‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 19 sur 22 · LES PINS · texte numérisé non relu

LES PINS

Quand la pâle clarté du jour qui se dérobe, Estompe à l'horizon vos troncs audacieux, On croirait que du pied vous écrasez le globe, Et que de votre front vous étayez les cieux.

Et pourtant, pins rêveurs, de gigantesque taille. Vous dominez en vain les éléments troublés. Le fer du bûcheron vous frappe et vous entaille Et vous abat ainsi qu'un moissonneur les blés.

Car votre majesté n'est pas même épargnée

Dans ces déboisements sacrilèges qui font

Tomber sous le tranchant aigu de la cognée

Le chêne au cœur d'airain et l'orme au flanc profond.

GONZALVE DeSAULNIERS.

(fragment)

Dans ces heureux temps, les épouseurs se présentaient presque aussitôt après la démolition de la dernière poupée. Ainsi, Marie avait à peine treize ans au départ de Jacques, et les fiançailles étaient déjà une affaire convenue entre eux et leurs familles.

Raconter minutieusement les origines et les phases de cette liaison serait chose futile ; qu'il me suffise de dire que ces origines ne remontaient pas à la nuit des temps, et que les phases les plus saillantes n'étaient pas extraordinaires. Un petit tableau de l'état des coutumes des colonies acadiennes fera deviner en partie au lecteur

2?6 ~ LES M^ËËS ACADIENNES

ces simples et suaves mystères dont chacun a plus ou moins dans son cœur la secrète intuition.

L'isolement où se trouvaient ces colonies ; le nombre encore peu considérable des habitants ; leur vie sédentaire, surtout à Grand-Pré ; leur industrie, leur économie, la surabondance des produits agricoles, le grand nombre des enfants, la pureté et la simplicité des mœurs, tout cela rendait les rapports sociaux faciles et agréables, et préparait des mariages précoces. Tout le monde se voyait, se visitait, s'aimait de ce sentiment que donnent l'honnêteté et la charité réciproque. Les enfants trouvaient facile de se lier entre eux dans cette atmosphère de bienveillance où vivaient leurs pères. Toujours mêlés ensemble autour de l'église, de la chaumière, des banquets de famille, ils rencontraient bientôt l'objet sympathique et l'occasion de marcher sur les traces de leurs généreux parents. Les entraves ne surgissaient pas plus après qu'avant ces liaisons. Il n'y avait pas d'inégalité de conditions ; à part le curé et le notaire, tous les autres avaient la même aisance, à peu près la même éducation et la même

noblesse : toutes choses qu'ils acquéraient facilement avec leur intelligence, leurs cœurs honnêtes et les lumières de la foi.

Or, le curé ne pouvait pas se marier, personne n'avait donc à se disputer sa main ; lui, de son côté, tenait beaucoup à faire des mariages. Quant au notaire, comme il était ordinairement seul dans le canton, on ne pouvait toujours le ravir qu'une fois, ou deux tout au plus, dans le cas d'un veuvage, ce qui le rendait moins ravissant.

Cet énorme parti, ce suprême personnage une fois fixé, les grandes ambitions du village n'avaient plus de but, car il n'y avait pas d'avocat — oh le beau temps ! Comme son curé, le notaire n'avait pas de plus grand intérêt que de conjoindre les autres. Ainsi, tout contribuait à faire les voies larges et fleuries à ce sacrement des cœurs tendres. Donc pas de longs pourparlers ; pas de ces mystérieuses intrigues ; pas de ces dramatiques alternatives de rires et de larmes qui précèdent et gâtent si souvent les unions de nos jours, et qui fournissent de nombreuses pages aux fictions romanesques; pas de ces interminables répéti-

tions d'un mot, qui s'affadit à force d'être redit ; pas de ces intarissables protestations de constance éternelle, de passion héroïque ; ce que l'on gaspille, ce qu'on laisse évaporer de ces beaux sentiments ailleurs, avant le mariage, on l'apportait là, en plus, dans la vie d'époux et de mère.

Oh ! nos saintes mères ! combien nous devons admirer et bénir leur héroïque existence; combien nous devons dépenser avec sagesse et générosité le sang et les forces qu'elles nous ont proprodigués avec tant d'amour et de dévouement ! Si jamais rôle de femme a été complètement accompli, c'est le leur ; si jamais quelqu'un a su se donner aux autres, avecjoie, abandon et sincérité, dans le silence et l'obscurité du foyer celles-là l'ont fait plus que toute autre. A peine les fleurs de leurs printemps étaient-elles écloses, qu'elles s'empressaient de les effeuiller sur la tête de leurs enfants. Elles n'avaient qu'une saison, l'automne ; la jeunesse ne leur semblait pas donnée pour jouir et alimenter leurs plaisirs, mais pour la faire couler à flots purs dans la vie d'une nombreuse famille, et pour fonder une génération forte.

Mariées à quatorze ans, elles étaient mères à quinze ; puis elles l'étaient de nouveau tous les dix- huit mois, jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans ! Comptez.... je ne mentionne pas les jumeaux. Vous pouvez noter facilement, sans doute, le chiffre des rejetons ; mais vous ne trouverez jamais le nombre des pensées d'amour, des heures sans sommeil, des soins coquets donnés à tous les marmots ; vous n'additionnerez jamais les points d'aiguille, les tours de quenouille, les allées et venues de la navette ; puis les fromages, puis les conserves, puis les produits du jardin, puis les milliers d'autres travaux d'économie domestique, accomplis avec joie pour vêtir et nourrir, pour fêter même cette postérité d'Abraham ! Vous ne compterez jamais, non plus, les services rendus aux voisines, aux filles et aux brus, dans les temps de maladie, ou pour leur faciliter le rude apprentissage du ménage. Ah ! vous, leurs filles, qui, après avoir laissé courir longtemps vos doigts sur des claviers ingrats et vos pieds sur des tapis moelleux, durant les jours et les nuits de votre jeunesse, osez vous écrier, dans l'énervement de

VOS forces, quand vos enfants pleurent, quand vos domestiques ne peuvent pas assez vous servir — Que la vie est difficile ! — jugez, devant le souvenir de vos fortes mères, quelles femmes vous êtes !

Napoléon Bourassa.

Plus heureux que sa superbe rivale de Chicoutimi, le bourg de Tadoussac a conservé sa vieille chapelle.

Elle est là, au sommet de la falaise qui domine le port. Et son clocher pointu qui a servi longtemps aux marins du Saguenay, porte encore la croix que les jésuites y ont placée.

C'est un des plus anciens monuments des missions du Canada.

Cette primitive église de Tadoussac fut construite en 1747, alors que Mgr de Pontbriant était évêque de Québec. Le 21 mars de cette année, le charpentier Blanchard partait pour aller en

équarrir les pièces, selon l'engagement par écrit qu'il en avait pris. Le 16 mai, le P. jésuite Coquart bénissait le site où devait s'élever le nouveau temple, et "cognait la première cheville "(1). Le fermier des postes, Hazeur, avait fait les frais de construction de l'église des Ilets Jérémie. Tadoussac dut à l'intendant Hocquart les planches, madriers, bardeaux et tous les clous qui furent employés à la construction de son antique sanctuaire. Voulant reconnaître cette munificence, le P. Coquart s'engagea pour lui et ses successeurs à dire la messe le jour de la Sainte-Anne, à l'intention de M. Hocquart, tant que l'église subsisterait. L'année suivante, Hocquart, continuant ses libéralités, accordait 300 livres au missionnaire pour sa nouvelle église. Son successeur, l'intendant Bigot, ne voulut pas être moins généreux, et dans l'automne de 1749, le père annonce qu'il en a reçu 200 livres avec lesquelles il a pu terminer la toiture.

Le 24 juin 1750, l'église était complètement achevée et^estiméeà 3000 livres par M. Guille-

(1) Journal du P. Coquart.

min, membre du conseil de Québec, et commissaire du roi. Le nouveau fermier des postes, M. Hazeur, qui n'avait pas déboursé un sou pour cet édifice, trouva moyen de s'en faire payer la valeur entière ainsi que le coût des ornements. Il est permis de suposer que Bigot dut recevoir un pot-de-vin dans cette étrange rentrée de fonds.

On a trouvé, il y a quelques années, en faisant des fouilles sous les murs de la chapelle, une plaque de plomb de six pouces carrés environ, où sont gravées les lignes suivantes :

L'an 1747, le 16 mai, M. Cugnet, fermier des postes, F. Doré, commis, Michel Lavoye, construisant V église, le P. Goquart, jésuite, m'a placée.

Cette plaque de plomb, avec son inscription grossièrement gravée à la pointe du couteau, et les quelques notes du P. jésuite Coquart, voilà tout ce qui nous reste sur l'histoire des origines de la chapelle de Tadoussac.

Elle n'a rien de remarquable au point de vue artistique, la vieille chapelle de Tadoussac. Le chercheur ou l'archéologue ne trouvera là ni les tours élancées, ni les portiques grandioses, ni les arcades harmonieusement agencées des temples gothiques. Ces populations naïves, qui vivaient de chasse et de pêche, n'attachaient point leur gloire à élever d'importants édifices. Chapiteaux et pilastres, festons et astragales valaient-ils la flexjble écorce de bouleau et les bois de cèdre odorant ? Au sauvage qui faisait sa demeure de son canot renversé, et qui n'avait souvent pour oreiller que le sable des grèves, l'édifice le plus simple, pourvu qu'il fût bâti à la mode européenne, devait paraître déjà une merveille.

Le plan de l'église de Tadoussac est simple. C'est un parrallélogramme de trente pieds de longeur sur vingt-cinq pieds de largeur. Deux fenêtres étroites pratiquées à hauteur d'homme s'ouvrent sur chaque face latérale. Elles éclairent très bien la nef et le sanctuaire, qui se termine en hémicycle du côté de l'orient. La façade donne sur la baie. Du fronton garni d'un large vitrail.

LA CHAPELLE DE tAt)OUSSAC 285

la vue est superbe. Le toit fortement incliné est surmonté d'un humble campanile où domine la cloche presque trois fois séculaire, la cloche de 1647 que les sauvages prenaient tant de plaisir à entendre^ qui après avoir été sauvée miraculeuse^ tnent de Tincendie de 1661, a résisté à toutes les vicissitudes des tetnps, et que la tradition at' tribue à la Inunificence du roi soleil. L'intérieur du temple, dépourvu de toute ornementation ar-» chitecturale, est d'une simplicité antique. Les murs, faits de solides pièces de cèdl'e, autrefois blanchis à la chaux, sont maintenait recouverts d'un papier fort modeste qui ne rappelle en rieii cette tapisserie en droguette qui avait tant enthousiasmé les Tadoussaciens il y a deux siècle et plus.

Longtemps abandonné aux soins des pauvres habitants de Tadoussac, qui n'avaient point d'autre église, Tensemble de cette vieille chapelle a été quelque peu modifté par des additions qui ont pu avoir dans le temps leur utilité, mais que le chercheur de choses anciennes déplore toujours. C'est ainsi qu'on a cru devoir orner

le pignon bien en pointe d'autrefois, tombant raide sur les murs d'appui, d'un larmier doucement courbé. Cela manque de cachet. Que dire encore de ce misérable jubé qui alourdit la nef et de cette sacristie banale qui enserre le rond-point du sanctuaire et en gâte la forme gracieuse ? En voulant restaurer et donner le ton moderne à cette construction séculaire, on a grandement péché. Il aurait mieux valu ne pas réparer des ans l'irréparable outrage»

Mais soyons heureux que quelque vandale n'ait pas fait tomber cette vieillerie sous son marteau destructeur (1).

Jusqu'en 1885, la vieille chapelle a servi de temple paroissial aux habitants de Taaoussac. Le jouj* de Noël de cette même année, on célébrait la messe pour la première fois dans une grande église en pierre construite à quelques cent pas

(1) En 1879, l'état de délabrement dans lequel se trouvait la chapelle de Tadoussac faisait peine à voir. Un pasteur anglican, M. Thomas D. i^ing, fit un appel chaleureux à ses concitoyens d'origine britannique. Il publia un opuscule dans lequel il leur demandait d'ouvrir des souscriptions pour aider à la restauration de cette vieille relique. L'appel de cet antiquaire zélé fut entendu. Il put recueillir suffisamment pour déblayer le cimetière, qui était presque abandonné. Une croix de dix-huit pieds de haut y fut élevée le 7 août 1880.

LA CHAPELLE DE TADOtJSSAC ÎSl

de Thumble monument élevé par le jésuite Coquart. Depuis lors, au tabernacle ancien devant lequel tant de générations se sont agenouillées, où l'on chantait les louanges du Seigneur dans tous les dialectes des nations du nord et du sud du Saint-Laurent inférieur, le prêtre ne monte plus qu'une fois l'an, à la fête de sainte Anne. Ce jour là, toute la paroisse se rend encore au sanctuaire rustique. Elle y vient entendre la messe que le successeur des jésuites dit à l'intention de l'intentendant Hocquart, pour accomplir la promesse faite il y a deux cent quarante ans par le P. Coquart. L'assistance se presse autour de l'édifice, dont la porte ouverte laisse voir le prêtre à l'autel. Et, sur le fleuve aux flots bleus, les pêcheurs qui rentrent au port, en entendant les vibrations argentines de la *' cloche du roi", se découvrent respectueusement.

C'est ainsi que cette chétive chapelle est restée debout sur la falaise de Tadoussac, comme un chaînon qui unit une génération à une autre, et prolonge vers l'avenir l'histoire de deux siècles de missions glorieuses.

Edmond Rcy.

Le récit qui suit est basé sur une croyance populaire qui remonte à l'époque des coureurs des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les " gens des chantiers " ont perpétué la tradition. J'ai renconti'é plus d'un voyageur qui affirmaient avoir vu voguer dans l'air des canots remplis de " possédés " s'en allant voir leurs " blondes ", sous les auspices de Béelzébuth. 8i j'ai été forcé de me servir d'expressions peu académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.

— Pour lors, je vas vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le fin fil. Mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chatshuants font le sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez de ces maudits-là, dans mon jeune temps.

Pas un homme ne fit mine de sortir ; au contraire, tous se rapprochèrent de la cambuse où le cooh achevait son préambule et se préparait à raconter une histoire de circonstance.

Le "bourgeois" avait, selon la coutume, ordonné la distribution du contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du " fricot de pattes " et des " glissantes " pour le repas du lendemain. La mélasse mijotait dans le grand chaudron pour le partie de tire qui devait terminer la soirée.

LA CHASSÈ-GALÈRtE 29l

Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin résineux jetait cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres qui tremblotaient en éclairant, par des effets merveilleux de clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands bois.

Joe, le cook, était un petit homme assez mal fait, que l'on appelait généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et qui " faisait chantier " depuis au moins quarante ans. Il en avait vu de toutes les couleurs dans son existence bigarrée, et il suffisait de lui faire prendre un petit coup de Jamaïque pour lui délier la langue et lui faire raconter ses exploits.

— Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu tough dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la religion. Je vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je veux vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse, quand je ne craignais ni Dieu ni diable.

C'était un soir comme celui-ci, la veille du jour de Tan, il y a de cela trente-quatre ou trente-cinq ans.

Les camarades et moi, nous prenions un petit coup à la cambuse. Mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits verres finissent par vider les grosses cruches, et, dans ces tempslà, on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui. Il n'était pas rare de voir finir les fêtes par des coups de poings et des tirages de tignasse.

La Jamaïque était bonne — pas meilleure que ce soir — mais elle était bougrement bonne, je vous le persuade !

J'en avais bien lampe une demi-douzaine de petits gobelets, pour ma part ; et sur les onze heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait, et je me laissai tomber sur ma robe de cariole pour faire un petit somme, en attendant l'heure de sauter à pieds joints, par-dessus la tête d'un quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter la o-uignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier voisin.

Je dormais donc depuis assez lon^liemps, lorsque je me sentis secouer rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit :

— Joe, minuit vient de sonner, et tu es en retard pour le saut du quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée, et moi je m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi ?

— A Lavaltrie ! lui répondis-je, es-tu fou? Nous en sommes à plus de cent lieues. Et d'ailleurs, aurais-tu deux mois pour faire le voyage, qu'il n'y a pas de chemin de sortie, dans la neige. Et puis, le travail du lendemain du jour de l'an ?

— Animal ! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons le voyage en canot d'écorce, à l'aviron, et demain matin, à six heures, nous serons de retour au chantier.

Je comprenais.

Mon homme me proposait de courir la chassegalerie, et de risquer mon salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde au village. C'était raide. Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne et débauché, et que la religion ne me fa-

2D4 LA CttASSE-GALËRlË

tiguait pas à cette époque, mais vendre mon âme au diable, ça me surpassait.

— Cré poule mouillée ! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas de danger. Il s'agit d'aller à Laval trie et de revenir dans six heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on fait au moins cinquante lieues à l'heure quand on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant. C'est facile à faire, et pour éviter tout danger^ il faut penser à ce qu'on dit, avoir l'œil où l'on va, et ne pas prendre de boisson en route. J'ai fait le voyage cinq fois, et tu vois bien qu'il ne m'est jamais arrivé malheur. Allons, mon vieux, prends ton courage à deux mains, et, si le cœur t'en dit, dans deux heures de temps, nous serons à Lavaltrie, Pense à la petite Liza Guimbette, et au plaisir de l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage, mais il faut être deux, quatre, six ou huit, et tu seras le huitième.

— Oui 1 tout cela est très bien, mais il faut faire

un serment au diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage à lui.

— Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme n'est pas un enfant, que diable ! Viens, viens ! nos camarades nous attendent dehors, et le grand canot de la drave est tout prêt pour le voyage.

Je me laissai entraîner hors de la cabane, où je vis en effet six de nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot était sur la n^ige, dans une clairière, et avant d'avoir eu le teiiaps de r^âfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu troublé ; mais Baptiste, qui passait daiis ie chantier, pour n'être pas allé à confesse depuis sept ans, ne me laissa pas le temps de me .dé- •brouililer. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il nous dit :

— Répétez avec moi !

Et nous répétâmes :

— Satan, roi des enfers, nous te promettons de

te livrer nos âmes, si d'ici à six heures, nous prononçons le nom de ton maître et le nôtre, le bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. A cette condition, tu nous transporteras, à travers les airs, au lieu où nous voulons aller, et tu nous ramèneras de même au chantier. Acabris ! Acabras ! Acabram .' . . . Fais- nous voyager par-dessus les montagnes !

A peine avions-nous prononcé les dernières paroles, que nous sentîmes le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume ; et au commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés que nous étions.

Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans l'air comme une flèche, et c'est là le cas de dire, le diable nous emportait. Ça nous en coupait le respire, et le poil en frisait sur nos casques de chat sauvage.

Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure environ, nous naviguâmes audessus de la forêt, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs.

La nuit était superbe; et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil du midi.

Il faisait un froid du tonnerre ; nos moustaches étaient couvertes de givre ; et cependant nous étions tous en nage. Ça se comprend aisément, puisque c'était le diable qui nous menait ; et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la Blanche.

Nous découvrîmes bientôt une éclaircie dans le lointain ; c'était la Gatineau, dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir. Puis, petit à petit, nous aperçûmes des lumières dans les maisons d'habitants ; puis des clochers d'église qui reluisaient comme des bayonnettes de soldats, quand ils font l'exercice sur le Champ-de-Mars de Montréal.

On passait ces clochers aussi vite que les

poteaux de télégraphe, c^uand on voyage en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières, et laissant derrière nous comme un traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route, et nous arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais, qui nous servit de guide pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.

— Attendez un peu ! cria Baptiste. Nous allons raser Montréal, et nous allons eftrayer les coureux qui sont encore dehors à cette heure-cite. Toi, Joe, là, en avant, éclaircis-toi le gosier, et chante-nous une chanson sur l'aviron. En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance, que tous les canotiers répétèrent en chœur :

Mon père n'avait fille que moi, Canot d'écorce qui va voler,..

Et dessus la mer il m'envoie :

Canot d'écorce qui vole, qui vole, Canot d'écorce qui va voler !

Et dessus la mer il m'envoie,

Canot d'écorce qui va voler...

Le marinier qui me menait :

Canot d'écorce qui vole, qui vole.

Canot d'écorce qui va voler !

Le marinier qui me menait.

Canot d'écorce qui va voler...

Me dit, ma belle, embrassez-moi :

Canot d'écorce qui vole, qui vole,

Canot d'écorce qui va voler I

Me dit, ma belle, embrassez-moi,

Canot d'écorce qui va voler...

Non, non. Monsieur, je ne saurais :

Canot d'écorce qui vole, qui vole,

Canot d'écorce qui va voler !

Non, non. Monsieur, je ne saurais.

Canot d'écorce qui va voler...

Car si mon papa le savait :

Canot d'écorce qui vole, qui vole.

Canot d'écorce qui va voler !

Car si mon papa le savait, Canot d'écorce qui va voler...

Ah ! c'est bien sûr qu'il me battrait Canot d'écorce qui vole, qui vole, Canot d'écorce qui va voler !

Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes s'arrêter dans les rues pour nous regarder passer; mais nous filions si vite qu'en un clin d'œil nous avions laissé loin derrière nous Montréal et ses faubourgs. Alors je commençai à compter les clochers : ceux de la Longue-Pointe, de la Pointe-aux-Trembles, de Repentigny, de Saint-Sulpice, et enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie, qui dominaient le vert sommet des grands pins du domaine.

— Attention, vous autres ! nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.

tA CHASSÈ-dALÈRlÉ .10 1

Qui fut dit fut fait ; et cinq minutes plus tard, notre canot reposait dans un banc de neis^e, à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel ; et nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce n'était pas une mince besogne, car il n'y avait pas de chemin battu, et nous avions de la neige jusqu'au califourchon.

Baptiste, plus effronté que les autres, alla frapper à la porte de la maison de son parrain, où l'on apercevait encore de la lumière; mais il n'y trouva qu'une fille engagère qui lui annonça que les vieilles gens étaient à un snaque chez le père Robillard, mais que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous rendus chez Batissette Auge, à la Petite- Misère, en bas de Contrecœur, de l'autre côté du fleuve, où il y avait un rigodon du jour de l'an.

— Allons au rigodon chez Batissette Auge ! nous dit Baptiste, on est certain d'y rencontrer nos blondes.

— Allons chez Batissette !

Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant naturellement en garde sur le danger

qu'il y avait de prononcer certaines paroles, et de boire un coup de trop, car il fallait reprendre la route des chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au fin ond des enfers.

— Acahris ! Acabras ! Acàbram /... Fais-nous voyager par-dessus les montagnes ! cria de nouveau Baptiste.

Et nous voilà rembarques tous ensemble pour ïat Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve, et nous étions rendus chez Batissette Auge, dont la maison étaH tout illuminée. On entendait vaguement, au dehors les sons du violon et les éclats de rire des danseurs, dont on voyait les ombres se trémousser à travers les vitres couvertes de givre. . Nous cachâmes notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive, car la glace avait refoulé, cette année-là.

— Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et attention à vos paroles ! Dan-

sons comme des perdus, mais pas un seul verre de molson ni de Jamaïque, a^ous m'entendez ! Et au premier signe, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer l'attention.

Et nous allâmes frapper à la porte.

Le père Batissette vint ouvrir lui-même, et nous fûmes reçus à bras ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.

On nous assaillit d'abord de questions :

— D'où venez-vous ?

— Je vous croyais dans les chantiers !

— Vous arrivez bien tard !

— Venez boire une larme !

Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole :

— D'abord, laissez-nous nous décapoter, et puis ensuite laissez-nous danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai à toutes vos questions, et nous vous raconterons tout ce que vous voudrez.

Pour moi, j'avais déjà reluqué Liza Guimbette, qui était faraudée par le petit Boisjoli de Lanoraie.

Je m'approchai d'elle pour la saluer et pour lui demander l'avantage de la prochaine, qui était un réel à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et de battre les ailes de pigeon en sa compagnie.

Pendant deux heures de temps, je vous le persuade, une danse n'attendait pas l'autre ; et ce n'est pas pour me vanter si je vous dis que, dans ce temps-là, il n'y avait pas mon pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse. Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la pendule.

J'avais cru voir Baptiste Durand s'approcher du buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps en temps ; mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je n'y

portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait pris un coup * de trop, et je fus obligé d'aller le tirer par le bras pour le faire sortir avec moi, en faisant signe aux autres de se préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseurs.

Nous sortîmes les uns après les autres, sans faire semblant, et cinq minutes plus tard, nous étions rembarques en canot, après avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne ; pas même à Liza, que j'avais invité pour danser un foin. J'ai toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder et à épouser le petit Boisjoli, sans même m'inviter à ses noces, la boufresse !

Mais pour revenir à notre canot, nous étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu, car c'était lui qui nous gouvernait, et nous n'avions que juste le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant le réveil des hommes, qui ne travaillaient pas le jour du jour de l'an. La lune était disparue ; il

ne faisait plus aussi clair qu'auparavant, et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à l'avant du canot, bien décidé à avoir l'œil sur la route que nous allions cuivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai et je dis à Baptiste :

— Attention, là, mon vieux ! Pique tout droit sur la montagne de Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.

— Je connais mon affaire, répondit Baptiste, et mêle-toi des tiennes !

Et avant que j'aie eu le temps de répliquer :

— Acahris ! Acahras ! Acahram!. . .Fais-nous voyager pai^-dessits les montagnes !

Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes guère à plus de cent pieds du clocher de Contrecœur, et au lieu de nous diriger à l'ouest, vers Montréal, Bap-

LA CltASî^E-GÀLÈUiÈ âOT

tiste nous fît prendre des bordées vers la rivière ttichelieu. Nous filâmes comme une balle par par dessus la montagne de Belœil, et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que l'évêque de Nancy avait plantée là.

— A droite, Baptiste i à droite, mon vieux ! cal* tu vas nous envoyer chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça !

Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en mettant le cap sur la montagne de Montréal, que nous apercevions déjà dans le lointain.

J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car si Baptiste continuait à nous conrluire de travers, nous étions flambés comme des gorets •qu'on grille après la boucherie.

Or je vous assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où nous passions ;au-des8us de Montréal, Baptiste nous fit prendre wne sheer, et dans le temps d'y penser, le canot «'enfonça dans un banc de neige au flanc de la montagne. Heureusement que s'était de

la neige molle; personne n'attrappa de mal, et le canot ne fut pas brisé.

Mais à peine étions-nous sortis de neige, que voilà Baptiste qui commence à sacrer comme un possédé, et qui déclare qu'avant de repartir pour la Gatineau, il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un ivrogne qui veut se mouiller la luette ! Alors, rendus à bout de patience, et plutôt que de laisser nos âmes ad diable qui se léchait déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes autres compagnons, qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons tous sur Baptiste, que nous terrassons, sans lui faire mal, et que nous plaçons ensuite au fond du canot — après l'avoir ligoté comme un bout de saucisse, et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air-

Et Acahris ! Acahvas ! Acahram ! nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous n'avions plus qu'une heure pour nous rendre aU chantier de la Gatineau. C'est moi qui gouvernais,

cette fois-là, et je vous assure que j'avais l'œil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe-à-Gatineau, et de là nous piquâmes au nord vers le chantier.

Nous n'en étions plus rien qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui s'arrache son bâillon, et qui se lève tout droit dans le canot, en lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux!

Impossible de lutter contre lui dans le canot, sans courir le risque de tomber d'une hauteur de trois cents pieds ; et l'animal gesticulait comme un perdu, en nous menaçant tous de son aviron qu'il avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes en faisant le moulinet comme un Irlandais avec son shilelagh. La position était terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous arrivions. Mais j'étais tellement excité, que par une fausse manœuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot heurta

la tête d'un gros pin, et que nous voilà tous précipités en bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on tue dans les épinettes.

Je ne sais pas combien je mis de' temps à descendre, car je perdis connaissance avant d'arriver ; et mon dernier souvenir était comme celui d'un homme rêvant qu'il tombe dans un puits qui n'a pas de fond.

Vers les huit heures du matin, je m'éveillai au fond de mon lit, dans la cabane, où nous avaient transportés des bûcherons qui nous avaient trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou, dans un banc de neige du voisinage. Personne ne s'était cassé les reins heureusement, mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les

côtes un peu comme un homme qui aurait couché sur les ravalements durant toute une semaine, sans parler d'un hlach-eye et de deux ou trois déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin, le principal, c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés, et je n'ai pas besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui prétendaient m'avoir trouvé, avec Baptiste Durand et les six autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre Jamaïque dans un banc de neige des environs. C'est déjà pas si beau d'avoir presque vendu son âme au diable, sans s'en vanter parmi les camarades ; et ce n'est que bien des années plus tard que je racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.

Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si drôle qu'on le pense d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en plein cœur d'hiver, en courant la chasse-galerie ; surtout si vous avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez, vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos petits cœurs, sans courir le risque de voyager au profit du diable.

Et Joe, le cooh, plongea sa micaouane dans la mélasse bouillonnante aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point, et qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.

H. Beaugrand.

Page 1