme. Non-seulement l'esprit et l'oreille s'y délectent ; mais la vue en est un charme. Il faut un long apprentissage pour arriver à cette difficile perfection, mais une fois qu'on

Fa atteinte, on ne peut plus se passer de cet idéal qui consiste principalement dans la valeur des lettres, des voyelles surtout.

Voici un sonnet dans lequel M. Arthur Rimbaud enchâsse ce nouveau code :

A noir, JBJ blanc, /rouge, Uvert, Obleu, voyelles. Je dirai quelque jour vos naissances latentes. A, noir corset vêtu de mouches éclatantes Qui bombillent autour des puanteura cruelles.

Golfes d'ombre : E, candeur des vapeurs et des tentes. Lances des glaciers fiers, sois blancs frisons d'ombelles ; /, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes.

U, cycle, vibrement divin des mers virides, Paix des pâtis semis d'animaux, paix des rides Que l^lchimie imprime aax grands fronts studieux.

O, suprême clairon plein de strideurs étranges. Silences traversés des mondes et des anges, O, l'oméga, rayon violent de ses yeux !

Telle est la loi. M. René Phil va nous en montrer l'application dans Les Yeux de l'Aïeule :

Vie, et ride des eaux, depuis que hors l'amère Navrure de ses yeux son âme ne sourd plus. De ses yeux inlassés la vieille aux os de pierre

Morne et roide regarde : et sa voix de prière. Très aigre, égrène au soir les ave des élus.

A mesure qu'elle a — spleen des angles rigides — Sur elle plus uni ges deux mains aux longs os Sans pardon, hors du gré de ses deux yeux algides, Tout a passé, par peur de leurs grands miroirs vides, — Hivers hauts enlunés de lune bur les eaux.

Ayant salon, les soirs — rire et thé dans la veille Tiédie, et, plumes, quand il neige dans les gels — Aux yeux de tous l'adore, et, sur sa tempe vieille Onde un peu les poils gris, la molle non-pareille Qui mère-grand l'appelle, et plus doux que les miels :

Si, roide ainsi, sur tous elle n'ouvre pas — lunes Roides — ses yeux ! rôve-t-elle que, leurs amours. Les mépris d'elle vont, et des rires, des unes Aux uns, pour sa vieillesse, et, pâleur des lagunes Ou des roseaux, elle ouvre ainsi ses deux yeux gourds.

Sur vos yeux soleilleux d'un soleil doux et monde ! . . . Mais un rien — sur les eaux rides d'air large — sur Tout elle a long passé, pareil aux lueurs d'onde Molles à mourir : et, des reins Haut a du monde Des grands sommeils surgi l'Aïeule au regard dur.

M. Jules Laforgue vous donne un autre genre dans son Imitation de Notre-Davie la Lune ;

Salut, lointains crapauds ridée, en sentinelles Sur les pics, claquant des dents à ces tourterelles

Jeunes qu'intriguent vos airs ! Salut, cétacés Lumineux ! et vous, beaux comme des cuirassés. Cygnes d'autan, nobles témoins des cataclysmes. Et voua, paons blancs cabrés en aurores de prismes ; Et vous, fauves voûtés, glabres contemporains Des sphinx brouteurs d'ennUis aux moustaches d'airai&< Qui, dans le clapotis des grottes basaltiques, Ruminez l'Enfln ! comme une immortelle chique !

Nous sommes fixés. Cependant il ne faut pas quitter cette bonne eompaguie sans lui emprunter encore un petit quatrain qui contient peut-être à lui seul toutes les beautés de la décadence :

Pieds gais, pieds las, le nez en l'air, pieds gais, pieds las,

Des ahuris le troupeau passe.

Pieds gais, pieds las, pieds las, pieds gais, drôle de glas,

Des ahuris la grande masse 1

Il serait difficile d'aller plus loin sans entrer dans le domaine même de la folie incurable.

Et pourtant, parmi ces inepties, il y a çà et là d'étranges et belles lueurs. On voit transparaîtra, comme à travers l'ébauche d'un tableau, une grande pensée, une image saisissante ; mais l'esprit qui l'a entrevue n'est pas assez puissant pour le rendre ; et dans le but de cacher son impuissance, il se jette dans un excès de mots, dans un

Î66 Ë^ALISTES ET D1^:CADEN'I*S

entassement de sons qui le grisent peu à peu et lui donnent l'illusion d'un grand tableau là où il n'y a qu'un gâchis de couleurs.

Et qu'on lïe vienne pas dire que le danger est loin ; il y a certains de nos écrivains qui sont — ^ sans le savoir -^ des élèves avancés de cette école.

Nous sommes donc menacé?} de deux côtés à la fois : on vise en même temps à la tête et au cœur. Mais nous connaissons l'ennemi ; tenons-nous sur nos gardes ■ la meilleure manière de le combattre c'est de fuir devant lui.

N. Legendre.

(fragment)

Voilà le monument religieux par excellence de l'islamisme. Elle fut pour les musulmans d'Occident ce qu'est Saint-Pierre du Vatican pour les catholiques du monde, et l'art mauresque n'a jamais élevé un plus beau temple à la gloire d'Allah !

Une grande enceinte couronnée de créneaux arabes, et à l'angle de laquelle se dresse une tour carrée assez bizarre qui domine la ville, voilà tout ce que nous apercevons d'abord.

258 LA MOSQUÉE DE CORDOtJË

Une première porte nous conduit dans une orangerie géante, dont les arbres sont contemporains des rois maures, dit-on. On y faisait en ce moment la récolte des oranges, et il y en avait en monceaux sous l'arcade de la grande tour.

Une seconde porte nous fait enfin pénétrer dans la mosquée, et nous nous arrêtons sur le seuil, émerveillés du spectacle qu'elle présente. C'est immense, et cela ne ressemble à rien de ce que nous avons vu jusqu'ici.

Tous les voyageurs ont comparé à une forêt de marbre cette colonnade étonnante de la mosquée de Cordoue. C'est qu'en eftet cette impression est irrésistible, et que la comparaison est absolument vraie. Mais il me semble qu'elle serait plus fidèle encore, si l'on ajoutait que les arbres qui la composent sont des palmiers.

Supposez donc une enceinte, large de quatre cent vingt pieds,et longue de quatre cent quarante, plantée de palmiers symétriquement alignés, et assez rapprochés pour que leurs palmes se rejoignent et forment des arcs ; supposez que les troncs de ces palmiers soient de marbre, de jaspe, de

porpliyre, de brèche violette et verte, et forment des allées qui s'étendent à perte de vue dans toutes les directions ; supposez enfin que les palmes, formant les arceaux, soient alternativement blanches et roses, et s'entrelacent à deux rangs superposés, et vous aurez une idée encore imparfaite cette étrange architecture.

C'est au centre de cette immense futaie, qui contenait, dit-on, douze cents colonnes, que l'on a construit la cathédrale ; et tout le monde s'accorde à dire que ce fut une faute, car ce bloc de pierre brise l'unité du monument, et détruit en grande partie l'incomparable beauté de ses perspectives. Mais d'autre part il faut reconnaître que c'est l'église qui a sauvé la mosquée de la destruction. Après l'expulsion des Maures, en effet, presque toutes les mosquées qui couvraient l'Andalousie ont été détruites par le zèle exagéré des chrétiens ; mais la mosquée de Cordoue fut sauvée parce qu'on en fit le vestibule colossal d'une église catholique.

Quand on a parcouru les trente-six nefs formées par les colonnes de la mosquée, et que l'on aper-

çoit au milieu le dôme de la cathédrale, qui les domine à une hauteur immense, on ne peut s'empêcher d'y voir une image monumentale de la victoire définitive du christianisme sur Islam- II semble que les colonnes musulmanes sont ran gées en adoration autour du Christ, et qu'elles le reconnaissent pour le seul Dieu vivant.

C'est une grande idée que les rois maures avaient conçue, quand ils élevèrent à la gloire de leur religion ce prodigieux édifice. Il est évident (ju'ils croyaient bien établi pour toujours leur empire en Occident, et qu'en vue de l'avenir ils voulaient fonder une Mecque occidentale, qui deviendrait un lieu de pèlerinage pour tous les fils de Mahomet, et qui entretiendrait leur fanatisme religieux dans son ardeur primitive.

Mais, pendant qu'ils rêvaient encore l'éternité de leur pouvoir, un faible enfant naissait à quelques pas de la mosquée, et c'est à lui que le Christ avait confié la mission de mettre fin, avec sa glorieuse épée, à cette domination d'Islam, qui était un opprobre pour la civilisation chrétienne en Occident.

O Gonzalve de Cordoue, ta ville natale vit encore de ta gloire, et elle lui suffit. Elle a produit bien d'autres hommes illustres, de Sénèque et saint Euloge à Morales, mais c'est de toi surtout qu'elle se souvient et s'enorgueillit. Partout je vois des rues, des hôtels, des cafés, des boutiques que l'on désigne sous le vocable de " grand capitaine ". On n'a pas besoin de te nommer, car pour les habitants des Espagnes il n'y a eu qu'un grand capitaine au monde, et c'est toi, Gonzalve de Cordoue !

Il y a un contrcxste frappant entre l'architectecture mauresque et la chrétienne. J'en ai été saisi en visitant la mosquée, et plus tard, à Grenade, il s'est encore accentué dans mon esprit lorsque j'ai vu l'Alhambra. C'est que l'art mauresque manque d'élévation, dans le sens même matériel du mot.

Il fait des salles et des cours qui sont des bijoux, des palais qui sont des paradis, des temples qui ont une superficie immense, mais il ne fait rien d'élevé. Il ne lance pas dans les cieux, comme l'art chrétien, ses colonnes, ses arceaux, ses voûtes, ses coupoles et ses flèches.

Sans doute, la mosquée de Cordoue est une merveille ; mais les colonnes manquent de hauteur, les arcs sont bas, et la voûte vous écrase comme un plafond. C'est un promenoir splendide, mais qui ne charme vos yeux que si vous regardez droit devant vous. N'élevez pas vos regards, car le charme serait rompu.

Ah ! comme j'aime bien mieux ces faisceaux de colonnes fuselées, qui soulèvent des arcs en ogive et des voûtes élancées à une hauteur immense ! Comme j'aime mieux ces dômes aériens qui semblent être la coupole même des cieux, et d'où les rayons du soleil descendent comme des flèches d'amour !

Sans doute, l'homme se sent encore misérable dans nos temples ; mais, quand il élève les yeux, son regard plane dans les hauteurs, et son âme s'envole vers l'inflni. ' Les peintures qu'il contemple, les attitudes des statues qui l'entourent, les flèches qui s'élancent au-dessus de sa tête et vont se perdre dans la nue, tout lui parle de ce monde supérieur où tendent ses immortelles espérances.

La mosquée n'a rien de tout cela ; elle déroule

à perte de vue l'admirable perspective de sa colonnade, mais elle rampe. Elle ne se détache pas de terre, et ne manifeste aucun effort pour s'élever.

L'art musulman ignore, du reste, la peinture et la statuaire. Que dis-je ? elle lui sont interdites. Car le Koran lui dit :

" O croyants ! les statue sont une abomination inventée par Satan ! "

Pendant que je faisais ces réflexions, un train omnibus (il n'y en a pas d'autres dans cette partie de l'Espagne) m'emportait vers Grenade, et faisait courageusement ses dix ou douze milles à l'heure Les chevaux du prophète allaient plus vite, quand ils couraient à la guerre sainte.

Le soleil s'était enveloppé de nuages gris, comme un marabout dans sa (jandoiira. Il pleuvait. Mais nous traversions le pays le plus pittoresque et le plus fertile du monde. Les vignes couvraient les flancs des collines, les oliviers en couronnaient les sommets, les aloès et les figuiers de Barbarie tapissaient les rochers, et les oranges brillaient comme des bijoux d'or dans la verdure des bosquets.

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